‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 124 sur 127 · Seconde partie · LXXI

Seconde partie · LXXI

e vaincu et désorienté don Quichotte de la Manche cheminoit tout pensif d’une part, et fort joyeux d’une autre. Sa tristesse venoit de sa défaite, et son agresse de la vertu qu’il voyoit en Sancho, ainsi qu’il l’avoit fait paroître en la résurrection d’Altisidore, quoiqu’il eût quelque scrupule à se persuader que l’amoureuse damoiselle eût été véritablement morte. Sancho n’étoit nullement joyeux, parce qu’il lui fâchoit qu’Altisidore ne lui eût point tenu parole en lui donnant les chemises. C’est pourquoi, pensant et repensant à ceci, il dit à son maître : « Par ma foi, Monsieur, je suis le plus malheureux médecin que l’on puisse trouver au monde, où il y a des docteurs qui, tout en tuant le malade qu’ils traitent, ont soin néanmoins de se faire payer de leur travail ; ce qui ne leur coûte que de signer une petite ordonnance de certains remèdes que l’apothicaire, et non eux, fait puis après. Et moi, au contraire, à qui la guérison d’autrui coûte des gouttes de sang, des nasardes, des piqûres et des coups de fouet, je n’en retire pas seulement un liard. Mais je vous jure sur mon âme que, si quelque malade tombe encore dans mes mains, avant que je le guérisse on oindra les miennes : car l’abbé dîne où il chante, et je ne veux pas croire que le Ciel m’ait donné la vertu que j’ai, afin de la communiquer aux autres gratis. — Ami Sancho, repartit don Quichotte, tu as raison, et Altisidore a fort mal fait de ne t’avoir point donné les chemises qu’elle t’avoit promises ; et, même en supposant que la vertu que tu possèdes est gratis data, puisqu’elle ne t’a coûté aucune étude, toutefois les martyres que tu as reçus en ta personne sont plus que toute l’étude que tu eusses pu y employer. Quant à moi, je te puis bien dire que, si tu avois voulu être payé des coups de fouet que tu te dois donner pour le désenchantement de Dulcinée, tu aurois déjà entièrement reçu ton salaire. Toutefois je ne sais s’il ne nuira point à la guérison, et je ne voudrois pas que la récompense empêchât le remède. Il me semble pourtant que l’on ne perdra rien à l’essayer. Regarde, Sancho, ce que tu veux, et puis fouette-toi, et te paye comptant et de ta propre main, puisque tu as l’argent qui est à moi. »

Sancho ouvrit les yeux et les oreilles d’un grand pied à cette offre, et prit en son cœur la résolution de se fouetter de bon cœur. C’est pourquoi il dit à son maître : « C’est maintenant, Monsieur, que je me veux disposer pour mon profit à contenter votre Grâce en ce qu’elle désire : l’amour de mes enfans et de ma femme me convie à ne regarder point au mal qui m’en peut arriver. Que votre Grâce me dise donc combien elle me donnera pour chaque coup de fouet. — Si j’avois à te payer, Sancho, répliqua don Quichotte, suivant ce que méritent la grandeur et la qualité de ce remède, le trésor de Venise et les mines du Pérou n’y suffiroient pas. Fais toi-même le compte de ce que tu as à moi, et mets le prix à chaque coup. — Les coups de fouet, dit Sancho, sont au nombre de trois mille trois cents et tant. Je m’en suis donné jusqu’à cinq : les autres restent. Que ces cinq servent en déduction de ces et tant qui demeurent, et que tout se réduise à trois mille et trois cents. J’entends que pour chaque coup j’aie une pièce d’un cuartillo (et je n’en aurai pas moins quand tout le monde me le demanderoit), cela fait trois mille et trois cents cuartillos, qui sont, les trois mille, mille et cinq cents demi-réaux, qui font sept cent et cinquante réaux, et les trois cents font cent cinquante demi-réaux, qui reviennent à la somme de soixante et quinze réaux, qui, joints aux sept cent cinquante, montent en tout à la somme de huit cent vingt-cinq réaux. Je rabattrai cette somme sur ce que j’ai à votre Grâce, et par ce moyen rentrerai chez moi riche et content, quoique bien fouetté : car on ne prend pas les truites… et je n’en dis pas davantage.

— Ô honnête Sancho, ô aimable Sancho, répondit don Quichotte, combien Dulcinée et moi allons te devoir de reconnoissance durant tous les jours que le Ciel nous donnera de vie ! Si elle recouvre son premier être (et il est impossible que cela n’arrive point), son malheur sera un bonheur et ma défaite un fort heureux triomphe. Regarde donc, Sancho, quand est-ce que tu veux commencer la discipline, et pour que tu la commences plus tôt j’ajoute cent réaux de surplus. — Quand ? répliqua Sancho ; ce sera cette nuit sans faute. Faites seulement que nous soyons cette nuit en plein champ, et je m’ouvrirai les chairs. »

Enfin vint la nuit, que don Quichotte avoit attendue avec la plus grande impatience du monde : car il lui sembloit que les roues du char d’Apollon s’étoient rompues, et que le jour s’allongeoit plus que de coutume, ainsi qu’il arrive aux amoureux, qui croient n’obtenir jamais l’accomplissement de leurs désirs. Enfin ils entrèrent parmi des arbres délicieux, qui étoient un peu écartés du chemin. Après qu’ils eurent ôté la selle et le bât à Rossinante et au grison, ils s’assirent sur l’herbe verte, et soupèrent de ce que Sancho avoit dans son bissac. Ce bon écuyer, ayant fait du licou de Rossinante et de celui du grison un fouet vigoureux et flexible, s’éloigna de quelque vingt pas de son maître et se fourra parmi des haies. Don Quichotte, qui le vit aller tout nu et d’un si bon courage, lui dit : « Prends garde, cher ami, à ne te mettre point en pièces, et que les coups de fouet s’attendent les uns les autres. Il ne faut pas te hâter tellement en la carrière que l’haleine te manque au milieu de la course. Je veux dire que tu ne t’en dois pas donner si dru que la vie vienne à te manquer avant d’arriver au nombre désiré. Mais, afin que tu ne perdes point, par faute de carte, en plus ou en moins, je me tiendrai ici à l’écart, comptant sur mon chapelet les coups de fouet que tu te donneras, et le Ciel veuille te favoriser selon que le mérite ta bonne intention. — À bon payeur, repartit Sancho, il ne coûte point de donner des gages. Je pense m’en donner de sorte que sans me tuer il m’en cuise, et c’est en cela que doit consister la substance de ce miracle. »

Soudain Sancho se dépouilla de la ceinture en haut, et, empoignant le fouet, commença de s’en donner, et don Quichotte commença à compter les coups. Sancho pouvoit s’en être donné quelque sept ou huit coups, il lui parut que la charge étoit lourde et le prix trop peu cher, et, s’arrêtant un peu, il dit à son maître qu’il s’étoit fort trompé et qu’il en appeloit, parce que chaque coup de fouet méritoit un demi-réal, et non un cuartillo. « Poursuis, ami Sancho, disoit don Quichotte, et ne te rebute point, car je redouble le terme du prix. — À la garde de Dieu donc, repartit Sancho, et que coups de fouet pleuvent. » Mais le coquin oublia de se fouetter les épaules, et donnoit sur les arbres en soupirant de temps en temps de telle façon qu’il sembloit à chaque coup s’arracher l’âme. Don Quichotte, plein de compassion, craignant qu’il ne se privât de vie et que son désir ne vînt point à s’accomplir par l’imprudence de Sancho, tint alors ce discours : « Sur ta vie, mon ami, que cette affaire en demeure là. Ce remède me semble fort dur et fort âpre. Il sera bien de donner du temps au temps : car on n’a pas pris Zamora en une heure. Tu t’es donné plus de mille coups, si j’ai bien compté ; cela suffit pour le moment : car l’âne, parlant grossièrement, souffre la charge, mais non pas la surcharge. — Non, non, Monsieur, répondit Sancho, on ne dira jamais de moi : À deniers payés bras rompus. Que votre Grâce s’écarte un peu, et me laisse me donner encore mille coups de fouet ; avec deux levées pareilles nous finirons ce compte, et il nous reste encore de l’étoffe. — Puisque tu te trouves en si bonne disposition, répliqua don Quichotte, je m’écarterai donc ; le Ciel te veuille assister et récompenser ! » Sancho retourna à sa tâche avec tant de passion qu’il avoit déjà enlevé l’écorce à plusieurs arbres de la rigueur avec laquelle il se fouettoit. Or, en donnant un coup excessif sur une haie, il se mit à crier tout haut : « C’est ici que mourra Samson, et tous ceux qui avec lui sont. » Don Quichotte courut soudain au son de cette voix plaintive et au bruit de ce vigoureux coup de fouet. Lors il empoigna le licou qui servoit à Sancho de nerf de bœuf, et lui dit : « Que le sort, ami Sancho, ne permette point que pour mon plaisir tu perdes la vie, qui doit servir à l’entretien de ta femme et de tes enfans. Que Dulcinée attende une meilleure conjoncture ; pour moi, je me renfermerai dans les limites de l’espérance prochaine, et j’attendrai que tu recouvres de nouvelles forces, afin que cette affaire se conclue au contentement de tous. — Monsieur, puisque vous le voulez ainsi, repartit Sancho, à la bonne heure. Cependant, je vous prie, jetez-moi votre manteau sur les épaules. Je suis en sueur, et ne voudrois pas me refroidir. Ceux qui sont nouveaux dans l’exercice de la discipline courent ce danger. » Don Quichotte le fit, et, demeurant en pourpoint, couvrit Sancho, lequel s’endormit jusqu’à ce que le soleil l’éveillât. Ils poursuivirent leur chemin jusqu’à ce qu’ils arrivèrent en un lieu éloigné de trois lieues.

Enfin, ils s’arrêtèrent à une hôtellerie, que don Quichotte reconnut pour telle, et non pour un château enfermé de fossés, muni de tours, de herses et de pont-levis : car, depuis sa défaite, il discouroit avec plus de jugement sur les choses qui se présentoient à lui, ainsi qu’on le dira tout à l’heure. On les logea en une salle basse, à laquelle de vieux rideaux de serge peinte servoient de tapisserie, ainsi que l’on en use dans les villages. Sur l’un d’eux on voyoit peint d’une fort mauvaise main le ravissement d’Hélène, lorsque son hôte téméraire l’enleva à Ménélas, et sur l’autre étoit l’histoire de Didon et d’Énée : elle, sur une haute tour, faisant signe avec un demi-drap à son hôte fugitif, qui fuyoit sur la mer porté dans une frégate ou dans un brigantin. Don Quichotte remarqua en ces deux histoires qu’en ce ravissement Hélène n’y alloit pas à regret, parce qu’elle rioit sous cape et en rusée. Mais la belle Didon sembloit verser par les yeux des larmes aussi grosses que des noix. Don Quichotte, en voyant cette peinture, dit : « Ces deux dames furent extrêmement malheureuses de n’avoir point pris naissance en ce siècle, et moi malheureux entre tous de n’être point né au leur. Si j’eusse rencontré ces messieurs, ni Troie n’eût été brûlée, ni Carthage détruite, puisque, rien qu’en mettant Pâris à mort, tant de malheurs ne fussent point arrivés. — Je gage, dit Sancho, qu’avant qu’il soit peu de temps il n’y aura cabaret, taverne, hôtellerie, ni boutique de barbier, où l’on ne voit dépeinte l’histoire de nos exploits ; mais je désirerois qu’elles fussent peintes d’une meilleure main que celle qui a dessiné ces figures. — Tu as raison, Sancho, dit don Quichotte, parce que ce peintre est comme Orbaneja, peintre qui demeuroit à Ubeda. Quand on lui demandoit ce qu’il peignoit, il faisoit cette réponse : « Ce qui se produira. » Et si par hasard il peignoit un coq, il écrivoit au-dessous : Ceci est un coq, afin qu’on ne crût pas que c’étoit un renard. Or, il me semble, Sancho, que tel doit être le peintre ou écrivain, car c’est tout un, qui a mis en lumière l’histoire de ce nouveau don Quichotte qui s’est produit, parce qu’il a peint ou écrit au hasard. Il a imité un certain poète nommé Mauléon, qui ces dernières années étoit à la cour, qui rendoit soudain réponse à tout ce qu’on lui demandoit. Et, comme quelqu’un lui demanda un jour ce que vouloient dire ces paroles : Deum de Deo, il répondit en espagnol : Dé donde diere. Mais, laissant tout cela à part, dis-moi, Sancho, si tu penses remplir la même tâche cette nuit, et si tu veux que ce soit sous la couverture d’une maison ou à ciel ouvert. — Sur mon Dieu, repartit Sancho, pour les coups que je pense me donner, je les aime autant au logis qu’à la campagne. Toutefois, avec tout cela, je voudrois que ce fût parmi des arbres, car il me semble qu’ils m’accompagnent et m’aident merveilleusement bien à supporter mon travail. — Ami Sancho, dit don Quichotte, cela ne sera pas ainsi, il faut les réserver plutôt pour le moment où nous serons arrivés à notre village, où pour le plus tard nous parviendrons après-demain, et où tu auras recouvré de nouvelles forces. » Sancho lui dit qu’il en fît ce qu’il voudroit, que pour lui il avoit envie de finir cette affaire pendant que le fer étoit chaud et que le moulin tournoit, parce que le péril consiste souvent dans le délai, et qu’en priant Dieu il faut frapper du maillet ; qu’il vaut encore mieux un Tiens-le que deux Tu l’auras, et un moineau à la main que le vautour en l’air. — Pour Dieu, Sancho, dit don Quichotte, assez de proverbes. Il semble que tu retournes au Sicut erat. Parle, je te prie, clairement, nettement et sans t’embrouiller, ainsi que je t’ai dit plusieurs fois, et tu verras qu’un pain t’en rendra plus de cent. — Je ne sais quelle misère est la mienne, répondit Sancho, que je ne saurois raisonner sans proverbes, ni alléguer proverbes qui ne me semblent être une raison. Mais je me corrigerai si je puis », et là-dessus ils suspendirent leur entretien.

1. Il s’agit ici de la carte sur laquelle on marque les coups au tir.

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