‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 127 sur 127 · Seconde partie · LXXIV

Seconde partie · LXXIV

es les choses humaines, n’étant point éternelles, vont toujours en déclinant depuis leurs principes jusqu’à ce qu’elles parviennent à leur dernière fin, et principalement la vie des hommes, et comme celle de don Quichotte n’avoit pas ce privilège du Ciel d’être toujours au même état et dans sa course, sa fin arriva lorsqu’il y pensoit le moins. Je ne sais si cela procéda de la mélancolie que lui causoit le souvenir d’avoir été vaincu, ou bien de la volonté du Ciel qui l’ordonnoit ainsi : tant il y a qu’une fièvre le saisit, laquelle le retint six jours dans le lit. Durant ce temps-là le curé, le bachelier et le barbier, ses amis, le visitèrent plusieurs fois, sans que Sancho Pança, son bon écuyer, abandonnât jamais son chevet. Eux, croyant que la fâcherie qu’il avoit d’avoir été vaincu et de ne voir pas l’accomplissement de son désir touchant le désenchantement de Dulcinée lui causoit cette maladie, tâchoient par tous moyens de le réjouir. Le bachelier lui disoit qu’il eût bon courage, et qu’il se levât pour commencer leur exercice pastoral, et qu’il avoit déjà composé une églogue qui n’en devoit rien à toutes celles que le Sannazar avoit composées. Que pour ce même sujet il avoit acheté de sa bourse deux fort beaux chiens, et de grand renom, pour garder le troupeau ; que l’un se nommoit Barcino, et l’autre Butron, et qu’un pasteur du Quintanar les lui avoit vendus. Mais pour tout cela don Quichotte ne quittoit point ses tristesses. Ses amis appelèrent le médecin, lequel ne fut pas fort content du pouls qu’il lui trouva. Aussi lui dit-il que, quoi que c’en fût, il pensât au salut de son âme, parce que la santé du corps couroit un grand péril. Don Quichotte écouta sans se troubler ce discours, ce que ne firent ni sa nièce, ni sa servante, ni son écuyer, puisqu’ils commencèrent à pleurer tendrement, comme s’ils l’avoient déjà mort devant les yeux. L’avis du médecin fut que les mélancolies et les fâcheries le faisoient mourir. Don Quichotte pria qu’on le laissât seul, parce qu’il vouloit un peu dormir. On le fit, et il dormit tout d’une traite, comme on dit, plus de six heures, et de telle sorte que la gouvernante et la nièce croyoient qu’il devoit être parti pendant le sommeil. Il s’éveilla pourtant au bout de ce temps, et puis se mit à proférer ces paroles à haute voix : « Béni soit le Dieu puissant, qui m’a fait tant de bien. Enfin ses miséricordes n’ont point de limites, elles ne sont point accourcies ni empêchées par les péchés des hommes. » La nièce demeura attentive aux paroles de son oncle, et, lui semblant qu’elles étoient mieux disposées que celles qu’il avoit accoutumé de proférer en cette maladie, elle lui demanda : « Que dites-vous, Monsieur mon oncle ? Y a-t-il quelque chose de nouveau ? De quelles miséricordes parlez-vous, ou de quels péchés des hommes ? — Ma nièce, répliqua don Quichotte, ces miséricordes sont celles dont Dieu a usé envers moi en ce même instant, sans que mes péchés y aient donné aucun empêchement. Je possède à cette heure un jugement libre et clair, et qui n’est pas couvert des ombres épaisses de l’ignorance que la lecture triste et continuelle des détestables livres de chevalerie avoit mise sur moi. Je reconnois leurs extravagances et leurs duperies. Je n’ai qu’un regret, c’est que cette désillusion soit venue si tard, qu’elle ne me donne pas de loisir pour réparer ma faute, par la lecture que je ferois d’autres livres qui serviroient de lumière à mon âme. Ma nièce, je me sens proche de la mort, et je voudrois bien qu’elle fût d’une façon qui donnât à entendre que ma vie n’avoit pas été si mauvaise que le nom de fou m’en demeurât : car, encore que je l’aie été en ma vie, je ne voudrois point confirmer cette vérité à ma mort. C’est pourquoi, ma chère amie, faites venir le curé et le bachelier Samson Carrasco, et maître Nicolas le barbier. Je veux me confesser et faire mon testament. » La nièce fut relevée de cette peine par la venue de tous trois, qui entrèrent alors dans la chambre. À peine don Quichotte les vit qu’il leur dit : « Mes bons Seigneurs, félicitez-moi de n’être plus don Quichotte de la Manche, mais Alonso Quixano, auquel sa bonne vie donna autrefois le surnom de Bon. Je suis l’ennemi d’Amadis de Gaule et de tout l’infini bataillon de sa race. C’est maintenant que les histoires profanes de la chevalerie errante me sont odieuses. Je reconnois bien ma folie, et le péril où m’a mis leur lecture. Mais aujourd’hui, par la miséricorde de Dieu, ayant été fait sage à mes propres dépens, je les abhorre. » Quand ses trois amis entendirent qu’il parloit de la sorte, ils crurent que sans doute il étoit possédé de quelque nouvelle folie. « Seigneur don Quichotte, lui dit Samson, à présent que les nouvelles nous sont venues que M Dulcinée du Toboso est désenchantée, parlez-vous de la sorte ? Et maintenant que nous sommes si proches d’être bergers, afin de mener en chantant une vie de princes, avez-vous bien envie de vous faire ermite ? Taisez-vous, je vous prie, revenez à vous, et laissons tous ces discours. — Ceux que j’ai tenus jusqu’ici, réplique don Quichotte, qui ont été mon vrai dommage, ma mort, par l’assistance du Ciel, va les tourner à mon profit. Messieurs, je sens que la mort me talonne. Quittons toute raillerie, et que l’on m’amène un prêtre qui me confesse, et un notaire qui fasse mon testament. Aux extrémités où je me trouve maintenant réduit il ne faut pas que l’homme se moque de l’âme. C’est pourquoi, tandis que monsieur le curé me confessera, que l’on m’aille tôt querir un notaire. »

Ils se regardèrent les uns les autres, étonnés des raisons de don Quichotte, encore qu’ils fissent doute de le croire. Mais l’un des signes qui leur fit conjecturer qu’il s’en alloit mourir fut qu’avec tant de facilité de fou il étoit devenu sage : car aux paroles que nous avons déjà rapportées, il en ajouta d’autres si belles, si chrétiennes et si bien conçues, que sans aucun doute ils crurent assurément que don Quichotte étoit devenu sage. Le curé fit sortir tous ceux qui étoient dans la chambre, et, étant demeuré seul avec lui, le confessa. Le bachelier Carrasco alla chercher un notaire, lequel vint peu de temps après avec lui et avec Sancho Pança. Ce bon écuyer, ayant déjà appris de la bouche du bachelier que son maître étoit en fort mauvais état, et trouvant sa gouvernante et sa nièce en larmes, commença de se donner des coups de poing et de verser des pleurs. La confession s’acheva, et le curé sortit en disant : « Véritablement il se meurt, et véritablement aussi Alonso Quixano le Bon est devenu sage : nous pouvons entrer pour qu’il fasse son testament. » Ces nouvelles firent alors lâcher la bonde aux yeux gonflés de la gouvernante, de la nièce et de Sancho Pança son bon écuyer, de sorte qu’ils en tirèrent des fontaines de pleurs, et de l’estomac mille profonds soupirs : car en effet, ainsi que nous avons déjà dit quelque part, tandis que don Quichotte fut simplement Alonso Quixano le Bon, et pendant qu’il fut don Quichotte de la Manche, il fut toujours d’une nature douce et d’agréables rapports. Pour ce sujet, il étoit non seulement fort aimé de ceux de sa maison, mais encore de tous ceux qui le connoissoient.

Le notaire entra avec les autres, et, après qu’il eut écrit l’en-tête du testament, et que don Quichotte eut recommandé son âme à Dieu, avec toutes les circonstances chrétiennes requises et nécessaires, et qu’on vint aux legs, il fit écrire ceci : « Item, et pour le regard de certains deniers que Sancho Pança, que j’avois fait mon écuyer pendant ma folie, a en son pouvoir, parce qu’entre lui et moi il y a certains comptes à faire de dépenses et recettes, ma volonté est qu’il n’en rende aucunement compte, ni n’en demeure pareillement obligé : au contraire, si quelque chose en reste, après qu’on lui aura payé ce que je lui dois, qui est bien peu de chose, qu’elle soit sienne, et bon bénéfice lui fasse. Et comme, étant alors fou, je fus cause du gouvernement de l’île qu’on lui donna, je voudrois avoir le pouvoir, maintenant que je suis sage, de lui donner un royaume, parce que la sincérité de son âme et la fidélité de sa conduite le méritent. » Lors, en s’adressant à Sancho, il lui tint ce langage : « Cher ami, pardonne-moi de t’avoir donné occasion de paroître fou comme moi, en te faisant tomber en l’erreur où je suis tombé qu’au monde il y a eu et il y a des chevaliers errans.

— Ah ! Monsieur, dit alors Sancho en pleurant, ne mourez point, mais suivez mon conseil. Or je vous conseille de vivre beaucoup d’années. La plus grande folie que puisse faire un homme en ce monde, c’est de se laisser mourir sans plus ni moins, et sans qu’aucun le tue, ni qu’autres mains lui donnent la mort que celles de la mélancolie. Je vous en prie encore un coup, ne vous laissez point aller à la lâcheté. Plutôt levez-vous de ce lit, et allons à la campagne vêtus en bergers, ainsi que nous l’avions déjà résolu. Peut-être trouverons-nous derrière quelque buisson la señora doña Dulcinée désenchantée, de sorte qu’il n’y aura rien plus à imaginer. Si c’est la fâcherie de vous voir vaincu qui vous donne la mort, jetez-en la faute sur moi, en soutenant partout que vous fûtes abattu parce que j’avois mal sanglé Rossinante. D’autant plus que votre Grâce aura vu en ses livres de chevalerie que c’est chose ordinaire qu’un chevalier fasse vider les arçons à un autre, et que celui qui est aujourd’hui vaincu soit demain vainqueur. — Il est vrai, dit alors Samson, et le bon Sancho Pança rapporte fort bien la vérité de ces accidens. — Messieurs, repartit alors don Quichotte, je vous prie, n’allons pas si vite, puisqu’aux nids de l’an passé il n’y a point d’oiseaux de cette année. Je fus fou, et maintenant je suis sage. Je fus jadis don Quichotte de la Manche, et je suis maintenant, comme j’ai dit, Alonso Quixano le Bon. Que ma repentance et la vérité de ce que je dis obtiennent de votre courtoisie telle faveur que vous ayez maintenant pour moi la même estime que vous aviez jadis, et que monsieur le notaire poursuive. »

« Item, de tous et chacun de mes biens, je fais héritière universelle Antonia Quixana, ma nièce, qui est ici présente, distrait premièrement du plus clair ce qui sera nécessaire pour accomplir les legs que j’ai faits, et la première chose qu’on payera, j’entends que ce soit le salaire que je dois à ma gouvernante, et qu’on lui baille encore vingt ducats de surplus pour acheter un vêtement.

« Je laisse pour exécuteurs de mon testament monsieur le curé et M. le bachelier Samson Carrasco, qui sont ici présens.

« Item, je veux que, si Antonia Quixana, ma nièce, veut se marier, ce soit à un homme de qui l’on aura premièrement fait enquête qu’il est ignorant des livres de chevalerie, et qu’il n’en a jamais ouï parler. Et avenant le cas qu’il le sache, et qu’avec tout cela ma nièce veuille se marier à lui, ou s’y marie, elle perde tout ce que je lui ai donné en héritage, et que mes exécuteurs pourront distribuer en œuvres pies et à leur volonté.

« Item, je supplie lesdits sieurs exécuteurs de mon testament que si par bonne fortune ils viennent à connoître l’auteur que l’on dit avoir composé une histoire qui court, avec le titre de Seconde Partie des exploits de don Quichotte de la Manche, ils le prient de ma part le plus affectueusement qu’ils pourront de me pardonner, pour l’occasion que sans y penser je lui ai donnée d’écrire d’aussi grandes folies, et en si grand nombre, parce que je sors de cette vie avec le scrupule de lui avoir donné sujet de les mettre en lumière. »

En achevant ces mots il ferma le testament, et lors, un évanouissement l’ayant pris, il s’étendit de son long dans son lit. Tous en furent émus et coururent soudain pour le secourir, et, durant trois jours qu’il vécut depuis qu’il eut fait ce testament, il s’évanouissoit à tout instant. Toute la maison étoit sens dessus dessous ; mais avec tout cela la nièce ne laissoit pas de manger, la gouvernante de boire d’autant, et Sancho de se réjouir. Car d’hériter de quelque chose, cela efface ou modère dans l’âme de l’héritier la mémoire de la douleur qu’il est raisonnable de ressentir de la mort du testateur.

Enfin le dernier jour de don Quichotte arriva, après qu’il eut reçu tous les sacremens, et après avoir maudit par plusieurs et belles raisons les livres de chevalerie : le notaire se trouva présent à sa mort, et dit que jamais il n’avoit trouvé en livre de chevalerie qu’aucun chevalier errant fût mort dans son lit aussi paisiblement et aussi chrétiennement que don Quichotte. Parmi les plaintes et les larmes des assistans, il rendit l’âme, c’est-à-dire il mourut. Ce que voyant le curé, il requit le notaire de lui faire une attestation qu’Alonso Quixano surnommé le Bon, et que l’on appeloit communément don Quichotte de la Manche, avoit passé de cette vie à l’autre, et étoit mort de mort naturelle, qu’il requéroit un tel témoignage pour ôter toute occasion à des auteurs autres que Cid Hamet Ben Engeli de le ressusciter faussement, pour en écrire des histoires impossibles de ses faits.

Telle fut la fin de l’ingénieux gentilhomme de la Manche, de qui Cid Hamet ne nous a point voulu apprendre ouvertement le lieu de sa naissance, afin que tous les villages et les bourgs de la Manche fussent en querelle, et disputassent entre eux l’honneur de l’avoir produit, de même que firent les sept villes de Grèce pour l’amour d’Homère. On n’a pas voulu mettre ici les plaintes de Sancho, ni celles de la nièce et de la gouvernante de don Quichotte, ni pareillement les nouvelles épitaphes que l’on grava sur sa sépulture. Contentez-vous de celle-ci, que le bachelier Samson Carrasco y mit.

TOMBEAU

Passant, dans ce tombeau gît un homme de marque,
Le vaillant don Quichotte ; il fut si valeureux
Que, par ses dignes faits grands et chevalereux,
Sa vie a triomphé de l’invincible Parque.

Ce fier épouvantail avoit tant de courage
Qu’à lui les gros géans n’étoient que des moineaux :
Il fit, à son trépas, des miracles nouveaux,
Car, s’il vécut en fol, il mourut homme sage.

Cependant le sage et prudent Cid Hamet Ben Engeli, parlant à sa plume, lui tint ce discours : «C’est ici, ô ma petite plume, bien ou mal taillée, que tu demeureras pendue à ce râtelier où l’on met les broches, étant attachée de ce filet d’airain. Tu y vivras plusieurs siècles, si de téméraires et méchans historiens ne te dépendent pour te profaner. Néanmoins, avant qu’ils te touchent, tu leur peux dire par forme d’avertissement et le mieux que tu pourras : « Arrière, arrière, méchans petits ravaudeurs, et ne me touchez pas, puisque cette entreprise, bon Roi, n’étoit réservée qu’à moi. » Don Quichotte naquit pour moi seul, et moi pour lui seul. S’il a su bien agir, j’ai eu la gloire de le savoir bien écrire. Enfin, lui et moi ne sommes qu’une même chose, en dépit du menteur écrivain de Tordesillas, qui a osé témérairement écrire d’une plume d’autruche mal taillée les prouesses et hauts faits d’armes de mon valeureux chevalier. Ce fardeau est trop pesant pour ses épaules, et son entendement est trop froid et trop glacé pour une telle entreprise. Si par fortune tu le connois, tu l’avertiras qu’il laisse reposer dans le sépulcre les os lassés et déjà pourris de don Quichotte ; que ce seroit trop de cruauté si, contre tous les décrets de la mort, il avoit envie de le faire voir à la Castille Vieille, là où véritablement il gît dans un sépulcre, étendu de son long et incapable de faire une troisième journée et une nouvelle sortie. Il suffit, pour se moquer de celles que tant de chevaliers errans ont faites, de ces deux qu’il a fait voir au contentement universel des peuples et des nations, qui en ont eu connoissance, tant par toutes les Espagnes qu’aux royaumes étrangers. Ainsi tu feras ce qu’un bon chrétien est obligé de faire, en donnant bon conseil à celui qui te désire du mal. Quant à moi, je demeurerai content et satisfait d’avoir été le premier qui ait joui du fruit de ces écrits pleinement et selon mon désir, puisque jamais je n’ai désiré autre chose que de tâcher de faire abhorrer aux hommes les fabuleuses et extravagantes histoires des livres de chevalerie qui, par le moyen de l’histoire de mon vrai don Quichotte, s’en vont déjà chancelant, et sans aucun doute ces fables tomberont et ne se relèveront jamais. Adieu. »

1. L’Italien Sannazar, qui vivait au XV siècle, est l’auteur d’un grand nombre d’églogues.

2. Le passage compris entre deux guillemets est la traduction de quatre vers d’une ancienne romance.

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