Première partie · XIV
CHANSON DE CHRYSOSTOME.
Cruelle au repos de ma vie,
Puisque tu veux que l’on publie
De langue en langue tes rigueurs ;
Puisque tu veux que mes langueurs
Et ta rudesse étrange et fière
Touchent l’une et l’autre barrière,
Où le soleil, faisant son tour,
Nous ôte et nous donne le jour ;
Afin que le bruit de mes peines
S’entende aux régions lointaines,
Je veux contraindre les enfers
À répandre les tristes airs
De leur musique ténébreuse,
En ma poitrine douloureuse,
Pour faire sonner mon discours
Par-dessus le vulgaire cours,
Et, m’efforçant de pouvoir dire
Autant comme je le désire
Mon angoisse et tes hauts exploits,
Je ferai parmi telles voix
Horriblement épouvantable,
Et d’un mouvement effroyable,
Jaillir en mes cruels destins
Des pièces de mes intestins.
Écoute donc avec attente
Ce que l’air de ma voix te chante,
Et n’y pense entendre le son
D’une harmonieuse chanson,
Mais un bruit qui non volontaire
Du fond d’une poitrine amère
(Pour ton dépit forcénement)
Roule avec mon contentement.
Que le rugissement horrible
Des lions et le cri terrible
Des monstres fièrement beuglans
Murmurans, grondans et meuglans,
Et des loups qui marchent en quête
Le hurlement et la tempête,
Et le siffle plein de terreur
Des serpens écaillés d’horreur,
Et le croassement prophète
Des corbeaux, et le soin que jette
Un vent choqué dessus la mer,
Pour les navires abîmer,
Et le fréquent mugir encore
Du taureau que l’amour dévore.
Alors qu’à la pente d’un val
Il est dompté par son rival,
Et de la veuve tourterelle,
Qui dessus la branche, à part elle,
Regrette son fidèle amant
Le sensible roucoulement ;
Et les chants tristement funèbres
Des hiboux, amis des ténèbres ;
Et tous les cris et les débats
Des noires troupes qui là-bas
Hurlent dans l’éternelle flamme,
Viennent accompagner mon âme.
Qu’un désordre ait lieu dans mes sens,
Puisque la douleur que je sens
Requiert, pour sortir en lumière,
Un fait de nouvelle manière.
Ni du Tage les sablons d’or,
Ni les gras oliviers encor
Du Bétis, que le renom vante,
N’entendront la clameur dolente,
Que naître par l’effusion
D’une telle confusion,
Car mes peines seront jetées
Dessus les roches écartées ;
Mes regrets iront jusqu’au fonds
Des antres obscurs et profonds
Élancés d’une langue morte,
Et d’une organe vive et forte,
Bruyante ès déserts les plus nus,
Et dans les champs les moins connus ;
Et bannis d’humaine hantise
Où jamais le soleil n’attise
Ses rayons clairs et lumineux ;
Et dans les bourbiers venimeux
Des animaux les plus immondes
Que le Nil lave de ses ondes ;
Et pourtant, si les rauques voix
Des échos, ignorant les poids
Des maux infinis que j’endure,
Épanchent leur triste murmure
Dans les plus éloignés déserts,
Si bruiront-ils parmi les airs,
En tous les angles de la terre,
L’aigreur dont tu me fais la guerre,
Et de qui tu me gênes tant,
Mes courts destins le permettant.
Un dédain cruellement tue,
Et, faux ou vrai, le soupçon rue
Et met la patience bas ;
Mais on voit bien d’un autre pas
La rigueur et la jalousie
Arriver en la fantaisie.
Une longue absence détruit
Le repos où l’on est conduit ;
Envers la peur de l’oubliance
Rien ne vaut la ferme espérance
Qui nous repaît d’un heureux sort ;
On ne peut éviter la mort ;
Toutefois (merveille inaudite)
En moi la jalousie habite.
Je vis absent et dédaigné,
Je me ressens accompagné
Des soupçons qui m’ont privé d’âme,
Et de l’oubli sous qui ma flamme
Par nourriture s’entretient ;
Et mon regard jamais n’obtient
De contempler, en ce grand nombre
De rigueurs, tant seulement l’ombre
De l’espérance que je fuis,
Vrai désespéré que je suis.
Car, pour exceller en ma plainte,
Répandue en ma vive atteinte,
Je promis n’être absolument
Au loin d’elle éternellement.
Qui pourroit à ces fins atteindre,
D’espérer ensemble et de craindre ?
Où le peut-on faire valoir ?
Où le peut-on mieux faire voir,
Quand l’espérance est toute vaine,
Et la crainte vraie et certaine ?
Faut-il que je ferme les yeux,
S’ils voyent paroir devant eux
La jalousie insupportable,
Voire s’il faut que misérable
Je l’envisage par l’horreur
Des larges playes de mon cœur,
Voyant le dédain manifeste
Et les soupçons (change funeste)
Se rendre pures vérités,
Et les vérités faussetés,
Qui n’aura de l’intelligence
Adonc avec la défiance ?
Qui de grand nourri a les huit,
Voyant de tels effets produits ?
Ô misérables jalousies,
Dans l’empire d’amour choisies
Pour tyranniser les humains,
Plantez-moi le fer en ses mains ;
Dédain, garnis-moi d’un cordage,
Où mon col suffoqué s’engage.
Mais, hélas ! moi, pauvre amoureux,
Las ! moi, chétif et malheureux,
Qu’en cette cruelle victoire
Le renom de votre mémoire
Étouffe en si mauvais abord
La patience mise à mort ;
Enfin, maintenant je dénie,
Et pour ce que ni mort ni vie
Ne m’ont fait jamais en aimant
Espérer du contentement,
Je veux rester opiniâtre
En mon désir acariâtre.
Je dirai que l’amant fait bien,
Que l’âme étreinte du lien
Dont amour nous fait vivre en peine,
Est de franchise toute pleine,
Et que sans telle volupté
L’on demeure en captivité.
Je publierai que ma rebelle
Est d’âme autant gentille et belle
Que belle et gentille de corps ;
Et dirai que ma faute (alors)
A fait son oubliance naître,
Et qu’amour tient son règne en maître
En vraie concorde et juste paix,
Au vouloir des maux qu’elle a faits.
Avec telle créance ferme,
Hâtant le misérable terme
Où ses fiers dédains m’ont réduit,
Par un cas tristement conduit
(Aide qu’en mes vœux je réclame),
Aux vents j’offrirai corps et âme,
Sans laurier ou palme du bien,
Que j’espérois en étant sien.
Toi, qui dessous tant d’injustice,
Tant d’erreur et tant de malice,
Nous montres la raison, qui veut
Que mon âme, autant qu’elle peut,
Use de contrainte, envieuse,
À ma dure vie ennuyeuse,
Puisque déjà, devant ton front,
Mon cœur, entamé jusqu’au fond,
Déclare, avec tant d’apparence,
Comme tout aise je m’élance
Aux fières inhumanités
De tes barbares cruautés ;
Si tu reconnois d’aventure
Qu’en ma peine cruelle et dure,
J’aille méritant que les cieux
Flambans et clairs de tes beaux yeux
En mes derniers accès funèbres
Se couvrent de noires ténèbres ;
Ha ! de grâce, ne le fais point,
Car je ne veux que d’un seul point
Ta pitié vienne à satisfaire
Au don que je te prétends faire
De la dépouille de mon cœur
Immolé devant ta rigueur.
Au contraire, avec allégresse
De me voir en telle détresse,
Démontrer que mon dernier pas
Est la cause de tes ébats,
Il faut, te le rendant notoire,
Puisque je sais que tu fais gloire
De m’ennuyer en ton effort,
Dessous les ombres de la mort.
Vienne (car ores c’en est l’heure)
Tantale quittant sa demeure,
Avecque la soif qui le tient ;
Et Sisyphe, lequel soutient
Un rocher qui monte et dévale,
Et de sa caverne infernale
Titye amène son vautour ;
Ixion, viré sur le tour
Bruyant et craquant de la roue
Qui les membres là-bas secoue,
Y vienne, et les bélides sœurs
Avec leurs tonneaux ravisseurs ;
Et d’accord enfonçant leurs peines
Et leurs tourmens dedans mes veines,
Et d’une basse et lente voix
(Mais que l’on permette les lois)
À quiconque se désespère
À chanter on se délibère
Des obsèques en lamentant,
Au corps privé de l’ornement
Du blanc suaire que l’on donne
À ceux que la vie abandonne ;
Et Cerbère, portier d’enfer,
Aux trois cols enchaînés de fer,
Y tienne rang, et les portentes,
Avec les Chimères ardentes :
Car pompe meilleure il ne faut
À l’amant que la mort assaut,
Le faisant compagnon des ombres
Qui sont dans les royaumes sombres.
Chanson qui vis en désespoir,
Quand tu cesseras de me voir,
Ne te plains, regrettant l’absence,
De ma triste et dure présence,
Puisque le désastré sujet
De ton être augmente l’objet
De la misère que j’endure ;
N’ayez deuil que son aventure
Accroisse par l’événement
De la Parque et du monument.
Cela sembla bien à ceux qui avoient écouté la chanson de Chrysostome, encore que celui qui l’avoit lue dit qu’il ne lui étoit pas avis que cela se conformât à ce qu’il avoit entendu dire de la réserve et bonté de Marcelle, parce que Chrysostome se plaignoit, en cette chanson, de jalousie, de soupçon et d’absence, le tout au préjudice de la bonne renommée et réputation qu’avoit Marcelle. À quoi répondit Ambroise (comme celui qui savoit bien les plus secrètes pensées de son ami) : « Afin, Monsieur, que vous soyez satisfait de ce doute, il est bon que vous sachiez que, lorsque ce malheureux écrivit cette chanson, il étoit éloigné de Marcelle, de laquelle il s’étoit absenté de sa volonté, pour voir si l’absence useroit en son endroit de ses lois ordinaires. Et, comme il n’y a chose qui ne fatigue l’amoureux qui est absent de ce qu’il aime, ni crainte qui ne lui donne quelque atteinte, ainsi étoit Chrysostome travaillé des jalousies imaginaires et des soupçons qu’il appréhendoit, comme s’ils eussent été véritables. Et par ce moyen demeure en son point la vérité, que la renommée publie touchant la bonté de Marcelle, laquelle, sauf qu’elle est cruelle, un peu arrogante et fort dédaigneuse, l’envie même ne doit ni ne peut lui attribuer aucune faute.
— La vérité est telle », répondit Vivaldo ; et, voulant lire un autre papier de ceux qu’il avoit sauvés du feu, il en fut empêché par une merveilleuse vision (car telle sembloit-elle) qui à l’improviste s’offrit à leurs yeux : ce fut que sur le haut du rocher sous lequel on creusoit la sépulture parut la bergère Marcelle, si belle que sa beauté surpassoit sa renommée. Ceux qui jusques alors ne l’avoient vue la regardoient avec étonnement et en silence, et ceux qui étoient accoutumés à la voir ne furent pas moins ébahis que les autres qui jamais ne l’avoient vue. Mais à peine Ambroise l’eut-il aperçue qu’avec démonstration d’un cœur indigné il lui dit : « Viens-tu point par aventure voir, ô fier et cruel basilic de ces montagnes, si les plaies de ce misérable que ta cruauté a privé de la vie verseront du sang en ta présence ? Ou viens-tu pour te glorifier aux cruels exploits de ta naturelle condition ? Ou bien pour regarder de là-haut, tout ainsi qu’un autre inhumain et cruel Néron, le pitoyable embrasement de Rome ? Ou pour fouler d’un pied arrogant ce malheureux cadavre, comme fit l’ingrate fille celui de son père Tarquin ? Dis-nous promptement pourquoi tu viens, ou bien ce que plus tu désires : car, pour ce que je sais que les pensées de Chrysostome ont toujours été de t’obéir durant sa vie, je ferai qu’encore qu’il soit mort, celles de tous ceux qui se sont appelés ses amis seront toujours disposées à te rendre la même obéissance.
— Je ne viens point, Ambroise, pour aucune de ces choses que tu as dites, répondit Marcelle, mais je viens pour défendre ma propre cause et pour donner à entendre combien sont éloignés de la raison tous ceux qui m’attribuent la faute de leurs peines et de la mort de Chrysostome ; et ainsi je vous prie tous, vous qui êtes ici, que vous me prêtiez un peu d’attention, car il ne sera pas besoin d’employer beaucoup de temps ni d’user d’un grand discours pour persuader une vérité à des personnes prudentes.
« Le Ciel m’a faite belle, comme vous autres le dites, et de telle manière que ma beauté vous contraint à m’aimer sans que vous ayez la puissance de faire autrement. Et, pour l’amour que vous montrez me porter, vous dites et même vous voulez que je sois obligée à vous aimer. Je connois bien par le naturel entendement que Dieu m’a donné que tout ce qui est beau est aimable, mais je ne comprends point que, pour raison d’être aimé, ce qui est aimé pour beau soit obligé d’aimer celui qui l’aime. Et davantage, il pourroit arriver que celui qui est amateur du beau fût laid, et, étant ce qui est laid digne d’être haï, il seroit mal à propos de dire : « Je t’aime parce que tu es belle, il faut que tu m’aimes aussi encore que je sois laid. » Mais, posé le cas que les beautés aillent de pair, les désirs ne doivent pas pourtant marcher de même pied : car toutes les beautés ne donnent pas de l’amour, pour ce que les unes réjouissent la vue et ne captivent pas la volonté. Que si toutes les beautés causoient de l’amour et captivoient les personnes, ce seroit confondre et dérégler les volontés sans savoir où elles voudroient s’arrêter, parce que, les beaux sujets étant infinis, par conséquent les désirs seroient infinis, et, suivant ce que j’ai entendu dire, le vrai amour ne se divise point, mais doit être volontaire et non forcé. Cela étant ainsi, comme en effet je le crois, pourquoi voulez-vous que je soumette par force ma volonté sans avoir autre obligation que celle-là seulement que vous dites que vous m’aimez ? Mais dites-moi, je vous supplie : si, tout ainsi que le Ciel m’a créée belle, il m’eût formée laide, eût-il été raisonnable que je me fusse plainte de vous autres pour ce que vous ne m’eussiez point aimée ? Et d’autant plus que vous devez considérer que je n’ai pas choisi la beauté que j’ai : car, telle qu’elle est, le Ciel me l’a donnée par grâce, sans que je l’aie demandée ni choisie. Et, tout comme la vipère ne doit point être rendue coupable pour le venin dont elle est pleine, encore qu’elle tue avec icelui, parce que c’est nature qui le lui a donné, aussi ne dois-je point être blâmée pour ce que je suis belle, car la beauté en la femme honnête est comme le feu éloigné ou comme l’épée tranchante, car le feu ne brûle ni l’épée ne blesse qui ne s’en approche pas. L’honneur et la vertu font les ornemens de l’âme, sans lesquels le corps ne doit paroître beau, encore qu’il le soit de lui-même. Si donc l’honnêteté est une des vertus qui ornent et embellissent davantage le corps et l’âme, pourquoi aura-t-elle à la perdre celle qui est aimée pour belle, pour correspondre à l’intention de celui qui pour son seul contentement tâche et emploie toutes ses forces et toute son habileté à la lui faire perdre ? Je naquis libre, et, afin de pouvoir vivre en liberté, j’ai choisi la solitude des campagnes ; les arbres de ces montagnes sont ma compagnie, les claires eaux de ces ruisseaux me servent de miroir : c’est aux arbres, c’est aux eaux, que je confie mes pensées et ma beauté. Je suis ce feu éloigné et cette épée mise hors d’atteinte. Ceux que j’ai rendus amoureux par ma vue, je les ai désabusés par mes paroles ; et, si les désirs se nourrissent d’espérance, moi, n’en ayant donné aucune à Chrysostome, ni à pas un autre, la fin d’aucun d’iceux, l’on peut bien dire que ç’a été plutôt son opiniâtreté qui l’a tué que ma cruauté. Et si l’on pense m’opposer que ses pensées étoient fondées sur l’honnêteté, et que partant j’étois obligée d’y correspondre, je dirai que, lorsqu’en ce même lieu, où à présent l’on creuse sa sépulture, il me découvrit son intention, je lui répondis que la mienne étoit de vivre en perpétuelle solitude, et que la terre seule jouît du fruit de ma retenue et des dépouilles de ma beauté ; et si lui, nonobstant tout cet avertissement, a voulu s’opiniâtrer contre l’espérance et voguer contre le vent, trouvez-vous étrange qu’il se soit submergé au milieu du goufre de sa folle indiscrétion ? Si je l’eusse entretenu et amusé de paroles, j’eusse été fausse ; et si je l’eusse contenté, j’eusse fait contre ma meilleure intention et délibération. Il persista, bien que je l’eusse averti ; il se désespéra sans être haï : voyez maintenant s’il seroit raisonnable que l’on me rejetât la faute de sa peine ? Que celui qui est trompé se plaigne, et que celui à qui ont manqué les espérances promises se désespère ; que celui que j’aurai appelé ait de la confiance, et que celui que j’aurai accueilli se glorifie ; mais que celui à qui je ne promets rien, que je ne trompe, n’appelle ni n’admets, ne me nomme point cruelle ni homicide. Le Ciel n’a point encore voulu jusqu’à cette heure que j’aimasse par destin, et c’est vanité de penser que je doive aimer par choix. Que cet avis général serve à chacun de ceux qui me sollicitent pour son profit particulier, et que l’on sache dorénavant que, si aucun meurt à mon occasion, il ne mourra point pour être jaloux ni malheureux, d’autant que qui n’aime personne ne doit causer de jalousie à personne, car les désillusions ne se doivent pas prendre pour dédains. Celui qui m’appelle bête farouche et basilic, qu’il me laisse là comme chose pernicieuse et mauvaise, et que celui qui m’appelle ingrate ne me serve point ; et celui qui m’estime bizarre, qu’il ne me connoisse pas ; qui me tient pour cruelle, qu’il ne me suive pas : car cette bête farouche, ce basilic, cette ingrate, cette cruelle et cette bizarre ne les cherchera, servira, connoîtra, ni suivra en manière quelconque. Que si à Chrysostome son impatience et précipité désir lui ont causé la mort, pourquoi en accuser mon procédé honnête et ma prudente discrétion ? Si je conserve ma pureté en la compagnie des arbres, pourquoi doit vouloir que je la perde celui qui veut que je l’aie en la compagnie des hommes ? J’ai, comme vous savez, des richesses propres et ne convoite point celles d’autrui. Je suis de condition libre et ne désire point m’assujettir, et n’aime ni ne hais personne. Je ne trompe point celui-ci ni ne recherche celui-là ; je ne me moque point de l’un ni ne m’entretiens avec cet autre. L’honnête conversation des bergères de ces villages, et le soin que j’ai de mes chèvres me fait passer le temps. Mes désirs sont bornés à ces montagnes, et, s’ils en sortent, c’est pour contempler la beauté du ciel, ce sont des pas avec lesquels l’âme chemine à sa première demeure. »
Et en disant cela, sans vouloir écouter aucune réponse, elle tourna le dos et se fourra au plus épais d’un bois qui étoit proche de là, laissant étonnés tous ceux qui étoient là tant de sa discrétion que de sa beauté. Quelques-uns de ceux qui étoient frappés du puissant trait des rayons de ses beaux yeux firent montre de la vouloir suivre, sans avoir égard à l’avis manifeste qu’ils avoient entendu d’elle-même. Ce qui étant vu par don Quichotte, lui étant avis qu’il étoit fort à propos d’user de sa chevalerie en secourant les damoiselles nécessiteuses, ayant mis la main sur la poignée de son épée, il s’écria à haute et intelligible voix : « Que personne, de quelque état et condition qu’il puisse être, ne soit si hardi que de suivre la belle Marcelle, sous peine d’encourir ma furieuse indignation. Elle a démontré par des raisons évidentes le peu ou point de faute qu’elle a eu en la mort de Chrysostome, et combien elle est éloignée de vouloir condescendre aux désirs de pas un de ses amans ; pour cette cause, il est raisonnable qu’au lieu d’être suivie et poursuivie elle soit honorée et estimée de tous les gens de bien qui sont au monde, puisqu’elle démontre être seule sur terre qui vit avec une si honnête intention. »
Or, soit que ce fût à cause des menaces de don Quichotte, ou bien pour ce qu’Ambroise leur dit qu’ils achevassent ce qu’ils avoient à faire pour leur bon ami, pas un des bergers ne se bougea ni ne partit de là jusques à tant que, la fosse étant achevée de faire et les papiers de Chrysostome brûlés, ils mirent son corps en terre, non sans que les assistans versassent beaucoup de larmes. Ils couvrirent la sépulture d’une grosse pierre, en attendant que l’on accommodât une lame ou tombe qu’Ambroise pensoit faire faire, ainsi qu’il dit, avec une épitaphe qui devoit parler de cette manière :
Ici gisent d’un amoureux
Les pauvres membres refroidis ;
C’étoit un pasteur de brebis
Qui en amour fut malheureux.
Il mourut du trait rigoureux
D’une belle fière et ingrate,
Par qui son empire dilate
Amour, ce tyran furieux.
Puis tout à l’instant ils semèrent par-dessus la sépulture quantité de fleurs et rameaux, et, ayant fait toutes les condoléances avec leur ami Ambroise, ils prirent congé de lui. Vivaldo et son compagnon en firent autant, et don Quiçhotte pareillement dit adieu à ses hôtes et aux voyageurs, lesquels le prièrent de venir avec eux à Séville, disant que c’étoit un lieu si propre à trouver des aventures qu’en chaque rue et derrière chaque coin il s’en offre plus que nulle part ailleurs. Don Quichotte les remercia de cet avis et de la bonne volonté qu’ils montroient avoir de lui faire plaisir, et leur dit que pour lors il ne vouloit ni ne devoit aller à Séville jusques à ce qu’il eût nettoyé et repurgé toutes ces montagnes-là de larrons et malandrins dont il étoit bruit qu’elles étoient toutes pleines.
Ces voyageurs, voyant sa bonne résolution, ne voulurent pas l’importuner davantage, mais, prenant derechef congé de lui, le laissèrent et poursuivirent leur chemin auquel il ne leur manqua pas de quoi s’entretenir, tant de l’histoire de Marcelle et de Chrysostome que des folies de don Quichotte, lequel se résolut d’aller chercher la bergère Marcelle et lui offrir tout ce qu’il pouvoit pour son service ; mais il ne lui advint pas comme il pensoit, selon qu’il est raconté au discours de cette véritable histoire, mettant ici fin à la seconde partie.
1. La chanson de Chrysostome n’étant qu’une paraphrase très libre des vers de Cervantes, nous croyons devoir en donner ici la traduction exacte :
« Puisque tu veux, cruelle, qu’on publie dans toutes les langues et en tous pays la force de ton âpre rigueur,
« Je ferai que l’enfer même communique à mon triste cœur un son gémissant qui change celui de ma voix.
« Et au gré de mon désir qui s’efforce de dire ma douleur et tes exploits, l’accent de la voix gémissante s’échappera, et, pour mes tortures plus cruelles, il s’y mêlera des débris de mes misérables entrailles.
« Écoute donc, et prête une oreille attentive, non pas au son harmonieux, mais au bruit qui, produit par un délire douloureux, s’échappe de mon cœur plein d’amertume pour mon plaisir et ton dépit :
« Le rugissement du lion, le terrible hurlement du loup sauvage, le sifflement affreux du serpent écailleux,
« L’épouvantable mugissement de quelque monstre, le croassement divinatoire de la corneille, et le retentissement du vent sur la mer déchaînée. Puissent l’implacable bramement du taureau déjà abattu, et le tendre roucoulement de la colombe devenue veuve, le triste houhoulement du sombre hibou, et les plaintes de toute la noire troupe de l’enfer,
« S’en aller avec l’âme gémissante, et produire, en se fondant, un son qui trouble tous les sens. Car la peine cruelle qui est en moi, pour la conter, demande des modes nouveaux.
« Cette étrange confusion, ce ne sont pas les sables chéris du Tage qui en répéteront les tristes échos, ni les oliviers du fameux Bétis.
« C’est là que résonneront mes peines cruelles, au sommet des rochers, dans la profondeur des abîmes, redites par une langue morte en de vives paroles,
« Ou dans d’obscures vallées, ou sur des plages désertes que n’a point foulées le pied de l’homme, où jamais le soleil ne montra sa lumière, ou parmi la multitude venimeuse des monstres que nourrit le Nil dans son lit fangeux.
« Et tandis que dans les solitudes sauvages les échos rudes et incertains de mon mal résonnent avec ta rigueur sans pareille, par un privilège de ma courte destinée, ils seront portés dans le monde immense.
« Un dédain nous tue ; la patience s’épuise par un soupçon vrai ou faux ; la jalousie nous tue avec plus de force encore.
« Une longue absence trouble la vie ; la ferme espérance d’un heureux destin est impuissante contre la crainte de l’oubli.
« En tout, la mort est certaine, inévitable ; mais moi, miracle inouï ! je vis jaloux, absent, dédaigné, assuré des soupçons qui me font mourir, et dans l’oubli où s’avive mon feu.
« Et parmi tant de tourments, ma vue jamais n’arrive à voir l’espérance dans l’ombre, et mon désespoir y renonce ; bien plus, pour aller jusqu’au bout de ma plainte, je jure de rester éternellement sans elle.
« Peut-on, par hasard, en un même moment espérer et craindre ? Est-il bien de le faire, quand notre crainte a tant de causes plus certaines ?
« Dois-je, si la cruelle jalousie est devant moi, fermer les yeux, quand il me faut la voir par mille blessures ouvertes en mon âme ?
« Qui n’ouvrirait toutes grandes les portes à la défiance quand il voit à découvert le dédain, les soupçons, ô changement amer ! devenus une vérité, et la pure vérité devenue un mensonge.
« Ô jalousie, fier tyran au royaume d’Amour, enchaîne ces mains, donne-moi, ô dédain, la corde qui doit m’enchaîner.
« Mais, hélas ! la douleur étouffe votre souvenir dans sa cruelle victoire.
« Je meurs enfin, et, pour n’espérer un bon résultat ni de la mort ni de la vie, je demeure opiniâtre en ma passion.
« Oui, celui-là marche d’un pas sûr qui veut le bien, et l’âme la plus libre est celle qui est la plus soumise à l’antique tyrannie de l’amour.
« Je dirai que ma belle ennemie est maîtresse de mon âme comme de mon corps ; que son oubli vient de ma propre faute, et qu’en témoignage des maux qu’il nous fait souffrir, l’Amour sait maintenir la paix en son royaume.
« Et dans cette opinion, précipitant avec un misérable lacet le terme auquel m’ont conduit ses dédains, j’offrirai aux vents et mon corps et mon âme, sans que rien me garantisse la palme ou le laurier, ces biens de l’avenir.
« Toi, qui par tant de folies montres le motif qui me force à renoncer à la misère d’une vie que je déteste,
« Puisque tu vois que la profonde plaie faite à mon cœur te donne des marques évidentes de la joie avec laquelle je m’offre à ta rigueur,
« Si par hasard tu sais que je mérite que le ciel brillant de tes beaux yeux s’obscurcisse à ma mort, garde-toi de le faire, je ne veux pas qu’en rien tu aies la joie de te parer des dépouilles de mon âme.
« Que bien plutôt, en cette funeste occasion, le rire sur ta lèvre découvre que pour toi ma fin fut une fête. Mais c’est grande simplicité que de te donner cet avis : ne sais-je pas que tu mets toute ta gloire à voir ma vie arriver sitôt à sa fin ?
« Et, puisqu’il en est temps, que du fond de l’abîme s’élève l’altéré Tantale, et Sisyphe avec le poids terrible de son rocher ;
« Que Titus amène son vautour ; qu’Égéon ne s’arrête point sur sa roue, ni les cinquante sœurs dans leurs vains travaux,
« Et que tous réunis versent en mon cœur leur mortel tourment, et qu’à voix basse (si on le doit à un mortel désespéré) elles entonnent le chant funèbre, le chant de douleur dû au corps qui se voit refuser jusqu’au dernier vêtement.
« Et que le portier infernal à triple gueule, avec mille autres monstres et mille autres chimères, entonnent le chant de douleur ; car nulle autre cérémonie funèbre ne me paraît le mieux mériter que celle d’un amant expiré.
« Chant de douleur, ne te plains pas de quitter ma triste compagnie ; peut-être la cause qui t’a donné naissance grandirait-elle avec mon malheur ; garde-toi donc d’être triste même au tombeau. »
2. Tullia n’était pas la fille, mais la femme de Tarquin, et c’est sur le corps de son père, Servius Tullius, qu’elle fit passer son char.