‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 19 sur 127 · Première partie · XVIII

Première partie · XVIII

ancho atteignit son maître, tout épuisé et le cœur si failli qu’il ne pouvoit faire cheminer son âne. Quand don Quichotte le vit en tel état, il lui dit : « À cette heure, je crois absolument, mon bon Sancho, que ce château ou taverne est sans doute enchanté, parce que ceux qui ont si cruellement pris leur passe-temps à tes dépens, que pouvoient-ils être sinon des fantômes et gens de l’autre monde ? Et j’affirme ceci pour avoir vu que, lorsque je regardois par-dessus les murailles de la cour les actes de ta triste tragédie, il ne me fut pas possible de monter sur icelles, et moins encore de descendre de dessus mon Rossinante, parce qu’ils m’avoient sans doute enchanté : car je te jure par la foi que je dois à Dieu que, si j’eusse pu y monter, ou bien mettre pied à terre, je t’eusse vengé de telle sorte que ces félons et méchans s’en fussent ressouvenus à tout jamais, encore qu’en cela j’eusse contrevenu aux lois de la chevalerie, lesquelles, comme je t’ai déjà dit plusieurs fois, ne permettent pas qu’un chevalier mette la main sur un qui ne l’est pas, si ce n’est à son corps défendant, et en cas de nécessité urgente. — Que je fusse ou ne fusse pas chevalier, je me fusse aussi vengé, si j’eusse pu, dit Sancho, mais il ne fut pas en ma puissance, encore que je tiens, quant à moi, que ceux qui se donnoient ainsi carrière avec moi n’étoient ni fantômes ni hommes enchantés, comme vous dites, mais étoient de chair et d’os comme nous ; et tous avoient leurs noms, ainsi que je les ouïs nommer, lorsqu’ils me bernoient et faisoient voltiger en l’air : car l’un s’appeloit Pedro Martinez, et l’autre Tenorio Hernandez ; et, pour le tavernier, j’ouïs qu’on l’appeloit Jean Palomèque le Gaucher : tellement que, Monsieur, pour le regard de ce que vous ne pûtes sauter par-dessus la muraille de la cour, ni descendre de cheval, il tint à autre chose qu’à des enchantemens. Et tout ce que je peux tirer à clair de tout ceci, c’est que ces aventures que nous cherchons en fin finale nous conduiront à tant de malheurs que nous ne saurons pas lequel est notre pied droit ; et ce qui seroit le meilleur et le plus assuré selon mon petit entendement, ce seroit de nous en retourner en notre village, à cette heure qu’il est temps de faire l’août et de prendre garde à notre champ, sans nous en aller ainsi rôdant deçà et delà, et, comme l’on dit, du pot à la terrine. — Eh ! pauvre Sancho, répondit don Quichotte, que tu n’es guère savant en matière de chevalerie ! tais-toi seulement et aie patience, car un jour viendra auquel tu verras de tes yeux combien c’est chose honorable de faire cet exercice. Ou bien dis-moi quel plus grand contentement y peut-il avoir au monde, ou quel plaisir se peut comparer à celui que l’on a de gagner une bataille, de triompher de son ennemi ? Sans doute, il n’y en a point. — Il doit en être ainsi, répondit Sancho, combien toutefois que je n’en sais rien. Je sais seulement que, depuis que nous sommes chevaliers errans, ou bien que vous l’êtes (car pour moi il ne faut pas que je me mette en ce nombre tant honorable), jamais nous n’avons gagné aucune bataille, si ce n’a été celle du Biscaïen, et encore vous y avez laissé la moitié d’une oreille et une moitié de votre salade ; que, depuis ce temps-là, ce n’a été que coups de bâton sur coups de bâton et coups de poing sur coups de poing ; et moi, j’ai encore eu cet avantage d’être berné, et par des personnes enchantées, desquelles je ne peux me venger, ce que je désirerois bien, afin de savoir jusqu’où s’étend le contentement que l’on reçoit de vaincre son ennemi, comme vous dites. — Voilà mon mal, Sancho, et c’est aussi ce qui te met en peine, repartit don Quichotte ; mais désormais je tâcherai d’avoir une épée faite de tel artifice que celui qui la portera ne pourra être offensé d’aucune sorte d’enchantemens, et même il se pourroit faire que la fortune me fît tomber entre les mains celle qu’avoit Amadis, lorsqu’il s’appeloit le Chevalier de l’ardente épée, qui fut une des meilleures épées que jamais chevalier du monde portât : car, outre qu’elle avoit la vertu que je te dis, elle tranchoit comme un rasoir, et n’y avoit armure, tant forte et enchantée qu’elle fût, qui pût résister contre elle. — Je suis si heureux, dit Sancho, que, quand ainsi seroit que vous viendriez à posséder une pareille épée, elle serviroit seulement à ceux qui ont reçu l’ordre de chevalerie, tout de même que le baume, et les écuyers qu’ils s’en aillent paître. — Ne crains point cela, Sancho, dit don Quichotte, le Ciel te favorisera mieux que tu ne penses. »

Don Quichotte cheminoit toujours, tenant ces discours son écuyer et lui, quand il aperçut que par le chemin qu’ils suivoient venoit droit à eux une grande et épaisse poussière ; en la voyant, il se retourna à Sancho et lui dit : « C’est ici le jour, ami Sancho, auquel on verra le bien que ma fortune m’a réservé ; c’est ici le jour, dis-je, auquel se doit montrer autant que jamais la valeur de mon bras, et auquel je dois faire des œuvres telles qu’elles demeureront écrites pour toujours au livre de la renommée. Vois-tu bien cette poussière qui se lève là, Sancho ? Or, sache qu’elle est ramassée et causée par une très grande armée de diverses et innombrables nations qui vient de ce côté-là, marchant droit à nous. — À ce compte-là, il y en doit avoir deux, dit Sancho, parce que de cet autre côté opposé se lève aussi une semblable poussière. » Don Quichotte se retourna pour regarder et vit que c’étoit la vérité, et, se réjouissant extrêmement, il pensa sans aucun doute que c’étoient deux armées qui se venoient assaillir et choquer au milieu de cette spacieuse plaine, parce qu’il avoit à toute heure et à tout moment la fantaisie pleine de ces batailles et enchantemens, aventures, rêveries, amours et défis qui se racontent ès livres de chevalerie, et tout ce qu’il disoit, pensoit ou faisoit, tendoit toujours à choses semblables. Or, la poussière qu’il avoit vue, c’étoient deux grands troupeaux de brebis et de moutons, qui venoient par ce chemin-là de deux différens côtés, qui la faisoient ainsi élever, et même, à cause de cette poussière, ils ne se purent apercevoir jusqu’à ce qu’ils fussent fort près. Don Quichotte affirmoit avec tant de force que c’étoient des armées que Sancho en vint à le croire et à lui dire : « Eh bien, Monsieur, que faut-il que nous fassions nous autres ? — Quoi ? dit don Quichotte : favoriser et aider ceux qui sont en nécessité et qui ont besoin de secours ; et faut que tu saches, Sancho, que cette armée qui marche droit à nous est conduite et menée par ce grand empereur Alifanfaron, seigneur de la grande île de Taprobane ; et cette autre qui vient derrière nous est celle de son ennemi le roi des Garamantes, Pentapolin au bras retroussé, parce qu’il entre toujours aux batailles ayant le bras droit tout nu. — Mais pourquoi est-ce que ces deux seigneurs se veulent tant de mal ? demanda Sancho. — Ils se veulent du mal, répondit don Quichotte, parce que cet Alifanfaron est un furibond païen devenu amoureux de la fille de Pentapolin, qui est une fort belle et extrêmement gracieuse dame et qui est chrétienne ; et son père ne la veut pas bailler à ce roi païen, si premièrement il ne quitte la loi de son faux prophète Mahomet et ne se convertit à la sienne. — Sur ma foi, dit Sancho, Pentapolin fait fort bien, et je lui aiderai autant qu’il me sera possible. — En cela, tu ne feras que ton devoir, Sancho, dit don Quichotte : car, pour entrer en de semblables batailles, il n’est pas requis d’être fait chevalier. — J’entends bien cela, répondit Sancho ; mais où mettrons-nous cet âne pour être assurés de le retrouver après que le conflit sera achevé : car, d’y entrer avec une telle monture, je ne crois pas qu’il soit en usage jusqu’à cette heure. — C’est la vérité, dit don Quichotte ; mais ce que tu en pourras faire, c’est de le laisser aller à la bonne aventure, soit qu’il se perde ou non : car, après que nous serons victorieux, nous aurons tant de chevaux que Rossinante même court fortune d’être changé pour un autre. Mais écoute-moi et regarde, parce que je te veux rendre compte des principaux chevaliers qui sont en ces deux armées ; et, afin que tu les puisses mieux voir et noter, retirons-nous en cette petite colline que voilà, d’où nous pourrons découvrir les deux armées. »

Ils le firent ainsi et se mirent sur un petit tertre, duquel se pouvoient bien voir les deux troupeaux qui sembloient des armées à don Quichotte, si les nuées de poussière qu’ils émouvoient ne leur eussent troublé et offusqué la vue ; mais, ce nonobstant, voyant en son imagination ce qu’il ne voyoit ni n’étoit là, il commença à dire à haute voix : « Ce chevalier que tu vois là, aux armes jaunes, lequel porte en son écu un lion couronné, prosterné aux pieds d’une damoiselle, c’est le valeureux Laurcalco, seigneur du Pont d’argent. L’autre, qui a pour ses armes des fleurs d’or et porte en son écu trois couronnes d’argent en champ d’azur, c’est le redouté Micocolembo, grand-duc de Quirocia ; l’autre, qui a les membres de géant et est à sa main droite, c’est le hardi Brandabarbaran de Boliche, seigneur des trois Arabies, lequel est vêtu de cuir de serpent et a pour son écu une porte qui est, à ce que l’on dit, l’une de celles du temple que Samson abattit, lorsqu’en mourant il se vengea de ses ennemis. Mais tourne les yeux de cet autre côté, et tu verras devant et en tête de cette autre armée celui qui a toujours été vainqueur et jamais vaincu, Timonel de Carcajone, prince de la Nouvelle-Biscaye, qui est armé d’armes parties par quartiers d’azur, de vert, de blanc et de jaune-paille, et porte en son écu un chat d’or en champ de gueules, avec un blason qui dit Miau, qui est le commencement du nom de sa maîtresse, laquelle, comme l’on dit, est la nonpareille Miauline, fille du duc Alfequiguen de l’Algarbe. L’autre, qui charge et foule le dos de cette puissante Alfane, et porte les armes blanches comme neige, l’écu tout blanc et sans aucune devise, c’est un nouveau chevalier, français de nation, appelé Pierre Papin, seigneur des baronnies de Utrique. L’autre qui, avec les talons ferrés, bat les flancs de ce bien peint et léger zèbre, et porte en ses armes de vair d’azur, c’est le puissant duc de Nerbie, Espartafilardo du Bois, lequel porte pour devise en son écu un champ d’asperges, avec la devise en castillan qui dit : Ma fortune suit le trac. »

Et en cette façon nomma plusieurs chevaliers de l’un et de l’autre escadron qu’il s’imaginoit, et leur donna à tous leurs armes, couleurs, devises et blasons, tout à l’improviste, étant transporté de l’imagination de son étrange folie, et sans s’arrêter il poursuivit, disant : « Cet escadron devant nous est formé et composé de gens de diverses nations. Voilà ceux qui boivent les douces eaux du fameux Xanthe ; les montagnards qui foulent les champs massyliens ; ceux qui criblent l’or très fin et menu en l’heureuse Arabie ; ceux-là qui jouissent des fameuses et fraîches rives du clair Thermodon ; ceux qui saignent par plusieurs et diverses voies le doré Pactole ; les Numidiens, peu sûrs en leurs promesses ; les Perses, fameux tireurs d’arcs et de flèches ; les Parthes, les Mèdes, qui combattent en fuyant ; les Arabes, aux habitations muables ; les Scythes, autant cruels qu’ils sont blancs ; les Éthiopiens, aux lèvres percées, et infinies autres nations, les faces desquelles je vois et connois, encore que je ne me ressouvienne pas bien de leurs noms. En cet autre escadron viennent ceux qui boivent les courans cristallins du Bétis fertile en oliviers ; ceux qui frottent et polissent leurs visages avec la liqueur du toujours riche et doré Tage ; ceux qui jouissent des profitables eaux du divin Genil ; ceux qui foulent aux pieds les champs tartésiens, abondans en pâturages ; ceux qui s’ébattent par les prairies élyséennes de Xérès ; les Manchègues riches et couronnés de blonds épis ; ceux-là qui sont vêtus de fer, anciennes reliques du sang des Goths ; ceux qui se baignent dans le Pisuerga, renommé à cause de la douceur de son courant ; ceux qui font paître leurs troupeaux aux larges et grands pâtis du sinueux Guadiana, célèbre par son cours souterrain ; ceux qui tremblent à cause du froid de l’ombreux Pyrénée et des blancs sommets du superbe Apennin. Et finalement tous ceux que l’Europe contient et enserre. »

Dieu me soit en aide, et que de provinces il dit, et que de nations il nomma, en donnant à chacune avec une merveilleuse promptitude les attributs qui lui convenoient, étant tout pénétré, tout transporté de ce qu’il avoit lu en ses livres remplis de mensonges ! Sancho Pança étoit fort attentif à ses paroles sans dire un mot, mais de fois à autre retournoit la tête pour regarder s’il ne verroit point les chevaliers et géans que son maître nommoit ; et, comme il vit qu’il n’en découvroit aucun, il lui dit : « Monsieur, je me donne au diable, si l’homme, ou le géant, ou le chevalier, de tous ceux que vous dites, paroît pour tout cela, au moins je ne les vois point ; peut-être que c’est tout enchantement, comme les fantômes d’hier au soir. — Comment dis-tu cela ? répondit don Quichotte. N’entends-tu pas le hennissement des chevaux, le son des trompettes et le bruit des tambours ? — Je n’entends autre chose, répondit Sancho, que force bêlemens de brebis et de moutons ! » Aussi étoit-ce la vérité, parce que les deux troupeaux étoient déjà fort près d’eux. « L’appréhension que tu as, Sancho, dit don Quichotte, fait que tu ne vois ni n’entends rien de droit sens, parce que l’un des effets de la peur est de troubler les sens et faire que les choses ne paroissent pas ce qu’elles sont ; si tu crains si fort, retire-toi à l’écart et me laisse tout seul, car moi seul je suis suffisant à faire obtenir la victoire à la partie que je voudrai favoriser de mon aide. » En disant ces paroles, il donna des éperons à Rossinante, et, ayant mis la lance en arrêt, il descendit du coteau aussi vite que la foudre. Sancho lui crioit à haute voix : « Retournez, Seigneur don Quichotte, car je jure Dieu que ce sont des moutons et des brebis que vous allez attaquer. Revenez, malheur au père qui m’a engendré ! Quelle folie est ceci ? Regardez qu’il n’y a géant ni chevalier aucun, ni chats, ni armes, ni écus partis ni entiers, ni vairs azurés ni endiablés ; qu’est-ce que vous faites ? Ah ! pauvre pécheur que je suis devant Dieu ! »

Don Quichotte ne retourna pas pour tout cela, mais poussoit toujours, disant à haute voix : « Çà donc, vous autres chevaliers qui suivez et combattez sous les bannières du valeureux empereur Pentapolin au bras retroussé, suivez-moi tous, et vous verrez avec quelle facilité je lui donne vengeance de son ennemi Alifanfaron de la Taprobane. » En disant cela, il entra au beau milieu de l’escadron des moutons, et commença à leur donner des coups de lance avec autant de courage et de résolution que si à bon escient il eût donné sur ses mortels ennemis. Les pasteurs et bergers qui conduisoient le troupeau lui criaient qu’il laissât cela ; mais, voyant qu’il ne leur servoit de rien de crier, ils desceignirent leurs frondes, et commencèrent à lui saluer les oreilles avec des pierres grosses comme le poing. Don Quichotte ne s’en souciait pas, mais, courant de toutes parts, disoit : « Où es-tu, superbe Alifanfaron ? Viens à moi, qui suis un seul chevalier, qui désire seul à seul éprouver tes forces et t’ôter la vie pour satisfaction de la peine que tu donnes au valeureux Pentapolin, roi des Garamantes. » Il arriva, en disant cela, une amande de ruisseau qui, lui donnant par le côté, lui enfonça deux côtes dans la poitrine. Or, se voyant si maltraité, il crut sans doute qu’il étoit mort ou bien fort blessé, et, se ressouvenant de son baume, il tira sa bouteille, et, la portant en sa bouche, commença à verser de cette liqueur en son estomac ; mais, avant qu’il eût achevé d’entonner ce qui lui sembloit être suffisant, il vint encore une autre amande, qui lui donna dans la main et contre la bouteille si en plein qu’elle la mit en pièces, lui emportant en passant trois ou quatre dents de la bouche et lui écrasant fort vilainement deux doigts de la main. Tel fut le premier coup, et tel le second, qu’il fut force au pauvre chevalier de se laisser tomber du cheval en terre. Les bergers vinrent à lui et crurent l’avoir tué ; parquoi, à grande hâte, ils ramassèrent leur troupeau et chargèrent leurs brebis mortes, qui passoient le nombre de sept, et, sans vérifier autre chose, s’en allèrent.

Sancho avoit été pendant tout ce temps-là sur le coteau, regardant les folies que son maître faisoit, et, s’arrachant la barbe, il maudissoit l’heure et le point auquel la fortune le lui avoit fait connoître. Le voyant donc tombé par terre et que les bergers s’en étoient allés, il descendit de la côte, et, s’approchant de lui, le trouva en fort piteux état, encore qu’il n’eût pas perdu le sentiment, et il lui dit : « Ne vous disois-je pas bien, Seigneur don Quichotte, que vous retournassiez, et que ceux que vous alliez attaquer n’étoient point des armées, mais des troupeaux de moutons ? — Ainsi peut faire disparoître et contrefaire les choses ce larron de magicien, mon habile ennemi, dit don Quichotte. Sache bien, Sancho, qu’il est très facile à telles gens que cela de nous faire paraître ce qu’ils veulent ; et ce magicien qui me persécute, envieux de la gloire qu’il a reconnu que je devois remporter de cette bataille, a changé les escadrons d’ennemis en des troupeaux de brebis. Mais fais une chose, Sancho, je t’en prie, afin que tu te détrompes, et que tu reconnoisses la vérité de ce que je te dis : monte sur ton âne et les suis tout bellement, et tu verras comme, étant un peu éloignés d’ici, ils reviendront en leur premier être, et, quittant la forme de moutons, ils seront hommes bien faits et bien droits comme je te les ai dépeints premièrement ; mais n’y va pas maintenant : car j’ai besoin de ta bonté et de ton aide ; approche-toi de moi et regarde combien de dents me manquent, car il me semble qu’il ne m’en est pas demeuré une en la bouche. » Sancho s’en approcha si près qu’il lui mit quasi les yeux en la bouche, et ce fut au temps que le baume avoit opéré en l’estomac de don Quichotte, et, au moment où Sancho vint lui regarder en la bouche, il lui lança plus fort qu’une escopette tout ce qu’il avoit dedans, et en donna par la barbe au compatissant écuyer. « Sainte Marie ! dit Sancho, et qu’est ceci qui m’est arrivé ? Sans doute, ce pauvre misérable est blessé à mort, puisqu’il jette du sang par la bouche. » Mais, considérant un peu mieux l’affaire, il s’aperçut à la couleur, saveur et odeur, que ce n’étoit pas du sang, mais bien du baume de la buire qu’il lui avoit vu boire ; et il lui en prit un tel mal au cœur que, son estomac se tribouillant tout, il vomit ses tripes sur son maître même, et ils demeurèrent tous deux faits comme de perles.

Sancho accourut à son âne pour prendre au bissac de quoi se nettoyer et panser son maître ; mais, comme il ne le trouva pas, il fut sur le point de perdre le jugement : il commença derechef à se maudire, proposa en son cœur de quitter son maître et s’en retourner en son village, encore qu’il perdît ses gages du passé et l’espérance qu’il avoit du gouvernement de l’île promise. Sur ces entrefaites, don Quichotte se leva, et, mettant la main gauche sur sa bouche, de peur que le reste de ses dents n’en sortit, empoigna de l’autre les rênes de Rossinante, lequel ne s’étoit point bougé d’auprès de son maître (tant il étoit loyal et de bon naturel), et s’en alla où étoit son écuyer, qu’il trouva appuyé la poitrine sur son âne, tenant sa main à sa joue en guise d’un homme extrêmement pensif.

Don Quichotte, le voyant en cette posture, avec des apparences de si grande tristesse, lui dit : « Sache, Sancho, qu’un homme n’est pas plus qu’un autre s’il ne fait plus qu’un autre ; toutes ces bourrasques qui nous arrivent sont signe que bientôt le temps deviendra serein, et que nos affaires iront bien : car il n’est pas possible que le bien ni le mal soient toujours durables ; et il s’ensuit que, le mal ayant beaucoup duré, le bien est fort près ; tellement qu’il ne te faut pas affliger pour les disgrâces qui m’arrivent, puisqu’il ne t’en échoit point de part. — Comment ! répondit Sancho, et celui que l’on berna hier, étoit-ce par aventure un autre que le fils de mon père ? Et le bissac qui me manque aujourd’hui avec tout mon pauvre bagage, appartient-il à un autre qu’à celui-là même ? — Quoi ! le bissac te manque, Sancho ? dit don Quichotte. — Sûrement il me manque, répondit Sancho. — De la sorte, nous n’avons rien à manger pour aujourd’hui ? répliqua don Quichotte. — Cela seroit, répondit Sancho, si ces herbes, que vous dites que vous connoissez, manquoient par ces prés, ces herbes avec lesquelles les malheureux chevaliers errans comme vous êtes ont accoutumé de suppléer à tels défauts. — Avec tout cela, répondit don Quichotte, je prendrois à cette heure plutôt un quartier de pain, ou une fouace et deux têtes de sardines ou de harengs saurets, que toutes les herbes que décrit Dioscoride, voire fût-il illustré par le docteur Laguna. Mais, avec tout cela, monte sur ton âne, mon bon Sancho, et t’en viens après moi, car Dieu, qui pourvoit à toutes choses, ne nous manquera pas ; et ce d’autant moins que ce que nous faisons est pour son service, puisqu’il ne manque point aux petits moucherons de l’air, ni aux vermisseaux de la terre, non plus qu’aux petites grenouillettes et insectes de l’eau ; et il est si pitoyable qu’il fait luire son soleil sur les bons et sur les mauvais et pleuvoir sur les justes et les injustes. — Votre Grâce étoit bien mieux faite pour être prédicateur, dit Sancho, que pour être un chevalier errant. — Ils savoient de tout, et aussi ne doivent les chevaliers errans rien ignorer, dit don Quichotte : car il y a eu au temps passé tel chevalier errant qui se mettoit aussi bien à faire un sermon ou un discours au milieu d’un grand chemin comme s’il eût été gradué en l’université de Paris ; d’où l’on peut inférer que jamais la lance n’a émoussé la plume, ni la plume la lance. — Or bien, soit ainsi comme vous le dites, répondit Sancho ; mais allons-nous-en d’ici, et cherchons où pouvoir loger pour cette nuit, et Dieu veuille que ce soit en lieu où il n’y ait ni couvertures de lit, ni berneurs, ni fantômes, ni Maures enchantés : car, s’il y en a, je donnerai tout au diable. — Demande-le à Dieu, toi, mon fils, dit don Quichotte, et guide-nous par où tu voudras : car, pour cette fois, je veux laisser à ton choix le soin de nous loger ; mais baille çà un peu la main, et me tâte avec le doigt et regarde bien ce qu’il me manque de dents de ce côté droit de la mâchoire d’en haut ; c’est là que je sens de la douleur. » Sancho, y tâtant, y mit les doigts et lui dit : « Combien de grosses dents aviez-vous d’ordinaire de ce côté-là ? — Quatre, répondit don Quichotte, sans la maxillaire, toutes entières et fort saines. — Monsieur, regardez bien ce que vous dites, répondit Sancho. — Je dis quatre, s’il n’y en avoit cinq, répliqua don Quichotte, parce que de ma vie on ne m’a tiré aucune dent de la bouche, ni ne m’en est point tombé et n’en ai point de mangée de pourriture ni de catarrhe. — Eh bien, en la mâchoire de dessous, dit Sancho, vous n’avez que deux grosses dents et demie, et en celle d’en haut vous n’en avez ni demie ni entière, car elle est aussi rase que la paume de la main. — Ah ! pauvre infortuné que je suis ! dit alors don Quichotte, oyant les tristes nouvelles que son écuyer lui disoit ; j’eusse mieux aimé que l’on m’eût abattu un bras, pourvu que ce n’eût pas été celui avec lequel je tiens l’épée ! Car il faut que tu saches, Sancho, que la bouche sans dents est comme un moulin sans meule, et qu’il faut beaucoup plus estimer une dent qu’un diamant. Mais nous sommes tous sujets à cela, nous autres qui faisons profession de cet ordre si étroit de chevalerie ; monte, mon ami, et marche devant, car je te suivrai au pas que tu voudras. »

Sancho le fit ainsi, et s’achemina vers le lieu où il lui sembloit qu’il pourroit trouver un gîte, sans sortir du chemin royal, qui étoit fort fréquenté par là. Or, s’en allant ainsi peu à peu, parce que la douleur des mâchoires de don Quichotte ne le laissoit point reposer, ni ne lui donnoit non plus loisir de songer à se hâter, Sancho voulut l’entretenir de discours pour le divertir, lui contant plusieurs choses, et, entre les autres qu’il lui dit, fut ce qui se dira au chapitre suivant.

1. Du pot à la terrine, c’est-à-dire d’un péril en un plus grand.

2. Le trac, c’est-à-dire la trace. L’espagnol dit : Rastrea mi suerte, « ma fortune suit le sillon ».

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