Première partie · XXII
id Hamet ben Engeli, auteur arabe et manchègue, raconte en cette très grave, pompeuse, modeste, douce et ingénieuse histoire, qu’après que le fameux don Quichotte de la Manche et Sancho Pança, son écuyer, eurent tenu ces discours qui sont rapportés à la fin du chapitre vingt et unième, don Quichotte, levant ses yeux, vit venir par le chemin qu’ils alloient environ douze hommes de pied, enfilés comme des grains de patenôtres en une grande chaîne de fer par le cou, et avoient tous des menottes aux mains. Il venoit aussi avec eux deux hommes à cheval et deux à pied. Ceux qui étoient à cheval avoient des escopettes à rouet, et ceux qui étoient à pied étoient armés de piques et d’épées ; et, aussitôt que Sancho les vit, il dit : « Voici une chaîne de galériens et forçats du roi qui vont aux galères. — Comment forçats ? demanda don Quichotte. Est-il possible que le roi fasse violence à personne ? — Je ne dis pas cela, répondit Sancho, mais que ce sont des gens qui, pour leurs délits, sont condamnés à servir le roi aux galères par force. — Enfin, répliqua don Quichotte, en quelque façon que ce soit, ces gens-ci, encore qu’on les mène, vont par force et non de leur bon gré ? — Il est certain, dit Sancho. — Or, par ce moyen, dit son maître, l’exécution de mon office de défaire et résister aux forts et de secourir les misérables vient ici bien à point. — Prenez garde, Monsieur, dit Sancho, que la justice, qui est le roi même, ne fait force ni injure à telles gens, mais qu’elle les châtie pour leurs délits. »
Sur cela arriva la chaîne des galériens, et don Quichotte, avec des paroles fort courtoises, requit ceux qui les avoient en garde de l’informer et lui dire la cause ou les causes pourquoi ils menoient ces gens de cette façon. L’un des gardes à cheval lui répondit que c’étoient des forçats de Sa Majesté qui alloient aux galères et qu’il n’avoit rien que cela à dire, et lui n’avoit que faire d’en savoir davantage. « Ce néanmoins, répliqua don Quichotte, je voudrois savoir de chacun d’eux en particulier la cause de sa disgrâce. » Puis il ajouta à ces raisons d’autres semblables et si pleines de courtoisie, pour les engager à lui dire ce qu’il désiroit savoir, que l’autre garde à cheval lui dit : « Encore que nous ayons ici le registre et le rôle des sentences de chacun de ces malheureux, il n’est pas temps à cette heure de nous amuser à les tirer ni à les lire ; approchez-vous et leur demandez à eux-mêmes, car ils vous le diront s’ils veulent, mais oui, ils le voudront bien, parce que ce sont gens qui prennent plaisir à faire et à dire des méchancetés. » Avec cette permission, laquelle don Quichotte eût prise encore qu’on ne la lui eût pas donnée, il s’approcha de la chaîne et demanda au premier pour quels péchés il alloit en ce tant misérable et pauvre équipage. — Il lui répondit que c’étoit pour avoir été amoureux. « Et pas pour autre chose ? répliqua don Quichotte. Or, si on envoie les hommes aux galères pour être amoureux, il y a longtemps que j’y eusse été à tirer la rame. — Ce ne sont les amours que vous pensez, dit le galérien ; les miennes furent que j’aimai tant une corbeille à lessive pleine de linge blanc, et l’embrassai si étroitement, que, si la justice ne me l’eût ôtée par force, je ne l’eusse pas encore laissée à présent de mon bon gré : ce fut en flagrant délit, il ne fut pas besoin de la question, l’affaire se conclut. On m’accommoda les épaules avec cent coups de fouet, et par-dessus on me condamna à trois ans de gourapes, et voilà la besogne faite. — Que veut dire gourapes ? demanda don Quichotte. — Gourapes, ce sont les galères », répondit le forçat, lequel étoit un jeune homme âgé d’environ vingt-quatre ans, et dit qu’il étoit natif de Piedeahita.
Don Quichotte fit la même demande au second, lequel ne lui répondit mot, tant il étoit triste et mélancolique ; mais le premier répondit pour lui et dit : « Monsieur, celui-ci va comme vous voyez pour serin de Canarie, je dis pour musicien et chantre. — Et comment cela ? reprit don Quichotte ; va-t-on aussi aux galères pour être musicien et chantre ? — Oui, Monsieur, répondit le forçat, car il n’y a rien pire que de chanter dans la géhenne. — Au contraire, j’ai ouï dire, dit don Quichotte, que qui chante ses maux il épouvante. — C’est ici au rebours, dit le galérien, car qui chante une fois pleure toute sa vie. — Je ne l’entends pas », dit don Quichotte ; mais un des gardes lui dit : « Seigneur chevalier, chanter dans le tourment se dit, entre cette gent peu sainte, confesser en la question. On donna la géhenne à ce pauvre misérable, et il confessa son péché, qui étoit d’être larron de bétail, et, pour l’avoir confessé, on l’a condamné aux galères pour six ans, outre deux cents coups de fouet, qu’il a déjà reçus sur ses épaules ; et il est toujours ainsi pensif et triste, parce que les autres larrons, tant ceux qui sont demeurés là-bas que ceux qui sont ici, le gourmandent, le bafouent, le moquent et font peu d’état de lui, pour ce qu’il a confessé et n’a pas eu le courage de dire non : car ils disent qu’il y a autant de lettres à non qu’à oui, et qu’un pauvre délinquant est assez heureux, qui a sa vie ou sa mort en sa langue, et non en celle des témoins et preuves, et pour moi je tiens qu’ils ne sont pas fort éloignés du chemin de la raison. — Je l’entends ainsi », répondit don Quichotte, lequel, passant au troisième, lui demanda la même chose qu’aux autres, et il lui répondit promptement et tout délibérément, lui disant : « Je m’en vais pour cinq ans à mesdames les galères, faute de dix écus. — J’en donnerai fort volontiers vingt, dit don Quichotte, pour vous délivrer de cette fâcherie. — Cela me semble, répondit le forçat, comme à un qui a de l’argent au milieu de la mer et meurt de faim, sans avoir où acheter ce qu’il a de besoin. Je le dis pour ce que, si j’eusse eu en temps et lieu ces vingt écus que vous m’offrez à présent, j’en eusse graissé la plume du greffier, et éveillé l’esprit du procureur, de sorte que je me verrois aujourd’hui au milieu de la place de Zocodover, à Tolède, et non pas mené en laisse par ce chemin-ci ; mais Dieu est grand, patience, et baste. »
Don Quichotte passa au quatrième, qui étoit un homme de vénérable aspect, avec une barbe blanche qui lui descendoit plus bas que la poitrine ; lequel oyant qu’on lui demandoit la cause pourquoi il étoit là, il commença à pleurer et ne répondit mot ; mais le cinquième condamné lui servit d’interprète et dit : « Cet honnête homme va aux galères pour quatre ans, après avoir fait les promenades accoutumées, habillé en pompe et à cheval. — Cela s’appelle, dit Sancho Pança, à ce qu’il m’en semble, avoir fait amende honorable et être mis au pilori. — Tu dis vrai, répliqua le galérien ; et le sujet pourquoi on lui a donné cette peine est pour avoir été courtier d’oreilles et de corps ; en effet, je veux dire que ce chevalier-ci va aux galères pour avoir été entremetteur, et mêmement aussi pour avoir eu quelques pointes et collier de sorcier. — Si vous n’y eussiez point ajouté ces pointes et collier, dit don Quichotte, mais seulement d’avoir été honnête entremetteur, il ne méritoit pas d’aller tirer la rame aux galères, mais plutôt pour y commander et être général d’icelles : car le métier d’entremetteur n’est pas tout ainsi que vous diriez bien, ni si commun, parce que c’est un office et métier de gens d’esprit, et qui est très nécessaire en une république bien ordonnée, et ne se devroit exercer que par des personnes bien nées ; même il y devroit avoir des contrôleurs et examinateurs de telles gens, comme il y en a des autres métiers, et en certain nombre, ainsi que des courtiers de banque ; et par ce moyen on éviteroit tout plein de maux, qui arrivent de ce que ce métier et exercice se pratique par des idiots et gens de peu d’entendement, comme sont des femmelettes telles quelles, de petits sots de pages, des bouffons jeunes qui manquent d’expérience, et à qui, en la meilleure et plus nécessaire occasion, lorsqu’il est besoin de trouver quelque entreprise d’importance, la bouillie leur gèle entre la bouche et la cuiller, et ne savent pas laquelle est leur main droite. Je voudrois bien passer outre et dire les raisons pourquoi il conviendroit faire élection de ceux qui en la république devroient exercer cette charge et cet office tant nécessaire ; mais ce n’est pas ici le lieu à propos pour ce faire, je le dirai quelque jour à personne qui y pourra parvenir et rapporter du remède ; je dirai seulement à présent que la douleur que j’avois conçue de voir ces cheveux blancs et cette vénérable face en une telle affliction pour être entremetteur m’a été ôtée par cette addition de sorcier, encore que je sais bien qu’il n’y a sorcellerie ni charmes au monde qui puissent mouvoir et forcer la volonté, comme quelques simples le pensent, car nous avons notre libre arbitre, et n’y a herbe ni enchantement qui lui fasse force, ce qu’ont accoutumé de faire quelques simples femmelettes et certains méchans trompeurs : ce sont quelques mélanges et venins, de quoi ils font devenir les homme fous, en leur donnant à entendre qu’ils ont la force de les faire aimer, étant, comme j’ai dit, une chose impossible de forcer la volonté. — Il est ainsi, dit le bon vieillard, et en vérité, Monsieur, qu’en ce qui est du sorcier, il n’y a point eu de ma faute ; mais, pour ce qui touche l’entremetteur, je ne l’ai pu nier ; mais je ne pensois pas faire mal en cela, car ma seule intention étoit que tout le monde se réjouît et vécût en paix et tranquillité, sans querelles ni fâcheries ; mais ce bon désir ne m’a servi de rien pour empêcher que je n’allasse au lieu d’où je n’espère pas revenir, selon que me pressent les ans, et un mal d’urine que j’ai, qui ne me laisse point en repos un instant » ; et ici il se remit à pleurer comme auparavant, de quoi Sancho eut tant de pitié qu’il tira de son sein un réal de vingt sous et lui donna l’aumône.
Don Quichotte passa outre, et demanda à un autre quel étoit son délit ; il lui répondit avec beaucoup plus de gaillardise que n’avoit fait le précédent : « Je suis ici pour m’être trop joué avec deux miennes cousines germaines et avec deux autres sœurs, mais qui ne me l’étoient pas ; finalement, je me suis tellement joué avec toutes que de ce jeu le parentage s’en est accru avec tant de mélange et si embarrassé qu’il n’y a généalogiste qui le puisse expliquer. J’ai été convaincu de tout, la faveur m’a manqué, je n’avois point d’argent, de sorte que je me suis vu sur le point de perdre les avaloires : j’ai été condamné poursix ans aux galères, à quoi j’ai acquiescé, c’est pour châtiment de ma faute ; mais je suis jeune, que la vie me dure : car avec elle on vient à bout de tout, et, si vous portez quelque chose de quoi assister ces pauvres misérables, Dieu vous le rendra en paradis, et nous aurons ici en terre le soin de le prier en nos oraisons pour votre vie et santé, qu’elle soit aussi longue et aussi bonne comme votre belle présence le mérite. » Celui-là étoit habillé en écolier, et l’un des gardes dit à don Quichotte que c’étoit un grand parleur et qu’il étoit fort bon latiniste.
Après tous ceux-là venoit un homme de fort belle apparence, âgé de trente ans, hormis qu’en regardant il mettoit un œil dans l’autre et étoit un peu différemment attaché des autres, car il avoit une chaîne au pied si grande qu’il l’entortilloit tout à l’entour de son corps, et deux carcans à la gorge, l’un attaché à la chaîne, et l’autre étoit de ceux que l’on appelle garde-ami ou pied d’ami ; à icelui tenoient deux fers qui alloient jusqu’à la ceinture, auxquels étoient attachées deux menottes où il avoit les mains, et étoient fermées d’un gros cadenas, de sorte qu’il ne pouvoit porter ses mains à sa bouche, ni ne pouvoit baisser la tête pour atteindre à ses mains. Don Quichotte demanda pourquoi cet homme avoit plus de fers que pas un des autres. Le garde lui répondit que c’étoit parce que lui seul avoit fait plus de mal que tous les autres ensemble ; et qu’il étoit si audacieux et si méchant qu’encore qu’il fût mené de telle façon ils n’étoient pas assurés de lui, mais avoient toujours peur qu’il ne leur échappât. « Quels délits est-ce qu’il peut avoir commis ? dit don Quichotte, s’ils n’ont point mérité de plus grande peine que d’être envoyés aux galères ? — Il y va pour dix ans, répliqua le garde, qui est autant qu’une mort civile : qu’on ne s’en enquête pas davantage, que l’on se contente de savoir que ce bonhomme est le fameux Ginès de Passamont, que l’on appelle autrement Ginésillo de Parapilla. — Monsieur le commissaire, dit alors le forçat, allez tout bellement et ne nous mettons point à rechercher les noms et les surnoms : je m’appelle Ginès, et non pas Ginésillo, et Passamont est le surnom de ma race, et non Parapilla, comme vous dites ; mais que chacun regarde autour de soi, et il ne fera pas peu. — Parlez plus bas, répliqua le commissaire, Monsieur le larron de haute marque, si vous ne voulez que je vous fasse taire en dépit que vous en ayez. — Il paroît bien, répondit le forçat, que l’on va comme il plaît à Dieu, mais l’on saura quelque jour si je m’appelle Ginésillo de Parapilla ou non. — Eh bien ! ne t’appelle-t-on pas ainsi, imposteur et méchant que tu es ? dit le garde. — Oui, on m’y appelle, répondit Ginès ; mais je ferai en sorte qu’on ne m’y appellera plus, ou bien je m’arracherai la barbe comme je dis entre mes dents. Seigneur chevalier, si vous avez quelque chose à nous donner, donnez-le-nous, et vous en allez avec Dieu, car vous nous ennuyez de vous tant informer des vies d’autrui ; et, si vous voulez savoir la mienne, sachez que je suis Ginès de Passamont, la vie duquel est écrite par cette main. — C’est la vérité, dit le commissaire, car lui-même a écrit son histoire, en sorte qu’il n’y a que redire ; et il a laissé le livre en la prison en gage pour deux cents réaux. — J’ai bien espérance de le dégager, dit Ginès, fût-il en gage pour deux cents écus. — Est-il si bon ? dit don Quichotte. — Oui, il est si bon, répondit Ginès, que c’est mauvaise affaire pour Lazarille de Tormes et pour tous ceux qui se sont écrits ou écriront de cette espèce. Ce que je vous peux dire est qu’il traite des vérités et de si belles vérités et si plaisantes qu’il n’y a mensonges qui leur puissent être comparés. — Et comment s’intitule le livre ? demanda don Quichotte. — La Vie de Ginès de Passamont, répondit-il lui-même. — Est-il achevé ? demanda don Quichotte. — Comment peut-il être achevé, répondit-il, si ma vie ne l’est pas encore ? Ce qui en est écrit est depuis ma naissance jusqu’à ce point ou cette dernière fois que l’on m’envoya aux galères. — Vous y avez donc été déjà une autre fois ? dit don Quichotte. — J’y ai déjà été une fois par l’espace de quatre ans pour le service de Dieu et du roi, et sais bien quel goût ont le biscuit et le nerf de bœuf, répondit Ginès, et il ne me fâche pas beaucoup d’y aller derechef, car j’aurai bien là le loisir d’achever mon livre, où il me reste encore beaucoup de choses à dire ; et, aux galères d’Espagne, il y a plus de repos qu’il ne seroit de besoin, encore qu’il ne m’en faille pas beaucoup plus pour ce que j’ai à écrire, car je le sais tout par cœur. — Tu me sembles être un habile homme, dit don Quichotte. — Et malheureux, répondit Ginès, parce que les malheurs persécutent volontiers l’esprit. — Ils persécutent les coquins, dit le commissaire. — Je vous ai déjà dit, Monsieur le commissaire, répondit Passamont, que vous allassiez tout beau, car ces messieurs ne vous ont pas donné cette verge afin que vous nous gourmandiez ainsi, nous autres pauvres misérables, mais afin que vous nous meniez et conduisiez au lieu où Sa Majesté a commandé. Sinon, par la vie de… et baste, qu’il se pourroit faire que quelque jour les taches qui se sont faites en la taverne parussent en la lessive : que tout le monde se taise et vive en gens de bien, et qu’il parle mieux, et cheminons, car c’est trop se moquer. » Le commissaire haussa sa verge afin d’en frapper Passamont pour réponse à ses menaces, mais don Quichotte se mit entre deux, et le pria de ne le point maltraiter, vu que ce n’étoit pas grand fait que qui avoit les mains si bien liées eût quelque peu la langue libre ; et, se retournant vers tous ceux qui étoient à la chaîne, il leur dit : « De tout ce que vous m’avez fait entendre, très chers frères, j’ai compris qu’encore que l’on vous châtie pour vos fautes, les peines que vous allez souffrir ne vous plaisent pas beaucoup, et que vous y allez bien à regret et fort contre votre volonté, et qu’il se pourroit faire que le peu de courage que celui-là eut en la question, la faute d’argent de celui-ci, le peu de faveur de cet autre, et finalement l’oblique sentence du juge, eussent été cause de votre ruine, et qu’on ne vous eût pas gardé le bon droit que vous aviez. Toutes lesquelles choses se représentent à cette heure à ma mémoire, tellement qu’elle me dit et me persuade, voire même me contraint que je montre en votre endroit l’effet de la cause pourquoi le Ciel m’a mis au monde et m’a fait faire cette profession de l’ordre de chevalerie et le vœu que j’ai fait de favoriser et secourir les nécessiteux et ceux qui sont opprimés par les grands. Mais, d’autant que je sais que l’une des parties de la prudence est que ce qui se peut faire d’amitié ne se fasse point par mal, je veux prier ces messieurs les gardes et commissaires qu’il leur plaise de vous délier et vous laisser aller en paix, car il n’en manquera pas d’autres à servir le roi en de meilleures occasions, pour ce qu’il me semble que c’est un cas étrange et cruel de faire esclaves ceux que Dieu et nature ont créés libres, et d’autant plus, Messieurs les gardes, ajouta don Quichotte, que ces misérables n’ont rien commis contre vous autres, et que chacun porte son péché ; il y a un Dieu au ciel qui n’oublie pas de châtier les méchans ni de récompenser les bons, joint qu’il n’est pas à propos que des hommes d’honneur soient bourreaux des autres, mêmement quand ils n’y ont point d’intérêt. Je vous demande ceci avec cette humilité et douceur, afin que, si vous le faites, j’aie sujet de vous en remercier ; et, au cas que vous n’y vouliez consentir de votre bon gré, cette lance et cette épée, par la valeur de mon bras, vous le feront bien faire par force.
— Voilà une plaisante badauderie, admirable résolution après tant de réflexion, répondit le commissaire ; vraiment vous avez bonne grâce de vouloir que nous laissions aller les forçats du roi comme si nous avions l’autorité de les lâcher ou que vous l’eussiez pour nous le commander. Monsieur, passez votre chemin à la bonne heure, et redressez ce bassin que vous avez en la tête, et n’allez point chercher trois pieds au chat. — C’est vous qui êtes le chat, le rat et le poltron », répondit don Quichotte, et, aussitôt dit, aussitôt fait, se rua sur lui si promptement que, sans lui donner le loisir de se mettre en défense, il le renversa par terre, fort blessé d’un grand coup de lance ; et vint bien pour don Quichotte que c’étoit celui-là qui portoit l’escopette. Les autres gardes demeurèrent étonnés et indécis de cet accident inopiné ; mais, reprenant leurs esprits, ceux qui étoient à cheval mirent la main à leurs épées, et ceux de pied à leurs piques, et assaillent don Quichotte, qui les attendoit de pied ferme. Sans doute, son cas eût mal été, si les forçats, voyant l’occasion qui se présentoit de se mettre en liberté, ne l’eussent empoignée, tâchant de rompre la chaîne en laquelle ils étoient enfilés. Le tumulte et la révolte furent de telle sorte que les gardes, d’un côté pour accourir aux forçats qui se détachoient et d’autre part pour attaquer don Quichotte qui les assailloit, ne firent chose qui leur servît de rien. Sancho aida de son côté à délier Ginès de Passamont, qui fut le premier qui sauta en campagne libre et débarrassé, et, attaquant le commissaire, il lui ôta l’épée et l’escopette, avec laquelle visant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, sans toutefois la lâcher, il ne demeura pas un des gardes en tout le camp, mais ils s’enfuirent tous, tant de l’escopette de Passamont que des coups de pierres que les forçats qui étoient déliés leur jetoient.
Sancho s’attrista fort de cette affaire, parce qu’il se représenta que ceux qui s’enfuyoient en donneroient avis à la Sainte-Hermandad, laquelle, au son du tocsin, enverroit incontinent ses archers pour chercher les malfaiteurs, et partant le dit à son maître, le priant qu’ils se départissent incontinent de là et se retirassent en la prochaine montagne. « Voilà qui est bon, dit don Quichotte, mais je sais bien ce qu’il faut à présent que l’on fasse » ; et, appelant les forçats, qui étoient tous en tumulte et avoient dépouillé le commissaire jusqu’à le laisser tout nu, ils se mirent à l’entour de lui pour voir ce qu’il lui plaisoit leur commander, et il leur dit ainsi : « C’est affaire à des personnes bien nées de reconnoître les bienfaits, et l’un des péchés où Dieu est le plus offensé, c’est l’ingratitude : je dis ceci, Messieurs, parce que vous avez déjà vu par expérience manifeste le bénéfice que vous avez reçu de moi pour récompense duquel je désire, et telle est ma volonté, que, ainsi chargés de cette chaîne que je vous ai ôtée du cou, vous vous mettiez soudain en chemin et vous en alliez à la cité du Toboso, et que là vous vous présentiez devant M Dulcinée du Toboso et lui disiez que son chevalier, qui est celui de la Triste Figure, se recommande à elle, et que vous lui racontiez de point en point tout ce qui s’est passé en cette fameuse aventure, jusqu’à vous avoir rendu la liberté tant désirée ; et, cela fait, vous vous en pourrez aller à la bonne aventure là où il vous plaira. »
Ginès de Passamont répondit pour tous et dit : « Monsieur notre maître et libérateur, il est du tout impossible d’accomplir ce que vous nous enjoignez, d’autant que nous ne pouvons aller tous ensemble par les chemins, mais seuls et séparés, l’un d’un côté, l’autre de l’autre, tâchant de nous cacher aux entrailles de la terre pour n’être trouvés des archers de la Sainte-Hermandad, qui, sans doute, ne manqueront pas de nous poursuivre ; mais ce que vous pouvez faire, et est bien raison que vous le fassiez, c’est de convertir ce service et tribut de M Dulcinée du Toboso en une quantité d’Ave Maria et de Credo que nous dirons à votre intention, et cela se pourra accomplir de nuit et de jour, en fuyant ou en s’arrêtant, en paix ou bien en guerre ; mais de penser que nous nous en retournions aux marmites d’Égypte, je veux dire à reprendre notre chaîne et nous mettre en chemin du Toboso, ce seroit penser qu’il est nuit à présent, qu’il n’est pas encore dix heures du matin, et demander cela de nous, ce seroit comme demander des poires à un orme. — Et par la mort, dit don Quichotte, lequel étoit déjà en colère, Monsieur le fils de putain, don Ginésillo de Parapilla, ou comme vous vous appelez, vous irez tout seul, la queue entre les jambes et avec toute la chaîne sur votre dos. » Passamont, qui n’étoit pas bien endurant, étant déjà informé que don Quichotte n’étoit pas fort sage, puisqu’il avoit commis une telle folie que de leur vouloir donner la liberté, et se voyant ainsi maltraiter, fit de l’œil à ses compagnons, lesquels, se mettant un peu à l’écart, commencèrent à jeter tant et tant de pierres à don Quichotte qu’il avoit fort à faire à se couvrir de sa rondache ; et le pauvre Rossinante ne se soucioit non plus de l’éperon que s’il eût été fait de bronze. Sancho se mit derrière son âne, et s’en faisoit un rempart contre la nuée et la grêle qui tomboit sur tous deux. Don Quichotte ne put si bien se couvrir qu’ils ne l’assaillissent au corps de je ne sais combien de cailloux d’une telle force qu’ils le renversèrent par terre ; à peine fut-il tombé que l’écolier se rua sur lui, lui ôta le bassin de la tête, lui en donna trois ou quatre coups sur les épaules, et autant en frappa en terre, dont il le mit tout en pièces. Ils lui ôtèrent une casaque qu’il portoit par-dessus ses armes, et lui vouloient encore ôter son bas de chausses, si les grèves ne l’eussent empêché. Ils ôtèrent le gaban à Sancho, et, le laissant en pourpoint après avoir partagé les autres dépouilles de la bataille, ils s’en allèrent l’un deçà, l’autre delà, avec plus de besoin d’échapper à la Hermandad, qu’ils craignoient, que de se charger de chaînes et s’aller présenter devant M Dulcinée du Toboso. L’âne, Rossinante, Sancho et don Quichotte demeurèrent là tout seuls : l’âne la tête baissée, tout pensif et secouant de temps en temps les oreilles, pensant que la bourrasque des pierres qui lui persécutoient les oreilles ne fût pas encore finie ; Rossinante étendu auprès de son maître, car il avoit aussi été renversé par terre d’un autre coup de pierre ; Sancho tout nu et avec appréhension de la Sainte-Hermandad, et don Quichotte fort chagrin de se voir si mal accoutré par ceux-là mêmes à qui il avoit fait tant de bien.
1. Il doit y avoir là une allusion à quelque méfait du commissaire pendant le passage des galériens dans une taverne.