‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 31 sur 127 · Première partie · XXX

Première partie · XXX

e curé n’eut pas sitôt achevé que Sancho lui dit : « Or, ma foi, Monsieur le licencié, celui qui fit ce bel exploit est mon maître, et il ne tint pas à ce que je lui disse auparavant et l’avertisse qu’il regardât bien à ce qu’il faisoit, et que c’étoit péché de leur donner la liberté, parce qu’ils n’y alloient tous que comme de méchans garnemens. — Lourdaud que tu es, dit alors don Quichotte, il n’appartient pas aux chevaliers errans de s’enquérir ni vérifier si les affligés enchaînés et opprimés qu’ils rencontrent par les chemins vont en cette façon ou bien sont en cette angoisse pour leurs fautes ou pour leurs services ; il leur appartient seulement de les aider comme nécessiteux, ayant égard à leurs peines, et non pas à leurs méchancetés. Pour moi, j’ai rencontré un chapelet et cordon de gens enfilés, tous fâchés et misérables ; je fis en leur endroit ce que ma religion requiert, et pour le reste je ne me soucie pas beaucoup que l’on s’en accorde ; et quiconque le trouve mauvais, sauf la sainte dignité de monsieur le licencié et son honorable personne, je dis qu’il ne s’entend pas beaucoup en matière de chevalerie, et qu’il ment comme un fils de putain et un mal appris : ce que je lui ferai connoître avec mon épée, où il est plus amplement contenu. » Et, disant cela, il se roidit sur ses étriers et abaissa son morion, parce qu’il avoit pendu le bassin de barbier, qui à son compte étoit l’armet de Mambrin, à l’arçon de la selle, en attendant de le faire raccommoder à cause que les forçats l’avoient tout gâté. Dorothée, laquelle étoit discrète et fort intelligente, connoissant déjà la folle humeur de don Quichotte, et que tous se moquoient de lui, fors Sancho Pança, ne voulut pas être des dernières, et, le voyant si fort en colère, elle lui dit : « Seigneur chevalier, souvenez-vous du don que vous m’avez promis, et que, suivant cela, vous ne pouvez vous entremettre d’aucune autre aventure, quelque urgente qu’elle soit : donnez-vous du repos, car, si monsieur le licencié eût su que ces forçats avoient été délivrés par ce bras invincible, il eût fait trois points d’aiguille à sa bouche, voire même se fût mordu trois fois la langue avant de dire une seule parole qui vous eût apporté quelque déplaisir. — Oui, je le jure, dit le curé, et me fusse plutôt arraché une moustache. — Je me tairai, Madame, dit don Quichotte, et réprimerai la juste colère qui déjà s’étoit émue en moi, et me tiendrai tranquille et pacifique jusques à ce que j’accomplisse la promesse que je vous ai faite ; mais, pour récompense de ce bon désir, je vous supplie de me dire, si c’est votre bon plaisir, quelle est l’affliction que vous avez, et combien, qui, et quelles sont les personnes desquelles je vous dois donner une due, suffisante et entière vengeance. — Je le ferai de bonne volonté, répondit Dorothée, s’il ne vous ennuie d’ouïr des afflictions et des disgrâces. — Non, il ne m’ennuiera pas, Madame », repartit don Quichotte ; à quoi répliqua Dorothée : « Puisque ainsi est, soyez-moi attentif. » Elle n’eut pas sitôt dit cela que Cardénio et le barbier se mirent à côté d’elle, désireux de voir comment l’ingénieuse Dorothée feindroit son histoire, et Sancho en fit de même, car il étoit aussi bien abusé que son maître sur le compte de la princesse. Or, après s’être bien accommodée en son siège, ayant au préalable toussé et fait d’autres gestes avec fort bonne grâce, elle commença à dire ainsi :

« En premier lieu, je veux que vos Grâces sachent que l’on m’appelle… » et ici elle s’arrêta un peu, parce qu’elle ne se souvenoit pas du nom que le curé lui avoit donné ; mais il accourut incontinent à son aide, d’autant qu’il reconnut à quoi il tenoit, et dit : « Ce n’est pas merveille, Madame, que votre Grandeur se trouble et s’embarrasse en contant ses malheurs, car ils sont en général si grands qu’ils font quelquefois perdre la mémoire à ceux qui en sont affligés, tellement qu’ils ne se souviennent pas de leur nom même, comme il vous est advenu à cette heure que vous avez oublié que vous vous appelez la princesse Micomicona, légitime héritière du grand royaume de Micomicon ; et, avec cette remarque, vous vous pourrez à présent facilement rappeler en votre mémoire douloureuse tout ce qu’il vous plaira raconter. — C’est la vérité, répondit la damoiselle, et, dorénavant, je crois qu’il ne sera pas besoin de me rien marquer, car je conduirai à bon port avec ma vraie histoire, laquelle est que le roi mon père, qui s’appeloit Trinacrio le Savant, fut fort docte en ce que l’on appelle art magique, et connut par sa science que ma mère, qui s’appeloit la reine Xaramilla, devoit mourir avant lui, et qu’à peu de temps de là il iroit aussi de vie à trépas, et que je demeurerois orpheline de père et de mère ; mais il disoit que cela ne le tourmentoit pas tant que le mettoit en confusion, qu’il savoit pour chose très certaine qu’un démesuré géant, seigneur d’une grande île laquelle confine quasi avec notre royaume, et lequel se nomme Pandafilando de la Vue louche : car c’est chose tout assurée qu’encore qu’il ait les yeux en leur lieu et droits, il regarde toujours de travers comme s’il étoit louche, et il le fait par malice, et pour faire peur à ceux qui le regardent. Je dis donc qu’il connut que ce géant, sachant mon orphelinat, devoit courre sus à mon royaume, avec grande puissance, et me l’envahir tout, sans me laisser un seul petit village pour me retirer ; toutefois que je pouvois éviter toute cette ruine et disgrâce, si je me voulois marier avec lui ; mais, à ce qu’il voyoit, il ne pensoit pas qu’il me vînt jamais en volonté de condescendre à un mariage si inégal ; et en cela il dit la pure vérité, car il ne m’est oncques entré en pensée de me marier avec ce géant, ni avec aucun autre, pour grand et démesuré qu’il soit. Mon père me dit aussi qu’après qu’il seroit mort, et que je verrois que Pandafilando commenceroit à venir attaquer mon royaume, que je ne songeasse pas à me mettre en défense, car ce seroit me ruiner, mais que je le laissasse librement entrer, si je voulois éviter la mort et la totale destruction de mes bons et loyaux sujets : car il n’étoit pas possible de me défendre de la force endiablée du géant, mais qu’incontinent je prisse quelques-uns des miens et m’acheminasse en Espagne, où je trouverois le remède de mes maux par la rencontre d’un chevalier errant, dont la renommée seroit pour lors étendue par tout ce royaume, et se devoit appeler, si j’ai bonne mémoire, don Açote ou don Gigote. — Il dit, comme je crois, don Quichotte, Madame, dit alors Sancho Pança, ou, par un autre nom, le chevalier de la Triste-Figure. — C’est la vérité, dit Dorothée. Il dit de plus qu’il seroit de haute stature, maigre de visage, et qu’au côté droit, sous l’épaule gauche, ou là auprès, il auroit un signe gris, avec certains poils ressemblant à du crin. » Don Quichotte, oyant cela, dit à son écuyer : « Viens ici, Sancho, mon fils, aide-moi à me dépouiller, car je veux voir si je suis le chevalier que ce sage roi a prophétisé. — Et pourquoi vous voulez-vous dépouiller ? dit Dorothée. — Pour voir si j’ai ce seing que votre père dit, répondit don Quichotte. — Il n’est pas besoin de se dépouiller, dit Sancho, car je sais que votre Grâce a un seing de cette sorte au milieu de l’épine du dos, qui est signe d’un homme bien fort. — Cela suffit, dit Dorothée, parce qu’entre amis il ne faut pas regarder à de si petits détails, et qu’il soit à l’épaule ou bien à l’épine, il importe peu, il suffit qu’il y ait un seing, et qu’il soit où il voudra, puisque ce n’est qu’une même chair ; et sans doute mon père rencontra fort bien en tout ce qu’il dit, et moi, j’ai encore mieux rencontré de me recommander au seigneur don Quichotte, qui est celui dont mon père a parlé, puisque les signes et marques du visage se rapportent à ceux de la bonne renommée que ce chevalier a acquise non seulement en Espagne, mais en toute la Manche : car à peine avois-je débarqué à Ossuna que j’ouïs parler de tant d’exploits qu’il avoit faits que tout aussitôt le cœur me dit que c’étoit celui-là même que je venois chercher. — Et comment débarquâtes-vous à Ossuna, Madame, demanda don Quichotte, si ce n’est pas un port de mer ? » Mais, devant que Dorothée répondît, le curé prit la parole et dit : « Madame la princesse veut dire qu’après qu’elle débarqua en Malaga, le premier lieu où elle ouït de vos nouvelles fut à Ossuna. — Il est vrai, je voulois dire cela, dit Dorothée. — Aussi y a-t-il de l’apparence, dit le curé, et que Votre Majesté poursuive. — Il n’y a pas à poursuivre, répondit-elle, sinon qu’enfin ma fortune a été si bonne de trouver le seigneur don Quichotte, et que déjà je me compte et me tiens pour reine et dame de tout mon royaume, puisque lui, par sa courtoisie et magnificence, m’a promis le don de s’en venir avec moi en quelque lieu que je le mène, qui ne sera autre part que de le mettre devant Pandafilando à la vue louche, afin qu’il le tue, et me restitue ce qu’il m’a usurpé contre tant de raison, car tout arrivera au pied de la lettre, puisque mon bon père Trinacrio le Savant l’a ainsi prophétisé, et a laissé aussi par écrit les lettres chaldaïques ou grecques, car je ne les sais pas lire, que si ce chevalier de la prophétie, après avoir coupé la gorge au géant, vouloit se marier avec moi, que je lui octroyasse incontinent sans aucune réplique d’être sa légitime épouse et lui donnasse la possession de mon royaume, ensemble celle de ma personne. — Que t’en semble, ami Sancho ? dit à ce point don Quichotte ; n’entends-tu pas ce qui se passe ? ne te l’ai-je pas dit ? Regarde si nous avons déjà un royaume où commander, et une reine avec qui nous marier. — Oui, je vous jure, dit Sancho. Maudit soit le fils de putain qui ne se mariera tout aussitôt qu’on aura ouvert le petit gosier au seigneur Pandafilando. Or, vous semble-t-il que la reine ne soit pas jolie ? Telles pussent devenir les puces de mon lit ! » Et en disant cela il fit deux sauts en l’air, avec démonstration d’un très grand contentement, et tout à l’instant s’en alla prendre les rênes de la mule de Dorothée, et, la faisant arrêter, se mit à genoux devant elle, la suppliant de lui bailler ses mains pour les lui baiser, en signe qu’il la recevoit pour sa reine et maîtresse.

Qui étoit celui des assistans qui n’eût éclaté de rire, voyant la folie du maître et la simplesse du valet ? En effet, Dorothée les lui bailla, et lui promit de le faire grand seigneur en son royaume, au cas que le Ciel lui fît tant de grâce que de le recouvrer et d’en jouir. Sancho l’en remercia avec de telles paroles qu’il renouvela la risée en tous. « Voilà, Messieurs, poursuivit Dorothée, toute mon histoire ; il reste seulement à vous dire que, de toute ma compagnie que j’ai tirée de mon royaume, il ne m’est demeuré sinon ce seul bien barbu écuyer, parce que tous ont été noyés dans une grande tempête que nous avons eue à la vue du port, dont lui et moi nous échappâmes et vînmes à terre sur deux planches, comme par miracle ; aussi est-ce tout miracle et mystère que le discours de ma vie, comme vous l’avez bien pu remarquer. Et, si en quelque chose j’ai été trop prolixe et excessive, ou que je n’aie pas aussi bien rencontré que j’eusse dû le faire, rejetez-en la faute sur ce que monsieur le licencié a dit dès le commencement de mon conte, que les travaux continuels et extraordinaires ôtent la mémoire à celui qui les souffre. — Elle ne me sera point ôtée à moi, ô haute et valeureuse Dame, dit don Quichotte, par les travaux que j’endurerai à vous servir, quelque grands et inouïs qu’ils puissent être. Et, par ainsi, je confirme à nouveau le don que je vous ai promis, et jure d’aller avec vous jusques au bout du monde, et jusques à me voir aux mains avec votre fier ennemi, auquel je pense, avec l’aide de Dieu et de mon bras, trancher la tête superbe avec le fil de cette (je ne veux pas dire bonne) épée, grâce à Ginès de Passamont, qui m’a emporté la mienne. » Il dit cela entre ses dents, et poursuivit ainsi : « Puis, après la lui avoir tranchée et vous avoir remise en pacifique possession de votre État, il demeurera en votre volonté de faire de votre personne tout ce qu’il vous plaira. Car, tandis que j’aurai la mémoire occupée, la volonté captive et l’entendement perdu par celle… je n’en dis pas davantage, il n’est pas possible que je regarde, non pas même en pensée, à me marier, quand ce seroit même avec l’oiseau le phénix. »

Cela sembla si mal à Sancho, principalement ce qu’il dit à la fin, touchant ce point de ne se vouloir pas marier, que, haussant sa voix, il lui dit de grande colère : « Par la mort, je vous jure que vous n’avez pas la cervelle bien faite, Seigneur don Quichotte ; mais comment est-il possible que vous hésitiez à vous marier avec une aussi haute princesse que celle-ci ? Pensez-vous que la Fortune vous doive offrir à tout bout de champ une aventure pareille à celle qui maintenant se présente ? M Dulcinée est-elle d’aventure plus belle ? Non certes, pas de la moitié, et encore dirois-je volontiers qu’elle ne va pas à la cheville de celle qui est ici devant nous. Ainsi sera-ce, par malheur, que j’aurai le comté que j’espère, si vous allez chercher des truffes en la mer ; mariez-vous, mariez-vous incontinent par tous les diables, et prenez ce royaume qui vous vient entre les mains de bobis, bobis, et puis, quand vous serez roi, faites-moi marquis ou sénéchal, et puis que le diable emporte tout. » Tout aussitôt don Quichotte, qui ouït dire de tels blasphèmes contre sa dame Dulcinée, ne le put endurer ; et, levant sa lance, sans dire une parole à Sancho et sans autre cérémonie, lui en donna deux tels coups qu’il le renversa par terre, et, n’eût été que Dorothée lui cria qu’il ne lui en donnât pas davantage, sans doute il l’eût assommé là sur-le-champ. « Pensez-vous, lui dit-il au bout d’un peu de temps, méchant vilain, que j’endure toujours vos sottises, ni que vous me piquiez ainsi, et que nous n’ayons autre chose à faire que vous à faillir, et moi à vous pardonner ? Or, ne le pensez pas, traître excommunié, car, sans doute, tu l’es, puisque tu as mis la langue sur la nonpareille Dulcinée. Et ne savez-vous pas, coquin, faquin, bélître que vous êtes, que, si ce n’étoit par la valeur qu’elle donne à mon bras, je n’aurois pas le courage de tuer une puce ? Dites, maraud à la langue de vipère, et qui pensez-vous qui ait conquis ce royaume, et coupé la tête à ce géant, et vous a fait marquis (car je tiens déjà tout cela pour fait et pour chose passée en jugement), si ce n’est la valeur de Dulcinée, prenant mon bras pour instrument de ses beaux exploits ? Elle combat en moi et vainc en moi ; et moi, je vis et respire en elle, et reçois d’elle la vie et l’être. Ô fils de putain, méchant, et que vous êtes ingrat, à cette heure que vous vous voyez élevé du poussier de la terre à être seigneur qualifié, et vous répondez à une si bonne œuvre en disant du mal de qui vous a fait ce que vous êtes !… »

Sancho n’étoit pas si troublé qu’il n’entendît bien tout ce que son maître lui disoit ; mais, se levant un peu vite, il s’alla mettre derrière le palefroi de Dorothée, et de là il dit à son maître : « Dites-moi, Monsieur, si vous êtes résolu de ne vous point marier avec cette grande princesse, il est tout certain que le royaume ne sera pas vôtre ; et, ne l’étant pas, quelles grâces pouvez-vous me faire ? C’est là ce dont je me plains ; mariez-vous une fois avec cette reine, à cette heure que nous l’avons ici, comme si elle nous étoit tombée du ciel, et puis après vous vous en pourrez retourner avec M Dulcinée, car il y doit avoir eu des rois au monde qui ont été amoureux et ont eu d’autres maîtresses que leurs femmes. En ce qui est de la beauté, je n’y touche point : car, en vérité, s’il le faut dire, elles me semblent toutes deux fort belles, encore que je n’aie jamais vu M Dulcinée. — Comment ! tu ne l’as pas vue, traître blasphémateur ? dit don Quichotte ; ne viens-tu pas tout à cette heure de m’apporter un message de sa part ? — Je dis que je ne l’ai pas vue si à loisir, dit Sancho, que je puisse avoir remarqué particulièrement sa beauté et ses belles parties de point en point ; mais tout en gros elle me semble assez bien. — Maintenant je t’excuse, dit don Quichotte, pardonne-moi le déplaisir que je t’ai fait, parce que les premiers mouvemens ne sont pas en la puissance des hommes. — Je le vois bien, répondit Sancho ; c’est ainsi que l’envie de parler est toujours en moi le premier mouvement, et que je ne puis me garder de dire, au moins une fois, ce qui me vient à la bouche. — Avec tout cela, dit don Quichotte, regarde bien, Sancho, ce que tu dis, car tant va la cruche à la fontaine… je ne te dis que cela.

— Allons, bien, répondit Sancho, Dieu est au ciel, qui voit les tromperies, et sera le juge de ceux qui font mal, moi en ne parlant pas bien, ou vous en agissant mal. — Laissons cela, dit Dorothée ; Sancho, courez vitement baiser la main à votre maître, et lui demander pardon, et dorénavant soyez plus avisé en vos louanges et blâmes, et ne dites point de mal de cette dame du Toboso, laquelle je ne connois si ce n’est pour lui rendre du service, et ayez bonne confiance en Dieu qu’il ne vous manquera pas un État où vous pourrez vivre comme un prince. »

Sancho y alla baissant la tête, et demanda la main à son maître, qui la lui bailla avec une contenance posée, et, après qu’il la lui eut baisée, il lui donna sa bénédiction, disant qu’il s’avançât un peu, parce qu’il avoit quelque chose à lui demander, et à discourir avec lui d’affaires de grande importance. Sancho le fit ainsi, et tous deux s’avancèrent un peu devant les autres ; puis don Quichotte lui dit : « Depuis que tu es de retour, je n’ai pas eu le lieu ni le loisir de te demander plusieurs particularités touchant l’ambassade que tu as faite et la réponse que tu as rapportée ; mais, maintenant que la fortune nous en baille temps et lieu, ne me refuse pas le plaisir que tu me peux donner avec de si bonnes nouvelles. — Demandez-moi ce qu’il vous plaira, répondit Sancho, car je vous donnerai à tout aussi bonne issue que j’eus bonne entrée ; mais je vous supplie, Monsieur, que dorénavant vous ne soyez pas si vindicatif. — Pourquoi le dis-tu, Sancho ? répliqua don Quichotte. — Je le dis, répondit-il, parce que ces bastonnades de tout à l’heure ont été plutôt pour la querelle que le diable mit entre nous deux l’autre soir que pour ce que j’ai dit contre M Dulcinée, laquelle j’aime et révère comme une relique, encore qu’il n’y ait point de sujet en elle, mais seulement pour ce qu’elle vous appartient. — Ne parle pas de cela, Sancho, je te prie, dit don Quichotte, car tu me fâches, je t’ai pardonné alors, et tu sais bien que l’on a accoutumé de dire : À nouveau péché il faut une nouvelle pénitence. »

Sur ces entrefaites ils virent venir par le chemin même qu’ils suivoient un homme, lequel étoit monté sur un âne, et, quand il fut près d’eux, il leur sembloit que c’étoit un égyptien ; mais Sancho Pança, à qui, partout où il voyoit des ânes, ses yeux et son âme y alloient, à peine eut-il vu cet homme qu’il connut que c’étoit Ginès de Passamont, et par le fil du gitano il tira le peloton de son âne, comme à la vérité c’étoit son grison sur lequel étoit monté Passamont, qui, pour n’être connu et pour vendre l’âne, avoit pris l’habit d’égyptien, dont il savoit fort bien parler la langue, et plusieurs autres aussi, comme la sienne propre. Sancho le vit et le reconnut, et à peine l’eut-il vu et connu qu’il lui dit à haute voix : « Ah ! larron de Ginesillo, laisse là mon bien, laisse aller ma vie, ne t’embarrasse pas de mon repos, quitte mon âne, rends-moi mes délices, fuis-t’en, bougre, va-t’en, larron, et abandonne ce qui n’est pas à toi. » Il ne fut besoin de tant de paroles ni de tant d’injures, car dès la première Ginès sauta en bas, et, prenant un trot qui ressembloit au galop de course, en un instant disparut et s’éloigna de tous. Sancho s’approcha de son grison, et, l’embrassant, lui dit : « Comment t’es-tu porté, mon unique bien, grison de mes yeux et compagnon de mes travaux ? » Et avec cela il le baisoit et le caressoit comme si c’eût été une personne : l’âne se taisoit et se laissoit baiser et caresser par Sancho, sans lui répondre une seule parole. Ils s’approchèrent tous, et le congratulèrent de ce bonheur d’avoir retrouvé son grison, spécialement don Quichotte, qui lui dit que malgré cela il n’annuloit pas la cédule des trois poulains, de quoi Sancho le remercia. Pendant que tous deux tenoient ces discours, le curé dit à Dorothée qu’elle avoit été fort discrète tant au conte comme à la brièveté d’icelui, et en la ressemblance qu’il avoit avec ceux qui sont ès livres de chevalerie. Elle lui dit qu’elle avoit passé autrefois beaucoup de temps dans la lecture d’iceux, mais qu’elle ne savoit pas où étoient les provinces ni ports de mer, et qu’elle avoit dit ainsi à l’aveuglette qu’elle avoit débarqué à Ossuna. « Je l’ai entendu ainsi, dit le curé ; c’est pourquoi je me suis empressé tout aussitôt de dire ce que je dis, qui raccommoda toute l’affaire. Mais n’est-ce pas chose étrange de voir avec quelle facilité ce pauvre malheureux gentilhomme croit toutes ces inventions et menteries seulement pour ce qu’elles sont du style et de la qualité des sottises et folies qui sont en ses livres ? — La vérité est, dit Cardénio, que celle-ci est si rare et si nouvelle que je ne sais si, la voulant inventer et fabriquer fabuleusement, il y auroit un esprit si subtil qu’il en pût venir à bout. — Mais il y a encore autre chose, dit le curé, c’est qu’en dehors des niaiseries et simplesses que ce bon gentilhomme dit touchant ses folies, si on lui traite d’autres choses, il en discourt avec de très bonnes raisons, et montre un entendement clair et agréable en tout : de façon que, ne lui parlant point de ses chevaliers, il n’y aura personne qui ne le juge être homme bien sage et entendu. »

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