Première partie · XXXVII
ancho écoutoit tout ceci, et n’en avoit pas peu de douleur en son âme, voyant que les espérances qu’il avoit de quelque grande dignité s’évanouissoient et s’en alloient en fumée, et que la belle princesse Micomicona s’étoit convertie en Dorothée, et le géant en don Fernand, et que cependant son maître dormoit bien à son aise, sans se soucier de tout ce qui étoit arrivé. Dorothée ne se pouvoit tenir sûre que le bien qu’elle possédoit ne fût pas un songe. Cardénio avoit la même pensée, et celle de Lucinde étoit aussi semblable. Don Fernand rendoit grâces au Ciel de la faveur qu’il en avoit reçue, et de l’avoir tiré de ce labyrinthe si inextricable, où il avoit été si près de perdre non seulement sa réputation, mais aussi son âme ; et finalement tous ceux qui étoient en la taverne se trouvoient fort contens et joyeux du bon succès qu’avoient eu ces affaires tant emmêlées et désespérées. Le curé, comme une personne sage, mettoit tout à son point, et félicitoit un chacun du bien qui lui étoit arrivé ; mais celle qui montroit le plus de contentement étoit l’hôtesse, à cause de la promesse que Cardénio et le curé lui avoient faite de lui payer tout le dommage et intérêt qu’elle avoit reçus à l’occasion de don Quichotte.
Le pauvre Sancho seul, comme nous avons dit, étoit l’affligé, le triste et le malheureux, et ainsi, avec une mine mélancolique, il entra où étoit son maître qui se venoit d’éveiller, et lui dit : « Vous pouvez bien, Seigneur chevalier de la Triste-Figure, dormir tant qu’il vous plaira, et sans souci de tuer aucun géant, ni de remettre la princesse en son royaume, car tout est déjà fait et conclu. — Je le crois bien, répondit don Quichotte, parce que j’ai eu la plus cruelle et fière bataille avec le géant que je pense avoir en jour de ma vie ; et d’un revers, v’lan, je lui ai abattu la tête, et il en est sorti du sang en telle abondance que les ruisseaux en couroient par terre comme si c’eût été de l’eau. — Comme si c’eût été du vin rouge, auroit pu mieux dire votre Grâce, répondit Sancho, parce que je veux qu’elle sache, si elle ne le sait, que le géant qui est mort est une outre percée, et le sang ce sont six mesures de vin rouge qu’il avoit en son ventre ; et la tête que vous avez coupée est la putain qui m’a fait, que le diable puisse tout emporter ! — Et qu’est-ce que tu dis, fou ? répliqua don Quichotte, es-tu en ton bon sens ? — Que votre Grâce se lève, dit Sancho, et elle verra le beau ménage qu’elle a fait, et ce qu’il nous faudra payer ; elle verra aussi la reine convertie en une simple dame appelée Dorothée, avec d’autres événemens, que si elle y prend garde et qu’elle les puisse entendre, elle en sera émerveillée. — Je ne m’émerveillerois de rien qui soit, répliqua don Quichotte, car, s’il t’en souvient bien, l’autre fois que nous fûmes ici, je te dis que tout ce qui y arrivoit étoit chose d’enchantement, et il n’y auroit guère à faire que ce ne fût à cette heure de même. — Je le croirois aussi, répondit Sancho, si mon bernement eût été de même livrée, mais il ne l’étoit pas, car il fut réellement et de fait ; et je vis que le tavernier qui est ici présent tenoit un des bouts de la couverture, et m’envoyoit au ciel fort plaisamment et gaillardement, avec autant de risée que de force ; et là où il advient que l’on connoît les personnes, je tiens pour moi, encore que je sois simple et pauvre pécheur, qu’il n’y a point d’enchantement, mais très bien de bonnes moulures et froissemens de côtes et beaucoup de mésaventures. — Eh bien ! Dieu y remédiera, dit don Quichotte, donne-moi mes habits, que je sorte, car je veux voir les événemens et transformations que tu dis. »
Sancho lui donna ses habillemens, et, pendant qu’il se vêtoit, le curé conta à don Fernand et aux autres qui étoient là les folies de don Quichotte, et l’artifice dont ils avoient usé pour le tirer de la Roche Pauvre, où il s’imaginoit être à cause des dédains de sa maîtresse. Il leur conta de même quasi toutes les aventures que Sancho leur avoit dites, dont ils s’émerveillèrent et en rirent très bien, car il leur sembla, comme ce l’étoit pour tout le monde, la plus étrange espèce de folie qui eût pu entrer en un esprit dérangé. Le curé dit, de plus, que, puisque l’heureuse issue de M Dorothée empêchoit de passer outre en leur dessein, il étoit nécessaire d’en inventer et trouver un autre pour le pouvoir emmener et conduire en son pays. Cardénio s’offrit à poursuivre ce qui étoit commencé, et que Lucinde feroit et représenteroit suffisamment la personne de Dorothée : « Non, non, dit don Fernand, il n’en sera pas ainsi, car je veux que Dorothée poursuive son stratagème, et, pourvu qu’il n’y ait guère loin d’ici à la demeure de ce bon chevalier, je serai bien aise que l’on tâche de le guérir. — Il n’y a pas plus de deux journées d’ici, dit le curé. — Bien, dit don Fernand, encore qu’il y en eût davantage, je prendrois plaisir à les faire, afin d’achever une si bonne œuvre. »
Sur cela, don Quichotte sortit armé et équipé de tout son attirail, avec l’armet de Mambrin en tête tout arraché et bossué, rondache au bras et appuyé à son tronc ou grosse lance. L’étrange présence de don Quichotte donna de l’étonnement à don Fernand et aux autres, voyant son visage long d’une demi-lieue de chemin, sec et jaune, le joli assortiment de ses armes et sa grave contenance ; ils se tinrent tout cois, attendant ce qu’il diroit, et lui, avec beaucoup de gravité et de calme, ayant jeté les yeux sur la belle Dorothée, parla en cette manière :
« Je suis informé, belle Dame, par ce mien écuyer que votre Grandeur s’est anéantie, et que votre être s’est défait, parce que, de reine et grande dame que vous étiez d’ordinaire, vous êtes devenue simple damoiselle. Si cela s’est fait par l’ordonnance du roi négromancien votre père, dans la crainte que je ne vous pusse donner l’aide due et nécessaire, je dis qu’il ne savoit ni ne sait la moitié de son service, et qu’il étoit fort peu versé ès histoires de chevalerie, parce que, s’il les eût lues et feuilletées avec attention, et aussi à loisir que moi, il eût trouvé à chaque pas comme autant d’autres chevaliers moins fameux que moi avoient mis fin à des aventures bien plus difficiles, puisque ce n’est pas grand’chose de tuer un giganteau, quelque furieux et arrogant qu’il soit : car il n’y a pas longtemps que je me suis vu avec lui, et… Mais je ne veux rien dire, afin qu’on ne me dise pas que je mens ; mais le temps, qui découvre toutes choses, le dira lorsque moins nous y penserons. — Vous vous êtes vu avec deux outres, et non pas avec un géant », dit alors le tavernier, à qui don Fernand commanda de se taire et de n’interrompre en aucune façon le discours de don Quichotte, lequel continua ainsi : « Je dis enfin, haute et déshéritée Dame, que si, pour la raison que j’ai dite, votre père a fait cette métamorphose en votre personne, que vous ne lui laissiez point d’empire sur vous, parce qu’il n’y a aucun péril au monde au travers duquel mon épée n’ouvre un chemin, et, jetant par terre la tête de votre ennemi, je mettrai dans peu de jours la couronne sur la vôtre. »
Don Quichotte n’en dit pas davantage, et il attendit que la princesse lui répondît ; et, comme elle savoit déjà la résolution de don Fernand de continuer la tromperie jusqu’à ce qu’on eût ramené don Quichotte en son pays, elle lui repartit avec beaucoup d’aisance, de grâce et de gravité : « Quiconque vous a dit, valeureux chevalier de la Triste-Figure, que je m’étois changée et que j’avois perdu mon premier être, ne vous a pas dit la vérité, parce que je suis celle-là même que j’étois hier : il est bien vrai que certains accidens qui me sont arrivés et qui m’ont causé la meilleure fortune que j’eusse su désirer ont apporté quelque changement en ma personne ; mais, pour tout cela, je ne laisse pas d’être la même que j’étois auparavant, et d’avoir la même intention que j’ai toujours eue de me servir de la valeur de votre valeureux et invincible bras. Tellement que, Monsieur, je vous prie que votre bonté rende l’honneur au père qui m’a engendrée, et le tienne pour un homme prudent et bien avisé, puisque par sa science il a trouvé un chemin si facile et si vrai pour remédier à ma disgrâce, que je crois que, si ce n’eût été vous, jamais je n’eusse rencontré le bonheur que j’ai, et je dis ceci avec autant de vérité, comme en sont bons témoins la plupart de ces messieurs qui sont ici présens : ce qui reste à faire est que demain nous nous mettions en chemin, parce qu’aujourd’hui nous ne pourrions pas faire grande journée, et le surplus de la bonne issue que j’espère, je le remets à Dieu et à la valeur de votre courage. »
Voilà ce que dit la charmante Dorothée, ce qu’ayant ouï don Quichotte, il se retourna devers Sancho, et avec montre de grande colère lui dit : « Maintenant je te dis, l’ami Sancho, que tu es le plus grand coquin qu’il y ait en Espagne : dis-moi, larron vagabond, ne viens-tu pas tout à cette heure de me dire que cette princesse s’étoit changée en une damoiselle qui s’appeloit Dorothée, et que la tête que j’entends avoir tranchée à un géant étoit la putain qui t’a enfanté, avec d’autres rêveries qui m’ont mis en la plus grande confusion que j’aie été en jour de ma vie ? Par la mort (et il regarda le ciel en serrant les dents) j’aurois le courage de faire un tel carnage de toi que tu servirois d’exemple à tout autant de menteurs écuyers de chevaliers errans qu’il y aura dorénavant dans le monde. — Ne vous fâchez pas, Monsieur, répondit Sancho : car il se pourroit bien faire que je me fusse trompé en ce qui touche le changement de M la princesse de Micomicona ; mais en ce qui concerne la tête du géant, ou du moins le percement des outres, et en ce que le sang est du vin rouge, vive Dieu ! je ne m’y trompe point, car ils sont là tout percés au chevet de votre lit, et le vin rouge a fait de la chambre un étang, et vous le verrez quand ce sera au faire et au prendre, je veux dire que vous le verrez quand monsieur notre hôte vous demandera réparation de tout le dommage que vous lui avez fait. Du reste, que madame la reine soit en l’état où elle étoit, je m’en réjouis extrêmement, parce qu’il m’en revient ma part comme au fils du voisin. — Or, je te dis, Sancho, répliqua don Quichotte, que tu es un sot ; pardonne-moi, et c’est assez. — Il suffit, dit don Fernand, et n’en parlons plus ; et, puisque madame la princesse veut que l’on se mette en route ce matin, parce qu’il est déjà tard, ainsi soit, et ce soir nous le pourrons passer en bonne causerie jusqu’au jour, lequel étant venu, nous ferons compagnie au seigneur don Quichotte, parce que nous voulons être témoins des valeureux et incomparables exploits qu’il fera dans le cours de cette grande entreprise dont il s’est chargé. — C’est moi qui vous servirai et vous accompagnerai, répondit don Quichotte, et je vous rends grâces de la faveur que vous me faites, et de la bonne opinion que vous avez de moi, et que je tâcherai de justifier, ou bien il m’en coûtera la vie, et encore plus, s’il m’en peut coûter plus. »
Il se passa plusieurs paroles de courtoisie et plusieurs offres respectivement entre don Quichotte et don Fernand ; mais à tout cela imposa silence un passager qui en ce moment entra en la taverne, lequel, à son habit, montroit être chrétien nouvellement venu de la terre des Maures, parce qu’il étoit vêtu d’une casaque de drap bleu, avec les pans courts, des demi-manches, et sans col ; ses chausses étoient aussi de toile bleue, avec un bonnet de même couleur, des brodequins de couleur de datte, et un cimeterre mauresque pendu à un baudrier qu’il portoit en écharpe. Il entra aussitôt après lui une femme habillée à la mauresque et montée sur un âne, ayant la face couverte d’un couvre-chef ou voile qu’elle portoit à la tête ; elle avoit un petit bonnet de brocart, et étoit vêtue d’une ample robe arabe qui la couvroit depuis les épaules jusques aux pieds. Pour lui, c’étoit un homme robuste et de belle taille, âgé d’un peu plus de quarante ans, légèrement brun de visage, des moustaches longues et la barbe bien faite ; enfin il se montroit tel en son extérieur que, s’il eût été bien habillé, on l’eût pris pour une personne de qualité et bien née. En entrant il demanda un appartement, et, comme on lui dit qu’il n’y en avoit point en l’hôtellerie, il en sembla fort contrarié, et, s’approchant de celle qui à son habit sembloit être une Maure, il la prit dans ses bras pour la descendre de dessus l’âne. Lucinde, Dorothée, la tavernière, sa fille et Maritorne, attirées par cette nouvelle façon d’habits qu’elles n’avoient jamais vue, se mirent autour de la Mauresque, et Dorothée, qui toujours fut gracieuse, courtoise et discrète, lui étant avis que tant elle comme celui qui la menoit se plaignoient pour le défaut d’un appartement, lui dit : « Ne vous faites point de peine, Madame, de l’incommodité et du défaut de bien-être qu’il y a ici, car c’est le propre des tavernes de n’y trouver jamais quoi que ce soit ; ce nonobstant, s’il vous plaît de loger avec nous (en montrant Lucinde), peut-être aurez-vous trouvé en tout votre voyage des gîtes qui ne valent pas celui-ci. » La Mauresque ne répondit rien à cela, ni ne fit autre chose que se lever d’où elle s’étoit assise, et, ayant mis ses deux mains en croix sur son estomac, inclinant la tête en bas, plia tout son corps en signe qu’elle la remercioit. Ils imaginèrent, à son silence, que sans aucun doute elle devoit être Maure et qu’elle ne savoit point parler le langage chrétien. Sur ce, le captif arriva, lequel avoit été jusqu’alors occupé d’autre chose, et, voyant toutes ces femmes autour de celle qu’il avoit amenée, et qu’elle ne répondoit rien à tout ce qu’elles lui disoient, leur dit : « Mesdames, cette jeune fille entend à peine ma langue et n’en sait point parler d’autre que celle de son pays : c’est pourquoi elle ne vous a rien répondu, ni ne répond à ce qu’on lui a demandé. — On ne lui demande autre chose, répondit Lucinde, que de lui offrir notre compagnie pour cette nuit, avec une partie du lieu où nous nous accommoderons, et où on lui fera tel traitement que la commodité le permettra, avec la même bonne volonté qui oblige à servir tous les étrangers qui en ont besoin, et principalement quand c’est à une femme que se rend le service. — Je vous baise les mains, Madame, pour elle et pour moi, répondit le captif, et estime grandement et à son prix la faveur que vous nous offrez, car, en telle occasion et de telles personnes que le montre votre air, on reconnoît bien qu’elle est fort grande. — Dites-moi, Monsieur, dit Dorothée, cette dame est-elle chrétienne ou Maure, parce que l’habit et le silence nous font penser qu’elle est ce que nous ne voudrions pas qu’elle fût. — Elle est Maure à l’habit et au corps, mais elle est fort bonne chrétienne en l’âme, parce qu’elle a un très grand désir de l’être. — Ainsi elle n’est pas baptisée ? répliqua Lucinde. — Il n’y a pas encore eu possibilité de le faire, répondit le captif, depuis qu’elle est sortie d’Alger, sa patrie, et elle ne s’est vue jusqu’à présent en aucun péril de mort si proche qui nous eût obligés à la baptiser devant qu’elle sût premièrement toutes les cérémonies que notre mère la sainte Église commande ; mais Dieu nous fera la grâce que bientôt on la baptise ainsi qu’il convient à une personne de sa qualité, qui est beaucoup plus que ne le montrent son habit et le mien. »
Ces raisons firent désirer à tous ceux qui l’écoutoient de savoir qui étoient la Mauresque et le captif ; mais personne ne le lui voulut demander pour lors, voyant qu’il étoit plutôt temps de les laisser prendre du repos que de s’enquérir de leur existence passée. Dorothée la prit par la main et la fit asseoir auprès d’elle, la priant d’ôter son voile. Elle regarda le captif, comme si elle lui eût demandé ce qu’ils disoient, et ce qu’elle feroit. Il lui dit en langue arabesque qu’ils lui demandoient d’ôter son voile, et l’engagea à le faire, si bien qu’elle l’ôta, et découvrit un visage si beau que Dorothée la tint pour plus belle que Lucinde, et Lucinde pour plus belle que Dorothée, et tous les assistans connurent que, s’il y en avoit aucun qui se pût égaler à la beauté des deux, c’étoit la Mauresque, et même il y en eut quelques-uns qui lui donnèrent de l’avantage en quelque chose. Et, comme ainsi soit que la beauté a une prérogative et une grâce de concilier les âmes et d’attirer les volontés, ils se soumirent incontinent tous au désir de servir et caresser la belle Mauresque. Don Fernand demanda au captif comment elle s’appeloit, et il lui répondit qu’elle avoit nom Lella Zoraïda ; mais, dès qu’elle l’ouït, elle comprit ce qu’on avoit demandé au chrétien, et dit vitement, toute fâchée, et néanmoins de bonne grâce : « Non, pas Zoraïda, Marie, Marie », donnant à entendre qu’elle s’appeloit Marie, et non pas Zoraïda. Ces paroles et la grande affection avec laquelle la Mauresque les dit firent répandre plus d’une larme à quelques-uns de ceux qui l’écoutèrent, et principalement aux femmes, qui de leur naturel sont tendres et compatissantes. Lucinde l’embrassa avec beaucoup d’amitié, lui disant : « Oui, oui, Marie, Marie », à quoi la Mauresque répondit : « Oui, oui, Marie, Zoraïda macange », qui veut dire : non.
Cependant la nuit venoit, et, suivant l’ordre de ceux qui étoient de la suite de don Fernand, l’hôte avoit soigneusement apprêté à souper du mieux qu’il avoit pu. L’heure étant venue, ils s’assirent tous à une longue table comme d’un réfectoire, parce qu’il n’y en avoit point de ronde ni de carrée en la taverne, et donnèrent le haut bout et principal siège à don Quichotte, encore qu’il le refusât ; mais il voulut que la princesse Micomicona fût assise à son côté, puisqu’elle étoit sous sa garde ; ensuite Lucinde et Zoraïde s’assirent, et vis-à-vis d’elle don Fernand et Cardénio, puis après le captif et les autres cavaliers, et à côté des dames se mirent le curé et le barbier. Ils soupèrent avec beaucoup de contentement, lequel s’accrut encore davantage, voyant que don Quichotte, laissant le manger, mû d’un esprit pareil à celui qui le poussa à tant parler lorsqu’il soupa avec les chevriers, se prit à dire :
« Véritablement, Messieurs, si on le considère bien, ceux qui font profession de l’ordre de la chevalerie errante voient de grandes et étranges choses ; qu’ainsi ne soit, quel homme y aura-t-il au monde, qui, entrant à cette heure par la porte de ce château, et nous voyant de la sorte que nous sommes, juge et croie que nous soyons ce que nous sommes ? Qui pourra dire que cette dame qui est ici à côté de moi est cette grande reine que nous savons, et que je suis ce chevalier de la Triste-Figure qui va çà et là en la bouche de la Renommée ? Or, il ne faut point douter que cet art et exercice n’excède et ne surpasse tous ceux que les hommes ont inventés, et se doit d’autant plus estimer qu’il est sujet à plus de périls. Arrière ceux qui diront que les lettres ont de l’avantage sur les armes ! je leur dirai, quels qu’ils soient, qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent, parce que la raison qu’ordinairement telles gens allèguent, et à laquelle ils s’attachent le plus, c’est que les travaux de l’esprit excèdent ceux du corps, et que les armes ne s’exercent que corporellement, comme si c’étoit un métier de crocheteur, pour lequel il n’est besoin d’autre chose que de bonnes épaules, ou comme si en ce que nous appelons armes, entre nous autres qui en faisons profession, n’étoient compris les actes de courage, qui requièrent néanmoins beaucoup d’entendement pour les exécuter, ou bien tout comme si un guerrier qui a une armée à sa charge, ou la défense d’une ville assiégée, ne travailloit pas aussi bien avec l’esprit qu’avec le corps. Sinon, qu’on voie si avec les forces corporelles on peut savoir et conjecturer l’intention de l’ennemi, les desseins, les stratagèmes, les difficultés, prévoir les dangers que l’on craint : actions qui sont toutes de l’entendement, où le corps n’a part aucune. Étant donc ainsi que les armes requièrent l’esprit aussi bien que les lettres, voyons maintenant lequel des deux travaille le plus, celui de l’homme lettré ou du guerrier. Cela se connoîtra par la fin et le but auquel tend un chacun, parce que l’on doit estimer d’autant plus l’intention qu’elle a pour objet une fin plus noble. Le but donc et la fin des lettres (je ne parle pas des divines, qui ont pour but de conduire et acheminer les âmes au ciel, car à une fin qui est tant sans fin comme celle-là, nulle autre ne se peut comparer), je veux parler des lettres humaines, dont la fin est de mettre en son point la justice distributive et de donner à chacun le sien, d’entendre et de faire que les bonnes lois s’observent : fin certainement généreuse, haute et digne de grande louange, mais non pas tant comme mérite celle où les armes tendent, lesquelles ont pour leur objet et pour leur but la paix, qui est le plus grand bien que les hommes puissent désirer en cette vie. Et même les premières bonnes nouvelles qui furent apportées au monde et que les hommes reçurent furent celles que les anges donnèrent la nuit qui fut notre jour, lorsqu’ils chantèrent en l’air : Gloire soit dans les hauteurs célestes, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! et la salutation que le meilleur maître de la terre et du ciel enseigna à ses amis et favoris fut qu’il leur dit que, quand ils entreroient en quelque maison, ils dissent : La paix soit céans ! et plusieurs autres fois il leur dit : Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix, la paix soit avec vous, comme un joyau et gage digne d’une telle main, joyau sans lequel il n’y peut avoir aucun bien en la terre ni au ciel. Cette paix est la vraie fin de la guerre, car c’est la même chose de dire armes que guerre.
« Supposé donc cette vérité que la fin de la guerre est la paix, et qu’en cela elle emporte l’avantage sur la fin des lettres, venons maintenant aux travaux du corps de l’homme lettré, et à ceux de celui qui fait profession des armes, et voyons quels sont les plus grands. »
Don Quichotte alloit poursuivant son discours de telle sorte et avec de si bons termes que pas un de ceux qui l’écoutoient alors ne le tint pour être fou : au contraire, étant la plupart chevaliers dont les armes sont ordinairement le lot, ils l’écoutoient de fort bonne volonté, et ainsi il continua disant : « Je dis donc que les travaux de l’étudiant sont ceux-ci : principalement la pauvreté (non pas qu’ils soient tous pauvres, mais pour le prendre en ce cas à l’extrémité et tout au pis, et pour avoir dit qu’il souffre pauvreté, il me semble qu’il ne se peut dire un plus grand malheur, parce que qui est pauvre n’a rien qui soit bon ; il endure cette pauvreté en toutes ses parties, tantôt le froid, tantôt la privation d’habits, et quelquefois tout ensemble ; mais pour tout cela elle n’est pas si grande qu’il ne mange, encore que ce soit un peu plus tard que d’habitude, quand ce ne seroit que du reste des riches : car c’est bien la plus grande misère de l’étudiant, celle-là qu’ils appellent entre eux aller à la soupe : aussi ne lui manque-t-il point quelque brasero, ou un coin de cheminée, où, s’il ne se chauffe bien, au moins y attiédit-il un peu sa froidure ; et enfin il dort bien à couvert. Je ne veux point parler d’autres bagatelles, c’est-à-dire de l’absence de chemises et de souliers, de la vétusté et de l’indigence de son habillement, ni aussi de ce qu’il s’en donne avec tant de plaisir, quand sa bonne fortune lui envoie quelque bon repas. Par cette voie que je vous ai dépeinte si âpre et fâcheuse, bronchant ici, tombant là, se relevant ailleurs, puis retombant un peu plus loin, ils parviennent au degré qu’ils désirent, auquel nous en avons vu plusieurs élevés, qui, ayant passé par ces Syrtes et par ces Scyllas et ces Charybdes, comme portés tout d’un vol par la fortune favorable, nous les avons vus, dis-je, commander et gouverner le monde de dessus un fauteuil, leur faim étant changée en satiété, leur froid en rafraîchissement, leur nudité en beaux habits, et leur sommeil sur la natte converti en de bons lits et draps de toile de Hollande, avec des courtines de damas, récompense justement méritée de leur vertu ; mais, leurs travaux étant opposés et comparés avec ceux du guerrier, ils demeurent bien en arrière en tout et partout, comme à présent je le dirai. »