‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 65 sur 127 · Seconde partie · XII

Seconde partie · XII

a nuit qui succéda au jour de la rencontre de la Mort, don Quichotte et son écuyer s’arrêtèrent sous des arbres hauts et ombreux, où ce valeureux chevalier, à la persuasion de Sancho, mangea de ce que le grison portoit. Durant le souper, Sancho dit à son maître : « Monsieur, j’aurois été un grand sot si j’eusse pris pour étrennes les dépouilles de la première aventure que votre Grâce eût achevée plutôt que les portées des trois cavales. Il n’est tel que de tenir : un moineau à la main vaut mieux qu’un vautour en l’air. — Tant il y a, Sancho, repartit don Quichotte, que, si tu m’eusses laissé faire, tu eusses eu en dépouille pour le moins la couronne d’or de l’impératrice et les ailes peintes de Cupidon : car je les leur eusse ôtées à rebrousse-poil et remises entre tes mains.

— Jamais les couronnes et les sceptres des empereurs de comédie ne furent de pur or, répondit Sancho, mais d’oripeau, ou bien de quelque lame de laiton. — C’est la vérité, répliqua don Quichotte, et ce n’étoit pas chose assurée que les ornemens de la comédie fussent de fin or, mais plutôt feints et apparens, ainsi qu’est la comédie même, que je désire que tu aimes, Sancho, et qu’elle soit en tes bonnes grâces, et par même moyen les personnages qui la jouent et ceux qui la composent. Ce sont tous instrumens qui servent grandement la République ; ils nous mettent à chaque pas devant les yeux un miroir où l’on voit au vif les actions de la vie humaine. Or, il n’y a comparaison qui nous représente plus au naturel ce que nous sommes et ce que nous devons être que la comédie et les comédiens. Car, dis-moi un peu, n’as-tu pas vu quelquefois une comédie où l’on introduit des rois, des empereurs, des papes, des chevaliers, des dames et divers autres personnages ? L’un fait le vaurien, un autre le fripon, celui-ci le marchand, celui-là le soldat ; l’un le simple prudent, et l’autre l’amoureux simple. Et, quand la comédie est achevée et que ces personnages ont dépouillé les accoutremens qu’ils y portoient, tous les acteurs ne sont-ils pas égaux ? — Oui, j’ai été quelquefois à la comédie, répondit Sancho. — Une pareille chose arrive en la comédie de ce monde, dit don Quichotte : les uns y font les empereurs, d’autres les papes, et finalement on y voit autant de personnages qu’on en sauroit introduire en une comédie. Toutefois, quand la fin arrive, qui est lorsqu’on achève de vivre, la mort ôte tous les accoutremens qui rendoient les uns différens des autres, et tous demeurent égaux au sépulcre. — Belle comparaison ! repartit Sancho, quoiqu’elle ne soit pas si nouvelle que je ne l’aie ouïe plusieurs et diverses fois, comme celle du jeu des échecs où, pendant que le jeu dure, chaque pièce a son office particulier, et, quand le jeu est fini, toutes se mêlent, se brouillent ensemble, et on les met dans un sachet justement comme ceux que l’on jette dans le sépulcre. — Sancho, dit don Quichotte, tu deviens de jour en jour moins simple et plus entendu. — Il n’y a point de doute, répliqua Sancho, que je ne retienne quelque chose de votre prudence où je me frotte ; les terres qui sont d’elles-mêmes sèches et stériles viennent à rendre de bons fruits quand on les fume et les cultive. Je veux dire que votre conversation a été le fumier qui est tombé sur la terre stérile de mon sec entendement, le temps depuis que je suis à votre service en est la culture ; et avec cela j’espère donner des fruits de bénédiction et tels qu’ils ne feront point honte, et ne se dévoieront nullement du sentier de la bonne éducation que votre Seigneurie a donnée à mon entendement bien mûr. » Don Quichotte se mit à rire en entendant les paroles affectées de Sancho, et il lui sembla que ce qu’il disoit de son progrès étoit véritable, parce qu’il parloit de temps à autre de sorte qu’il étonnoit son maître, encore que, toutes les fois, ou le plus souvent, que Sancho vouloit monter en chaire ou parler en courtisan, il achevoit son discours en roulant du mont de sa simplicité dans le gouffre de son ignorance, et ce en quoi il paroissoit le plus élégant et de meilleure mémoire, c’étoit à aligner des proverbes, qu’ils vinssent au fil ou non de la matière traitée, ainsi qu’on peut l’avoir vu et remarqué dans le cours de cette histoire.

Ils passèrent en de tels et semblables devis une grande partie de la nuit, et Sancho eut envie de laisser tomber les portes-coulisses de ses yeux, comme il disoit toutes les fois qu’il vouloit dormir, et, après avoir ôté au grison tout son harnois, il le laissa paître abondamment et en toute liberté. Il n’ôta point la selle à Rossinante, parce que son maître lui avoit expressément commandé que, tant qu’ils seroient en campagne ou qu’ils ne dormiroient point sous un toit, il ne dessellât point Rossinante, ancienne coutume établie et pratiquée par les chevaliers errans : ôter la bride et l’attacher à l’arçon de la selle, mais ôter la selle, il s’en falloit bien donner de garde. C’est ainsi que fit Sancho, et puis il lui donna la même liberté qu’il avoit donnée au grison, dont l’amitié et celle de Rossinante furent si uniques et si étroites que, suivant une tradition que l’on a de père en fils, le bruit est que l’auteur de cette véridique histoire en a composé des chapitres particuliers : toutefois, l’on dit encore que cet auteur, pour garder la bienséance que l’on doit à une histoire si héroïque, ne les y a pas insérés, encore que souvent il s’écarte de sa résolution, et qu’il écrive que, lorsque ces deux bêtes se joignoient, elles prenoient plaisir à se gratter l’une l’autre, et qu’après qu’elles étoient lasses de se frotter Rossinante étendoit en croix le chignon du cou sur le cou du grison, et il en restoit de l’autre côté plus d’une demi-aune, et puis tous deux, les yeux fichés en terre, avoient accoutumé de demeurer de la sorte trois jours entiers, ou au moins tout le temps qu’on les y laissoit, ou que la faim ne les pressoit point de chercher leur pâture. Je dis que l’on dit, parce que notre auteur a laissé par écrit qu’il avoit comparé leur amitié à celle qui étoit entre Euryale et Nisus et entre Pylade et Oreste. Si cela est, on pouvoit voir, pour exciter l’admiration générale, combien ferme devoit être l’amitié de ces deux animaux pacifiques, à la honte des hommes qui savent si mal garder l’amitié qu’ils se sont jurée. C’est pourquoi l’on dit :

Point d’ami pour l’ami ; jamais de confiance,
Du jour au lendemain la canne y devient lance.

Il y a un autre proverbe qui chante :

Entre amis les plus sûrs, la puce est à l’oreille.

Or qu’aucun ne croie ni que l’auteur s’égare du chemin, en comparant l’amitié de ces deux animaux à celle des hommes : car les hommes ont reçu des bêtes plusieurs bons avertissemens et appris beaucoup de choses importantes. Les cigognes leur ont enseigné les clystères ; les chiens, le vomissement et la reconnoissance ; les grues, la vigilance ; les fourmis, la prévoyance ; les éléphans, l’honnêteté, et les chevaux, la loyauté.

Finalement, Sancho s’endormit au pied d’un liège pendant que don Quichotte sommeilloit au pied d’un gros chêne. Ils n’eurent pas demeuré longtemps en cet état que don Quichotte fut éveillé par un bruit qu’il entendit derrière son dos. Il se leva en sursaut et se mit à regarder et écouter d’où ce bruit procédoit. Lors il aperçut deux hommes à cheval, dont l’un, s’étant laissé couler de la selle en bas, dit à l’autre : « Cher ami, mets pied à terre, et ôte la bride aux chevaux : car il me semble que ce lieu ne manque point d’herbe pour les repaître, ni pareillement de la solitude et du silence que demandent mes amoureuses pensées. Proférer ces paroles et s’étendre par terre, ce fut une même chose. Or, en descendant de cheval, ses armes firent un grand bruit, signe manifeste auquel don Quichotte reconnut que ce devoit être un chevalier errant. Il s’approcha de Sancho qui dormoit, le tira par le bras, et, l’ayant éveillé avec beaucoup de peine, lui dit tout bas : « Frère Sancho, voici une aventure. — Dieu nous la donne bonne, répondit Sancho ; et où est-elle, Seigneur, cette señora l’aventure ? — Où, Sancho ? répliqua don Quichotte ; tourne les yeux et regarde, et tu verras là couché un chevalier errant qui, à ce qu’il me semble, ne doit pas être des plus joyeux : car je l’ai vu descendre de cheval et s’étendre à terre avec des marques de chagrin, et, quand il l’a fait, j’ai entendu résonner ses armes. — Et où votre Grâce trouve-t-elle, dit Sancho, que ce soit une aventure ? — Je ne veux pas, répondit don Quichotte, que ceci soit entièrement une aventure, mais le commencement d’une aventure : car c’est par là que commencent les aventures. Mais écoute un peu, je te prie : car il me semble qu’il accorde un luth ou une guitare, et, en crachant et se débarrassant l’estomac, il fait paroître qu’il se prépare à chanter quelque chose. — Sur ma foi, dit Sancho, vous avez raison, et ce doit être quelque chevalier amoureux. — Il n’y a chevalier errant qui ne le soit, repartit don Quichotte. Cependant écoutons-le, et sans doute par le fil nous déviderons le peloton de ses pensées, si tant est qu’il chante, parce que la bouche parle de l’abondance du cœur. » Sancho vouloit répliquer à son maître ; mais il en fut empêché par la voix du chevalier du Bois, voix qui n’étoit ni trop mauvaise, ni trop bonne non plus. Étant tous deux attentifs, ils ouïrent que ce chevalier chantoit ces vers :

Imposez-moi la loi qu’il vous plaira, Madame,
Je saurai me ranger à votre volonté ;
Mon vouloir tellement au vôtre est arrêté,
Que par vous je respire, et vous êtes mon âme.

Si vous avez désir que je taise ma flamme,
Vous me verrez bientôt au silence porté ;
Et, s’il vous plaît d’ouïr louer votre beauté,
Amour vous la dira sans défaut et sans blâme.
De contraires je vis, et je suis un amant
Dont le cœur est de cire et de dur diamant ;
À toute loi d’amour mon âme se conforme.
Taillez-y, gravez-y tout ce que vous voudrez :
Ô parfaite beauté, toujours vous apprendrez
Que mon cœur recevra toute nouvelle forme.

Le chevalier du Bois, arrachant comme il sembloit du fond de son cœur un grand soupir, mit fin à sa chanson, et, peu de temps après, d’une voix dolente et plaintive, il s’écria :

« Ô la plus belle et la plus ingrate dame du monde ! Est-il bien possible, ô sérénissime Casildée de Vandalie, que tu permettes que ce tien esclave chevalier se consume et achève la fin de ses jours, ne faisant que courir de côté et d’autre, et souffrant une infinité de durs et âpres travaux ? Ne te suffit-il pas que ma valeur ait fait confesser à tous les chevaliers de la Navarre, à tous ceux de Léon, de l’Andalousie, de la Castille, et enfin à tous les chevaliers de la Manche que tu es la plus belle du monde ? — Pour cela, non, dit à ce moment don Quichotte, car je suis de la Manche, et jamais je n’ai rien confessé de pareil, jamais je ne pourrois ni ne devrois confesser une chose si contraire à la beauté de ma maîtresse : c’est pourquoi, Sancho, tu vois bien que ce chevalier rêve. Mais écoutons, et peut-être se déclarera-t-il davantage. — Sans aucun doute, répliqua Sancho, car il a la mine de se plaindre durant tout un mois. »

Néanmoins cela ne fut pas, parce que le chevalier du Bois, ayant ouï vaguement qu’on parloit tout près de lui, interrompit ses plaintes, se leva et dit d’une voix sonore et posée : « Qui va là ? quelles gens êtes-vous ? Êtes-vous par hasard du nombre des contens, ou bien des affligés ? — Nous sommes, répond don Quichotte, du nombre des affligés. — Approchez-vous donc de moi, répliqua le chevalier du Bois, et faites état que vous avez trouvé la tristesse et l’affliction même. » Don Quichotte, qui se vit faire une réponse si douce et si courtoise, s’approcha de lui et Sancho en fit autant. Le gémissant chevalier prit par le bras don Quichotte en lui disant : « Asseyez-vous ici, Seigneur chevalier. Il ne me faut autre témoignage, pour apprendre que vous êtes chevalier et de ceux qui font profession de la chevalerie errante, que l’heure où je vous trouve en ce lieu, où la solitude et le serein vous tiennent compagnie, lits naturels et demeure ordinaire des chevaliers errans. — Je suis chevalier, répondit don Quichotte, et de la profession que vous dites ; et, bien que les tristesses, les disgrâces et les infortunes logent vraiment dans mon âme, toutefois la compassion que j’ai du malheur d’autrui ne s’en est point enfuie. Selon ce que j’ai pu apprendre de ce que vous chantiez naguère, vos passions sont amoureuses, je veux dire qu’elles procèdent de l’amour que vous portez à cette ingrate beauté que vous avez nommée en vos plaintes. »

Cependant qu’ils tenoient ce discours, ils étoient assis l’un près de l’autre sur la dure et de fort bon accord, comme si, à la naissance du jour, ils n’eussent point eu à se casser la tête. « Monsieur le chevalier, dit celui du Bois à don Quichotte, êtes-vous par hasard amoureux ? — Je le suis par malheur, répondit don Quichotte, encore que les malheurs qui naissent des pensées bien placées doivent plutôt être pris pour faveurs que pour disgrâces. — Cela seroit vrai, dit celui du Bois, si les dédains ne nous troubloient la raison et l’entendement, de sorte que par leur grand nombre ils semblent être des vengeances. — Je ne fus jamais dédaigné de ma maîtresse, repartit don Quichotte. — Non certes, dit Sancho, qui étoit tout proche, parce que madame ressemble à une douce ânesse, et qu’elle est plus douce que du beurre. — Est-ce là votre écuyer ? dit alors le chevalier du Bois. — Oui, dit don Quichotte. — Je n’ai jamais vu, répliqua celui du Bois, écuyer qui ose parler où son maître parle. Pour le moins, voici le mien qui est aussi grand que son père, et il n’y a aucun qui puisse prouver que jamais il ait ouvert la bouche où je parle moi-même. — Eh bien ! ma foi, répliqua Sancho, j’avoue que j’ai parlé, et je puis parler devant un autre qui est aussi et encore… Restons-en là, parce que ce seroit pire de pousser davantage. »

Comme il achevoit ce discours interrompu, l’écuyer du Bois le prit par le bras et lui dit : « Je vous prie, allons nous asseoir à part, où nous ayons le pouvoir de parler en écuyers tout autant que nous voudrons, et laissons ces seigneurs nos maîtres se piquer tant qu’ils voudront en se racontant les histoires de leurs amours ! Je suis bien assuré que le jour les surprendra avant qu’ils en aient fait tout le récit. — À la bonne heure, dit Sancho, et je vous apprendrai qui je suis, et puis vous me direz, s’il vous plaît, si je ne mérite pas d être mis au nombre des écuyers discoureurs. » Sur cela, nos deux écuyers s’écartèrent, et il se fit entre eux un devis aussi gracieux que fut grave celui de leurs maîtres.

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