‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 67 sur 127 · Seconde partie · XIV

Seconde partie · XIV

ette histoire raconte qu’entre plusieurs discours qui se tinrent entre don Quichotte et le chevalier du Bois, celui-ci dit à notre chevalier : « Enfin, Seigneur chevalier, je veux que vous sachiez que mon destin, ou, pour mieux dire, mon choix, m’a rendu amoureux de la sans pareille Casildée de Vandalie. Je la nomme sans pareille, parce qu’elle n’a point d’égale, soit que l’on regarde la grandeur de son corps, ou bien sa noblesse et sa beauté. Cette même Casildée dont je parle a récompensé mes bonnes pensées et mes honnêtes désirs en m’occupant, ainsi que faisoit jadis Junon au grand Hercule, en plusieurs et divers périls, me promettant, lorsque j’ai achevé quelque aventure, qu’au bout de l’autre elle accompliroit mon espérance. Ainsi mes travaux ont été s’enchaînant les uns avec les autres en si grand nombre qu’on ne les sauroit conter, et je ne sais pas même quel pourra être le dernier qui verra l’accomplissement de mes bons désirs. Un jour elle me commanda que j’allasse défier cette fameuse géante de Séville que l’on nomme la Giralda, fort vaillante et extrêmement forte comme faite en bronze, et, sans changer de place, la femme du monde la plus remuante et la plus changeante. J’y fus, je la vis, je la vainquis, et la fis demeurer tranquille sur son axe, parce que, durant plus d’une semaine, il ne souffla que des vents du Nord. Quelque temps après elle me fit commandement de prendre sur mes épaules les pierres antiques des vaillans taureaux de Guisando, entreprise plus propre à des crocheteurs qu’à un chevalier ; une autre fois elle m’enjoignit que je me précipitasse de la cime du mont Cabra en bas, péril inouï et terrible, et qu’après je lui fisse une relation particulière de ce qui étoit renfermé en ces profonds abîmes. J’arrêtai donc le mouvement de la Giralda, je pesai les taureaux de Guisando, je descendis dans le précipice et mis au jour le mystère de son abîme. Cependant mes espérances n’en demeurèrent pas moins mortes, et ses commandemens et ses dédains, hélas ! toujours aussi vivans. Finalement elle me commanda dernièrement que j’allasse courir toutes les provinces de l’Espagne, et que je fisse confesser à tous les chevaliers errans que j’y trouverois en quête d’aventures qu’elle seule est celle qui porte la couronne de beauté aujourd’hui au monde, et que je suis le plus vaillant et le plus amoureux chevalier de l’univers. Pour obéir à son commandement, j’ai déjà vu la plus grande partie de l’Espagne, et y ai vaincu beaucoup de chevaliers qui ont osé soutenir le contraire. Mais le plus grand honneur que j’aie acquis et dont je me glorifie le plus, c’est d’avoir vaincu en combat singulier le fameux chevalier don Quichotte de la Manche et de lui avoir fait confesser que ma Casildée est plus belle que sa Dulcinée, et en cette victoire je fais état d’avoir vaincu tous les chevaliers du monde, parce que ce don Quichotte dont je vous parle a triomphé d’eux tous, et qu’ayant, moi, triomphé de lui-même, sa gloire, sa renommée et son honneur ont été transférés à ma personne, et

Le vainqueur est d’autant plus honoré
Que le vaincu lui-même est renommé,

de sorte que les hautes et infinies prouesses de don Quichotte me sont maintenant attribuées à juste titre. »

Don Quichotte demeura fort étonné d’entendre le chevalier du Bois parler de la sorte, et fut sur le point de lui donner mille fois le démenti qu’il avoit au bout de la langue. Toutefois il se retint le mieux qu’il put, afin de lui faire confesser par sa propre bouche son mensonge, si bien qu’il lui dit tranquillement : « Seigneur chevalier, je ne répondrai rien à ce que vous dites que vous avez vaincu tous les chevaliers errans d’Espagne, voire tous ceux de l’univers. Mais que vous ayez vaincu don Quichotte de la Manche, j’en doute fort. Il se pourroit faire que ce fût un autre qui lui ressembloit, encore que bien peu le fassent. — Comment ! répliqua celui du Bois, en doutez-vous ? Je vous jure par le ciel qui nous couvre que je combattis don Quichotte : je le vainquis et le portai par terre. C’est un homme haut de corps, maigre de visage, grand et sec, qui a le poil mêlé. Son nez est aquilin et un peu courbé, et il porte de grandes moustaches noires et non relevées. Il combat sous le nom de chevalier de la Triste-Figure, et a pour écuyer un paysan nommé Sancho Pança. Il chevauche un fameux coursier nommé Rossinante, et enfin il a pour maîtresse de sa volonté une certaine Dulcinée du Toboso, qu’on appeloit jadis Aldonza Lorenzo. C’est justement comme la mienne : car, parce qu’elle se nomme Casilda et qu’elle est de l’Andalousie, je la nomme Casildée de Vandalie. Que si toutes ces marques ne suffisent pas à prouver la vérité de ce que je dis, voici mon épée qui forcera l’incrédulité même à y croire. — Calmez-vous un peu, Seigneur chevalier, dit don Quichotte, et écoutez ce que je vous veux dire. Il faut que vous sachiez que ce don Quichotte dont vous parlez est le plus grand ami que j’aie au monde, voire si grand ami que je puis dire que je le tiens pour un autre moi-même. Or, par le signalement que vous m’en avez donné, signalement exact et ponctuel, je ne puis penser autre chose, sinon que c’est le même que vous avez vaincu. Mais, d’autre côté, je vois de mes propres yeux et touche de mes mains qu’il n’est pas possible que ce soit le même don Quichotte, à moins que peut-être, comme il a plusieurs enchanteurs pour ennemis, et principalement un qui le persécute d’ordinaire, quelqu’un de ces magiciens n’ait pris sa figure et ne se soit laissé vaincre afin d’obscurcir par ce moyen la renommée que lui ont justement acquise ses hauts faits d’armes par toute la surface de la terre. Et, pour confirmation de ceci, je veux aussi que vous sachiez que de tels enchanteurs, ses ennemis, ont changé, il n’y a pas plus de deux jours, la figure et la personne de la belle Dulcinée du Toboso en celle d’une laide et vile paysanne, et c’est ainsi qu’ils pourroient bien avoir transformé don Quichotte. Que si toutes ces raisons que je viens de vous alléguer ne suffisent pas à vous assurer de cette vérité, voici don Quichotte lui-même qui le soutiendra par les armes, à pied ou à cheval ou comme il vous plaira. » Ce disant, il se leva, et mit la main au pommeau de son épée, attendant quelle résolution prendroit le chevalier du Bois.

Celui-ci, d’une voix également douce et posée, lui fit cette réponse : « À bon payeur point de regret des gages. Seigneur don Quichotte, si j’ai pu vous vaincre lorsque vous étiez transformé, je peux encore avoir espérance de vous vaincre en personne propre. Toutefois, comme il n’est pas honorable à des chevaliers errans comme nous d’accomplir leurs faits d’armes dans les ténèbres comme les brigands et les voleurs, attendons le jour, afin que le soleil voie nos prouesses. Cependant nous combattrons à cette condition que celui qui sera vaincu demeurera à la volonté du vainqueur, et fera tout ce que celui-ci voudra, pourvu que ce commandement n’offense point l’ordre de chevalerie. — Cette condition me ravit », repartit don Quichotte.

En parlant ainsi, ils allèrent tout droit au lieu où étoient leurs écuyers et les trouvèrent ronflant et en la même posture où ils étoient quand le sommeil les surprit. Ils les réveillèrent et leur enjoignirent qu’ils tinssent tout prêts leurs chevaux, et bien en point, parce qu’aussitôt que le soleil montreroit ses premiers rayons, un duel sanglant et sans égal se devoit faire entre eux deux. À ces nouvelles, le bon Sancho devint tout étonné et tout inquiet, tremblant pour le salut de son maître à cause des prouesses que l’écuyer du Bois lui avait contées du sien. Néanmoins, sans dire mot, les deux écuyers allèrent chercher leurs bêtes : car déjà les trois chevaux et le grison, qui s’étoient flairés les uns les autres, demeuroient en société.

En chemin, celui du Bois dit à Sancho : « Frère, vous devez savoir que, quand on se bat en duel en Andalousie, la coutume est que les seconds ne demeurent jamais oisifs et les bras croisés pendant que ceux qui ont la querelle se battent. Je dis ceci pour vous avertir que, tandis que nos maîtres se battront, il nous en faut aussi découdre et nous tailler des croupières. — Monsieur l’écuyer, répondit Sancho, cette coutume se pourra fort bien pratiquer parmi les vauriens et les combattans dont vous parlez ; mais que les écuyers de chevaliers errans la pratiquent, je ne le pense pas. Pour le moins je n’ai jamais entendu parler à mon maître d’une semblable coutume, et il sait par cœur toutes les ordonnances de la chevalerie errante. Au surplus, j’admets qu’il soit véritable et d’ordonnance expresse que les écuyers combattent pendant que leurs maîtres en font autant ; toutefois je ne veux point l’accomplir, mais payer la peine imposée à ces écuyers pacifiques, laquelle, ainsi que je puis l’assurer, n’excède point deux livres de cire. Et je suis d’autant plus résolu de payer ces deux livres que je sais qu’il m’en coûtera moins que pour le linge que je pourrois user en la guérison des plaies de ma tête, que je tiens déjà pour fendue et divisée en deux. Il y a plus, il m’est impossible de combattre, parce que je n’ai point d’épée et n’en portai jamais de ma vie. — À cela je sais un bon remède, dit celui du Bois. J’ai là deux sacs de toile de même mesure. Vous prendrez l’un et moi l’autre, et puis avec armes égales nous nous étrillerons à coups de sacs. — De cette façon, à la bonne heure, répondit Sancho, puisqu’un tel combat nous servira plutôt à ôter la poussière de nos habits qu’à nous blesser. — Je ne l’entends pas ainsi, répliqua celui du Bois : car, afin que le vent n’emporte point les deux sacs, il y faut laisser dedans une demi-douzaine de cailloux bien polis, qui pèsent autant les uns que les autres, et nous pourrons ainsi nous frotter sans nous faire aucun mal. — Voyez ! corps de mon père, dit Sancho Pança, soyez donc soigneux de mettre dans les sacs des martres zibelines, ou des touffes de coton cardé, autrement nous serions en danger de nous rompre la tête et de nous briser les os. Mais, quand vous les rempliriez d’étoupes de soie, il faut que vous sachiez, mon bon Seigneur, que je n’ai pas envie de me battre. Que nos maîtres combattent, c’est leur affaire, et pour nous, buvons et vivons. Le temps est assez soigneux de nous ôter la vie, sans qu’il nous soit besoin d’en chercher la fin avant qu’elle parvienne à sa saison et à son terme, et qu’elle tombe en sa maturité. — Avec tout cela, dit celui du Bois, il faut que nous combattions au moins une demi-heure. — Non pas cela, répondit Sancho, je ne serai jamais si discourtois ni si ingrat que je cherche querelle le moins du monde à celui avec qui j’ai bu et mangé. À plus forte raison, n’étant point en colère et nullement fâché, qui diable se pourroit disposer à combattre ainsi à froid ? — Quant à cela, j’y apporterai un bon remède, repartit celui du Bois, et c’est qu’avant de commencer le combat, je m’approcherai tout doucement de votre Grâce, et de deux ou trois soufflets que je vous donnerai je vous jetterai à mes pieds. Par ce moyen je réveillerai votre colère, fussiez-vous plus endormi qu’un loir. — À cette botte j’en sais une autre qui la vaut, répondit Sancho. Je prendrai un bon bâton, et, avant que vous vous donniez la peine de réveiller ma colère, je ferai si bien dormir la vôtre avec une bonne volée de bois vert qu’elle ne s’éveillera point si ce n’est en l’autre monde : car tout le monde sait fort bien que je ne suis pas homme à me laisser frotter le museau par quelqu’un, et que chacun, je vous prie, prenne garde au garrot. Toutefois, le plus sûr seroit pour chacun de laisser dormir sa colère : car nul ne peut savoir ce qu’un autre a dans l’âme. Tel vient souvent pour avoir de la laine qui s’en retourne tout pelé, et Dieu bénit la paix et maudit les débats, et si un chat qui est irrité, enfermé et maltraité devient un lion, Dieu sait ce que je pourrois devenir, moi qui suis un homme. C’est pourquoi, Monsieur l’écuyer, dès maintenant je signifie à votre Grâce que c’est à son compte que courent tout le mal et tout le dommage qui pourroient résulter de notre querelle. — Voilà qui va fort bien, répliqua celui du Bois, Dieu fera lever le jour, et nous y penserons. »

Sur ce, mille sortes d’oiselets peints de divers plumages et perchés sur les branches des arbres gazouilloient leur doux ramage. Ils sembloient, en leurs chants divers et joyeux, donner le bonjour et saluer la fraîche aurore, qui commençoit déjà d’entr’ouvrir les portes de l’Orient, de montrer la beauté de son visage, et, peignant sa blonde tresse, versoit comme une infinité de perles liquides. L’on eût dit que les herbes, baignées de cette douce liqueur, dégouttoient elles-mêmes et distilloient mille blanches perles ; les saules produisoient pareillement une manne savoureuse, les fontaines couloient avec un doux murmure, les ruisseaux les accompagnoient, les forêts se réjouissoient, et les prés s’enrichissoient par sa venue.

Mais à peine la clarté du jour permit-elle de voir et de distinguer les choses que la première qui s’offrit aux yeux de Sancho Pança fut le nez de l’écuyer du Bois, qui étoit si grand qu’il faisoit presque ombre à tout son corps. En effet, l’on conte qu’il étoit d’une grandeur excessive, courbé par le milieu et tout plein de verrues. Il étoit de couleur tannée, comme une aubergine. Il lui descendoit de deux doigts au-dessous de la bouche. Or, la grandeur de ce nez, sa couleur, ses verrues et sa courbure rendoient le visage de cet écuyer si laid que Sancho, en le voyant, commença de trépigner et de frapper des mains, de même que fait un petit enfant atteint d’épilepsie, de sorte qu’il résolut en son âme de se laisser donner deux cents soufflets avant que de réveiller sa colère pour combattre ce monstre.

Don Quichotte jeta aussi les yeux sur son adversaire, et vit qu’il avoit déjà le casque en tête, de sorte qu’il ne put lui voir le visage. Toutefois il remarqua que c’étoit un homme bien membré et de petite taille. Il portoit sur ses armes une soubreveste ou casaque qui paroissoit être de toile d’or fin. On y voyoit semées plusieurs petites lunes et de resplendissans miroirs qui le rendoient extrêmement galant et somptueux. Au haut de son casque flottoient une grande quantité de plumes vertes, jaunes et blanches. Sa lance, qu’il avoit appuyée à un arbre, étoit fort grosse, et au bout il y avoit un fer d’un pied de long. Don Quichotte vit et remarqua tout cela, et jugea à la vue que ce chevalier devoit être doué d’une grande force. Mais il ne trembla pas pour cela, comme Sancho Pança ; au contraire, avec un air dégagé, il tint ce langage au chevalier des Miroirs : « Seigneur chevalier, si la grande envie de combattre n’altère point votre courtoisie, je vous conjure par elle de hausser un peu la visière, afin que je puisse voir si votre visage par sa bonne mine répond au reste de votre extérieur. — Soit que vous sortiez vaincu ou vainqueur de cette entreprise, Seigneur chevalier, repartit celui des Miroirs, vous n’avez que trop de loisir pour me voir ; et si je ne satisfais pas maintenant à votre désir, c’est parce qu’il me semble que je ferois un grand tort à la beauté de Casildée de Vandalie, si, haussant ma visière, je différois durant ce temps-là de vous faire confesser la vérité que vous savez. — Mais cependant que nous monterons à cheval, dit don Quichotte, vous me pouvez bien dire si je suis ce don Quichotte que vous dites avoir vaincu. — À cela nous vous répondrons, dit le chevalier des Miroirs, que vous ressemblez au chevalier que j’ai vaincu comme un œuf ressemble à l’autre. Néanmoins, puisque vous dites être persécuté par des enchanteurs, je n’oserois affirmer si vous l’êtes ou si vous ne l’êtes pas. — Cela me suffit, répondit don Quichotte, pour croire que vous vous trompez, et, pour vous en éclaircir entièrement, que l’on amène nos chevaux : car, en moins de temps que vous n’en pourriez employer à hausser votre visière, si Dieu, si ma dame et si mon bras m’assistent, je verrai votre visage, et vous verrez que je ne suis point ce don Quichotte que vous croyez avoir vaincu. »

Sans en dire davantage, ils montèrent à cheval ; don Quichotte tourna la bride à Rossinante, afin de prendre autant de champ qu’il lui en falloit pour aller à la rencontre de son adversaire, et le chevalier des Miroirs en fit autant. Mais à peine don Quichotte s’étoit éloigné de vingt pas qu’il entendit celui des Miroirs qui l’appeloit. S’étant approchés chacun de moitié du chemin, le même chevalier dit à don Quichotte : « Chevalier, sachez bien que nous combattons à cette condition que le vaincu, ainsi que je l’ai déjà dit, demeurera à la discrétion du vainqueur. — Je le sais bien, repartit don Quichotte, pourvu que ce que le vainqueur commandera ne sorte point des bornes de la chevalerie. — Je l’entends ainsi », répondit celui des Miroirs.

Sur cela, notre don Quichotte aperçut le nez étrange de l’écuyer, et n’en fut pas moins ébahi que Sancho, de sorte qu’il le prit pour quelque monstre, ou pour un homme nouveau et de ceux que l’on ne voit guère dans le monde. Sancho, qui vit partir son maître pour prendre carrière, ne voulut pas demeurer seul avec ce grand nez. Il craignoit que, si celui-ci lui bailloit seulement une nasarde de ses narines étranges, la querelle seroit de suite vidée, que pour le moins il en seroit porté par terre, étendu de son long par ce seul coup, ou par la peur qu’il en avoit. Il s’en alla donc derrière son maître, tenant la main sur la croupe de Rossinante, et, quand il vit qu’il étoit temps de tourner bride, il lui dit : « Je supplie votre Grâce, Monseigneur, avant que de commencer votre rencontre, de m’aider à monter sur ce liège. Je pourrai voir de cet arbre plus à mon aise que je ne saurois le faire d’en bas la belle rencontre de votre Grâce et de ce chevalier. — Je crois plutôt, Sancho, dit don Quichotte, que tu as envie de te percher là-haut et de monter dans la galerie pour voir sans péril les taureaux. — Il faut, répondit Sancho, que je dise la vérité : les énormes narines de cet écuyer m’ont tellement empli d’étonnement et d’épouvante que je n’ose demeurer auprès de lui. — Certes, dit don Quichotte, elles sont telles que, si je n’étois ce que je suis, je pourrois en être pareillement surpris. Viens donc, et je t’aiderai à monter où tu dis. »

Pendant que don Quichotte étoit empêché à aider à Sancho Pança à monter sur l’arbre, celui des Miroirs prit du champ autant qu’il en crut nécessaire, et puis, estimant que don Quichotte en eût fait autant, sans attendre ni son de trompette ni autre signe qui les avertît, il lâcha la bride à son cheval en le tournant : le cheval, qui n’étoit pas plus léger à la course ni de meilleure mine que Rossinante, et puis le faisant courir tant qu’il pouvoit, ce qui n’étoit qu’un trot ordinaire, il alla à la rencontre de son adversaire. Mais, le voyant occupé à faire monter Sancho sur l’arbre, il serra les rênes et s’arrêta au milieu de la carrière, chose qui fut extrêmement agréable au roussin, parce que déjà il n’en pouvoit plus. Don Quichotte, qui crut que son ennemi venoit volant contre lui, commença de presser vivement les maigres flancs de Rossinante, et l’aiguillonna de telle sorte que l’histoire raconte que ce fut ici pour la première fois qu’on reconnut qu’il avoit dû courir, parce que jusque-là ce n’avoient été que des trots bien déclarés. Avec cette furie qu’on ne lui avoit jamais vue, il arriva au lieu où le chevalier des Miroirs ne cessoit de jouer des talons et de ficher la molette de ses éperons au ventre de son coursier sans qu’il le pût faire aucunement bouger du lieu où il l’avoit arrêté tout soufflant au milieu de sa course. Notre valeureux don Quichotte prit donc si à propos son adversaire embarrassé de son cheval et occupé de sa lance qu’il n’eut jamais le loisir de la mettre en arrêt. Don Quichotte, qui ne prenoit pas garde à tous ces inconvéniens, sans péril ni danger aucun, rencontra le chevalier des Miroirs avec tant de force que, quoi qu’il en eût, il lui fit vider les arçons et baiser la terre ; et il tomba si rudement que, sans remuer pied ni main, il sembloit qu’il fût mort.

Àpeine Sancho le vit tombé qu’il se laissa glisser du liège et courut en toute hâte au lieu où étoit son maître, lequel avoit déjà mis pied à terre et s’étoit jeté sur le chevalier des Miroirs, à qui il délaçoit son casque pour voir s’il étoit mort, et pour lui donner de l’air en cas qu’il fût vivant. Or il vit… Mais qui pourroit dire ce qu’il vit sans exciter l’admiration, la surprise et l’épouvante de ceux qui l’entendront. Il vit, dit l’histoire, le visage même, la propre figure, tout l’extérieur, toute la physionomie, l’effigie propre et la vraie perspective du bachelier Samson Carrasco, et, aussitôt qu’il le vit, il s’écria : « Approche-toi, Sancho, et admire ce que tu vas voir et ce que tu ne pourras croire. Accours, mon fils, et remarque ce que peut la magie, ce que peuvent les sorciers et les enchanteurs. » Sancho s’approcha, et, aussitôt qu’il aperçut le visage du bachelier Carrasco, il commença à se signer mille fois, et tout autant de fois se recommanda à Dieu ; cependant le chevalier vaincu ne donnoit aucun signe de vie, et Sancho dit à don Quichotte : « Monseigneur, je suis d’avis que, pour oui ou pour non, votre Seigneurie fiche et mette l’épée au travers de la gorge de celui-ci qui paroît être le bachelier Samson Carrasco. Par ce moyen vous mettrez peut-être à mort quelqu’un de ces enchanteurs vos ennemis. — C’est bien dit, repartit don Quichotte, et ce seront autant d’ennemis de moins. »

Comme il tiroit son épée pour mettre à exécution l’avis et le conseil de Sancho, voici l’écuyer de celui des Miroirs qui arrive, lequel, n’ayant plus le grand nez qui le rendoit si laid, lui dit avec de grands cris : « Seigneur don Quichotte, regardez bien à ce que vous faites : car celui qui est étendu à vos pieds est votre bon ami, le bachelier Samson Carrasco, et je suis son écuyer. » Sancho Pança, ne le voyant plus avec sa première difformité, lui dit : « Et le nez ? » à quoi l’autre répondit : « Je l’ai ici dans ma pochette. » Et, sur cela, mettant la main à sa poche droite, il en tira un faux nez. Lors Sancho Pança, l’ayant de plus près considéré, s’écria d’une voix pleine d’étonnement : « Sainte Marie ! eh ! n’est-ce pas ici Thomas Cécial, mon voisin et mon compère ? — Comment, si je le suis ! répliqua l’écuyer, qui étoit déjà sans nez : vraiment je suis Thomas Cécial, mon compère et mon ami Sancho, et je vous dirai promptement et en peu de mots les aqueducs, les artifices, les détours et les filets qui m’ont ici conduit. Mais cependant priez et suppliez votre maître qu’il ne touche, ne maltraite, ne frappe ni ne tue le chevalier des Miroirs qu’il tient abattu à ses pieds, parce que, sans aucun doute, c’est le téméraire et mal conseillé Samson Carrasco, notre compatriote. »

Sur ce, le chevalier des Miroirs reprit ses sens ; ce que voyant don Quichotte, il lui porta la pointe de son épée toute nue à la face, et lui dit : « Chevalier, vous êtes mort, si vous ne confessez que la sans pareille Dulcinée du Toboso surpasse en beauté votre Casildée de Vandalie. Je veux, de plus, que vous promettiez, si vous vous relevez de cette chute et de ce combat, que vous irez à la cité du Toboso, et que là vous vous présenterez de ma part à ma dame, afin qu’elle fasse de vous ce qu’elle voudra. Et, si elle vous laisse libre, vous viendrez encore à ma quête, et la trace de mes prouesses vous servira de guide et vous mènera là où je serai, et puis vous me rapporterez ce qui se sera passé entre vous deux : ce sont des conditions conformes à celles que nous avons établies avant d’en venir aux mains, et qui n’excèdent point les bornes de la chevalerie errante. — Je confesse, dit alors le chevalier tombé, que le soulier décousu et crotté de la señora Dulcinée du Toboso vaut mieux que le poil mal peigné, quoique net, de Casildée. Je vous promets aussi d’aller et de me présenter à elle de votre part, et puis de vous faire une entière relation de ce que vous désirez. — Vous devez aussi confesser et croire, ajouta don Quichotte, que ce chevalier que vous avez autrefois vaincu ne fut ni ne peut être don Quichotte de la Manche, mais un autre qui lui ressembloit, comme je confesse et je crois que, bien que vous lui ressembliez, vous n’êtes point le bachelier Samson Carrasco, mais un autre qui lui ressemble ; et qu’en cette figure mes ennemis l’ont mis devant moi afin que j’arrête et modère l’excès de ma colère, et que j’use doucement de la gloire que j’acquiers en mes victoires. — Je confesse, repartit le pauvre éreinté chevalier, juge et crois comme vous croyez, jugez et confessez : laissez-moi, je vous prie, me lever, si tant est que le coup de ma chute me le permette, car je me sens en fort mauvais point. »

Don Quichotte lui aida à se relever, ainsi que Thomas Cécial, son écuyer, duquel Sancho ne retiroit point les yeux, ne cessant de l’interroger sur des choses dont les réponses lui donnoient un clair témoignage qu’il étoit véritablement ce Thomas Cécial qu’il disoit. Toutefois, l’appréhension que son maître avoit fait naître chez Sancho par ce qu’il avoit dit des enchanteurs qui avoient changé la figure du chevalier des Miroirs en celle du bachelier Carrasco ne lui permettoit pas de croire la vérité qu’il voyoit de ses propres yeux.

Finalement le maître et le valet demeurèrent en cette erreur pendant que le chevalier des Miroirs et son écuyer, bien fâchés et mal errans, dirent adieu à don Quichotte et à Sancho, en intention de trouver quelque lieu pour se faire appliquer des emplâtres et des cataplasmes sur les côtes froissées. Don Quichotte et Sancho reprirent le chemin de Saragosse. L’histoire les y laisse pour le présent afin de raconter qui étoient le chevalier des Miroirs et son écuyer au grand nez.

1. La Vandalie est l’Andalousie, et fut d’abord la Bétique. Elle fut envahie, en 411, par les Alains et les Vandales. Ces derniers lui donnèrent leur nom, légèrement transformé depuis.

2. La Giralda est une statue de bronze doré, représentant la Foi, qui surmonte la tour de la cathédrale de Séville, et qui a aussi donné son nom à la tour elle-même. La Giralda (de girar, tourner) tourne sur un pied de fer au moindre vent qui donne dans l’étendard qu’elle tient de la main droite, et sert ainsi de girouette.

3. Ces taureaux sont quatre blocs de pierre, tellement défigurés qu’on a peine à y reconnaître des taureaux, et qui se trouvent à Guisando, dans la province d’Avila.

4. Le mont Cabra se trouve dans la province de Cordoue.

5. Ces deux vers, d’ailleurs défigurés, sont du poète Alonzo de Ercilla.

6. On remarquera que celui qu’on a appelé le chevalier des Bois pendant l’obscurité prend le nom de chevalier des Miroirs dès que le jour est levé.

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