‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 76 sur 127 · Seconde partie · XXIII

Seconde partie · XXIII

l pouvoit être quatre heures, lorsque le soleil, couvert de nuages et ne rendant qu’un peu de lumière et de foibles rayons, donna lieu à don Quichotte de raconter sans chaleur et sans ennui à ses deux nobles auditeurs ce qu’il avoit vu dans la caverne de Montésinos. Or, il commença son discours de cette manière :

« Vous devez savoir qu’à la profondeur de douze ou quatorze toises de cette caverne, et justement à main droite, il y a une concavité et un espace capable de contenir une grande charrette avec ses mules ; il y entre une petite lumière par de petites fentes et des trous qui lui répondent de loin et qui sont ouverts à la surface de la terre. J’ai vu tout à loisir cette concavité et cet espace, lorsque étois déjà tout lassé et tout moulu d’avoir été si longuement pendu à la corde et cheminant par cette obscure région, sans avoir aucun chemin arrêté, et ainsi je résolus d’y entrer et de me reposer un peu. J’ai crié tout haut, afin que vous ne donnassiez plus de corde jusqu’à ce que je vous le disse. Néanmoins, je crois que vous ne m’avez pas entendu. Je me mis à recueillir la corde que vous envoyiez, et, en faisant un grand tas en spirale, je me suis assis dessus, tout morne et tout pensif, considérant ce que je devois faire pour descendre au fond, n’ayant personne pour me soutenir. Comme j’étois en cette pensée et en une telle confusion, un sommeil profond m’a soudain saisi, sans que je contribuasse aucunement du mien. Mais, à l’heure que j’y pensois le moins, sans savoir ni pourquoi ni comment, m’étant éveillé, je me suis trouvé au milieu d’une prairie, la plus belle, la plus agréable et la plus délicieuse que la nature puisse produire ou la plus savante imagination humaine imaginer. J’ai ouvert les yeux, je me les suis frottés, et j’ai reconnu que je ne dormois point, mais plutôt que j’étois véritablement éveillé. Je n’ai pas laissé pourtant de porter la main à ma tête et à ma poitrine pour me certifier si c’étoit bien moi qui étois là, ou bien quelque fantôme vain et contrefait. Or, l’attouchement, le sentiment et les discours bien raisonnés que j’ai faits en moi-même m’ont assuré que j’étois alors en ce lieu ce que je suis ici maintenant.

« Bientôt s’offrit à mes yeux un palais royal et somptueux, dont les murailles et toutes les parois sembloient être d’un cristal clair et transparent ; j’y ai vu deux grandes portes s’ouvrir, et par là sortir et venir à moi un vénérable vieillard, vêtu d’un manteau de frise tannée qui lui traînoit à terre ; il étoit coiffé d’un chaperon de collège de satin vert, un bonnet noir à la milanaise lui couvroit la tête, et sa barbe toute blanche lui tomboit plus bas que la ceinture. Pour toutes armes il n’avoit qu’un rosaire à la main, dont les grains les plus petits étoient plus gros que de moyennes noix, et les dizainiers aussi gros que des œufs moyens d’autruche. L’extérieur, la marche, la gravité et l’air majestueux, chaque chose par elle-même et toutes ensemble me rendoient tout étonné et tout ébahi. Ce vénérable vieillard vint à moi, et la première chose qu’il fit, ce fut de m’embrasser étroitement, puis de me dire : « Valeureux chevalier don Quichotte de la Manche, il y a longtemps que nous, qui demeurons enchantés en ces déserts, attendons le bien de te voir, afin que tu donnes connoissance au monde de ce qu’enferme et couvre la profonde caverne par où tu es entré, et que l’on nomme la caverne de Montésinos : entreprise et aventure réservée seulement à ton invincible courage et à ta résolution merveilleuse. Viens avec moi, noble et excellent chevalier, car je veux te montrer les merveilles que ce palais transparent recèle, et dont je suis le châtelain et le gouverneur perpétuel : car je suis Montésinos lui-même, de qui la caverne emprunte son nom »

« À peine m’eut-il dit qu’il étoit Montésinos que je lui demandai s’il étoit véritable ce qu’au monde d’au-dessus on racontoit, à savoir, qu’avec une petite dague il avoit tiré le cœur du milieu de l’estomac de son grand ami Durandard, et l’avoit porté à dame Bélerme, comme il le lui avoit ordonné au moment de sa mort : lors il me répondit que tout ce qu’on en disoit étoit véritable, hormis ce qu’on publioit de la dague, parce que ce ne fut pas une dague, ni grande ni petite, mais un poignard effilé et plus pointu qu’une alène. — Ce poignard, dit alors Sancho, devoit donc être de Ramon de Hocès de Séville. — Je n’en sais rien, poursuivit don Quichotte, mais il ne peut être de celui-là même, parce que Ramon de Hocès est d’hier, et celui de Roncevaux, où cette disgrâce est arrivée, date d’un grand nombre d’années ; or, cette vérification n’a pas d’importance, ni ne trouble ni n’altère nullement la vérité et le fil de l’histoire. — C’est vrai, repartit le cousin, et je vous prie, Seigneur don Quichotte, de poursuivre : car je vous écoute avec le plus grand plaisir du monde. — Je n’ai pas moins de plaisir à le conter, dit don Quichotte. Et ainsi je vous dis que le vénérable Montésinos me mena dans le palais de cristal et me fit entrer dans une salle basse extrêmement fraîche et délicieuse, et toute d’albâtre, où l’on voyoit un tombeau de marbre artistement fabriqué ; sur le tombeau j’aperçus un chevalier étendu tout de son long. Il n’étoit pas de bronze, ni de marbre, ni de jaspe, ainsi que sont d’ordinaire les figures des autres tombeaux, mais véritablement de chair et d’os. Il avoit la main droite (qui, à mon avis, étoit un peu velue et nerveuse, signe que son maître étoit d’une grande force) placée sur le côté du cœur. Avant que de rien demander à Montésinos, celui-ci, me voyant étonné et les yeux fixés sur le chevalier du tombeau, me dit ces paroles : « Voici mon ami Durandard, la fleur et le miroir des chevaliers amoureux et vaillans de son temps. Merlin, ce magicien de France, qui, à ce que l’on dit, fut le fils du diable, et qui, à mon avis, ne fut pas fils de Satan, mais qui plutôt a acquis ce nom pour avoir su un peu plus que le diable, Merlin donc, ce grand enchanteur français, tient ici Durandard enchanté avec moi et avec plusieurs autres, tant hommes que femmes. Nul ne sait comment ou pourquoi il nous a ici arrêtés par ses enchantemens, et je m’imagine que le temps, qui n’est guère loin, en donnera la connoissance. Ce qui m’étonne le plus est que je sais aussi sûrement qu’il est maintenant jour que Durandard mourut entre mes bras, et qu’après sa mort je lui tirai de mes propres mains le cœur de l’estomac, et il étoit si gros que je vous jure sur ma foi qu’il devoit peser deux livres. Or, par raison naturelle, celui qui a un cœur plus gros et plus grand est doué de plus de valeur que celui qui l’a petit. — Eh bien, cela étant ainsi, et ce chevalier étant réellement mort, comment maintenant se plaint-il et soupire-t-il de temps en temps comme s’il étoit encore vivant ? » Comme il achevoit ces paroles, le malheureux Durandard poussa un grand cri et dit : « Ô mon cousin Montésinos ! la dernière requête que je vous fis fut que quand je serois mort et mon âme arrachée, vous portiez mon cœur, après me l’avoir ôté de l’estomac, soit avec un poignard, soit avec une dague, où étoit Bélerme. »

« Lors le vénérable Montésinos, oyant ces paroles, se mit à genoux devant l’infortuné chevalier, et, la larme à l’œil, lui fit cette réponse : « Seigneur Durandard, le plus cher de tous mes cousins, le jour malheureux de notre perte, j’accomplis ce que vous m’aviez commandé. Je vous arrachai le cœur le mieux que je pus, sans qu’il en restât rien dans votre estomac. Je le nettoyai avec un beau mouchoir de point coupé. Je partis aussitôt avec pour aller en France, après vous avoir premièrement déposé dans le sein de la terre avec tant de larmes qu’elles suffirent à me laver les mains et à nettoyer le sang dont elles étoient souillées pour avoir fouillé dans vos entrailles, et pour plus ample témoignage de ce que je vous dis, ô cousin de mon âme, au premier lieu que je trouvai en sortant de Roncevaux, je mis un peu de sel dans votre cœur, afin qu’il ne sentît point mauvais, et fût, sinon tout frais, au moins desséché, lorsque je serois en la présence de M Bélerme, que le sage Merlin, depuis plusieurs années, tient ici enchantée avec vous, avec moi, avec votre écuyer Guadiana, et avec la duègne Ruydéra, ses sept filles et ses deux cousines, et avec beaucoup d’autres de vos amis et des gens de votre connoissance. Et, bien que depuis le premier jour de notre enchantement cinq cents ans se soient écoulés, il n’y en a eu aucun de nous qui soit mort depuis ce temps-là : il n’y manque que Ruydéra, ses filles et ses cousines, lesquelles ne faisoient que pleurer, de sorte que Merlin, touché de compassion, les a changées en autant de lagunes, que maintenant dans le monde des vivants et dans la province de la Manche on appelle les Lagunes de Ruydéra. Les sept filles appartiennent au roi d’Espagne, et les deux cousines aux chevaliers d’un ordre sacré, que l’on nomme de Saint-Jean. Quant à Guadiana, votre écuyer, qui ne cessoit de plaindre votre désastre, il fut converti en une rivière nommée de son propre nom. Mais, quand il parvint à la surface de la terre et qu’il découvrit le soleil de l’autre ciel, le regret qu’il sentit de vous laisser fit qu’il s’engouffra dans les entrailles de la terre : toutefois, comme il n’est pas possible d’abandonner sans retour son cours naturel, il sort et se montre de temps à autre, afin d’être vu du soleil et des hommes. Les lagunes dont nous venons de parler le grossissent de leurs eaux, si bien que, par cette assistance et par le moyen de plusieurs autres ruisseaux, il entre en grande pompe en Portugal. Néanmoins, quelque part qu’il aille, il fait toujours paroître sa tristesse et sa mélancolie, et dédaigne de nourrir dans ses eaux des poissons délicats et de prix : car on n’y en voit que de grossiers et de peu appétissans, bien différens de ceux du Tage doré. Ô mon cher cousin, je vous ai dit plusieurs fois ce que je vous dis maintenant, et, comme vous ne me faites point de réponse, je m’imagine que vous n’ajoutez point foi à mon dire, ou bien que vous ne m’entendez point, et Dieu sait si cela m’afflige extrêmement. Je vous veux cependant apprendre une nouvelle qui à tout le moins n’augmentera nullement votre douleur, si elle ne lui donne de l’allégement. Sachez donc que vous avez devant vous (ouvrez les yeux, et vous le verrez) ce grand chevalier de qui le sage Merlin a prophétisé de si grandes et admirables choses. Je veux dire ce don Quichotte de la Manche, qui de nouveau, et avec plus de gloire qu’aux siècles passés, a ressuscité dans les siècles présens la chevalerie errante qu’on avoit oubliée. Il se pourroit faire que par son moyen et par sa faveur nous fussions désenchantés, parce que les hauts faits d’armes et les illustres aventures sont réservés aux grands hommes. — Et quand il n’en seroit pas ainsi, repartit le dolent Durandard d’une voix foible et basse ; quand il n’en seroit pas ainsi, ô mon cousin, dis-je, patience, et encore patience ! » Ce disant, il se tourna de l’autre côté et rentra dans son premier silence sans plus dire mot.

« Là-dessus on ouït de grands cris et de grandes plaintes, accompagnés de profonds gémissemens et de sanglots d’angoisse. Je tournai la tête et vis par les murailles de cristal que d’une autre salle sortoit une procession de deux bandes de très belles filles toutes vêtues de deuil, avec des turbans blancs sur la tête, à la mode turque. En tête et en queue de chaque bande venoit une dame qui par sa gravité témoignoit sa grandeur. Elle étoit pareillement vêtue de noir, avec des voiles blancs, si grands et si longs qu’ils traînoient à terre. Son turban étoit deux fois plus grand que celui des autres. Ses sourcils se joignoient, son nez étoit un peu camard, sa bouche grande, et néanmoins ses lèvres étoient colorées. Ses dents, qu’elle découvroit quelquefois, étoient rares et guère bien rangées, quoiqu’elles fussent blanches comme des amandes pelées. Elle tenoit en ses mains un linge fin dans lequel, à mon avis, il y avoit un cœur de chair momifiée, tant il étoit sec et flétri. Montésinos me dit que toute la foule de cette procession étoit composée des serviteurs de Durandard et de Bélerme, et qu’ils étoient là enchantés avec leurs maîtres, et que celle qui marchoit la dernière et tenoit le cœur dans le linge et entre les mains, étoit la señora Bélerme même, laquelle, avec ses filles faisoit quatre jours par semaine cette procession, chantoit ou, pour le mieux dire, pleuroit sur le corps et sur le cœur de son cousin Durandard. Il me disoit encore que, si elle me sembloit quelque peu laide, ou moins belle qu’on ne le publioit, cela venoit des mauvaises nuits et des jours pires qu’elle passoit en cet enchantement, ainsi qu’on le pouvoit voir par ses grands yeux creux et par sa couleur blême. Au reste, que sa couleur blême et ses yeux plombés n’ont point pour cause le mal mensuel ordinaire aux femmes, parce qu’il y avoit bien des mois et même bien des années qu’elle ne sait ce que c’est, son cœur n’étant accompagné que de la douleur qu’elle ressent de celui qu’elle tient ordinairement entre ses mains, et qui lui renouvelle la mémoire de la disgrâce de son malheureux amant. Et si cela n’étoit, à peine l’égaleroit en beauté et en bonne grâce la grande Dulcinée du Toboso, tant célébrée par toutes ces contrées, voire par tout le monde.

« Halte-là ! dis-je alors, Seigneur don Montésinos, racontez seulement votre histoire comme vous devez. Vous n’ignorez pas que toute comparaison est odieuse, de sorte qu’il ne faut point ici comparer une personne avec une autre. La sans pareille Dulcinée du Toboso est ce qu’elle est, et la señora Bélerme est ce qu’elle est et ce qu’elle a été, et qu’on n’en parle plus. » Lors il me fit cette réponse : « Seigneur don Quichotte, vous m’excuserez, s’il vous plaît. Je confesse que j’ai tort et que je n’ai pas bien parlé, disant qu’à peine madame Dulcinée égaleroit la señora Bélerme, puisqu’il me suffisoit d’avoir appris, par je ne sais quelles conjectures, que vous êtes son chevalier, pour me mordre la langue avant de la comparer qu’au ciel même. »

« Avec cette satisfaction que me fit le grand Montésinos, j’apaisai l’émotion que mon cœur avoit reçue en entendant que l’on comparoit ma maîtresse à Bélerme. — Je m’étonne fort, dit Sancho, que votre Seigneurie ne se jeta point sur ce vieillard, et ne lui rompit à coups de pied tous les os, en lui arrachant la barbe, sans en laisser un poil. — Non, ami Sancho, répliqua don Quichotte, je n’eusse pas bien fait, parce que nous sommes tous obligés de respecter les vieillards, quoiqu’ils ne soient pas chevaliers, et principalement ceux qui le sont et enchantés. Je sais bien que nous ne nous dûmes rien aux demandes et aux réponses que nous nous fîmes.

— Mais comment, dit alors le cousin, est-il possible que, durant si peu de temps que vous avez demeuré en ce lieu, vous y ayez vu tant de choses et discouru si longuement ? — Combien y a-t-il de temps que j’y suis descendu ? dit don Quichotte. — Il y a un peu plus d’une heure, repartit Sancho. — Cela ne peut être, répliqua don Quichotte, parce que la nuit m’y a surpris par trois fois, et par trois fois j’y ai vu le retour du soleil, de sorte qu’à mon compte j’ai demeuré trois jours en ces contrées éloignées et cachées à notre vue. — Vous devez avoir raison, dit Sancho, car, comme toutes les choses qui vous sont arrivées, c’est par enchantement ; peut-être ce qui ne nous semble ici qu’une heure doit là-bas sembler trois jours et leurs nuits. — C’est cela, répondit don Quichotte. — Mais, Monsieur, dit le cousin, n’avez-vous rien mangé durant ce temps-là ? — Rien que ce soit, répondit don Quichotte ; je n’ai même pas eu faim, et n’y ai pas seulement pensé. — Et les personnes enchantées, dit le cousin, mangent-elles ? — Elles ne mangent nullement, repart don Quichotte, ni ne font les gros excrémens, encore que l’opinion commune soit que les ongles, la barbe et les cheveux leur croissent. — Et les enchantés, dorment-ils par hasard ? dit Sancho. — Non certes, répliqua don Quichotte, tout au moins, durant les trois jours que j’ai été avec eux, nul n’y a fermé l’œil, ni moi. — Oh ! que ce proverbe, dit alors Sancho, convient bien ici : Dis-moi avec qui tu vas, et je te dirai qui tu es. Allez, Monsieur, avec des enchantés, si peu que ce soit qui jeûnent et qui veillent, et voyez si c’est une grosse affaire que vous ne mangiez ni de dormiez pendant que vous serez avec eux. Cependant je vous prie de me pardonner si je vous dis que Dieu m’emporte, j’ai pensé dire le diable, si je crois rien de tout ce que vous nous avez ici raconté. — Comment ! vous ne le croyez pas ? dit le cousin ; pensez-vous que le seigneur don Quichotte voulût mentir ? Vraiment, quand il le voudroit, il ne sauroit en si peu de temps inventer ni imaginer tant de millions de mensonges. — Je ne crois pas, répondit Sancho, que mon maître mente. — Eh bien, que crois-tu donc ? dit don Quichotte. — Je crois, répliqua Sancho, que ce Merlin ou ces enchanteurs, qui ont enchanté toute la chiourme que votre Seigneurie a vue et pratiquée là-bas, lui ont enchâssé dans l’imagination ou dans la mémoire toute la machine que vous nous avez ici contée, et tout ce qui vous reste encore à nous raconter. — Tout cela pourroit être, Sancho, répliqua don Quichotte ; mais cela n’est pas, parce que j’ai vu de mes propres yeux et touché de mes propres mains ce que je viens de raconter. Mais que diras-tu si je dis tout à l’heure comment, parmi une infinité d’autres choses et de merveilles que me fit voir Montésinos, et lesquelles en temps et lieu et plus à loisir je te conterai durant notre voyage, parce que ce n’est pas ici leur place, il me montra trois paysannes qui, par ces campagnes délicieuses, alloient sautant comme des chèvres, et à peine que je les eus vues, je reconnus que l’une d’elles étoit la sans pareille Dulcinée du Toboso, et les deux autres ces mêmes paysannes qui l’accompagnoient et auxquelles nous parlâmes en sortant du Toboso. Je demandai à Montésinos s’il les connoissoit. Il me répondit que non, mais qu’il s’imaginoit que ce devoient être de grandes dames enchantées, car il y avoit peu de temps qu’elles avoient paru en ce pré. Il me disoit pareillement que je ne m’en devois pas émerveiller, parce qu’en ce lieu-là il y avoit beaucoup d’autres dames des siècles passés et du présent, enchantées sous différentes et étranges figures, parmi lesquelles il connoissoit la reine Genèvre et sa gouvernante Quintagnonne, qui versa le vin à Lancelot quand il revint de Bretagne. »

Lorsque Sancho Pança ouït dire cela à son maître, il pensa perdre le jugement à mourir de rire. Car lui, qui savoit la vérité du faux enchantement de Dulcinée et qui en avoit été l’enchanteur et en avoit rendu témoignage, acheva de connoître indubitablement que son maître étoit hors de sens et tout à fait fou. Aussi lui dit-il : « C’est en mauvais jour, et à une plus mauvaise heure, mon cher maître, que vous descendîtes là-bas en l’autre monde, et mauvaise rencontre y fîtes-vous du seigneur Montésinos, qui vous a ainsi changé. Vous étiez fort bien ici, en haut, avec votre jugement entier, tel que Dieu vous l’a donné, parlant par sentences et donnant des conseils à chaque pas, sans conter, comme vous faites maintenant, les plus grandes extravagances que l’on puisse imaginer. — Je te connois, Sancho, répondit don Quichotte ; c’est pourquoi je ne fais nul cas de tes paroles. — Ni moi pareillement de celles de votre Grâce, répliqua Sancho : frappez-moi ou tuez-moi, si vous voulez, pour celles que je vous ai dites, ou pour celles que je vous veux dire, si vous ne vous corrigez et ne vous amendez dans les vôtres. Néanmoins, que votre Grâce me dise un peu, je vous supplie, maintenant que nous sommes en paix, comment et en quoi vous avez reconnu madame notre maîtresse ; et, si vous lui avez parlé, que lui avez-vous dit ? et qu’a-t-elle répondu ? — Je l’ai reconnue, dit don Quichotte, parce qu’elle portoit les mêmes robes qu’elle avoit lorsque tu me la montras. Je lui ai parlé, mais elle ne m’a fait aucune réponse ; au contraire, me tournant le dos, elle s’est enfuie si légèrement qu’une flèche ne l’eût pas atteinte. Je la voulus suivre, et l’eusse fait, si Montésinos ne m’eût dit de ne m’y point fatiguer, parce que ce seroit en vain, et principalement parce que l’heure où je devois retourner et remonter en ce monde étoit proche. Il me dit pareillement qu’avec le temps on me donneroit avis comment lui, Bélerme et Durandard seroient désenchantés avec tous ceux qui étoient en ce lieu. Cependant, parmi les choses que j’y vis et que j’y remarquai, celle qui m’affligea le plus fut que, pendant que Montésinos me tenoit ce discours, l’une des compagnes de la malheureuse Dulcinée parut à mon côté sans que je la visse venir, et, les yeux tout pleins de larmes et d’une voix troublée et basse, me tint ce langage : « M Dulcinée du Toboso vous baise très humblement les mains, et vous supplie que vous lui fassiez savoir par moi comment vous vous portez ; et, parce qu’elle se trouve maintenant en un grand besoin, elle vous supplie encore le plus humblement qu’elle peut qu’il vous plaise lui prêter sur ce cotillon de futaine tout neuf que j’ai ici avec moi une demi-douzaine de réaux, ou ce qu’il vous plaira. Elle vous donne sa parole de vous les rendre sous peu de temps. » Je fus alors tout ébahi et tout étonné d’un tel message, et, m’adressant au seigneur Montésinos, je lui fis cette demande : « Seigneur Montésinos, est-il bien possible que les personnes de qualité qui sont enchantées ressentent la nécessité ? — Seigneur don Quichotte de la Manche, repartit Montésinos, vous devez croire que ce qu’on nomme Nécessité s’épand, se mêle et se fourre partout, si bien qu’elle n’épargne pas même les enchantés. Et, puisque M Dulcinée du Toboso vous envoie demander ces six réaux, et que le gage vaut l’argent, selon qu’il me semble, il n’y a qu’à les lui donner : car sans doute elle doit être réduite en quelque grande extrémité. — Je ne prendrai point de gage, dis-je, et encore moins lui donnerai-je ce qu’elle demande, parce que je n’ai que quatre réaux. Or, je les ai donnés : ce sont ceux, Sancho, que tu me baillas dernièrement pour faire l’aumône aux pauvres que je rencontrerois par les chemins. » Avec cela je lui dis : « Mon amie, dites à votre maîtresse que ses travaux et son malheur me touchent extrêmement l’âme, et que je voudrois être un Fucar pour avoir le moyen d’y remédier. » Qu’elle sache cependant que je ne peux ni ne dois vivre en santé, privé de son agréable vue et de sa douce et sage conversation, et que je la supplie de tout mon cœur de se laisser voir et parler par ce sien esclave, serviteur et affligé chevalier. Vous lui direz également que, lorsqu’elle y pensera le moins, elle entendra dire comment j’ai fait un serment et un vœu pareil à celui que fit le marquis de Mantoue, de venger son parent Baudoin, quand il le trouva près de rendre l’âme au milieu de la montagne. Or, il jura de ne manger pain sur nappe, avec les autres menues choses qu’il y ajouta, jusqu’à ce qu’il l’eût vengé, et moi, je jure aussi de ne point m’arrêter et de courir les sept parties du monde avec plus d’exactitude que ne le fit don Pèdre, infant de Portugal, jusqu’à ce que je l’aie désenchantée. « Vous devez, repartit cette fille, tout cela et bien davantage à ma dame. » Lors elle prit les quatre réaux, et, au lieu de me faire la révérence, elle fit en l’air une cabriole haute de deux aunes.

— Ô bon Dieu, dit alors en criant Sancho, est-il bien possible qu’on voie au monde pareille chose, et que les enchanteurs et les enchantemens aient tant de pouvoir que de changer ainsi le bon jugement de mon maître en une folie si extravagante ! Ô Seigneur, mon Seigneur, je vous en conjure au nom de Dieu, que votre Grâce fasse attention à elle et revienne à soi ; pour votre honneur, reprenez votre premier jugement, et n’ajoutez point de foi à ces folles imaginations qui vous perdent et vous altèrent ainsi le sens. — Sancho, répliqua don Quichotte, l’amitié que tu me portes te fait tenir ce langage ; et, comme tu n’as point l’expérience des choses du monde, toutes celles qui tiennent du difficile te semblent impossibles. Mais le temps viendra, comme je t’ai dit une autre fois, qu’en te racontant quelques-unes des choses que j’ai vues là-bas tu seras contraint de croire celles que je viens de te conter ici, dont la vérité n’admet ni réplique ni dispute. »

1. Fucar, nom donné par les Espagnols aux Fugger, famille d’origine suisse, établie à Augsbourg, où elle possédait de grandes richesses.

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