‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 83 sur 127 · Seconde partie · XXX

Seconde partie · XXX

otre chevalier et son écuyer, tout mélancoliques et dolens, s’approchèrent de leurs animaux ; mais particulièrement Sancho, pour qui c’étoit toucher à son âme que de toucher à son argent ; de sorte que, quand on lui arrachoit un denier, il lui sembloit qu’on lui tiroit la prunelle des yeux. Enfin, sans se dire mot, ils montèrent tous deux à cheval et s’éloignèrent du fameux fleuve, don Quichotte plongé dans les pensées de ses amours, et Sancho dans celles de l’accroissement de sa grandeur. Or, il se représentoit qu’il en étoit bien éloigné : encore qu’il fût bien niais et bien sot, toutefois il voyoit bien que les actions de son maître étoient toutes ou presque toutes des extravagances, de sorte qu’il ne cherchoit que l’occasion de décamper un jour et de retourner chez lui, sans rendre compte ni prendre congé. Toutefois la fortune ordonna des choses tout autrement qu’il ne craignoit.

Il arriva donc que le jour suivant, au coucher du soleil et au sortir d’une forêt, don Quichotte jeta la vue sur un pré verdoyant, au bout duquel il aperçut plusieurs personnes ; s’étant approché plus près, il reconnut que c’étoient des chasseurs de haut vol. Il s’approcha un peu plus et vit une gentille dame montée sur un palefroi ou haquenée toute blanche qui avoit un harnois vert et une selle de toile d’argent. Cette dame étoit pareillement vêtue de vert, avec tant de goût et de luxe que l’on eût dit que c’étoit le luxe en personne. Elle tenoit sur le poing gauche un autour, signe qui donna à entendre à don Quichotte que c’étoit quelque grande dame, qui devoit être la maîtresse de tous ces chasseurs, comme c’étoit la vérité. C’est pourquoi il dit à Sancho : « Mon fils Sancho, cours et dis à cette dame du palefroi et de l’autour que moi, le Chevalier des lions, je baise les mains à sa grande beauté ; et que, si sa Grandeur m’en donne la permission, je les lui irai baiser et la servir de toutes mes forces, et en tout ce que Son Altesse me commandera. Mais, Sancho, regarde bien comment tu parleras, et fais bien ton compte de n’enchâsser aucun de tes proverbes en ton ambassade. — Vous avez bien trouvé l’enchâsseur, repartit Sancho ; c’est bien à moi qu’il faut tenir ces discours. Ce n’est pas la première fois que j’ai porté des ambassades à de hautes et puissantes dames en cette vie. — Hormis celle que tu portas à la señora Dulcinée, répliqua don Quichotte, je ne pense pas que tu en aies porté d’autres, ou pour le moins à mon service. — Il est vrai, répondit Sancho ; toutefois un bon payeur n’a point regret aux gages, et, dans une maison bien fournie, le souper est bientôt dressé. Je veux dire qu’il n’y a rien à me dire, ni à m’avertir de rien, parce que j’ai de tout un peu et sais de tout un peu. — Je le crois, Sancho, dit don Quichotte ; va donc au petit bonheur, et Dieu te conduise ! »

Le bon Sancho partit donc au trot, et fit doubler le pas à son grison. Étant parvenu au lieu où étoit la belle chasseresse, il mit pied à terre, plia le genou devant elle et lui dit : « Belle dame, ce chevalier que vous voyez là-bas se nomme le Chevalier des lions. C’est mon maître, et je suis son écuyer que l’on nomme chez lui Sancho Pança. Ce Chevalier des lions, que l’on appeloit il n’y a pas longtemps de la Triste-Figure, m’envoie pour dire à votre Grandeur qu’il lui plaise de lui donner la permission que par votre bon plaisir et consentement il vienne mettre en œuvre son désir, qui n’est autre, comme il dit et comme je pense, que de servir votre sublime hautesse et beauté. En la lui donnant, votre Seigneurie fera chose qui tournera à son honneur, et il en recevra une grâce signalée et un grand contentement. — Certainement, bon Écuyer, répondit la dame, vous vous êtes acquitté de votre ambassade avec toutes les circonstances que de telles ambassades requièrent. Je vous prie, levez-vous, parce qu’il n’est pas juste que l’écuyer d’un si grand chevalier, comme l’est celui de la Triste-Figure, duquel nous avons déjà bonne connoissance, demeure à genoux. Levez-vous donc, mon ami, et dites à votre maître qu’il sera le fort bien reçu de moi et de monsieur le duc, mon mari, dans une maison de plaisance que nous avons ici proche. »

Sancho Pança se leva aussi étonné de la beauté de cette bonne dame que de sa politesse. Mais il fut encore plus émerveillé de ce qu’elle lui avoit dit avoir connoissance de son maître le Chevalier de la Triste-Figure. Il présupposoit aussi que, si elle ne l’avoit point nommé le Chevalier des lions, cela provenoit de ce qu’il n’y avoit que si peu de temps qu’il s’étoit donné ce nom. La duchesse, dont je ne sais ni le nom ni le titre, fit cependant cette demande à Sancho : « Dites-moi, Écuyer mon ami, votre maître n’est-il pas ce chevalier de qui l’on a imprimé une histoire qui a pour titre l’Ingénieux gentilhomme don Quichotte de la Manche, lequel a pour maîtresse une certaine Dulcinée du Toboso ? — C’est lui-même, Madame, répondit Sancho, et je suis ce sien écuyer, qui trotte ou qui doit trotter en telle histoire, et que l’on appelle Sancho Pança ; c’est moi, à moins que l’on ne m’ait changé au berceau, je veux dire que l’on ne m’ait changé en l’imprimerie. — Je me réjouis fort de tout ceci, dit la duchesse. Allez, mon ami Pança, et rapportez à votre maître qu’il est le bien arrivé et le bienvenu en mes terres, et qu’il n’y a chose qui me pût apporter un plus grand contentement. »

Sancho, avec une si agréable réponse, retourna tout joyeux à son maître, à qui il raconta tout ce que la grande dame lui avoit dit, élevant jusques au ciel avec des termes rustiques sa grande beauté, sa bonne mine et sa courtoisie. Don Quichotte, ayant appris cette bonne nouvelle, fit de son gaillard sur la selle, se mit crânement sur les étriers, accommoda sa visière et donna de l’éperon à Rossinante, et, d’une gentille contenance, il alla baiser les mains à la duchesse. Elle fit cependant appeler le duc son mari ; et, tandis que don Quichotte s’approchoit, elle lui conta toute l’ambassade. Ils avoient déjà tous deux lu la première partie de cette histoire, et par elle avoient connoissance de l’humeur extravagante de don Quichotte : si bien qu’ayant un grand désir de le connoître, ils l’attendoient résolus de se plier à l’humeur du pèlerin, et de lui accorder tout ce qu’il diroit. En outre, ils le vouloient traiter en chevalier errant tout le temps qu’il demeureroit chez eux, avec toutes les cérémonies accoutumées aux livres de chevalerie qu’ils avoient lus, et auxquels ils étoient grandement affectionnés.

Sur ce, don Quichotte s’approcha la visière levée, et, comme il faisoit montre de mettre pied à terre, Sancho lui voulut aller tenir l’étrier. Mais il fut si malheureux qu’en descendant de son grison il se prit le pied dans une corde du bât, de telle sorte qu’il ne lui fut pas possible de se désempêtrer. Au contraire, il y demeura pendu, la bouche et l’estomac à terre. Don Quichotte, qui n’avoit pas coutume de mettre pied à terre sans qu’on lui tînt l’étrier, croyoit que déjà Sancho étoit là pour le lui tenir et déchargea tout le corps d’un côté, si bien qu’il entraîna avec lui la selle de Rossinante, qui ne devoit pas être bien sanglé, et la selle et lui se trouvèrent à terre, à sa grande honte et confusion, pendant qu’il proféroit entre les dents mille malédictions contre le malheureux Sancho, qui avoit encore le pied dans les entraves. Le duc commanda soudain à ses chasseurs de courir promptement au secours du chevalier et de l’écuyer. Ceux-ci relevèrent don Quichotte, tout froissé de la chute, et, tout en tirant la jambe, il alla le mieux qu’il put se mettre à genoux devant Leurs Altesses ; mais le duc n’y consentit en aucune manière, mais plutôt descendit de cheval pour embrasser don Quichotte, à qui il dit : « Seigneur Chevalier de la Triste-Figure, je suis fâché de la disgrâce qui vous est arrivée la première fois que vous m’avez fait l’honneur de venir en mes terres ; mais la négligence des écuyers est bien souvent cause de pires événemens. — La faveur que j’ai reçue, dit don Quichotte, fait que je ne saurois ressentir aucun mal, quand je tomberois au plus profond des abîmes : car la gloire de vous avoir vu m’en relèveroit toujours, et m’en retireroit. Mon écuyer, que Dieu puisse maudire, détache mieux la langue pour proférer des malices, qu’il n’attache et ne sangle une selle afin qu’elle demeure ferme. Mais, en quelque état que je me trouve, par terre ou debout, à pied ou à cheval, je demeurerai toujours votre serviteur et celui de madame la duchesse, votre digne compagne et digne dame de la beauté et universelle princesse de la courtoisie. — Tout beau, Seigneur don Quichotte de la Manche, dit le duc, parce que là où est doña Dulcinée du Toboso, il n’est pas raison de louer d’autres beautés. » Sancho Pança étoit à ce moment déjà désempêtré du lacs, et, se trouvant proche, avant que son maître répondît, il dit : « On ne sauroit nier, mais on doit affirmer que ma señora Dulcinée du Toboso est fort belle. Mais le lièvre se lève où moins on y pensoit. J’ai ouï dire que ce qu’on appelle nature ressemble à un potier qui fait des vaisseaux d’argile, et celui qui fait un beau vase en peut faire aussi bien deux, trois et cent. Je le dis, parce que sur ma foi madame la duchesse ne doit rien à notre maîtresse, M Dulcinée du Toboso. Don Quichotte se tourna alors vers la duchesse, et lui dit : « Que votre Grandeur s’imagine que jamais chevalier errant n’eut écuyer qui fût aussi grand discoureur que le mien, ni plus plaisant et récréatif. Si votre Excellence a pour agréable mon service durant quelques jours, elle en pourra connoître la vérité. — Je suis extrêmement aise, repartit la duchesse, que le bon Sancho soit plaisant, parce que cela témoigne qu’il est discret : car la bonne grâce et les facéties, comme vous savez bien, Seigneur don Quichotte, ne s’arrêtent jamais sur les esprits lourds et grossiers, et, puisque le bon Sanchoest homme de bonne grâce et plaisant, j’en conclus qu’il est aussi discret. — Mais aussi grand discoureur, ajouta don Quichotte. — Tant mieux, dit le duc, parce que beaucoup de plaisanteries ne se peuvent dire en peu de paroles. Mais, afin de n’y point dépenser notre temps, que le grand chevalier de la Triste-Figure nous accompagne. — Votre Altesse, dit Sancho, doit dire des Lions, car il n’y a plus de Triste-Figure. — À la bonne heure donc, des Lions, poursuivit le duc. Or, je dis encore un coup que le Seigneur chevalier des Lions vienne à un mien château, qui est ici près ; il y sera traité avec l’honneur que l’on doit à une si haute personne, et avec celui que la duchesse et moi avons coutume de rendre à tous les chevaliers errans qui y arrivent. » Cependant Sancho avoit bien accommodé et bien sanglé Rossinante. Don Quichotte monta dessus, et le duc sur un beau cheval ; ils mirent la duchesse au milieu et prirent le chemin du château. La duchesse dit à Sancho de venir à côté d’elle, parce qu’elle prenoit un extrême plaisir en ses saillies. Sancho ne se fit point prier, mais se mêla parmi eux et fit le quatrième dans la conversation, au grand plaisir de la duchesse et du duc, qui s’estimoient grandement heureux de traiter en leur château un tel chevalier errant et un tel écuyer parlant.

1. On a pensé que Cervantes désignait dans ces aventures don Carlos de Boeja et doña Maria d’Aragon, ducs de Villahermosa, et que la résidence où se passèrent tant d’événements fut le château de Buenavia, bâti par le duc Juan d’Aragon, cousin de Ferdinand le Catholique, dans les environs de la villa de Pedrola, résidence ordinaire des maîtres de cette seigneurie.

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