‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 87 sur 127 · Seconde partie · XXXIV

Seconde partie · XXXIV

e duc et la duchesse prenoient un singulier plaisir en la conversation de don Quichotte et en celle de Sancho Pança, et, comme ils s’affermissoient dans l’intention qu’ils avoient de leur faire des charges qui eussent des apparences et des airs d’aventures, ce que don Quichotte leur avoit déjà conté de la caverne de Montésinos leur servit à lui en forger une mémorable. Cependant ce qui surprenoit le plus la duchesse, c’étoit que Sancho poussât la simplicité jusqu’à croire comme une vérité infaillible que Dulcinée du Toboso fût enchantée, quoique lui-même eût été l’enchanteur et l’artisan de cette affaire.

Ainsi donc, ayant instruit leurs serviteurs de tout ce qu’ils avoient à faire, à six jours de là ils le menèrent à la chasse de la grosse bête avec un aussi grand appareil de piqueurs et de chasseurs qu’auroit pu en mener à sa suite un roi couronné. On donna à don Quichotte un habit de chasse, et à Sancho un autre d’un drap vert très fin. Mais don Quichotte ne le voulut point prendre, disant que sous quelques jours il devoit reprendre le dur exercice des armes, et qu’il lui étoit impossible de porter avec lui des garde-robes et des rafraîchissemens. Quant à Sancho, fort bien prit-il ce qu’on lui donna, en intention de le vendre à la première occasion qui s’offriroit.

Lorsque le jour attendu fut arrivé, don Quichotte s’arma, Sancho se vêtit, et puis, monté sur son grison, qu’il ne voulut nullement abandonner, quoiqu’on lui offrît un cheval, il se mêla parmi la troupe des chasseurs. La duchesse sortit fort coquettement parée. Don Quichotte, en chevalier courtois et galant, prit les rênes de sa haquenée, quoique le duc n’y voulût point consentir, et enfin ils parvinrent à un bois qui étoit entre deux montagnes très élevées, où, ayant tendu leurs filets et frayé leurs sentes, ils répartirent leurs gens en divers postes ; et lors on commença la chasse avec un grand fracas, des huées et des clameurs telles qu’ils ne se pouvoient entendre les uns les autres, tant pour les aboiemens des chiens que pour le son des cors. La duchesse mit pied à terre, et, tenant à la main un tranchant épieu, se posa en une sente par où elle savoit que passoient ordinairement des sangliers. Le duc et don Quichotte descendirent de même de cheval, et se mirent à ses côtés. Sancho se mit derrière, sans descendre du grison, qu’il n’osoit quitter, de peur qu’il ne lui arrivât quelque mésaventure. À peine avoient-ils mis pied à terre et s’étoient-ils mis en haie avec plusieurs autres de leurs serviteurs qu’ils virent venir vers eux un démesuré sanglier pressé par les chiens et suivi des chasseurs ; il grinçoit les dents et faisoit sonner ses défenses, tout écumant de rage. À cette vue, don Quichotte, embrassant son écu et mettant la main à l’épée, s’avança pour le recevoir ; le duc en fit autant avec son épieu ; mais la duchesse les eût encore tous devancés, si le duc ne l’eût retenue. Il n’y eut que Sancho qui, soudain qu’il découvrit le furieux animal, abandonna son grison et se mit à courir tant qu’il put ; il voulut se hisser sur un chêne élevé, mais il ne put : car, comme il n’étoit qu’à moitié de l’arbre, tenant une branche, il fut si peu chanceux que ce rameau rompit, et qu’en tombant il se trouva pendu à un crochet du chêne. Lorsqu’il se vit de la sorte et que son habit vert se déchiroit, qu’il se mit aussi à penser que si le sanglier passoit par là il le pourroit aisément embrocher, il commença de pousser de tels cris et d’appeler au secours avec tant d’effort que tous ceux qui l’entendoient et ne le voyoient point le croyoient assurément aux dents de quelque bête féroce.

Enfin le sanglier aux grosses défenses demeura traversé de plusieurs épieux, qu’on lui opposa ; et don Quichotte, tournant la tête aux cris de Sancho, qu’il avoit bien reconnu à ces mêmes cris, le vit pendu au chêne, la tête en bas, et le grison près de lui : car la bonne bête ne l’avoit point voulu abandonner en son malheur. Aussi Cid Hamet raconte-t-il que bien rarement il vit Sancho Pança sans le grison, ni le grison sans le bon Sancho, tant étoient fortes l’amitié et la fidélité qu’ils se gardoient l’un à l’autre. Don Quichotte arriva et dépendit Sancho, lequel, se voyant en liberté et à terre, considéra son habit de chasse déchiré, et fut fâché jusqu’au fond du cœur, parce qu’avec cet habit il croyoit tenir un majorat.

Tandis ils posèrent sur un grand mulet de somme le puissant sanglier, et, l’ayant couvert de romarin et de myrte, le firent porter comme en signe de victorieuses dépouilles à de grands pavillons de campagne que l’on avoit tendus au milieu du bois. Là ils trouvèrent les tables mises et le service dressé avec tant de magnificence que par lui on pouvoit découvrir la grandeur et la magnificence de celui qui donnoit le repas. Sancho, montrant à la duchesse les plaies de son vêtement déchiré, lui tint ce discours : « Si c’eût été une chasse aux moineaux ou bien au lièvre, mon habit se seroit vu à couvert de cette extrémité. Au reste, je ne sais quel plaisir il y a d’attendre une bête qui, si elle vous atteint d’un coup de dent, vous peut ôter la vie. Il me souvient d’avoir entendu chanter une vieille romance qui dit :

Des ours un jour que tu sois dévoré
Comme fut Favila le renommé.

— Ce fut un roi goth, dit don Quichotte, qui fut

dévoré par un ours à la chasse de la grosse bête.

— C’est ce que je dis, répondit Sancho, car je ne voudrois pas que les rois et les princes s’exposassent à de semblables périls pour satisfaire un contentement qui semble ne l’être point, puisqu’il consiste à tuer un animal qui n’a commis aucun délit. — Vous vous trompez fort, Sancho, dit le duc, parce que l’exercice de la chasse à la grosse bête est plus convenable et plus nécessaire aux rois et aux princes que tout autre. La chasse est une image de la guerre : on y trouve des stratagèmes, des ruses et des embûches pour vaincre en sûreté son ennemi. On y souffre de très grands froids et des chaleurs intolérables ; on y méprise l’oisiveté et le sommeil. Les forces s’y accroissent, les membres de ceux qui en usent s’y rendent agiles, et enfin c’est un exercice qui se peut faire sans préjudice pour qui que ce soit et au contentement de plusieurs. Mais le meilleur, c’est qu’il n’est pas pour tous, comme l’est celui des autres genres de chasse, hormis celui de la volerie, qui n’est aussi que pour les rois et pour les grands seigneurs. C’est pourquoi, Sancho, changez d’opinion, et, quand vous serez gouverneur, occupez-vous de chasse, et vous verrez que pour un pain vous en retirerez cent. — Non pas cela, répliqua Sancho, le bon gouverneur a la jambe rompue et reste à la maison. Ce seroit beau que les négocians le vinssent chercher tout fatigués et qu’il fût dans la montagne à se donner du bon temps : le gouvernement iroit bien à la débandade. Par ma foi, Monseigneur, la chasse et les passe-temps sont plus faits pour des fainéans que pour des gouverneurs. Ce à quoi je pense m’en tenir durant mon gouvernement, c’est de jouer à la triomphe les jours de Pâque, et aux boules les dimanches et les fêtes. Toutes ces chasses et tous ces chassés ne vont ni à ma condition ni à ma conscience. — Plaise à Dieu, Sancho, qu’il en soit ainsi : car du dit au fait il y a grand trait. — Qu’il y ait ce qu’il y ait, répliqua Sancho : au bon payeur il ne répugne point de donner des gages, et mieux vaut à celui que Dieu aide qu’à celui qui se lève de bon matin, et que les tripes portent les pieds, et non les pieds les tripes : je veux dire que, si Dieu m’assiste et que je fasse ce que je dois de bonne intention, sans doute je gouvernerai mieux qu’un gerfaut ; sinon, qu’on me mette le doigt dans la bouche, et l’on verra si je serre ou non.

— Maudit de Dieu et de tous les saints sois-tu, maudit Sancho, dit don Quichotte, et quand viendra le jour, comme je te l’ai dit bien d’autres fois, où je te verrai proférer sans proverbes une parole courante et bien rangée ? Messeigneurs, que vos Grandeurs ne s’amusent plus à ce badaud, autrement il vous lanternera la cervelle de deux mille proverbes qui viendront tout aussi à propos que Dieu lui donne salut, et à moi, si je les voulois écouter. — Les proverbes de Sancho Pança, dit la duchesse, quoiqu’ils soient plus authentiques que ceux du commentateur grec, n’en sont pas moins estimables pour la brièveté de leurs sentences. Quant à moi, j’avoue franchement que j’y trouve plus de plaisir qu’en d’autres qui pourroient être allégués plus à propos et mieux accommodés. »

Avec tels et autres devis dont ils s’entretenoient, ils allèrent du pavillon au bois, et à visiter certains postes tout le jour se passa, la nuit vint, mais moins claire et moins sereine que la saison d’été où ils étoient ne le requéroit. Toutefois un certain clair-obscur qui l’accompagnoit favorisa grandement l’intention du duc et de la duchesse, et, aussitôt qu’il commença de faire nuit, un peu avant le crépuscule, l’on eût dit que toute la forêt ardoit de toutes parts. Et soudain l’on entendit deçà, delà, d’amont et d’aval, une infinité de cors et autres instrumens de guerre ; et l’on eût dit que plusieurs troupes de cavalerie passoient par le bois. La lumière du feu et le son des instrumens de guerre rendirent presque sourds et aveugles tous les assistans et même tous ceux qui étoient dans la forêt. Incontinent après, on entendit une infinité de ces hélélis dont usent les Maures lorsqu’ils engagent la bataille : trompettes et clairons retentirent, tambours résonnèrent, ensemble fifres, tous presque en même temps, si continus, si pressés, qu’il eût fallu n’avoir point de sentiment pour ne le point perdre au son confus de tant d’instrumens. Le duc demeura en suspens, la duchesse tout ébahie, don Quichotte étonné, et Sancho tout tremblant. Enfin, ceux mêmes qui savoient ce qu’il en étoit s’effrayèrent. En même temps que la crainte régna le silence, et lors un postillon en équipage de diable passa devant eux, sonnant, en guise de trompette, d’un cor démesuré qui rendait un son enroué et épouvantable. « Holà ! courrier, mon ami, dit le duc, qui es-tu ? où vas-tu ? et quels gens de guerre sont ceux qui semblent passer au travers de ce bois ? » Le courrier lui fit cette réponse d’une voix retentissante : « Je suis le diable ; je vais chercher don Quichotte de la Manche ; les gens qui passent par ici sont six troupes d’enchanteurs qui conduisent sur un char de triomphe la sans pareille Dulcinée du Toboso. Elle y vient enchantée, avec le brave François Montésinos, pour déclarer à don Quichotte le moyen qu’il faut prendre pour désenchanter cette dame.

— Si vous étiez le diable, dit le duc, comme vous dites et comme votre figure le montre, vous auriez déjà reconnu ce chevalier don Quichotte de la Manche, puisque vous l’avez devant vous. — Sur Dieu et sur ma conscience, répondit le diable, je n’y prenois pas garde, parce que mes pensées sont distraites par tant de choses que j’avois oublié la principale, celle pour laquelle je venois. — Sans doute, dit Sancho, ce diable-ci doit être homme de bien et bon chrétien ; s’il ne l’étoit, il ne jureroit pas par Dieu et par sa conscience. Pour moi, je crois maintenant qu’en enfer même il doit y avoir de fort bonnes gens. » Comme Sancho proféroit ces paroles, le diable, sans mettre pied à terre, s’adressa à don Quichotte et lui dit : « À toi, Chevalier des Lions, entre les pattes desquels te puissé-je voir, m’envoie le malheureux mais pourtant valeureux chevalier Montésinos, afin que je te dise de sa part que tu l’attendes au lieu même où je t’aurai trouvé, parce qu’il mène avec lui celle qu’on appelle Dulcinée du Toboso, avec ordre de te communiquer ce qu’il faut pour la désenchanter, et, comme je ne suis point venu ici pour autre chose, je ne m’y arrêterai pas davantage : que les démons comme moi demeurent avec toi, et les anges avec ce seigneur. » Ce disant, il donna de son énorme cor et tourna le dos sans attendre de réponse.

Chacun fut plus étonné qu’auparavant, et principalement Sancho et don Quichotte : Sancho, à voir qu’en dépit de la vérité on vouloit que Dulcinée fût enchantée, et don Quichotte, pour ne se pouvoir bien assurer si ce qui s’étoit passé en la caverne de Montésinos étoit ou non la vérité. Comme il flottoit en ces pensées, le duc lui dit : « Seigneur don Quichotte, votre Grâce pense-t-elle les attendre ? — Et pourquoi non ? répondit-il. J’attendrai ici, sans trembler, courageusement, quand tout l’enfer me devroit assiéger. — Et moi, dit Sancho, si je vois un autre diable et que j’entende un autre cornet comme le dernier, je demeurerai aussi bien ici qu’en Flandre. »

Cependant, la nuit devint plus obscure et plusieurs clartés commencèrent à courir par le bois, ainsi que les chaudes et sèches exhalaisons de la terre courent par l’air, et font à nos yeux l’effet d’étoiles qui filent. On ouït pareillement un bruit épouvantable, pareil à celui qui procède des roues massives qui soutiennent d’ordinaire les chars à bœufs, et dont le son enroué et continuel fait fuir, comme on dit, les ours et les loups, s’il y en a qui passent par là. À toute cette tempête s’en vint joindre une autre plus grande que les précédentes, et ce fut qu’aux quatre coins de la forêt il sembloit que se livrassent en même temps quatre batailles. Ici le bruit horrible d’une épouvantable artillerie retentissoit, là on déchargeoit une infinité de mousquets, et tout proche on entendoit comme la voix des combattans, et bien loin les hélélis sarrasins.

Enfin, les cornets, les cors, les trompes, les clairons, les trompettes, les tambours, l’artillerie, les arquebuses, et surtout l’épouvantable bruit des chars, formoient tous ensemble un bruit si confus et si horrible que don Quichotte eut besoin de s armer de tout son courage pour le supporter. Mais celui du pauvre Sancho donna du nez en terre : car il s’évanouit entre les bras de la duchesse, qui l’y reçut et commanda qu’on lui jetât à grande hâte de l’eau au visage. On le fit, et il reprit ses sens à l’heure qu’un des chars aux roues retentissantes arrivoit en ce lieu. Il étoit tiré par quatre bœufs pesans, tout couverts de housses noires, et à chaque corne il y avoit une grande torche de cire allumée. Tout en haut du char, on avoit mis un siège élevé sur lequel venoit assis un vénérable vieillard avec une barbe plus blanche que la neige, et si longue qu’elle lui descendoit au-dessous de la ceinture. Son accoutrement étoit une grande robe noire de boucassin, et l’on pouvoit fort bien discerner ce qui étoit dans le char par le moyen des lumières infinies dont il étoit tout rempli. Deux diables hideux guidoient le char, vêtus pareillement de boucassin ; et ils étoient si laids que Sancho, après les avoir vus une fois, ferma les yeux pour ne les plus revoir. Comme ce char fut arrivé près du lieu où étoient le duc et sa compagnie, le vénérable vieillard se leva de son siège, et, tout debout, proféra ces paroles d’une voix très élevée : « Je suis le sage Lirgandée. » Et lors, sans qu’il dît un mot, le char passa outre.

Il fut suivi d’un autre char de même façon, où il y avoit un autre vieillard sur un trône, qui, faisant arrêter le char, dit avec des paroles aussi graves que l’autre : « Je suis le sage Alquife, le grand ami de l’ingrate Urgande » ; et il continua son chemin. Bientôt et dans le même appareil vint un autre char ; il est vrai que celui qui y étoit assis n’étoit pas vieux comme les autres, mais un homme gros, robuste et de mauvaise mine. Étant proche, il se leva comme les autres et dit d’une voix plus enrouée et plus diabolique : « Je suis Arcalaüs l’enchanteur, ennemi mortel d’Amadis de Gaule et de toute sa race. » Et il passa outre. Et, quand ils furent un peu éloignés de ce lieu, ces trois chars firent halte, et lors le son malplaisant de leurs roues cessa, et l’on n’entendit plus d’autre bruit, ou plutôt d’autre son, que celui d’une douce et mélodieuse musique, qui réjouit beaucoup Sancho et lui parut de bon augure ; aussi dit-il à la duchesse dont il ne s’éloignoit ni d’un moment ni d’un pas : « Madame, il n’y peut avoir de mal où il y a de la musique. — Et non plus, repartit la duchesse, où il y a lumière et clarté. — La lumière, répliqua Sancho, donne le feu, et la clarté l’embrasement, comme nous le voyons en celle qui nous environne, et il se pourroit bien faire que nous en fussions embrasés ; tandis que la musique est toujours un signe de réjouissances et de fêtes. — On verra », dit don Quichotte qui les écoutoit ; et il disoit vrai, ainsi qu’on le verra au chapitre suivant.

1. Au XVI siècle, on avait donné le nom de ce commentateur grec à Fernand Nuñez de Guzman, célèbre helléniste de Salamanque, qui avait réuni une nombreuse collection de refrains. On les imprima après sa mort.

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