‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 94 sur 127 · Seconde partie · XLI

Seconde partie · XLI

ur ce, la nuit arriva, et avec elle le moment déterminé pour la venue du fameux cheval Chevillard. Sa lenteur fâchoit fort don Quichotte : car il lui sembloit que, puisque Malembrun demeuroit si longtemps à l’envoyer, ou qu’il n’étoit pas le chevalier pour qui cette aventure étoit réservée, ou bien que Malembrun n’avoit pas le courage d’en venir à un combat singulier contre lui. Mais, comme il pensoit à ces choses, voici que quatre sauvages entrent. Ils étoient tous vêtus de feuilles de lierre, et portoient sur leurs épaules un grand cheval de bois. Ils le posèrent à terre sur ses pieds, et un des sauvages dit : « Monte sur cette machine le chevalier qui aura le courage d’y monter. — Je n’y monte point, dit Sancho, parce que je n’ai ni le courage de le faire, ni ne suis chevalier. » Le sauvage poursuivit en ces termes : « Et que l’écuyer prenne la croupe, si tant est que ce chevalier en ait un. Et qu’il se fie au valeureux Malembrun, car il ne sera point attaqué par autre chose que par son épée. Il ne faut que tourner cette cheville qu’il a au front, parce que le cheval les portera par les airs jusqu’au lieu où Malembrun les attend. Mais, afin que la hauteur du chemin ne leur cause pas d’étourdissemens, ils doivent se couvrir les yeux jusqu’à ce que le cheval hennisse, qui sera un témoignage de la fin du voyage. » Ce disant, ils abandonnèrent Chevillard, et reprirent d’un air dégagé le chemin par où ils étoient venus.

Aussitôt que la Doloride aperçut le cheval, la larme à l’œil, elle dit à don Quichotte : « Valeureux Chevalier, les promesses de Malembrun ont été assurées. Le cheval est ici, nos barbes grandissent, et chacune de nous, par autant de poils que nous avons, nous te supplions de nous raser et de nous tondre, puisque, pour ce faire, il ne faut sinon que tu montes sur ce cheval avec ton écuyer, et donnes heureux commencement à votre nouveau voyage. — Je le ferai, dit don Quichotte, Comtesse Trifaldi, je le ferai de fort bon cœur et de meilleure volonté, sans coussin ni éperons, afin de ne m’arrêter plus longtemps, pour l’envie que j’ai de vous voir, avec toutes ces dames, les barbes rases et nettes.

— Et moi, je n’en ferai rien, dit Sancho, ni de bonne ni de mauvaise volonté, en nulle manière. Et, si tant est que ce rasement ne se puisse faire sans que je monte en croupe sur ce cheval, mon maître peut bien chercher un autre écuyer pour l’accompagner, et ces dames, une autre voie pour se lisser le visage, car je ne suis point endiablé pour aimer à courir les airs. Et que diroient mes insulaires, s’ils savoient que leur gouverneur se promenât par les airs ? Il y a bien plus, c’est que, Candaye étant éloignée d’ici de trois mille et tant de lieues, si le cheval se lasse ou que le géant se fâche, nous demeurerions à revenir une demi-douzaine d’années, et alors ni île ni insulaires dans le monde qui me connoissent ; et puis l’on dit en commun proverbe que le péril gît dans le retard, et que, quand on vous donne la petite vache, il faut accourir avec la cordelette. Que les barbes de ces dames me pardonnent, je sais que Saint-Pierre est fort bien à Rome : je veux dire que je me trouve fort bien en cette maison-ci, où l’on me fait un si bon traitement et du maître de laquelle j’attends une si grande faveur que de me voir gouverneur.

— Mon ami Sancho, répondit le duc, l’île que je vous ai promise n’est point mouvante ni fugitive. Elle a de si profondes racines dans les entrailles de la terre qu’on ne l’en sauroit arracher ni remuer avec bien des efforts. Et puis vous savez aussi bien que moi qu’il n’y a nul office aussi honorable qui ne s’acquière au moins avec quelque pot-de-vin, tantôt plus, tantôt moins ; ce que je requiers de vous pour ce gouvernement, c’est que vous accompagniez votre maître, le seigneur don Quichotte, pour donner commencement et fin à cette mémorable aventure ; que vous montiez tout présentement sur Chevillard, et reveniez avec la promptitude que promet sa légèreté. Quand la fortune vous seroit si contraire qu’elle vous fît revenir à pied en pèlerin, de maison en maison et de taverne en taverne, néanmoins, en quelque état que vous soyez, vous trouverez toujours votre île là où vous la laissez, et vos insulaires avec même désir de vous recevoir pour leur gouverneur qu’ils ont toujours eu. Ma volonté sera toujours la même, et ne doutez nullement de cette vérité, Seigneur Sancho, car autrement vous feriez tort au désir que j’ai de vous servir. — Assez, de grâce, Monseigneur, répliqua Sancho ; je ne suis qu’un pauvre écuyer qui n’ai pas le moyen de répondre à tant de courtoisie. Que mon maître monte, que l’on me bande les yeux, que l’on me recommande à Dieu et qu’on m’avertisse si, lorsque nous irons par ces hautes régions, je pourrai me recommander à Notre-Seigneur, ou invoquer l’assistance des anges. — Sancho, répondit la Trifaldi, vous pouvez parfaitement vous recommander à Dieu, ou à qui il vous plaira, parce que Malembrun, quoique enchanteur, est chrétien, et il fait tous ses enchantemens avec beaucoup de prudence et de soin, sans se commettre avec personne. — Allons, bien, dit Sancho, et Dieu me soit en aide, et la très sainte Trinité de Gaëte ! — Depuis la mémorable aventure des foulons, dit don Quichotte, je n’ai jamais vu Sancho saisi d’une aussi grande frayeur qu’à présent, et, si j’étois aussi superstitieux que d’autres, sa pusillanimité abattroit quelque peu mon courage. Toutefois approchez-vous de moi, Sancho : avec la permission de ces messieurs, je veux vous dire deux mots en particulier. » Ce disant, lui et Sancho s’écartèrent ; et, étant parmi des arbres du jardin, don Quichotte, saisissant les deux mains à son écuyer, lui tint ce discours : « Tu vois dès à présent, mon cher Sancho, le long voyage qui nous attend, et qu’il n’y a que Dieu qui sache quand nous en reviendrons, et la facilité et le temps que nous laisseront les affaires que nous aurons. C’est pourquoi je désirerois fort que tout maintenant tu te retirasses en ta chambre comme si tu allois chercher quelque chose nécessaire pour le chemin, et qu’en acompte des trois mille et trois cents coups de fouet auxquels tu t’es obligé, tu t’en donnasses, si tu veux, cinq cents, et ce sera autant de fait, car commencer les choses, c’est les avoir à moitié finies. — Par Dieu ! dit Sancho, votre Grâce doit avoir quelque chose de dérangé. C’est justement comme quand on dit : Vous me voyez dans l’embarras, et vous me demandez des filles. Maintenant que vous me voyez tout près de m’asseoir sur une table rase, votre Grâce veut que je m’abîme le derrière. En vérité, en vérité, Monsieur, vous n’avez point raison. Allons d’abord tondre ces dames, et au retour je vous promets que je tâcherai de me tirer si promptement de mes obligations que vous aurez sujet de vous en contenter, et je n’en dis pas plus. — Avec cette promesse, dit don Quichotte, je pars consolé, ô bon Sancho, et je m’assure que tu l’accompliras, parce qu’en effet, quoique tu sois un peu lourd, tu ne laisses pas d’être véridique. — Je ne suis pas vert, mais brun, dit Sancho ; mais, quand même je serois mêlé, je ne laisserois pas de tenir ma parole. » En achevant ce discours, ils revinrent afin de monter sur Chevillard. Or, comme ils étoient près de le faire, don Quichotte dit : « Bandez-vous les yeux, Sancho, et montez sans aucune crainte. Celui qui nous envoie querir de terres si lointaines ne nous voudroit point tromper pour le peu de gloire qu’il acquerroit de tromper un homme qui se fie en lui. Et, quand même tout cela arriveroit au rebours de ce que je m’imagine, la gloire d’avoir entrepris une si haute aventure, aucune malice ne sauroit l’obscurcir. — Allons, Monsieur, dit Sancho, car les barbes et les larmes de ces dames sont tellement empreintes dans mon cœur que je ne mangerai morceau qui me fasse du bien jusqu’à ce que je les voie en leur première face polie. Montez, mon maître, et bandez-vous les yeux le premier, parce que, si je dois monter en croupe, la raison veut que vous ayez la selle. — Il est vrai », repartit don Quichotte ; et sur cela il tira un mouchoir de sa pochette, et puis dit à Doloride qu’elle lui bandât très bien les yeux. Mais, quand il les eut bandés, il se tourna pour ôter le bandeau et dit : « Si j’ai bonne mémoire, j’ai lu dans Virgile ce qu’il raconte du palladium de Troie : ce fut un cheval de bois que les Grecs consacrèrent à la déesse Pallas. Il étoit tout rempli de chevaliers armés, qui bientôt après furent la totale destruction de Troie, et il seroit bon de voir premièrement ce que Chevillard porte dans son ventre. — Il n’en est pas besoin, repart la Doloride, et je m’en tiens assurée : je sais que le Malembrun n’est nullement frauduleux ni traître. Montez-y donc, Seigneur don Quichotte, sans peur aucune. Je prends sur moi le dommage, si quelque mal vous en arrive. »

Don Quichotte, oyant ces paroles, crut que, quelque réponse qu’il fît touchant son assurance, ce seroit faire tort à sa valeur ; si bien que, sans plus contester, il monta sur Chevillard, et essaya la cheville qui se manioit fort aisément ; comme il n’avoit point d’étriers, il ressembloit proprement à une figure peinte de Flandre, ou tissue en quelque triomphe romain.

Sancho commença peu à peu et bien à regret de monter dessus, et, en s’accommodant le mieux qu’il put à la croupe, il trouva les fesses du cheval un peu dures et pas agréables, de sorte qu’il pria le duc qu’on lui baillât, s’il étoit possible, quelque oreiller ou quelque carreau, encore que c’en fût quelqu’un du siège de madame la duchesse, ou bien du lit de quelque page, parce que les fesses de ce cheval sembloient être plutôt de marbre que de bois. Sur cela, la comtesse Trifaldi répondit que Chevillard ne souffroit aucun harnois ni aucun ornement, et que tout ce que Sancho pouvoit faire c’étoit de se mettre dessus à la mode des femmes, et qu’ainsi il ne ressentiroit pas tant la dureté. Sancho le fit, et, après avoir dit adieu à la compagnie, se laissa bander les yeux, mais il se découvrit peu après, et, regardant tout éploré ceux du jardin, il les pria, la larme à l’œil, que chacun, en cette extrémité, dît pour lui des Pater et des Ave Maria, afin que Dieu leur envoyât quelqu’un pour les dire pour eux-mêmes, quand ils se trouveroient réduits en semblables périls. « Larron, dit alors don Quichotte, es-tu par hasard au gibet près d’être pendu, ou au dernier terme de ta vie, pour user de semblables prières ? Créature couarde et sans âme, n’es-tu pas au même lieu qu’occupa jadis la belle Maguelonne, et d’où elle descendit, non pour être mise au sépulcre, mais pour prendre possession du royaume de France, si les histoires sont véritables. Et moi, qui vais à ton côté, ne me puis-je pas mettre à celui du valeureux Pierre, qui occupa le même lieu que j’occupe maintenant ? Couvre-toi, couvre-toi, animal sans courage, et qu’il ne t’advienne jamais de produire par la bouche la crainte qui te possède, au moins en ma présence. — Qu’on me bande donc, répondit Sancho, et, puisqu’on ne veut pas que je me recommande à Dieu ni que je lui sois recommandé, je me doute fort que nous ne rencontrions quelque légion de diables qui nous mènent en Péralvillo. »

Ils se couvrirent, et don Quichotte, sentant qu’il étoit comme il devoit être, tourna la cheville, et à peine y eut-il mis les doigts que toutes les dames et tous les assistans élevèrent la voix et dirent : « Dieu te conduise, valeureux Chevalier, Dieu soit avec toi, Écuyer sans peur ! Déjà, déjà vous fendez l’air plus vite qu’une flèche ; déjà commencez-vous d’étonner et d’émerveiller tous ceux qui vous regardent de la terre. Tiens-toi bien, valeureux Sancho, car tu ne fais que branler. Prends bien garde que tu ne tombes. Ta chute seroit pire que celle du téméraire jeune homme qui voulut régir le char du Soleil son père. » Sancho ouït ces paroles, et, se serrant contre son maître, qu’il étreignoit en ses bras, lui dit : « Monsieur, je ne sais pas comment ceux-ci disent que nous allons si haut, vu que leur voix parvient jusqu’ici, et qu’il semble qu’ils parlent tout proche de nous. — Ne t’arrête pas à cela, Sancho, dit don Quichotte, parce que, comme ces choses et ces voyages que l’on fait ainsi en l’air vont mille lieues au delà des cours ordinaires, tu verras et entendras de mille lieues de loin tout ce que tu voudras. Ne me serre donc point tant, de peur que tu ne me fasses choir. Or, en vérité, je ne sais pourquoi tu te troubles et t’épouvantes. Je jure sur ma foi que jamais, en tous les jours de ma vie, je n’ai monté cheval qui aille si doucement. Il semble que nous ne bougions d’un lieu. Ami, chasse ta crainte, puisqu’en effet la chose va comme elle doit aller, et nous avons le vent en poupe. — Il est vrai, dit Sancho, car il m’est avis que de ce côté je sens un grand vent qui me souffle si rudement qu’on diroit qu’il est animé de mille soufflets. »

Or, il ne mentoit pas, parce qu’on l’éventoit par derrière avec de grands soufflets. Car le duc et la duchesse et leur majordome avoient si bien disposé l’aventure qu’il n’y défailloit chose aucune pour la rendre parfaite. Don Quichotte, sentant un peu plus tard le vent, dit : « Sans aucun doute, Sancho, nous devons être déjà parvenus à la seconde région de l’air, où s’engendrent la grêle, les neiges, les tonnerres, les foudres et les éclairs. Et, si nous montons toujours de la sorte, nous parviendrons bientôt à la région du feu ; et je ne sais comment modérer cette cheville pour nous empêcher d’aller en lieu où il y a apparence que nous serons consumés. »

Sur cela, avec de légers roseaux où il y avoit des étoupes pendues au bout faciles à enflammer, on leur chauffoit le visage. Sancho, qui sentit la chaleur, proféra ces mots : « Puissé-je mourir si nous ne sommes déjà en la région du feu, ou bien proches de ce pays, parce que déjà une grande partie de ma barbe est roussie, et je m’en vais, Seigneur, me découvrir pour voir où nous sommes. — Ne fais pas cela, repartit don Quichotte, et ressouviens-toi du conte vrai du docteur Torralva, que les diables emportèrent en l’air les yeux fermés, à cheval sur un bâton. Il fut en douze heures à Rome, et s’arrêta à Tour de None, qui est une rue de la ville. Il y vit le combat, l’assaut et la mort de Bourbon, et le lendemain au matin il se trouvait de retour à Madrid, où il raconta tout ce qu’il avoit vu. Il disoit encore que, quand il alloit en l’air, le diable lui commanda qu’il ouvrît les yeux, et, les ayant ouverts, il se vit si proche, comme il lui sembloit, du corps de la lune, qu’il l’aurait pu toucher de la main. Au reste, il n’osa jeter les yeux en bas pour regarder la terre, de peur de s’évanouir. Ainsi, Sancho, rien ne nous presse de nous découvrir. Celui qui a pris la charge de nous porter aura soin de nous et en rendra compte. Peut-être montons-nous ainsi en haut pour nous laisser ensuite tomber sur le royaume de Candaye, de même que fait le sacre ou le faucon, lorsqu’il fond sur le héron pour le saisir si peu qu’il remonte. Et, quoiqu’il ne nous semble pas qu’il y ait plus d’une demi-heure que nous sommes partis du jardin, crois-moi, nous devons déjà avoir fait un grand chemin. — Je ne sais ce que c’est, répondit Sancho Pança ; mais tout ce que je puis dire, c’est que, si la dame Maguelane ou Maguelonne se contenta de ces fesses, elle avoit la chair bien dure. »

Le duc, la duchesse et tous ceux qui étoient au jardin oyoient tous les discours de ces deux vaillans, et ils en recevoient un extrême contentement. Mais, voulant donner fin à cette aventure étrange et bien agencée, ils mirent le feu à des étoupes qui étoient à la queue de Chevillard, et tout aussitôt, comme il étoit rempli de fusées et de pétards, il vola en l’air avec un étrange bruit, et tomba à terre avec don Quichotte et Sancho Pança, demi-brûlés. En même temps la comtesse Trifaldi et tout l’escadron barbu disparurent du jardin, et tous ceux qui y étoient demeurèrent étendus à terre comme s’ils eussent été évanouis. Don Quichotte et Sancho se relevèrent en fort mauvais état, et, regardant de tous côtés, ils demeurèrent tout étonnés de se voir au même jardin d’où ils étoient partis et de voir étendus à terre un si grand nombre de gens. Mais ils furent encore bien plus émerveillés quand, à un bout du jardin, ils aperçurent une grande lance fichée en terre, et un parchemin blanc pendu au bout et attaché de deux cordons de soie verte, avec cet écriteau en grandes lettres d’or :

L’illustre chevalier don Quichotte de la Manche a fini et achevé l’aventure de la comtesse Trifaldi, autrement nommée la duègne Doloride, et de sa compagnie. Par l’épreuve seule qu’il en a faite, Malembrun se tient pour content et satisfait, et les barbes des dames sont déjà rasées et nettes ; et le roi don Clavijo et la reine Antonomasie sont remis en leur premier état, et, lorsque la flagellation de l’écuyer sera accomplie, la blanche colombe se verra délivrée des pestiférés griffons qui la persécutent, et entre les bras de son cher tourtereau. C’est ainsi que l’a ordonné Merlin, le protomagicien de tous les magiciens.

Aussitôt que don Quichotte eut lu ce que le parchemin contenoit, il comprit clairement que cela parloit du désenchantement de Dulcinée, et, rendant au Ciel des grâces infinies de ce qu’avec si peu de péril il avoit achevé une si grande aventure et ramené à leur poli et à leur beauté les visages des vénérables duègnes qui avoient disparu, il alla ensuite tout droit vers le lieu où le duc et la duchesse étoient étendus et évanouis, et, prenant par la main le duc, lui dit : « Levez-vous, cher Seigneur, bon courage, bon courage : tout cela n’est rien, l’aventure est déjà achevée sans grand mal, ainsi que le montre clairement l’écriteau qu’on a mis à cette colonne. »

Le duc revint peu à peu à lui, comme un homme qui s’éveille d’un profond sommeil ; la duchesse en fit autant avec tous ceux qui étoient étendus dans le jardin, avec de telles apparences de surprise et d’ébahissement qu’on eût dit que ce qui avoit été inventé à plaisir étoit une chose véritable. Le duc, les yeux à demi fermés, lut le cartel, et tout aussitôt, les bras ouverts, courut embrasser don Quichotte, en lui disant qu’il étoit le meilleur chevalier qu’en aucun siècle on eût jamais vu. Sancho jetoit les yeux de côté et d’autre pour trouver la Doloride et voir quel visage elle avoit sans barbe, et si elle étoit aussi belle sans cela que sa gaillarde disposition le promettoit. Mais on lui dit qu’aussitôt que Chevillard fondit de l’air à terre en brûlant, tout l’escadron des duègnes avoit disparu avec la Trifaldi, et qu’elles n’avoient plus ni barbe ni poil.

La duchesse demanda à Sancho comment il s’étoit trouvé pendant ce long voyage, et Sancho lui répondit : « Madame, je sentis que nous allions, selon que me disoit mon maître, volant par la région du feu, et je voulus me découvrir un peu les yeux ; mais mon maître, à qui j’en demandai la permission, n’y voulut jamais consentir. Mais moi, qui tiens tant soit peu du curieux et qui aime bien à savoir ce qui me donne de l’empêchement, je levai tout doucement et sans que personne l’aperçût, à la naissance du nez, un peu le mouchoir qui me bandoit les yeux. Lors, regardant de ce côté-là, je vis que la terre n’étoit pas plus grosse qu’un grain de moutarde, et les hommes qui alloient dessus un peu plus grands que des noisettes, et par là on peut juger combien nous devions aller haut en ce moment. — Mon ami Sancho, repartit là-dessus la duchesse, regardez bien à ce que vous dites : car il semble que vous n’aperçûtes pas la terre, mais bien les hommes qui y marchoient, et il est tout clair que, si la terre ne vous sembla qu’un grain de moutarde et chaque homme une noisette, un seul homme suffisoit à couvrir toute la terre. — Il est vrai, répondit Sancho, mais avec tout cela je la découvris par un petit côté, et je la vis tout entière. — Sancho, répliqua la duchesse, faites attention que par un petit côté on ne voit pas tout le contenu de ce que l’on regarde. — Je n’entends rien, dit Sancho, à toutes ces façons de regarder. Tout ce que je vous puis dire, c’est que votre Grandeur doit savoir que, puisque nous volions par enchantement, par enchantement aussi pouvois-je voir toute la terre et tous les hommes, de quelque côté que je les regardasse. Et, si vous n’ajoutez point foi à cela, encore moins croirez-vous comment, en me découvrant du côté des sourcils, je me vis si proche du ciel que de moi à lui il n’y avoit pas plus d’un pied et demi, et, selon que je puis jurer, Madame, il est fort grand, et il arriva que nous allions par un endroit où sont les sept Chèvres ou Pléiades. Par Dieu et sur mon âme, comme en ma jeunesse je fus dans mon pays chevrier, sitôt que je les découvris, il me prit une envie de m’amuser avec elles un peu, et, si je ne l’eusse pas fait, j’en eusse crevé de dépit. Je fis donc ce que j’avois envie de faire, et, sans dire mot à personne, et non pas même à mon seigneur, je descends tout doucement de Chevillard et vais entretenir et deviser avec les Chèvres Pléiades, qui sont justement comme des giroflées et de belles fleurs, environ l’espace de trois quarts d’heure, pendant lesquels Chevillard ne se bougea nullement du lieu ni ne passa outre.

— Tandis que le bon Sancho s’entretenoit avec les chèvres, dit le duc, je voudrois bien savoir à quoi le seigneur don Quichotte passoit le temps. — Comme des choses et des événemens pareils, repartit don Quichotte, vont hors de l’ordre naturel, il ne faut point s’étonner si Sancho dit ce qu’il dit. Quant à moi, je puis dire que je ne me découvris nullement, ni par haut ni par bas, et que je n’aperçus ni le ciel, ni la terre, ni la mer, ni le rivage. Il est bien vrai que je sentis que je passois par la région de l’air, et aussi que je touchois à la région du feu ; toutefois je ne puis croire que nous fussions parvenus plus loin, puisque, la région du feu étant entre le ciel de la lune et la dernière région de l’air, nous ne pouvions parvenir au ciel, où sont les sept Chèvres dont parle Sancho, sans nous embraser et consumer. Et, puisque nous ne sommes point brûlés, ou Sancho ment, ou Sancho songe. — Je ne mens ni ne songe nullement, répondit Sancho ; et, pour vous faire paroître que je dis la vérité, il ne faut que me demander les signes de telles Chèvres ; et par là on verra si je dis vrai ou non. — Sancho, dit la duchesse, dites-les donc. — Il y en a deux, repartit Sancho, qui sont vertes, deux incarnates, deux azurées et une de couleur mêlée. — Voilà une nouvelle façon de chèvres, dit le duc, et telle qu’en notre région de la terre on n’use point de telles couleurs ; je veux dire qu’il n’y a point de chèvres de telles couleurs. — Cela est vrai, dit Sancho. Certes oui, il faut bien qu’il y ait de la différence des chèvres du ciel à celles de la terre. — Mais dites-moi, Sancho, demanda le duc, parmi ces chèvres ne vîtes-vous pas quelque bouc ? — Non, Seigneur, répondit Sancho ; mais j’ai toujours ouï dire qu’aucun ne passoit jamais les cornes de la lune. »

Ils ne lui en voulurent pas demander davantage sur son voyage, parce qu’ils virent que Sancho avoit du fil à se promener par tous les cieux et à leur donner des nouvelles de tout ce qui s’y passoit sans avoir bougé du jardin. En somme, telle fut la fin de l’aventure de la duègne Doloride, qui donna beaucoup à rire au duc et à la duchesse, non seulement alors, mais tout le temps de leur vie, et donna sujet à Sancho d’en conter pendant des siècles, s’il eût autant vécu. Là-dessus, don Quichotte s’approcha de l’oreille de Sancho et lui dit : « Sancho, puisque vous voulez que l’on vous croie de ce que vous avez vu au ciel, je veux, moi, que vous m’en croyiez de ce que je vis dans la caverne de Montésinos, et je ne vous en dis pas davantage. »

1. Il y a ici, sur véridique et vert, un jeu de mots presque insaisissable autrement qu’en espagnol (veridico, verde).

2. Péralvillo est un lieu voisin de Ciudad-Réal, et où la Sainte-Hermandad faisoit exécuter les malfaiteurs des environs.

3. Le docteur Torralva avait été condamné à mort, comme sorcier, par l’Inquisition.

4. Les Sept Chèvres, nom donné par les paysans espagnols à la constellation des Pléiades.

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