II.
Quand Ladislas et George eurent traversé le Danube vers le milieu du mois de mai, on pouvait appliquer à la Hongrie le mot que M. Michelet a dit sur elle au Collège de France : « La Hongrie espère contre l’espérance ! » En effet, tout semblait déjà bien près d’être perdu dans cette grande cause que d’immenses armées purent seules réduire au silence et à l’ajournement. Nous n’avons pas à raconter ici les péripéties de cette lutte gigantesque, dont chaque détail a jadis fait battre nos cœurs ; mais, pour l’intelligence de cette histoire, nous devons dire en quelle situation se trouvait alors la terre des Magyars. Le tsar Nicolas s’était décidé à intervenir et à faire ce « miracle » qui se renouvelle sans cesse pour sauver l’empire d’Autriche. Ce que les cabinets européens appelaient alors « l’insurrection hongroise » était cerné de tous côtés ; le peuple, il est vrai, s’était levé en masse, et des prêtres marchaient à sa tête. Le patriotisme enfantait des prodiges ; mais que pouvait-on contre les armées qui entouraient la Hongrie d’un cercle de mort ? À l’ouest, l’armée autrichienne, retranchée dans Presbourg et commandée par Haynau, allait se mettre en marche, aidée d’un corps russe sous les ordres de Paniutine ; au sud-ouest, Nugent se préparait à tomber sur les comitats situés entre la Drave et le Danube ; au sud, le ban Jellachich, les Austro-Serbes ravageaient le pays, et deux armées russes menaçaient la Transylvanie ; au nord-ouest, les Russes du général Grabbe se disposaient à franchir la frontière de Moravie ; au nord, le vieux Paskievitch dirigeait le gros de l’armée russe. Déjà l’on pouvait prévoir le dénoûment de la lutte. Partout ce n’était plus qu’une guerre d’extermination. Considérés comme rebelles, les Hongrois pris les armes à la main étaient pendus sans autre forme de procès ; on usait de représailles à l’égard des soldats de l’armée autrichienne. Point de quartier ! semblait être le mot d’ordre général. Les terres étaient dévastées, les puits empoisonnés par les cadavres, les moissons détruites, les villages brûlés ; les incendies flambaient, le sang coulait ; on n’entendait au loin que le bruit des armées en marche, et toute l’Europe regardait du côté du Danube, attentive à cette lutte d’un petit peuple contre deux grands empires.
Ce ne fut pas sans peine et sans courir plus d’un danger que Ladislas et George parvinrent à Pesth, où siégeait encore le gouvernement. Quelques jours avant leur arrivée, Görgey avait, après de longs et terribles assauts, repris Bude sur le général Hentzi ; une grande joie à cette nouvelle avait éclaté dans les cœurs et y avait ramené la confiance. Avec de continuels sacrifices, on espérait encore pouvoir repousser l’ennemi hors du sol natal, et plus d’une voix entonna la vieille chanson hongroise : « Ils seront toujours vainqueurs, les enfans d’Arpad, les enfans du soleil, et la terre des Magyars ne leur sera point arrachée ! » Hélas ! ce ne fut qu’une lueur dans les ténèbres ! Il ne fallut pas longtemps à George pour reconnaître dans quelle impasse effroyable il venait de s’engager avec une imprudence qui ressemblait à de la folie. — J’en ai vu bien d’autres ! lui disait Ladislas ; nous en sortirons. — George secouait la tête et pensait à ce petit salon de Pauline où il avait passé des heures si douces, maintenant si regrettées.
Les deux amis vivaient au hasard de la guerre, tantôt avec un corps d’armée, tantôt avec un autre, et ils restèrent ainsi sans destination fixe jusqu’au jour où ils furent attachés au général D… qui devait rouvrir les communications entre le gouvernement hongrois, alors réfugié à Szegedin, et la Transylvanie, où Bem, le terrible et légendaire capitaine, tenait la campagne, repoussait Jellachich et écrivait cette étrange lettre devenue célèbre : « Bem Ban bum ; » littéralement : « Bem bat Ban. » Sans être impossible, la tâche était difficile, car les corps de Haynau et de Paniutine s’approchaient pour débloquer Temesvar et pour empêcher le général D… de pénétrer en Transylvanie.
C’était dans la première quinzaine du mois de juillet ; Ladislas, attaché au général en chef, avait gardé avec lui George, qui s’était conduit d’une façon extrêmement brillante dans une affaire d’avant-garde ; ils partirent.
— Où allons-nous ? avait demandé George.
— Vers l’inconnu, lui répondit Ladislas, et, lui montrant les troupes qui défilaient à travers la campagne, suivies d’une immense quantité de chariots : — Beaucoup de ceux qui partent, ajouta-t-il, ne reviendront pas ! La route vous est ouverte, mon cher George ; je me repens de vous avoir entraîné dans mon aventure. Vous n’appartenez pas, comme moi, à une de ces nations qui ne doivent marcher que l’épée au poing, parce qu’elles sont depuis longtemps courbées sous la défaite. Ici rien ne vous retient, partez. Vous pouvez gagner encore la frontière turque, votre qualité de Français vous protégera ; moi, j’accomplis un devoir, car je suis de ceux qui ont fait le serment d’Annibal. Vous, vous êtes libre. Si, dans cette vie, vous sentez encore quelque chose vous poindre au cœur, n’hésitez pas, et ne me suivez pas dans l’enfer où nous allons entrer.
— J’ai passé la nuit à penser à tout ce que vous me dites, répliqua George ; je sais un peu fataliste, et je m’en vais, en fermant les yeux, où le destin me mène. Je ne suis pas César, mais je vous dirai, comme lui : « Le sort en est jeté ! »
— All right alors ! s’écria Ladislas. Après tout, les empereurs de Russie et d’Autriche ne sont peut-être pas aussi noirs qu’ils en ont l’air, et nous passerons à travers leurs troupes comme les Hébreux à travers la Mer-Rouge.
George ne disait pas toute la vérité : il avait reçu des lettres de France ; celle de Pauline était triste et découragée.
« Croyez-vous, lui disait-elle, avoir bien fait en me laissant ainsi me débattre contre une inquiétude qui va s’accroître à toute minute par l’absence des nouvelles et par les dangers qui vous attendent à chaque coin de route ? N’avais-je pas assez de ma propre peine ? n’avais-je pas assez de cet éloignement qu’il a fallu nous imposer, et aviez-vous bien le droit d’ajouter tant de tourmens à ma douleur ? On croirait que vous avez voulu me punir du sacrifice auquel nous avons consenti ! Ce sacrifice n’était-il donc pas une punition assez dure ? Je n’ai et ne veux avoir aucun droit sur vous ; pensez à moi cependant, et lorsque quelque beau hasard tentera votre courage, souvenez-vous qu’il y a ici une pauvre femme qui prie pour vous et se désole de vous savoir en péril. »
Md’Alfarey était fort irritée et revenait avec insistance sur des conseils que son fils avait déjà dédaignés. « Quelle mouche te pique ? lui écrivait-elle. Et qu’as-tu à faire avec ces Hongrois, qui méritent d’être fouettés de verges comme des enfans indisciplinés ? Laisse-les au plus vite, et reviens à tire d’aile, méchant pigeon voyageur, car tu trouveras ici :
Bon souper, bon gîte et le reste ! »
Cette façon badine et presque provocante de parler des choses les plus sérieuses irritait George, et, par contradiction peut-être, l’affermissait dans sa résolution. — Pourquoi, se disait-il, me parle-t-elle donc sans cesse de ce qu’elle ne comprend pas ? Pourquoi reviendrais-je ? Mon retour est impossible, car les conditions ne sont pas changées, qui rendaient mon départ nécessaire. Je resterai ; ici, du moins, mon âme est occupée, et les dangers qui m’entourent l’arrachent à ses tristesses.
Du reste, on l’aimait dans l’armée hongroise ; les soldats le connaissaient pour l’avoir vu au feu, et ils l’appelaient dans leur étrange et sonore langage : az arany karpereczes ember (l’homme au bracelet d’or). Ladislas lui était d’un grand secours ; pendant les longues marches de la journée, pendant les soirées du bivouac, ils causaient ensemble ; le nom de Pauline revenait souvent, pour ne pas dire toujours, dans leurs conversations. Peu à peu, comme des oiseaux qui s’échappent l’un après l’autre de la volière, chaque phase de l’histoire de George s’était envolée de son cœur, détail par détail ; maintenant Ladislas n’ignorait rien de ce singulier roman, et peut-être en eût-il ri un peu tout bas, si Pauline, dont il connaissait la haute vertu, n’en avait été l’héroïne. — Si je meurs, avait dit George à son ami dans une heure d’expansion, promettez-moi de reporter à Pauline ce bracelet qu’elle m’a donné, et qui a si souvent fait sourire ceux qui l’ont vu.
La mélancolie de George s’était, non pas effacée, mais à la longue atténuée en présence des émouvans spectacles qui se déroulaient sous ses yeux. Cette guerre d’escarmouches était faite pour le distraire de ses pensées ; le tableau de cette armée où toutes les coutumes se mêlaient, où tant de peuples divers se rassemblaient, l’ignorance du lendemain, l’insuffisance même de l’existence matérielle, la privation, la fatigue, que sais-je ? mille choses, jointes à la curiosité et à l’insouciance de la jeunesse, écartaient de son esprit les images lointaines qui l’auraient trop vivement troublé. Le plus souvent qu’il le pouvait, il écrivait à Pauline. Ils étaient superflus, les efforts qu’il faisait pour la rassurer. La pauvre femme se désespérait, elle prêtait l’oreille à tous les bruits qui venaient du côté de la Hongrie ; elle lisait ardemment les journaux, mais quelle vérité y trouver ? quelle espérance y puiser ? — La cause des Magyars triomphe sur tous les points, disait l’un ; la cause des Hongrois rebelles est à jamais perdue, disait l’autre. Pauline restait parfois des heures entières penchée sur une carte de Hongrie, se relevait tout à coup et s’écriait en pleurant : — Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi ! — Un jour, dans une réunion intime, elle soutint que la France devait intervenir contre l’empereur d’Autriche et délivrer les Magyars. On la crut folle ; ne fallait-il pas en effet avoir perdu toute raison pour témoigner de la sympathie aux Hongrois, qui, dans les idées du monde, n’étaient alors que des républicains rouges ? Hélas ! c’étaient simplement des hommes qui aimaient leur patrie comme on nous a appris à aimer la nôtre, et qui la défendaient comme nous saurions, j’espère, défendre notre pays.
La vie de George cependant se passait en marches et en combats. Les Hongrois allaient toujours en ordre de bataille, redoutant les surprises. On passait les rivières, on traversait les grands bois pleins d’ombre, qui, le soir, s’emplissaient des feux du bivouac ; on dormait à la belle étoile ; on mangeait ce qu’on pouvait, souvent en maraude et parfois fort mal ; on échangeait quelques coups de fusil avec des vedettes ennemies trop curieuses ; on chantait quelque vieux refrain populaire, on dansait même lorsque les haltes se prolongeaient, et l’on ne se plaignait pas trop. Une longue bande de ces zingari qui vivent en nomades sur les bords du Danube et dans les Carpathes suivait l’armée et souvent se mêlait à elle. Quoiqu’on ne les aimât guère, on les tolérait, car ils rendaient des services ; les femmes pansaient les blessés, et les hommes, qui sont les premiers maquignons du monde, ferraient les chevaux, et en prenaient soin quand ils étaient malades. Lorsque l’armée s’arrêtait, ils établissaient leur campement non loin d’elle, derrière le rempart de leurs chariots réunis en cercle. Attirés par leurs habitudes étranges et leurs pittoresques allures, souvent Ladislas et George se mêlaient à eux et les faisaient danser ou chanter. On les connaissait ; quand ils arrivaient, les enfans presque nus accouraient autour d’eux, les femmes prenaient leur tambour de basque, les hommes leur cithra, et c’était joie dans le campement, car jamais ils ne s’en allaient sans laisser tomber force petites pièces de monnaie dans les mains brunes qu’on tendait devant eux.
Un soir qu’on avait campé sur l’emplacement d’un village détruit la veille par l’incendie, et où, au lieu des vivres et des secours que l’on espérait rencontrer, on n’avait trouvé que des puits comblés, des maisons brûlées à ras du sol, la désolation, la famine et la mort, les deux compagnons, assis sur quelques pierres noircies, mangeaient assez tristement un morceau de pain de soldat en attendant le moment de se rouler dans leur manteau et de dormir, si toutefois la fusillade leur en laissait le loisir. Près d’eux, une petite bohémienne en souquenille ramassait quelques morceaux de bois que le feu n’avait point encore réduits en cendres, et chantonnait, tout en jetant du côté de George des regards furtifs.
— Qu’avez-vous donc ? dit Ladislas à son ami, vous paraissez peu en appétit ce soir ; le repas n’est guère succulent, j’en conviens, mais à la guerre il faut avoir quelque philosophie.
— Ah ! répliqua George avec un doux sourire, il n’y a pas de philosophie qui tienne contre un pain pareil, quand depuis trois jours on n’a pas d’autre nourriture !…
La petite bohémienne, redressant la tête, avait écouté les paroles que Ladislas et George échangeaient en allemand ; elle marcha vers ce dernier et lui dit : Attendez. Puis elle prit sa course et disparut. Au bout de quelques minutes, elle revint, et offrit à George une cuisse de chevreau fumant.
— Où diable as-tu pris cela ? dit-il.
— Dans la chaudière de nos hommes, on ne m’a pas vue ; mangez, vous avez faim.
— Mais tu l’as donc volé ? reprit George.
L’enfant fit une petite moue et hocha la tête, comme pour dire : Qu’est-ce que cela fait ?
George prit une pièce d’or dans sa bourse et la donna à la bohémienne, qui devint fort rouge ; elle tournait la pièce entre ses doigts comme si elle hésitait à l’accepter, baissait les yeux et semblait confuse. Tout à coup elle eut un beau jeune sourire qui glissa sur son visage ; elle noua la pièce dans un coin du sale mouchoir jaune qui retenait ses cheveux. — Je la prends, dit-elle, merci ; je sais ce que j’en ferai.
George la regardait et s’étonnait de son aspect singulier. Elle pouvait avoir quatorze ans ; ses bras maigres, son cou à tendons saillans, ses mains longues, sa poitrine plate, l’eussent fait prendre pour un garçon, si l’inconcevable douceur de ses yeux noirs n’eût dénoncé une femme au premier aspect. Elle était laide, et dans cet âge, qu’on appelle avec justesse l’âge ingrat, où la jeune fille, encore indécise, a tant de peine à sortir des limbes obscurs de l’enfance. Les misères de la vie errante l’avaient affaiblie et comme retardée ; ses jambes minces et ses pieds osseux sortaient d’une robe en lambeaux qui laissait apercevoir ses épaules saillantes ; ses cheveux d’un noir bleu s’ébouriffaient sur ses tempes creuses et cachaient à demi ses oreilles, où pendaient de larges ornemens de cuivre. Son front semblait trop large pour le visage décharné qu’il surmontait, pareil à ces frontons démesurés qui couronnent des architectures trop grêles ; sa peau brune avait des tons olivâtres qui faisaient paraître plus blanches encore les dents éblouissantes qu’elle montrait en souriant. Ses gestes avaient une sorte de brusquerie sauvage qui contrastait avec le timbre presque attendri de sa voix. Elle se tenait debout devant George, dans une attitude à la fois pleine de respect et de curiosité ; elle souriait en le voyant manger avec appétit.
— Est-ce que tu me connais ? demanda George.
— Oui, répondit-elle ; vous êtes l’homme au bracelet d’or. Vous êtes venu souvent au campement de nos hommes ; vous avez la main prodigue, parce que vous avez le cœur bon. Quand vous venez et que je vous vois, cela me fait plaisir.
— Prenez garde, mon ami, s’écria Ladislas en riant, cette charmeresse couleur de chaudron vous fait une déclaration d’amour.
La bohémienne jeta un regard de colère sur Ladislas. — Pourquoi te moques-tu de moi ? lui dit-elle. Si ma peau est noire, c’est que je suis née sous le soleil, bien loin d’ici, et, ajouta-t-elle avec une triste inflexion de voix, je ne sais rien charmer.
— Où donc es-tu née ? demanda George.
— Je ne sais ; dans un pays où il y a de grands fleuves et des femmes qui ont la peau jaune comme du safran.
— Et comment t’appelles-tu ?
— La femme qui m’a nourrie et longtemps portée sur son dos me nommait Bégara, mais nos hommes m’appellent Mezaamet.
— Eh ! s’écria George avec surprise, c’est un mot arabe qui signifie couleuvre.
— Je le sais, répliqua— t-elle. Je connais bien des langues ; nous sommes restés deux ans près d’une vieille ville en ruines que les gens du pays appelaient Baalbeck : là, j’ai appris l’arabe.
— Ah ! ah ! reprit George. Pourrais-tu me dire ce qu’il y a sur mon bracelet ?
— Je ne sais pas lire, répondit Mezaamet.
George lui lut les mots arabes qui se déroulaient en belles lettres ornées sur les plaquettes d’or. Elle l’écouta, puis, le regardant attentivement au visage, elle secoua la tête avec tristesse et lui répondit : — Si vous restez ici, vous ferez mentir la légende de votre bracelet. Vous êtes dans la contrée des heures mauvaises : allez vous-en !
C’est en vain que George l’interrogea pour avoir la signification de ces dernières paroles, elle refusa de s’expliquer. Elle avait levé les yeux vers le ciel, et suivait du regard un vol d’oiseaux qui fuyaient dans la direction du midi. — Déjà des grives ! dit-elle lentement. L’hiver sera rude, et il fera froid pour les pauvres morts qui dormiront sous terre.
Quelques instans après, elle s’accroupit devant George, prit son bras et examina curieusement le bracelet. — Qui vous l’a donné ? dit-elle ; celle qui vous aime ? Ah ! comme elle doit pleurer de ne plus vous voir ! La nuit vous y pensez, et vous écoutez retentir en vous-même l’écho de ses sanglots. Je le sais : hier vous passiez près d’un bois, et il y avait de vieux corbeaux perchés sur un chêne qui m’ont raconté votre histoire.
— Au diable la couleuvre ! s’écria Ladislas avec quelque étonnement ; es— tu donc sorcière ?
— Ni charmeresse ni sorcière, répliqua— t-elle. Si je tardais à revenir au campement, je serais battue ; bonne nuit, cavaliers ! — Et elle se sauva.
Le lendemain, une curiosité qu’ils tâchèrent de ne pas s’avouer les entraîna du côté des bohémiens. Mezaamet semblait les attendre et vint à eux. La pièce d’or que George lui avait donnée, percée d’un trou et retenue par un cordonnet de cuir, pendait sur sa poitrine.
— Est-ce donc un talisman ? lui demanda George.
— Oui, répliqua-t-elle en baissant les yeux, puisque c’est vous qui me l’ayez donnée.
— Décidément, mon cher, dit Ladislas avec un léger accent d’ironie dont les esprits même supérieurs ne peuvent pas toujours se défendre lorsqu’ils voient une femme, quelle qu’elle soit, leur préférer un autre homme, décidément vous avez fait sa conquête. Allons, petite magicienne ! dit-il à Mezaamet en lui tendant la paume de sa main, dis-nous la bonne aventure.
— Non, répondit-elle d’une voix mélancolique et traînante, car je ne veux annoncer que des choses heureuses à l’homme au bracelet d’or.
— Me voilà pour vous tirer votre horoscope, dit une vieille femme qui passait, cette fillette n’y entend rien.
La vieille bohémienne s’accroupit en face de George, qui s’assit sur le talus d’un fossé. D’un sac rapiécé qui pendait à sa ceinture, elle tira une coupelle de bois qu’elle remplit de sable, et y dessina des lignes bizarres en murmurant des paroles étranges qu’elle prononçait très vite et très bas. Voici ce qu’elle disait : — Au nom divin et humain de Schaddaï, par le signe tout-puissant du pentagramme ; au nom d’Anaël, par la force d’Adam et d’Héva, qui sont Jotchavah, retire-toi, Lilith, retire-toi, Nahémah ! Par les saints Eloïm, par les noms des génies Cashiel, Séhaltiel, Aphiel et Zarahiel, au commandement d’Orifiel, détourne-toi de nous, Moloch ! détourne-toi, tu n’auras pas nos enfans à dévorer !
Mezaamet, agenouillée près de la sorcière en haillons, suivait d’un œil ardent les lignes que le doigt agile traçait dans le sable ; puis ses regards se portaient avec un singulier attendrissement sur le visage de George, qui souriait, animé par une sorte d’incrédulité préconçue. La vieille avait fini son invocation, et elle reprit à voix haute, sans lever les yeux de dessus la sébile pleine du sable magique : — Bien loin, bien loin d’ici, il y a des cris de douleur, et un être vient de fermer pour toujours ses lèvres, qui ont prononcé ton nom… Va-t’en ! va-t’en ! cette terre est mauvaise pour toi. Où est ta patrie ? pourquoi l’as-tu quittée ? Monte à cheval, sauve-toi, sans retourner la tête. Ah ! tu veux rester, pauvre niais qui crains de passer pour un lâche ? Mais va-t’en donc ! il y a du sang à ton cou, et ta blanche chemise est devenue toute rouge. — Ah ! comme les femmes pleurent, comme le temps leur est long ! — Ah ! la petite couleuvre aussi a été blessée au cœur, et nos hommes se rient d’elle, parce que ses yeux sont tout en larmes. — Va-t’en ! ou la terre des Magyars ne te laissera plus partir.
— Mais tais-toi donc, vieille chouette ! s’écria Mezaamet en donnant un coup de poing sur la sébile, qui vola au loin avec le sable. La bohémienne se leva furieuse, jurant et courant après la petite fille, qui s’échappa.
Malgré lui, George restait triste et préoccupé : il était de ceux qui croient peu au surnaturel ; mais il y avait dans les prédictions de la vieille sorcière quelque chose de si net et de si précis, qu’il en demeura troublé. Le jour même, il écrivit à Pauline, et sa lettre se ressentait de l’inquiétude qui s’était emparée de son esprit. « Ce n’est plus qu’affaire de temps, lui disait-il ; avant un mois, nous aurons certainement gagné la Transylvanie, et là nous serons en sûreté. Il me sera permis alors d’abandonner naturellement l’armée, et je vous avoue que je le ferai avec plaisir. Je n’ai plus cette belle confiance des premiers jours, et je crois que vous ne me mépriserez pas trop si je vous dis que j’ai peur de mourir ; vous êtes pour moi comme un bonheur lointain qu’un jour il me sera donné d’atteindre, et tant que ce jour m’apparaîtra dans l’avenir, il me serait odieux de partir pour ce que nos espérances humaines appellent un monde meilleur. Hélas ! Pauline, le bonheur, nous l’avions, il était à nous. Pourquoi l’avoir brisé ainsi volontairement ? n’avons-nous pas commis une de ces actions mauvaises que Dieu punit et ne pardonne pas ? »
Si par miracle Pauline avait pu recevoir cette lettre le jour même où elle fut écrite, il est certain qu’elle eût dit à George : « À tout prix, revenez ! » Mais il n’en fut point ainsi, et cette lettre n’arriva que bien tard.
Chaque jour cependant George rencontrait la petite bohémienne ; elle passait près de lui en courant, lui jetait un regard et disparaissait ; parfois, pendant de longues heures, elle marchait à ses côtés, forçant son pas jusqu’à suivre l’allure de son cheval, silencieuse et comme toute pénétrée d’un bonheur intérieur dont elle ne laissait rien paraître. Quand les hasards du chemin avaient amené une rencontre avec quelques troupes ennemies, elle accourait souvent au milieu de la fusillade, et poussait un cri de joie en apercevant George sain et sauf. Il s’était accoutumé à elle ; elle le servait pour ainsi dire, et bien souvent ce fut elle qui débrida son cheval et lui donna sa pitance. Alors elle s’accroupissait près de l’animal pendant qu’il mangeait, le tenant par son licol, lui caressant la crinière et lui baisant les naseaux ; elle lui avait même pendu au poitrail un sachet de cuir, qui contenait, disait-elle, un talisman infaillible contre la mort violente, et dont la vertu était telle qu’elle protégeait le cheval et le cavalier. George la laissait faire et la remerciait d’un sourire. — Ah ! lui disait-elle, comme votre pensée est loin d’ici ! ce bracelet est-il donc un charme qui vous attache pour toujours ?
Parfois elle avait pour lui des soins charmans et presque maternels ; une nuit qu’on avait bivouaqué en plein air, de gros nuages accourus de l’ouest voilèrent le ciel, et bientôt la pluie tomba. George, couché près d’un buisson, dormait, la tête appuyée sur son porte-manteau. Le matin, quand il se réveilla près de ses compagnons trempés jusqu’aux os, il était abrité par une grande mante rayée qu’on avait jetée sur lui ; Mezaamet, assise à ses côtés, l’avait couvert ainsi en le regardant dormir ; l’eau ruisselait sur ses pauvres bras maigres et collait ses cheveux sur ses tempes. George la gronda ; elle ramassa le manteau, poussa un éclat de rire et se sauva en gambadant. Ladislas riait beaucoup de la passion que son ami inspirait à cette étrange fille ; George ne la considérait que comme un enfantillage sans conséquence.
Vers les derniers jours du mois de juillet, Ladislas et George avaient été chargés de conduire une reconnaissance à laquelle le général D… attachait une importance extrême. Il s’agissait de faire, à travers les ténèbres et dans le silence, une route d’environ deux lieues, afin de reconnaître la position exacte d’un corps de troupes ennemies qu’on supposait en marche pour couper les communications de l’armée hongroise. L’obscurité était profonde, les nuages amoncelés couvraient le ciel, nul vent n’agitait les arbres ; c’était une de ces nuits aveugles et muettes comme l’été en a parfois dans les pays humides. Cent cavaliers choisis pour cette expédition étaient en selle. On échangea le mot d’ordre à voix basse, et l’on partit, l’œil aux aguets et l’oreille à l’écoute. On traversa des champs de maïs et des marécages d’où les judelles réveillées s’envolaient à grand bruit. Au bout d’une heure, on était égaré. Le ciel voilé ne permettait pas d’interroger les étoiles. La troupe s’arrêta…
— Où sommes-nous ? dit Ladislas. — On s’interrogea, nul ne put répondre. On hésitait. Tout à coup, à travers les joncs qui bordaient un large ruisseau dont on entendait le murmure indécis, on vit une forme blanchâtre qui marchait vers les cavaliers immobiles.
— C’est la fée des marécages, dit un vieux soldat qui se tenait près de George ; son apparition est de mauvais augure ; cette méchante diablesse qui a des cheveux verts et des pieds de grenouille vient ici en signe de mort, je vais tirer dessus.
George arrêta la main du cavalier, qui armait déjà un pistolet.
— Qui vive ? cria-t-il.
— Vive la terre des Magyars ! répondit une jeune voix, et presque aussitôt on reconnut Mezaamet. Elle s’avança vers George et Ladislas.
— Je savais que vous étiez partis en expédition ce soir, leur dit-elle ; j’ai consulté les tarots, ils m’ont appris que vous alliez vous égarer près du marais ; j’ai vite couru pour vous y attendre. Vous avez fait fausse route ; je sais où vous allez, je connais tous les chemins ; laissez-moi vous guider.
— Marche donc devant nous, répondit Ladislas, qui était de fort mauvaise humeur, et si tu tiens à tes os, tâche de ne pas te tromper, car je me méfie de ta vilaine race de bohémiens.
— Eh ! Polonais rétif, murmura Mezaamet, que me font tes menaces ? Est-ce donc toi que j’ai voulu sauver ? — Elle se rapprocha de George jusqu’à pouvoir appuyer la main sur la crinière de son cheval, et elle se mit en marche à travers l’ombre épaisse avec une inconcevable adresse que George admirait.
— Tu es, lui dit-il, comme ce Gourdnéi aux yeux de chat, dont parlent les romans de la Table ronde, tu y vois la nuit aussi bien que le jour.
— Hélas ! répondit-elle, je vois devant moi dans le temps et dans l’espace, c’est pour cela que mon cœur est triste.
Pendant deux heures, on alla ainsi dans l’obscurité, où retentissait seul le sourd piétinement des chevaux. La petite bohémienne s’arrêta.
— C’est ici, dit-elle ; vous êtes derrière un rideau de bois qui vous protège ; laissez-moi aller fureter dans le village ; avant un quart d’heure, je serai revenue, et vous saurez ce qu’il vous reste à faire.
On lui adjoignit deux cavaliers qui mirent pied à terre, et elle s’éloigna, se glissant parmi les arbres avec une agilité de couleuvre qui justifiait son nom. Les renseignemens qu’elle rapporta au bout de quelques minutes n’étaient pas de nature à satisfaire Ladislas. Un corps d’armée ennemi avait en effet traversé le village ; mais depuis la veille il en était parti, se dirigeant à marches forcées du côté de la Transylvanie. Les nouvelles données au général D… bien qu’exactes, lui avaient été transmises trop tard, et tout l’avantage qu’on aurait pu en retirer se trouvait perdu. La petite troupe marcha sur le village, qu’elle envahit ; on interrogea les habitans, qui confirmèrent le rapport de Mezaamet.
Ladislas se tourna vers George avec un découragement qu’il ne chercha même pas à dissimuler. — Hélas ! dit-il, notre ciel a bien des nuages. Ah ! mon pauvre ami, quel démon m’a soufflé cette mauvaise idée de vous emmener en Hongrie avec moi !
On tourna bride, on revint. Ladislas en tête s’en allait, pâle et morne, laissant à son cheval le soin de le conduire ; George rêvait ; à chacun de ses mouvemens, le bracelet sonnait sur son bras. — Je t’entends, disait George à voix basse ; mais pourrai-je jamais te reporter à celle qui t’a donné à moi ?
Les jours passaient, l’heure de la Hongrie était près de sonner. Depuis tant de longs mois que le peuple magyar luttait pour la cause sacrée de son indépendance, il avait vu ses justes espoirs se perdre peu à peu, et il comprenait aujourd’hui, enfermé entre l’Autriche et la Russie, qu’un miracle seul pouvait le sauver.
L’armée du général D… avait marché, elle n’était plus qu’à une journée de la place de Temeswar, que depuis plus de trois mois les Hongrois assiégeaient en vain. Suivi de près par le corps de Haynau et de Paniutine, le général D… se retirait en bon ordre, maintenant ses positions avec l’habileté qui l’a rendu célèbre, n’acceptant pas une bataille qu’il jugeait devoir être fatale, et poursuivant imperturbablement son plan, qui était de se jeter en Transylvanie, d’y réunir les débris de toutes les armées hongroises, et d’y recommencer la guerre sainte, la croisade, comme disaient les Magyars.
On était arrivé au 8 août 1849 ; on avait fait halte vers le milieu de la journée pour donner aux troupes, harassées par les longues marches sous le soleil, le temps de prendre un repos devenu indispensable. Ladislas sortait de chez le général en chef, auquel un courrier venait d’apporter les dépêches du gouvernement, qui, se retirant pas à pas devant l’invasion ennemie, siégeait actuellement à Arad. — Ah ! dit-il à George, d’ici à peu nous sentirons l’odeur de la poudre… Mais, tenez, voici une lettre de France envoyée pour vous avec les dépêches du général.
Ladislas s’éloigna pour donner des ordres. George ouvrit rapidement la lettre. À peine eut-il parcouru les premières lignes, qu’il jeta un cri de surprise qui ressemblait presque à un cri de désespoir. Il lut la lettre, la relut, et, laissant tomber son front sur ses bras croisés, il s’abîma dans ses pensées ; deux grosses larmes coulaient le long de ses joues. Toute l’amertume de la vie semblait lui être montée au cœur. — Ah ! se disait-il, avoir joué avec un pareil bonheur, n’avoir à cette heure que la main à étendre pour le saisir et le perdre peut-être à jamais !
Àcet instant, Mezaamet passait, chantant un couplet de ballade roumaine :
« Dis-leur que j’ai épousé une belle reine, la fiancée du monde ; dis-leur qu’au moment de l’union une étoile a filé, que le soleil et la lune ont tenu la couronne sur ma tête, que j’ai eu pour témoins les pins et les platanes de la forêt, pour prêtres les hautes montagnes, pour orchestre les oiseaux, et pour flambeaux les astres du firmament. »
— De qui parles-tu donc ? lui cria George.
— De la mort, répondit-elle, la fiancée du monde !
Lorsque Ladislas revint auprès de George, il le trouva dans une agitation telle qu’elle ressemblait à de la fièvre. Il marchait à grands pas, avec ce mouvement rapide et régulier des bêtes sauvages enfermées dans leur cage. Sa main, enfoncée sous ses vêtemens entr’ouverts, étreignait son cœur. Parfois il s’arrêtait, s’appuyait contre un arbre, et, levant la tête, paraissait chercher à travers le ciel une lueur qu’il n’apercevait pas. Aux paroles de Ladislas, il ne répondait que par des monosyllabes qui s’échappaient de ses lèvres avec brutalité. — Mais qu’avez-vous, mon pauvre ami ? lui dit enfin Ladislas, vous souffrez. Les nouvelles de France que vous avez reçues sont-elles donc mauvaises ?
Àcette question, George fixa sur Ladislas ses yeux, où se heurtaient des sentimens confus de joie et de désespoir. — Non, certes, dit-il ; pas mauvaises, et désastreuses cependant. Ah ! mon cœur est près de se briser.
Un sanglot lui coupa la voix. Ladislas, effrayé, le prit dans ses bras. George s’arracha à son étreinte. — Laissez-moi, s’écriait-il, ne me permettez pas de m’attendrir ; j’ai besoin de tout mon courage ; il faut que je sois un homme, il le faut, et je le serai ; je le serai, répéta-t-il plusieurs fois machinalement.
Puis il s’éloigna de quelques pas, se jeta par terre à l’ombre d’un arbre, et s’étendit, les mains croisées sur ses yeux, comme s’il voulait dormir ou se recueillir dans une pensée secrète. — Pauvre être ! murmura Ladislas. Ne savait-il donc, en venant se joindre à nous, qu’il peut seul marcher dans notre voie, celui qui a dit un éternel adieu aux choses de ce monde dont l’homme a fait des espérances ? Il souffre, son cœur est plein d’une image qui le tourmente. Il regrette aujourd’hui ce qu’il a fait hier, comme demain sans doute il regrettera son chagrin d’aujourd’hui. — Et, se rappelant un passage de Goetz de Berlichingen, il ajouta : — Si tu ne veux répandre dans son âme aucune consolation, père des hommes, envoie au moins le sommeil à son corps !
Ladislas resta longtemps songeur, pris lui-même dans ses propres pensées, où se mêlaient sans doute le souvenir indécis de Pauline et l’ardeur de ses aspirations pour sa patrie vaincue. Jusqu’au soir, il rêva à travers le bruit, remué par ces émotions vagues qu’on se rappelle volontiers après un malheur accompli, et qu’on nomme alors des pressentimens. Il allait se mettre en quête » d’une place où il pût dormir, lorsqu’il entendit un bruit de robe dans le feuillage, et il aperçut la petite bohémienne. Son visage triste semblait plus pâle encore que de coutume.
— J’ai vu George, dit-elle ; il dort. Bien, bien ! qu’il prenne des forces ! Les impériaux ne sont pas loin ; ils sont nombreux, ils ont des canons, et marchent en bon ordre. S’ils n’avaient éteint leurs feux, on les verrait d’ici. J’ai passé à travers les vignes, j’ai franchi le Nyarad à la nage, je les ai vus ; je me suis glissée parmi eux, je les ai entendus, ils sont prêts à combattre.
— Et nous aussi, nous sommes prêts, répondit Ladislas. Tout ce que tu me dis, je le sais ; mais la terre des Magyars n’est pas encore à eux.
— La terre des Magyars est une terre avide, répliqua Mezaamet ; elle a soif, il faut l’abreuver ; elle est affamée, il faut la nourrir. Ce soir, les corbeaux ont longtemps volé en cercle après le coucher du soleil ; c’est signe que bientôt il y aura un grand carnage. Veillez sur vous, mais surtout veillez sur George.
Elle s’en alla lentement, sans se retourner, et Ladislas se livra à ce sommeil pour ainsi dire vigilant qui est particulier aux soldats et aux voyageurs. Une ou deux fois il souleva la tête en entendant le bruit d’une patrouille qui passait près de lui ; il rouvrit les yeux à la voix des vedettes qui criaient d’espace en espace, comme un lugubre écho : « Sentinelles, prenez garde à vous ! » Puis l’obscurité se fit tout à fait sur ses paupières. Vers le milieu de la nuit, il se sentit touché à l’épaule ; il s’éveilla brusquement, et aux clartés de la lune déjà diminuée, car elle commençait son déclin, il aperçut George assis près de lui.
— Je ne puis dormir, lui dit George ; cette nuit est interminable. J’entends dans mon cœur de mauvais conseils qui parlent plus haut que je ne voudrais. Pardonnez-moi de venir vous réveiller, mais j’espère qu’au bruit de vos paroles les fantômes qui m’obsèdent s’envoleront. Causons ; j’ai besoin d’être distrait de tout ce qui me tourmente.
— Causons, repartit Ladislas avec la philosophie des gens forts, accoutumés à secourir les défaillans. Il considérait George, dont la pâleur, la parole brève et saccadée annonçaient le trouble excessif ; mais à certaine dureté du regard il comprit que son cœur, écrasé par quelque chagrin nouveau, n’était pas prêt à s’ouvrir aux confidences. Il le compara mentalement au malade qui demande un soulagement pour ses souffrances sans vouloir dire quel est son mal, et, évitant même de prononcer le nom de Pauline, il entama avec son ami une conversation sur la guerre, la diplomatie et l’état de l’Europe, toutes choses dont à ce moment George ne se souciait guère.
Absorbé dans ses propres pensées, George, semblait l’écouter avec recueillement, lorsqu’il l’interrompit tout à coup en lui disant : — n’avez-vous jamais eu peur dans votre vie, et pendant un combat n’avez-vous jamais pensé à la fuite ?
— Parbleu ! répondit Ladislas en éclatant de rire, c’est bien la peine de me faire bavarder depuis une heure pour ne pas m’écouter. Au reste, c’est votre affaire, et vous ne m’avez réveillé que pour avoir un interlocuteur qui vous donnât la réplique. Vous me demandez si j’ai eu peur : oui, souvent ; si j’ai songé à m’enfuir : oui, une fois. — Et, baissant la voix, il raconta à George l’histoire que Pauline lui avait déjà dite.
— Mais enfin, reprit George, si un de ces jours, dans la prochaine bataille par exemple, je me sauvais, que penseriez-vous de moi ?
Ladislas, qui dans plus d’une circonstance avait pu apprécier le courage de George, le regarda avec étonnement ; puis, levant les épaules, il lui répondit : Je penserais que vous êtes fou ou malade. Mais à qui diable en avez-vous, avec vos questions de conscrit ?
— Moi ? répliqua George, je n’ai rien. — Et il retomba dans son silence.
Ladislas fit un geste que M de Sévigné eût traduit : « Je jette ma langue aux chiens ; » puis, se laissant glisser sur son manteau, il ferma les yeux et reprit son sommeil interrompu. Peu à peu la nuit s’effaça, et le pâle crépuscule apparut. Le ciel était pur et semblable à une voûte de turquoises ; vers l’est, quelques teintes couleur de safran précédaient le soleil, encore éloigné. George, immobile et comme perdu dans une rêverie lointaine, restait assis à la lisière du bois, et regardait la plaine immense qui se déroulait sous ses yeux. De loin en loin, quelques bataillons déjà en marche passaient à travers les champs de maïs, dont ils faisaient onduler les hautes tiges ; une brise fraîche remuait le feuillage des arbres, où les oiseaux éveillés commençaient à chanter. Parmi des prairies plus vertes que des émeraudes, on apercevait les méandres brillans du Nyarad, dont le cours irrégulier s’étendait ici en marécages plantureux, et là se resserrait jusqu’à devenir une sorte de torrent. Couchés pêle-mêle, au hasard de la fatigue, des soldats dormaient, tandis que les chevaux attachés mangeaient, à longueur de licou, l’herbe qu’ils pouvaient atteindre ; l’atmosphère transparente annonçait une de ces belles journées de juillet qui sont comme des fêtes lumineuses que le soleil donne à la terre. Au-dessus des montagnes qui enclavaient la plaine et fermaient l’horizon, un vol de cigognes voyageait dans le ciel. George le suivait instinctivement des yeux, et, répondant aux songeries qui l’entraînaient dans un monde extra-humain, faisant à son tour ce vœu de tous les fous et de tous les rêveurs, il se disait : — Ah ! si j’avais des ailes !
Ce calme et cette sérénité montaient vers lui comme une promesse de vie et de bonheur. Avec la nuit, les fantômes s’étaient évanouis ; il pensait à sa jeunesse, à sa force, au flot de vie qui lui montait au cœur ; il pensait à Pauline, aux félicités qu’il entrevoyait, et il sentit de nouveau s’épanouir en lui toutes les belles fleurs de l’espérance.
— Allons, se dit-il, j’ai été fou ; mais on le serait à moins. Vivent le soleil, la nature et l’amour !
Il allait rejoindre Ladislas et le réveiller, lorsqu’une longue lueur éclata tout à coup, et une formidable canonnade déchira l’air. Chacun se leva en sursaut ; on sonnait le boute-selle, les tambours battaient, les cris de commandement retentissaient partout à la fois. Au milieu du tumulte, la bande des bohémiens apparut en désordre, chassant en grande hâte ses maigres chevaux et ses chèvres. Mezaamet courut à George : — Ce sont les impériaux et les Russes, dit-elle ; venez avec nous, nous vous cacherons.
George, effroyablement pâle, regarda autour de lui ; il aperçut Ladislas, qui, tout en ceignant son sabre, lui faisait un signe de la tête comme pour lui dire : « Me voilà ! »
— Va-t’en, démon ! cria George à Mezaamet en la repoussant.
La petite bohémienne revint vers lui, prit sa main avec une soumission d’esclave, y posa ses lèvres et se mit à courir pour rejoindre les zingari, qui s’éloignaient rapidement.
La canonnade continuait ; des officiers passaient au galop en donnant des ordres ; George et Ladislas étaient à cheval, côte à côte.
— Est-ce donc une bataille ? demanda George.
— J’espère que non, répondit Ladislas à voix basse, car nous serions perdus ; ce n’est peut-être qu’une escarmouche qui s’annonce avec trop de fracas.
Hélas ! ce n’était pas une escarmouche : les Autrichiens et les Russes, Haynau et Paniutine, attaquaient l’armée hongroise.
— Il faut savoir à quoi s’en tenir, dit Ladislas à George ; restez ici près du bois avec nos cavaliers et attendez-moi. — Il prit sa course, et à travers les batteries qui se mettaient en position, il atteignit promptement le village de Kis-Becskereck, où le général en chef avait passé la nuit. Il revint bientôt avec des ordres qui lui traçaient sa conduite pour la journée.
— Eh bien ! lui dit George avec inquiétude dès qu’il l’aperçut.
— Le vieux D… ne démord pas de son projet, lui répondit Ladislas, et il a raison. Il est résolu à ne point accepter la bataille et à ne combattre que pour assurer sa retraite. L’armée en deux colonnes se dirige sur Temeswar : dès que nous aurons passé les marécages du Nyarad et que nous aurons gagné les bois que protège le canal de Béga, je défie bien toutes les aigles à deux têtes du monde de nous atteindre ; mais jusque-là il faut arrêter l’ennemi. C’est l’affaire de l’artillerie, et non la nôtre ; or nous avons cent soixante-quatre pièces de canon, et nos boulets vont faire leur trouée dans les habits blancs et les capotes vertes.
La petite troupe, composée d’une centaine d’hommes, se mit en marche gravement, au pas. Près d’elle passa un régiment de cavalerie ; sa musique faisait éclater des fanfares comme à la parade et Jouait la marche de Rakoczy. De loin, on se salua du sabre et on échangea des eljen et des hurrah. George avait ce frisson involontaire qui remue les plus impassibles ; le cœur lui battait haut, et semblait retentir comme un écho des lointaines artilleries. Ladislas à ses côtés s’en allait, indifférent en apparence, et sifflait un vieil air galicien, tout en maintenant son cheval, qui s’animait au bruit.
George regardait couler au loin ce ruisseau du Nyarad qui lui semblait à cette heure plus difficile à atteindre qu’un des quatre fleuves sacrés du paradis terrestre ; il pensait que dès que la petite troupe dont il faisait partie en aurait franchi les bords, il y aurait entre elle et l’ennemi une barrière à peu près insurmontable. Il levait parfois les yeux vers les montagnes qui bordaient la plaine, et successivement il voyait apparaître de petites lignes noires et mouvantes du sein desquelles s’échappait bientôt un nuage de fumée blanche éclairée au centre d’une lueur rapide : c’étaient de nouvelles batteries ennemies qui, prenant position, cherchaient à faire taire l’artillerie magyare et à couper l’armée en retraite. Dans la direction de Temeswar, on pouvait apercevoir les différens corps hongrois qui continuaient leur marche autour du drapeau de l’indépendance.
Il était onze heures du matin environ. George et Ladislas avaient heureusement traversé le Nyarad ; quelques chevaux embourbés dans le marais s’étaient brisé les membres ; leurs cavaliers démontés suivaient à pied la petite colonne. C’était le seul accident qu’on eût éprouvé ; nulle mort n’avait encore frappé dans leurs rangs. Tout allait bien.
— Enfin nous sommes sauvés ! se disait George, qui pensait à Pauline.
Tout à coup on vit l’armée hongroise s’arrêter ; chaque corps fit halte à son tour ; un silence solennel régna dans cette multitude pendant quelques secondes, puis un immense cri résonna et couvrit de sa rumeur le bruit du canon. Des officiers, des ordonnances galopaient à travers les rangs, agitant leurs sabres et disant des paroles auxquelles on répondait par des clameurs de joie. — Il y a du nouveau, dit Ladislas, et franchement l’instant est mal choisi pour faire de l’imprévu.
Àce moment, un aide-de-camp s’approcha de Ladislas et lui expliqua en deux mots ce qui se passait. Bem venait d’arriver porteur d’un ordre qui lui donnait le commandement en chef, retiré au général D… D’un coup d’œil, Bem, que les soldats adoraient, car ils le croyaient invulnérable et invincible, avait jugé la position autrement que son prédécesseur ; il avait arrêté la retraite, ordonné à l’armée de faire face en arrière, et au lieu de se retirer devant la bataille, il se disposait à la présenter lui-même à l’ennemi.
Ladislas regarda l’horizon, dont les collines se couvraient de plus en plus ; on voyait les longues files blanches des impériaux s’avancer précipitamment, des corps de cavalerie les appuyaient sur les ailes, et l’artillerie les précédait ; il considéra pendant quelques instans le terrain fangeux et presque impraticable qui allait devenir le champ du combat ; il inclina la tête comme un homme résigné, mais non pas convaincu, et, prenant la main de George sans mot dire, il la lui serra dans une de ces étreintes suprêmes où le cœur bat tout entier. George, à cette nouvelle qu’une bataille sérieuse et peut-être définitive allait s’engager, laissa échapper un de ces jurons énergiques qui, à défaut d’élégance et de bonne façon, ont du moins le mérite d’indiquer nettement l’état d’un esprit. Or le sien était troublé, et l’espérance qui l’avait un moment soutenu s’échappait de nouveau.
Le combat fut bientôt engagé partout. L’ordre vint à Ladislas de charger avec ses cavaliers pour dégager une batterie menacée de trop près par des grenadiers russes. Ce fut vite et brillamment fait. Au retour, on se compta rapidement de l’œil ; quelques hommes manquaient. George se sentait raffermi. Dans la bagarre, il avait tenu un homme au bout de son sabre, qu’il avait détourné, et comme ceux qui font l’aumône, lorsqu’ils sont menacés d’un malheur, dans l’idée confuse que leur charité leur vaudra l’indulgence du sort, il espérait que cette bonne action lui serait comptée par Dieu et le protégerait pendant la bataille.
Les heures passaient, la lutte ne s’interrompait pas ; comme une inondation humaine, le flot des ennemis montait toujours. Le faible escadron déjà diminué que commandait Ladislas écoutait cet immense fracas composé du cri des soldats, du retentissement de l’artillerie, du piétinement des chevaux, qui est le bruit des batailles ; mais du sort de l’armée il ne savait rien. Un grand tumulte, des blessés qu’on emportait, des troupes qui avançaient ou reculaient en criant, des nuées de fumée que lèvent chassait et ramenait, c’était tout. L’ordre avait été donné de se tenir immobile pour masquer un mouvement d’infanterie. On attendait de nouvelles instructions, mais en vain ; cette poignée d’hommes semblait oubliée au milieu de la boucherie. L’impatience gagnait les plus habitués à l’obéissance passive. Quelques-uns crièrent : En avant ! — Silence dans les rangs ! dit Ladislas d’une voix ferme et douce. Le calme se rétablit. On envoya quelques hommes en reconnaissance ; ils partirent dans plusieurs directions, et revinrent rapportant chacun des renseignemens différens.
Sur le terrain où les cavaliers de Ladislas étaient groupés, la terre jaillissait parfois avec un sifflement : c’étaient les boulets qui ricochaient ; quelques hommes furent atteints, l’un fut coupé en deux, son cheval blessé se débattait affreusement au milieu des autres chevaux effrayés.
— Serrez les rangs, disait Ladislas impassible, et assez maître de lui pour ne pas laisser voir les émotions poignantes qui lui serraient le cœur.
En face d’eux, loin encore, mais parfaitement distincts, deux bataillons à uniformes blancs venaient de se déployer comme pour leur barrer le passage, et en même temps un cavalier, accourant à toute bride, criait en passant à Ladislas qu’à trois cents pas en arrière un régiment de lanciers impériaux semblait se diriger vers lui pour le charger. Le moment était grave et toute voie fermée ; pour rejoindre l’armée hongroise, il fallait passer sur le corps des grenadiers rangés en bataille ; Ladislas le pourrait-il avec les soixante-dix hommes qui lui restaient ? Tous ces hommes, habitués à la guerre, avaient d’un coup d’œil reconnu le danger. Ils se préparaient gravement à mourir. Du milieu de leurs rangs s’élevèrent quelques voix mâles qui entonnèrent lentement la vieille chanson nationale :
« Souvenons-nous, souvenons-nous des aïeux ! ô Magyars, braves et superbes quand vous quittiez la terre des Scythes, ô nobles patriarches d’autrefois, vous ne pensiez pas avoir des fils esclaves ! souvenons-nous ! »
Les officiers consultés secouaient la tête et, se sentant perdus, répétaient le dicton populaire en Hongrie : « Il n’y a plus de justice sur terre, le roi Mathias est mort ! »
— Mais qu’avez-vous donc ? s’écria Ladislas en se tournant vers George, qui était d’une pâleur livide.
— J’ai froid au cœur, répondit-il.
— Froid au cœur ! reprit Ladislas avec violence ; ce n’est pas le moment, nous allons culbuter ces souquenilles blanches en criant : Vive la patrie !
— Et nous serons écrasés avant de les atteindre, répliqua George ; croyez-moi, ne tentez pas l’impossible, nous ferions mieux de nous rendre et de déposer les armes.
— Nous rendre pour être pendus ! Vous perdez la tête, George ; il vaut mieux mourir le sabre en main que la corde au cou. Allons, mon enfant, j’en ai vu bien d’autres, et cet hiver nous causerons de tout ceci au coin du feu.
George ne répondit pas, il laissa retomber son front ; puis, baisant avec rage le bracelet d’or qui sonnait à son poignet, il leva les yeux et le bras vers l’ouest, dans la direction idéale de ce Paris où vivait tout ce qu’il aimait, et d’une voix qui eût arraché des larmes à ceux qui l’eussent entendue, il s’écria : — Pauline !
Derrière, on apercevait les lanciers qui arrivaient ; devant, les Autrichiens continuaient à marcher.
— Ventre à terre ! pas de quartier ! s’écria Ladislas ; en avant ! et vive la Hongrie !
— Vive la Hongrie ! répondirent les cavaliers, qui partirent au galop, tête basse et le sabre au poing.
Hs étaient arrivés à cent pas environ des fantassins quand une décharge les atteignit ; Ladislas entendit des cris éclater parmi ses hommes, et à travers ces cris il y en eut un à la fois strident et étranglé qui lui retourna le cœur. On continua. Tout à coup, frappé d’une balle au poitrail, le cheval de Ladislas s’abattit. Ladislas essaya en vain de se relever ; ses cavaliers passèrent par-dessus lui, et derrière eux venait tout le régiment des lanciers autrichiens. Il se pelotonna, il entendit les escadrons passer au-dessus de sa tête avec un bruit de tonnerre ; la queue des chevaux le frappait au visage, leurs pieds soulevés par la course lui apparaissaient comme des étincelles de fer et le frôlaient impétueusement. Il reçut enfin une commotion effroyable au front, et il s’évanouit. Quand il reprit connaissance, tout était calme, et autour de lui du moins la bataille était terminée. La journée finissait, et l’orbe du soleil s’abaissait rouge à l’horizon comme un bouclier sanglant ; à peine entendait-on encore quelques coups de fusil qui retentissaient dans l’éloignement. Sur la cime desarbres, les corbeaux semblaient se réjouir de cette abondante pâture préparée dans la plaine. Les collines où, le matin, les canons avaient jeté leur bruit terrible, étaient silencieuses maintenant, nul soldat n’en troublait plus les crêtes tranquilles ; les grands maïs foulés aux pieds s’agitaient çà et là encore à l’agonie de quelque cheval blessé ; parfois on entendait un râle de mourant qui s’élevait et s’éteignait aussitôt.
Àgrand’peine, et dans la confusion d’une souffrance qui enveloppait tous ses membres, Ladislas se dégagea de dessous son cheval mort. Il porta la main à son visage, il y sentit du sang desséché qui avait coulé sur ses yeux, et à son front une blessure large et irrégulière. Il essaya de rassembler ses souvenirs, mais toute sa pensée était obscurcie d’un nuage épais d’où ne jaillissait aucune lueur pour sa mémoire ; il n’avait d’autre sensation que celle d’une insupportable douleur de tête et d’une courbature générale. Comme s’il eût été brusquement réveillé d’un songe, il se disait : Où suis-je ? Il se redressa, son sabre rougi pendait encore à son poignet. Il fit quelques pas en avant ; trop faible pour marcher, il s’assit sur un caisson renversé et regarda lentement autour de lui. À la vue des cadavres de ses soldats qui couvraient la terre, les souvenirs affluèrent tout à coup en lui. Il fixa ses yeux sur tous les points de l’horizon : nul être humain n’y remuait ; il éprouva alors l’espèce d’effroi que cause la solitude et se sentit désespéré. Il entendit marcher, se retourna, et aperçut un homme qui se hâtait à travers un petit taillis dont chaque arbre portait une blessure. Il l’appela, l’homme vint ; c’était un honved.
— Où vas-tu ? lui dit Ladislas.
— À Arad, répondit l’homme en pleurant, porter la nouvelle.
— Où est l’armée ?
— Il n’y a plus d’armée ; tout est en fuite.
— La bataille est-elle donc perdue ?
— Perdue ! et perdue aussi la terre des Magyars !
— Où doit-on se rallier ?
— À Lugos ; mais si la cavalerie autrichienne nous poursuit, il n’y aura pas demain un Hongrois vivant de toute notre pauvre armée. Que Dieu vous garde, mon officier ! Je pars.
L’homme s’éloigna à grands pas, et Ladislas, laissant échapper un de ces sanglots qui déchirent la poitrine des plus vaillans, leva les bras au ciel en s’écriant : — O justice de Dieu ! que tu es lente à venir !
Une soif ardente brûlait ses lèvres, des frissons de fièvre passaient en lui. Tout meurtri par sa chute, il ne se remuait qu’avec peine et sentait au moindre mouvement le cœur lui défaillir. Il se traîna comme il put, s’appuyant sur son sabre et chancelant à chaque pas, jusqu’au Nyarad, qui coulait à quelque distance ; il s’assit sur la berge, il but à longs traits l’eau vaseuse où les chevaux avaient piétiné, où s’était mêlé bien du sang ; il se baigna le visage, et resta engourdi dans une vague torpeur, écoutant le bourdonnement du sang dans ses oreilles, en proie à une sorte de délire et vaincu par un féroce besoin de dormir que combattaient les lancinemens aigus de sa blessure.
Pendant qu’il était là, à la fois brûlant et glacé, il aperçut une silhouette humaine qui se détachait en noir sur les dernières lueurs du soleil couchant. Elle courait dans la plaine, s’arrêtait parfois, se baissait, se redressait et reprenait sa course irrégulière. Dans la confusion douloureuse où flottait son esprit, Ladislas se prit à regarder ce singulier fantôme avec la stupeur des malades que trouble la fièvre. La petite apparition allait et venait, faisant mille détours elle semblait en quête de quelque chose, et les hommes du moyen âge l’eussent prise pour une âme en peine qui cherche son corps. Involontairement Ladislas pensa à cette fée des marécages dont un de ses cavaliers avait parlé, lorsqu’une nuit il s’était égaré en faisant une reconnaissance. Il serra son sabre de la main en continuant à regarder le fantôme qui approchait toujours : tout à coup il reconnut Mezaamet. En apercevant Ladislas, la bohémienne jeta un grand cri et courut vers lui. — Où est George ?
Ladislas se leva d’un seul mouvement. — Grand Dieu ! dit-il, je n’y pensais pas ; où est-il ? N’est-il pas avec nos cavaliers ?
— Non, répondit-elle ; j’ai vu passer vos hommes sur la route de Lugos ; ils fuyaient sans se retourner, il n’en restait pas vingt, et George n’était pas avec eux. Depuis une heure, je cours dans la plaine, je regarde tous les morts au visage, il n’est point parmi eux, je ne l’ai pas encore retrouvé ; où est-il ?
Ladislas semblait anéanti ; il avait mis sa tête dans ses mains, et répétait : — Mon Dieu ! mon Dieu !
— Cherchons-le, dit Mezaamet, peut-être n’est-il que blessé ; nos gens connaissent la vertu des plantes, et nous le sauverons.
Ladislas s’appuya sur l’épaule de la petite fille, et ils partirent tous deux pour leur triste recherche. Ils se penchaient sur chaque cadavre. — Ce n’est pas lui ! disaient-ils, et ils continuaient leur chemin par-dessus les morts. Tout à coup Ladislas s’arrêta, un souvenir venait de surgir en lui : il se rappela le cri qu’il avait entendu parmi les autres, et il lui sembla que ce cri, c’était George qui l’avait poussé. Il s’orienta et marcha droit vers un point où les cadavres de ses cavaliers étaient amoncelés en plus grand nombre. Mezaamet, qui l’avait compris, courut en avant. Ladislas entendit le gémissement qu’elle poussa ; il la vit s’accroupir, attirer avec effort un cadavre sur ses genoux et rester la tête basse, comme abîmée dans une insondable douleur. Il arriva près d’elle, la gorge serrée : ce cadavre était bien celui de George. Une balle, traversant la trachée artère, lui avait brisé la colonne vertébrale ; la mort l’avait foudroyé. Ladislas s’affaissa, et, appuyant son front sur cette poitrine où rien ne battait plus, il pleura longtemps. Il releva la tête à un cri terrible de Mezaamet. Elle soutenait le bras droit de George, que terminait un moignon sanglant ; la main manquait.
— Oh ! les loups ! dit-elle ; ils lui ont abattu le poignet pour lui voler son bracelet d’or !
— Hélas ! s’écria Ladislas, je lui avais juré, à ce pauvre enfant, de reporter ce bracelet à celle qui le lui avait donné !
La nuit venait, quelques lueurs indécises éclairaient encore l’horizon. Ladislas fouilla le cadavre de son ami pour en retirer ces objets usuels dont sa mort violente avait fait de pieuses reliques ; il prit sa montre, son mouchoir, la cravate sanglante et trouée qui entourait son cou. De la poche de l’uniforme souillé de poussière, il retira un paquet de lettres. Tous deux ensuite, le compagnon d’armes et la petite bohémienne, remuant la terre avec des sabres brisés, ils creusèrent une tombe. Quand la fosse fut assez grande, Ladislas réunit les deux bras sur la poitrine et déposa dans sa dernière couche celui qui avait été un homme. Mezaamet se pencha vers George et le baisa au front, puis, avec des cris et des trépigneniens de colère, elle rejeta de ses deux mains la terre humide sur le corps étendu. Quand ce ne fut plus qu’un petit monticule à peine perceptible : — Ah ! dit-elle, au moins les corbeaux ne le mangeront pas ! Partons !
— Où aller ? demanda Ladislas.
— Venez au campement de nos hommes, reprit-elle, on pansera votre blessure, et vous pourrez dormir.
Ils partirent à travers la nuit. Mezaamet soutenait Ladislas ; ils trébuchaient sur les cadavres et tombaient parfois. Elle marchait sans incertitude malgré l’obscurité ; bientôt elle quitta le champ de bataille. Ils allaient l’un près de l’autre, muets comme deux statuesParfois ils disaient la même parole : Pauvre George !… Quelques feux apparaissaient au loin sous la sombre verdure des arbres. — C’est le campement, dit Mezaamet ; du courage, nous arrivons !
Elle serra tout à coup le bras de Ladislas, comme saisie par une pensée subite. — Écoutez, lui dit-elle : s’il savait que vous ne pouvez remettre le bracelet à celle qui le lui a donné, ainsi que vous l’avez promis, croyez-vous qu’il en souffrirait, que son cœur en serait triste ?
— Oui, répondit Ladislas, ce serait pour lui un deuil profond.
— Quel était l’uniforme des cavaliers qui vous ont chargés ?
— Veste verte, passe-poil rouge, chapska blanc.
— Bien ; ce sont des impériaux, c’est le régiment des lanciers de l’empereur. La couleuvre a des dents de vipère, ils le sentiront.
— Que veux-tu dire ?
— Rien, rien, taisez-vous, nous sommes arrivés.
Elle le guida à travers les tentes dépenaillées, les ânes attachés, les hommes endormis. On les regardait et on les laissait passer sans mot dire. Ils parvinrent ainsi jusqu’à une sorte de gourbi moitié feuillage et moitié toile où brûlait une lampe graisseuse qui donnait plus de fumée que de lumière ; une vieille femme ridée, en guenilles, grommelant comme un chien hargneux, agitait dans une marmite une nourriture sans nom. Elle accueillit Mezaamet avec une bordée d’injures.
— Ar ! chienne ! coureuse ! te voilà donc enfin ! Je te fouetterai pour te faire tenir en place, je me suis égosillée à t’appeler. Que m’amènes-tu là ? qu’est-ce que tu veux que je fasse de ce blessé ? Si les impériaux le découvrent, ils le pendront à un arbre en guise d’épouvantail pour les oiseaux.
— Tais-toi, vieille chauve-souris, lui répondit Mezaamet ; j’ai le cœur noir, l’homme au bracelet est mort.
— Je le lui avais prédit, reprit la vieille, quand tu as renversé mon sable, méchante femelle de renard : il n’avait qu’à partir lorsque je le lui ai conseillé ; mais tous ces chrétiens sont comme cela, ils se moquent de nous et ne nous croient que lorsqu’il n’est plus temps.
Sans plus faire attention aux paroles de la vieille, Mezaamet conduisit Ladislas dans un coin de cette hutte misérable ; elle l’aida à s’étendre sur une paillasse rembourrée d’herbes sèches ; elle lui fit boire quelques gouttes d’eau-de-vie de grain, lui frotta le front avec un onguent, et plaça sur lui une couverture où il y avait plus de trous que d’étoffe.
— Dormez sans crainte, lui dit-elle, ici vous êtes en sûreté.
Épuisé par la fatigue et la perte de son sang, Ladislas tomba dans un engourdissement qui était de la somnolence et non pas du sommeil ; les images que lui offrait son cerveau surexcité se mêlaient aux choses de la vie réelle ; il entendait encore les bruits de la bataille, il se penchait sur son cheval en levant le bras pour frapper ; cependant il sentait très distinctement qu’il était couché dans une hutte de bohémiens où s’agitaient Mezaamet et la vieille. À travers cette espèce de somnambulisme qui l’endormait tout en le tenant éveillé, il voyait Mezaamet aller et venir, silencieusement et comme dominée par une réflexion profonde. Elle laissait librement couler ses larmes qu’elle essuyait brusquement du revers de sa main ; puis il la vit nouer ses cheveux sous son mouchoir jaune, attacher autour de ses reins une large ceinture qui retenait sa robe, et s’approcher de la vieille, qui coupait des lanières de cuir à l’aide d’un long couteau pointu. Un dialogue rapide s’établit entre elles. Ladislas l’entendait.
— Eh ! la mère, disait Mezaamet, prête-moi ton couteau.
— Pourquoi faire ?
— Pour aller couper du bois.
— Il y a du bois ici, tu n’en as pas besoin ; tu as envie de faire un mauvais coup.
— Non, la mère ; prête-moi ton couteau, je te le rapporterai tout de suite.
— Non ! tu ne l’auras pas ; je m’en sers ; la selle de l’âne est cassée, il faut que je taille des courroies pour la raccommoder.
Mezaamet suppliait, la vieille était inflexible. Tout à coup Mezaamet s’approcha d’elle, et d’un mouvement rapide, au risque de se blesser les doigts, elle enleva le couteau, le passa dans sa ceinture, et ne fit qu’un bond hors de la hutte. La vieille se leva en poussant des cris, et courut après elle. Quelques instans après, elle revenait jurant, maugréant, tremblant de colère, mais sans avoir reconquis le couteau que Mezaamet avait emporté. Le silence se fit, interrompu seulement par quelques imprécations de la vieille ; les images devinrent de plus en plus confuses dans l’esprit de Ladislas, et il s’endormit.
Quand il se réveilla, la nuit durait toujours ; la lampe grésillante n’était pas éteinte ; la vieille, ramassée sur elle-même, dormait dans un coin, semblable à un tas de chiffons. Ladislas s’assit sur son lit, plein des pensées terribles qui le remuaient ; tous les événemens de cette sinistre journée revinrent à sa mémoire, il sentit s’ébranler la foi profonde qui jusqu’alors l’avait soutenu dans les luttes de sa vie ; il se rappelait George, il se rappelait Pauline, et son cœur s’abîmait dans une désespérance sans fond.
Il prit les lettres qu’il avait trouvées sur George, et reconnaissant celle qu’il lui avait remise la veille, celle qui lui avait causé un si grand trouble, il l’ouvrit et la lut à l’obscure lumière que projetait la lampe. Dès qu’il l’eut parcourue, il laissa échapper un cri de désolation : — Ah ! le pauvre enfant ! dit-il ; je comprends maintenant ses regrets et ses hésitations pendant la bataille.
Cette lettre avait été écrite par M d’Alfarey, et la voici :
« Mon fils, M. de Chavry est mort ; nous sommes tous dans les larmes, car il était bon et avait su se faire aimer ; cette mort a été un coup de foudre. Il s’est mis au lit un soir en revenant du club, et il ne s’est pas relevé ; on a supposé qu’il avait été saisi par le froid. Il ne s’est point fait illusion sur son état, il a compris tout de suite qu’il était perdu. Sa femme a été admirable : elle ne l’a pas quitté d’une minute ; elle passait les nuits à son chevet, et l’a soigné avec un dévouement qui n’a surpris personne. Il a eu sa connaissance jusqu’au dernier moment, et peu d’heures avant de mourir, lorsque déjà il avait reçu les secours de l’église, il a longuement parlé à Pauline des choses qui la concernaient. — Je vous laisse avec un bien lourd fardeau, lui a-t-il dit : c’est celui de l’éducation de notre enfant. Je ne connais au monde qu’un seul homme à qui je voudrais confier mon pauvre petit Firmin ; lui seul m’a paru avoir ces hautes qualités de l’intelligence et du cœur qui peuvent conduire à bien une tâche aussi pénible ; cet homme est George d’Alfarey ; je mourrai plus tranquille si je puis croire qu’il lui sera donné de veiller sur mon fils. — Pauline n’a rien répondu ; elle a baisé en pleurant la main de son mari. En me racontant cette scène, Pauline m’a dit que toi seul et elle pouviez savoir combien, dans cette circonstance, M. de Chavry avait été admirable, elle a même dit sublime. Pauline ne t’écrit pas, elle est naturellement dans les six semaines de grande retraite. Je lui ai parlé de toi. — Dites-lui, m’a-t-elle répondu, qu’il veille sur lui-même, qu’il quitte promptement la Hongrie, et qu’il continue son voyage dans des conditions moins dangereuses. — Adieu, mon cher George, j’espère que tu donneras à ta mère la joie de t’embrasser bientôt. »
Après cette lecture, Ladislas tomba dans une de ces mélancolies farouches près desquelles les affres de la mort ont du moins la douceur du repos prochain. Rien ne put l’en distraire, pas même quelques coups de fusil, qui, éclatant au loin, troublèrent brusquement le silence de la nuit. Au petit jour, il songeait encore, immobile comme ces sphinx d’Égypte dont rien n’a jamais pu faire baisser la paupière de granit, lorsque Mezaamet se précipita en courant dans la hutte. Ses vêtemens étaient en désordre, et il y avait du sang sur sa robe.
— Tiens, cria-t-elle à la vieille, qui s’éveillait, voilà ton couteau.
— Ah ! dit la bohémienne en agitant les bras, ah ! voleuse ! qu’est-ce que tu as encore fait ? Voilà mon couteau ; pourquoi la lame en est-elle toute rouge ? Où as-tu été ?
— C’est bon ! reprit Mezaamet ; j’ai tué un chien qui voulait me mordre.
— Ah ! oui, un chien à deux pattes et à voix humaine ! Tu viens d’assassiner quelqu’un, vipère ! Tu nous feras tous égorger !
— Eh ! tu m’ennuies ! Si ton couteau est rouge, frotte-le en terre, ça le nettoiera.
La vieille ne se le fit pas répéter ; elle passa plusieurs fois le couteau dans le sol humide, et le cacha avec soin dès qu’il fut redevenu brillant et poli.
Mezaamet s’approcha de Ladislas, et tirant de son sein le bracelet d’or tout maculé de sang :
— Tenez, lui dit-elle, voici le bracelet ; cachez-le, nos hommes pourraient vous le voler, s’ils le voyaient. Au moins, ajouta-t-elle d’une voix toute tremblante, vous pourrez faire ce qu’il a désiré.
— Mais où donc et comment as-tu été le chercher ? demanda Ladislas.
— Ça importe peu, répliqua-t-elle ; celui qui l’avait pris n’en prendra plus d’autres, je vous le jure ; je l’ai saigné au cou comme un sanglier. Tous ces imbéciles d’Allemands ont tiré sur moi ; mais, ajouta-t-elle en relevant sa manche et découvrant son bras qu’une balle avait atteint, ils sont si maladroits qu’ils m’ont à peine touchée.
Les bohémiens levèrent le campement, et Ladislas les suivit. Pendant plusieurs jours, il vécut parmi eux, soigné par Mezaamet, qui semblait avoir reporté sur lui quelque chose de l’affection qu’elle avait eue pour George. Quand la soumission de Görgey eut mis fin aux espérances les plus obstinées des Hongrois, Ladislas dut songer à passer en Turquie et pourvoir à son salut ; mais avant de partir il voulut faire un effortpour emmener Mezaamet avec lui.
— Viens, lui dit-il, quitte ta vie errante ; je te conduirai dans une grande ville, dans la patrie de George ; Là tu seras soignée par des femmes qui t’aimeront : elles t’instruiront et te marieront avec quelque beau jeune homme que tu aimeras.
— Celui que j’ai aimé dort sous la prairie, répondit-elle ; non, je ne vous suivrai pas ; j’accompagne nos hommes qui vont aller chasser l’ours dans les monts Carpathes ; je suis la fille des Rômes et ne suis point faite pour vivre dans les villes ; j’aime à dormir sous les grands arbres et à être réveillée la nuit par les chouettes qui passent en criant. J’appartiens à la race qui ne se marie jamais. Si mes flancs doivent être fécondés un jour, mon enfant sera comme moi, il ignorera quel est son père.
La nuit était venue ; deux bateliers, couchés au fond d’un canot, attendaient Ladislas, qui se préparait à passer le Danube. Il insista près de Mezaamet, elle fut inflexible. Il lui offrit une poignée d’or. — Non, dit-elle, je n’en ai pas besoin ; j’ai au cou le talisman qu’il m’a donné, je porte au bras la cicatrice d’une blessure que j’ai reçue pour lui, son image est vivante à jamais dans mon cœur. Je ne veux plus rien que conserver son souvenir ; je vous ai soigné parce qu’il vous aimait, vous ne me devez rien. Voici votre route sur le fleuve, la mienne est là-bas, du côté de la montagne. Adieu ! — Elle s’éloigna et disparut.
Le lendemain, aux premières lueurs du matin, Ladislas était déposé sur l’autre bord du Danube. Il s’agenouilla et but longuement. Comme il se relevait, plein de cette reconnaissance intime et sans objet défini qui pénètre le cœur de ceux qui viennent d’échapper à de grands périls, il aperçut au loin, sur la rive hongroise, un régiment autrichien dont les uniformes brillaient au soleil levant.
— Au revoir ! leur cria-t-il en leur montrant le poing à travers l’espace ; mon droit est immortel, et je puis attendre encore !…
— Le prophète a dit : Ton succès est dans ta main, répondit un Turc qui faisait ses ablutions près de lui, et qui l’avait entendu.
Les jours et même les mois avaient passé depuis que les évènemens que nous venons de raconter s’étaient accomplis, et M de Chavry ignorait encore ce qu’était devenu George. Elle voyait assez fréquemment M d’Alfarey : par une sorte d’accord tacite conclu entre leurs cœurs inquiets et désolés, les deux femmes évitaient de parler de l’absent ; mais nul intérêt n’était assez fort pour les distraire de cette pensée tenace, et bien souvent toutes deux, s’interrogeant d’un regard plein d’angoisse, s’interrompaient tout à coup par la même question : Où est-il ?
On connaissait à Paris le grand désastre qui avait mis fin à la guerre de l’indépendance en Hongrie ; mais de George et de Ladislas, point de nouvelles. Étaient-ils en fuite ? étaient-ils prisonniers ? étaient-ils morts ? Nul ne pouvait le dire. En vain on avait écrit aux légations d’Autriche et de Russie ; en vain M d’Alfarey et Pauline avaient mis tous leurs amis en mouvement pour chercher et découvrir la trace des deux compagnons. La nuit de leur destinée ne se dissipait point. « Ils ne sont pas parmi les prisonniers ; on ne les a pas trouvés parmi les morts, » telle était l’invariable réponse que recevaient leurs impuissantes démarches. M d’Alfarey accusait Pauline, et Pauline se désespérait.
La vie s’écoulait pour elle cependant, vie longue, aiguë, pleine de terreur et de soubresauts. Elle ne quittait plus sa maison, persuadée que George allait y apparaître tout à coup. À chaque bruit, elle tressaillait. — C’est lui, disait-elle avec un battement de cœur. — Ce n’était pas lui. Elle s’agitait dans son appartement, touchant à toutes choses, écrivant des lettres qu’elle laissait inachevées, lisant des yeux un livre dont son esprit ne savait même pas le sens, fébrile, anxieuse, mais toujours dévouée à son fils et bonne pour ce qui l’entourait. La nuit, elle écoutait le bruit des voitures qui passaient dans les rues ; elle se soulevait à ces roulemens rapprochés, un espoir subit la remuait tout entière ; la voiture s’éloignait, le silence renaissait, et elle retombait anéantie sur l’oreiller, mouillé de ses larmes. Les regrets que lui avait inspirés la mort de son mari, le soin d’elle-même, ce courage de vertu qui la soutenait jadis, tout avait disparu dans une immense inquiétude. Par un de ces efforts naturels aux âmes qui redoutent un malheur, elle en était arrivée à écarter l’idée d’un désastre irréparable. La pensée que George était mort avait à peine effleuré son cœur et s’était envolée pour ne jamais revenir. — Il est prisonnier sans doute, se disait-elle, ou peut-être chargé de quelque mission qui exige le secret le plus absolu ; un de ces jours nous le verrons paraître. — Ainsi parfois elle se raccrochait à ces espérances indécises ; mais elles lui échappaient peu à peu, et elle glissait de nouveau dans les ténèbres de ses désolations.
On était parvenu aux premiers jours du mois de novembre ; dans la journée elle avait vu M d’Alfarey, dont l’irritation et le trouble augmentaient à mesure que le temps fuyait sans apporter de nouvelles. — Sans vous, il serait encore ici, — avait-elle dit durement à Pauline, qui n’essayait même plus de se défendre contre ces récriminations maternelles. Le soir était venu, et Pauline, vêtue des habits en laine noire des veuves, marchait dans son appartement sans pouvoir trouver de repos ; son salon lui semblait trop grand pour elle ; l’absence de George lui faisait une solitude si profonde qu’elle s’y perdait. Elle avait couché son fils ; à genoux sur son petit lit et les mains jointes, l’enfant avait récité sa prière de chaque soir, répétant les mots que sa mère lui disait. Depuis plusieurs mois déjà, cette innocente oraison se terminait ainsi : « Seigneur, protégez les pauvres voyageurs, et veillez sur ceux que nous aimons et qui sont loin de nous. » Puis, l’enfant endormi, elle avait feuilleté un livre, fait quelques points à une tapisserie sans pouvoir arracher son esprit à l’obsession qui le torturait. Elle se leva, ouvrit son piano, fermé depuis si longtemps, essaya un air qui lui revenait en mémoire comme la réminiscence de jours plus heureux ; puis, prenant un cahier de musique, elle le plaça devant elle : c’était la partition de la Norma. Elle joua au hasard ce qui tomba sous ses yeux : c’était cette magnifique phrase en sol majeur qui commence ou précède le finale. À cette harmonie désolée, une invincible tristesse monta en elle. Ses regards rencontrèrent les paroles du poème, et elle lut : Qual cor tradisti ! Qual cor perdesti ! Elle laissa retomber ses mains sur le clavier, qui rendit un son lugubre, et elle resta le front penché et les yeux fixes, comme enveloppée dans sa pensée de deuil. Un coup de sonnette retentit dans le silence. Elle se leva avec un cri : « C’est lui ! » Appuyée contre le dossier d’une chaise, comprimant de sa main crispée les battemens de son cœur, immobilisée dans une stupeur plus forte qu’elle, et regardant avec une impatience pleine de frissons la porte trop lente à s’ouvrir, elle attendait.
Un homme parut, portant sur son visage altéré la trace de fatigues cruelles et d’amères douleurs ; il se tenait sur le seuil et tremblait sans parler, regardant Pauline, qui le contemplait avec épouvante.
— Ladislas ! cria-t-elle enfin en courant vers lui, où est George ?…
Plus écrasé que s’il eût entendu la voix d’en haut lui disant : « Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ? » Ladislas, étranglé par l’émotion, ne put répondre. Il tira lentement le bracelet d’or, et avec un sanglot il le tendit à Pauline. — Ah ! s’écria-t-elle en tombant à genoux, il me l’avait bien dit, que Dieu nous punirait !
Depuis ce jour, M de Chavry n’a point quitté le deuil, et son seul bijou est le bracelet d’or que George avait porté.
La mort de George fut pour M d’Alfarey un coup dont elle ne put jamais se relever. À la voir vieillie subitement et ravagée par une douleur enfin sérieuse, on eût dit qu’elle ne s’était réellement sentie mère qu’après avoir perdu son fils. Cette pauvre femme, ne trouvant dans son âme, habituée aux petites pensées et aux mesquines ambitions de plaire, aucune force morale capable de la soutenir dans cette défaillance définitive, alla demander à la religion un point d’appui qu’elle ne trouva point. Incapable de comprendre les lois divines, elle n’en tira qu’une terreur pire cent fois que l’indifférence. Ce cœur, atrophié par la banalité des sentimens qui l’avaient fait battre, ne sut point entendre le Dieu de pardon ; le Dieu de colère seul put l’émouvoir et l’effrayer. Elle s’est réduite aux pratiques méticuleuses d’une pénitence exagérée. Elle se repent parce qu’elle a peur, car derrière les portes de la vie elle aperçoit les flammes de l’enfer.
Et Ladislas ? — Dans un des combats d’escarmouche que le corps de volontaires commandé par Giuseppe Garibaldi livra aux Autrichiens après l’armistice de Villafranca, dont la nouvelle n’était pas encore connue, Ladislas, un Hongrois nommé Szabady et un Vénitien appelé San-Marco furent ramassés parmi les morts. Longtemps on désespéra d’eux, mais des soins intelligens les rappelèrent à la vie. On dit que Ladislas et ses compagnons sont aujourd’hui, ainsi qu’autrefois, pleins d’une espérance imprescriptible comme le droit qu’elle représente.
Maxime Du Camp.