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Chapitre 10

Entre toutes les heures tristes, je vais dire les plus tristes que je connaisse. On vient d’obtenir d’un être aimé et aimant tout ce qu’il peut vous donner. Les deux ont essayé par les moyens les plus puissants — par la parole et par le silence, par le baiser et par le regard, s’ils sont hommes — de s’unir, de se pénétrer mutuellement, de s’amalgamer, de n’être plus qu’un. Ils ont goûté d’abord des joies intenses, des voluptés apparemment sans limites. Mais ces ambitieux ont voulu aller plus loin, toujours plus loin dans le bonheur ; et voici qu’ils ont dépassé la région du bonheur.

Ils ne pleurent point comme dans une peine vulgaire. Leurs yeux de damnés sont secs et brûlés. Ils sourient et ils proclament qu’ils jouissent de toute la joie. Mais ils savent bien qu’ils sont dans l’enfer pire, dans l’enfer supérieur qui fait aux paradis leur couronne de lumière et d’où l’on ne saurait redescendre. Et, dans le noyau douloureux de ce soleil dont les rayons un peu plus loin font de la joie, ils songent :

Oui, disent les deux âmes misérables, nos lèvres peuvent longtemps, longtemps, n’être qu’un baiser. Mais la seconde viendra, nécessaire, où elles se sépareront. — Nos mains peuvent rester unies des heures peut-être. Mais la fatigue ou l’urgence d’un geste banal pour la vie les disjoindra enfin. — Nous pouvons répéter les mots d’amour et, quoiqu’on leur ait fait dire tant de banalités et de superficies, nous les trouvons doux quelque temps. Mais une vague plus haute de la tempête d’amour nous élèvera trop au-dessus de l’exprimable et nous nous irriterons contre l’impuissance des mots. — Nous regardons dans nos yeux le reflet de nos pensées. Nous sentons qu’elles marchent d’un même pas sur le même chemin. Mais voici que les yeux de l’un de nous, d’un battement de paupières on d’une fuite du regard, se sont dérobés. Nous étions à un carrefour du songe. Maintenant chacun va de son côté, égaré, perdu, et nous mentons, nous le savons, en affirmant notre accord et que notre marche continue, inséparable. — Ah ! tous nos efforts pour nous unifier viennent se heurter, blessés, au mur métaphysique qui fait que deux êtres sont deux ; que deux consciences, comme deux atomes, sont l’une à l’autre impénétrables. Ah ! la distance est toujours aussi infinie, puisque inépuisable, que nous soyons à mille lieues et que nous soyons ennemies, ou que nos chairs et nos êtres croient se pénétrer d’amour : le même point indivisible de l’espace ne peut être occupé à la fois par deux corps ; le même point indivisible de la pensée, par deux esprits ; ni par deux âmes le même point indivisible du songe ou de l’aspiration. Ah ! les rapprochements ne sont qu’apparences et les victoires sur la distance morale conduisent à l’angoisse véritable. La voici, l’angoisse de se sentir éternellement, irréparablement, deux. L’affirmation de notre unité fut une hyperbole, bienfaisante dans la marche, sans vertu maintenant que nous sommes arrivés au bout et que, hélas ! nous savons. Pleurons nos rêves mystiques. Je ne serai pas toi, tu ne seras pas moi : c’est en vain que nous nous sommes trouvés…

Cette angoisse, hommes, vous est donnée par le seul amour, parce que, chez vous, l’amour est le grand effort contre l’invincible isolement, l’effort qui le mieux vous promit la victoire et qui, d’une espérance plus haute, vous fit tomber plus lourdement dans l’inévitable déception. L’être grossier et matériel que j’étais avant la métamorphose ignorait ces chutes, parce qu’il n’avait pas d’ailes pour s’envoler vers l’impossible. Maintenant, des ébauches de souffrance m’avaient affiné, m’avaient préparé à la Souffrance, et j’aspirais à l’amour. L’amour m’était interdit. Mais on se fait des douleurs comme on peut et l’amitié sait créer l’orage irrespirable autour de ceux qui ne peuvent monter plus haut. La grande douleur, c’est toujours notre solitude constatée irréparable, et Aristote, me reprochant mes désirs comme des abaissements, m’avait isolée en mon moi incompris et incompréhensible, — en l’île abrupte de mon moi, décidément inabordable à tous. Nous avons été créés par un de Foë qui ne s’attendrit jamais : à aucun des Robinson que nous appelons nos âmes il n’accorde un Vendredi.

En ces heures profondes, on éprouve le besoin de descendre éperdu et de s’asseoir au fond de sa souffrance, comme âprement satisfait de la sentir si complète, si loin des grossièretés de la vie. Les douleurs vraies n’admettent point de distractions, veulent se dévorer elles-mêmes ; je quittai mon amie sous un prétexte quelconque. Je me retirai dans la galerie inférieure, au point le plus solitaire et, immobile, je me donnai tout entière à ma torture, la tournai et la retournai en moi, pour jouir de tout le mal qu’elle pouvait me faire.

Combien dura ma « tristesse jusqu’à la mort ? » Je n’en sais rien. L’angoisse métaphysique supprime le temps.

Le premier remède qui soulage un peu la surface de ce mal, c’est l’orgueil, la fierté d’avoir pénétré dans des souffrances inabordables au vulgaire. Puis, du temps passant, la pensée trop répétée perd de sa précision ; les poignards indécis ne frappent plus, mais ils se plient, fantômes, flottent, se dispersent, forment une brunie de mélancolie. Et ces heures-là ont leur douceur lentement berceuse.

On finit par céder, avec une indulgence indifférente, à la nécessité de rentrer dans sa vie. Et peu à peu — oh ! non, certes, on ne se soucie pas des résultats : quand on porte en soi un tel mélange d’enfer et de paradis, comment serait-on encore touché des choses de la terre ? — mais la superficie de notre âme s’intéresse, curieuse et souriante, au spectacle.

Ma mélancolie farouche me retint loin des travaux du dehors. Longtemps j’errai au hasard, m’arrêtant sans savoir pourquoi, reprenant sans raison ma marche sans but. Mais par degrés mon inaction devint observatrice et je finis par étudier parfois de mes yeux, presque toujours de mon odorat et du toucher de mes antennes, le labyrinthe qu’était ma nouvelle patrie.

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