Chapitre 23
Le vol de troupeaux que j’ai raconté au chapitre XXI dut avoir lieu vers la fin de l’été. Je me rappelle que l’air était très chaud et qu’on commençait à faire éclore les mâles et les femelles.
Depuis le grand orage qui avait tué tant d’adultes et détruit tous les enfants, nous étions désolées de notre nombre et de notre puissance diminués. Nous avions pris tous les moyens possibles pour réparer promptement nos pertes. Nos trois femelles, gavées de nourritures excitantes, pondaient deux fois plus qu’à l’ordinaire. Au lieu de nous fier presque uniquement aux staphylins pour la lutte contre les fourmis-ogres, nous laissions continuellement autour de chaque salle d’œufs, de larves ou de nymphes, un cordon de sentinelles. Des rondes cherchaient les entrées des nids de solenopsis, les bouchaient et deux soldats restaient devant chaque ancien trou.
Grâce à ces mesures extraordinaires, les solenopsis avaient à peu près disparu, écrasés entre nos mandibules ou morts de faim, et les jeunes nombreuses commençaient à égayer la cité.
Enfin, la terre, pénétrée de chaleur, disait prochain le moment de la fécondation. Quelques jours encore, et nous serions enrichies d’une ou deux femelles pondeuses qui, toute leur vie, peupleraient notre nid. Au printemps, nous serions plus puissantes qu’avant le désastre.
Avec quel soin joyeux on dégagea de leurs cocons mâles et femelles. C’est un travail plus délicat encore que la délivrance des ouvrières. Car l’insecte sort du sommeil nymphal avec de pauvres ailes toutes froissées et qu’il faut étendre sans déchirer le frêle tissu. Ces quatre éventails aux nervures fines, à la toile mince, ployés sans précaution par la nature indifférente, roulés avec le reste du corps dans le linceul serré, s’enfoncent presque dans le thorax et l’abdomen ; et les plis de chacun se mêlent, absurdes, aux plis des trois autres. Il faut les séparer, il faut les écarter du corps, il faut les déployer sans déchirer un lambeau d’étoffe, sans tordre ou casser une nervure.
Ensuite, il faut nourrir ces êtres trop jeunes, mal éveillés de leur naissance et qui, d’ailleurs, resteront gauches, maladroits à toute œuvre pratique, incapables de trouver d’eux-mêmes de quoi manger et de porter les aliments à leur bouche. Car au pays des fourmis, où la majorité n’a pas de sexe, les êtres sexués sont, naturellement, les plus ineptes des spécialistes.
Il faut exercer sur les mâles une surveillance sévère. Si les femelles ne sont, jusqu’aux fièvres du jour nuptial, que des imbéciles, les mâles, dès la première heures, sont des fous. Dès qu’ils peuvent marcher, ils iraient au hasard, dispersés, perdus dans toute la fourmilière, sortant quand la sortie serait devant eux, continuant n’importe où leur marche ivre, se livrant ignorants à tous les dangers, pauvres êtres sans raison et sans aiguillon, fourmis aux nobles ailes, mais aux mandibules sans force et sans adresse, inaptes à se défendre contre le moindre ennemi ou contre la faim. Heureusement, nous les rassemblons dans les mêmes cases, nous ne les laissons pas échapper un instant à nos soins et, même, quand on les conduit prendre l’air hors de la fourmilière, on les garde comme un troupeau d’insensés.
Je voyais leur faiblesse, leur inintelligence, leur manque d’industrie ; je savais qu’ils étaient destinés, dans quelques jours, aussitôt devenus inutiles, à la mort. Pourtant je ne pouvais m’empêcher d’admirer leur élégance élancée, leurs ocelles jolis, leurs yeux plus brillants que les miens et découpés en facettes plus nombreuses. J’étais jaloux de leurs ailes transparentes et délicates. Des longs instants, je regardais le tissu merveilleux et chaque nervure fine était pour moi une beauté contemplée avec envie.
Quand Aristote passait, elle me disait :
— Voilà la brute que tu aurais voulu être, il y a quelque temps, quand, sans ailes, tu avais la folie des ailes !
Je ne répondais rien. Mais je l’avais plus que jamais, la folie des ailes. Plus que jamais, j’aurais voulu devenir un de ces pauvres êtres à la vie misérable, jouets de toutes les ouvrières et qui bientôt mourraient de faim ou sous nos coups, mais qui mourraient sans doute dans une extase, ivres de baisers.
Les femelles me paraissaient moins belles, trop grandes et trop grosses. Leur tête n’avait pas la finesse ténue de la tête du mâle. Leur thorax était plus massif et surtout leur abdomen. Mais elles avaient aussi des ailes et bientôt, dans l’azur, elles rendraient les baisers reçus. Cette pensée m’émouvait. Je restais des heures à rôder autour de ces êtres lourds dans le souterrain, mais dont le vol sans doute serait beau comme un rêve.
Il y en avait une particulièrement dont les proportions me paraissaient presque nobles, dont les yeux étaient plus étincelants, les ocelles plus limpides, les ailes d’une gaze plus frémissante. Je vivais presque toujours auprès d’elle. Je la nourrissais des mets les plus délicats, je la protégeais contre les grossièretés des ouvrières.
On s’étonnait à voir mes antennes caresser les siennes pendant des minutes et des minutes en une conversation animée. On me demandait :
— Qu’as-tu donc à dire à cette imbécile ?
En effet, elle manquait un peu de conversation. C’est moi qui parlais presque tout le temps à des antennes gauches, gourdes, inhabiles à la pensée précise et à l’expression. Mais j’étais heureux comme si une très belle fille, presque muette de timidité, répondait à mes amitiés par d’émouvantes pressions de mains. Car souvent la pauvrette — que ma pensée gauche nommait Marie pour sa naïveté — me stridulait des musiques reconnaissantes.
La veille du jour où l’on permettrait à tous ces pauvres êtres de s’accoupler, je multipliai mes prévenances. Pourtant j’étais rongé d’une affreuse jalousie. Mes antennes dirent aux pauvres antennes maladroites :
— Quel dommage que je ne sois pas un mâle !
Marie pleura une musique douloureuse, mais ses antennes ne répondirent point. J’interrogeai :
— Tu ne regrettes pas que je ne sois pas un mâle ?
Oh ! la beauté de ses yeux chargés de mille pensées, de mille sentiments, et de la volonté de dire tant de choses qui étaient en elle, et de l’impuissance comprise d’en rien exprimer. Oh ! la douceur tremblante de sa réponse. Car, cette fois, après une hésitation, les pauvres antennes inhabiles au langage s’essayèrent à répondre, toutes frissonnâmes et bégayantes. Elles balbutièrent :
— Je ne puis désirer la mort de mon ami…
Je me lamentai :
— Quel prix peut avoir une vie privée de tes baisers ?
Les naïves antennes grelottèrent :
— Je t’aime bien, mon ami.
Mais mes antennes se dressèrent, agitées, comme un cri de désespoir :
— Oh ! l’horreur de l’amour impuissant…
Marie, immobile, appuyée au mur comme si ses pattes ne pouvaient plus la porter, longtemps pleura des harmonies.
Je l’implorai :
— Demain, va-t-en bien loin, bien haut, que je ne voie pas le baiser qu’un autre te donnera.
— Oui, promit-elle, j’irai bien haut, loin de toi, subir l’amour auquel je ne puis échapper et qui ne peut me venir de toi.
Mais, écrasé entre deux douleurs, je repris :
— Oublie mes paroles égoïstes. C’est ta mort que je te demandais, misérable jaloux que je suis ! Mais je veux que tu vives, j’ai besoin que tu vives, j’exige que tu vives. Reste près de la fourmilière, sous mes yeux, je t’en prie. Dès que tu seras fécondée, c’est moi qui tuerai ton mâle. Après cette joie de vengeance, c’est moi qui t’emporterai, cher fardeau, dans le nid. C’est moi qui t’arracherai ces pauvres ailes d’un jour, pour être bien sûr de te garder toute la vie. C’est moi qui toujours te nourrirai et te soignerai, reine adorée de toutes mes pensées et de tous mes gestes… Promets, promets de rester.
Marie, avec des musiques qui étaient des larmes, promit tout ce que je voulus. Elle était si émue et si fière de l’invraisemblable et douloureux amour inspiré à l’être supérieur, au neutre !