Chapitre 27
La troisième bataille fut particulièrement acharnée. La mort de beaucoup de nos amies nous avait assoiffées de vengeance et nos deux défaites successives avaient renforcé notre haine contre l’étranger d’une rage d’orgueilleuses humiliées contre l’offenseur. La guerre semblait devoir se prolonger longtemps et, sauf quelque chance peu concevable, ne finirait qu’avec notre entière extermination. Nous voulions, du moins, tuer beaucoup de celles qui nous tueraient. Peut-être aussi notre vaillance farouche les effraierait, les entraînerait à un exil.
Notre fureur, extraordinaire dès le matin, s’exaspérait de plus en plus. La chaleur croissante, l’ivresse qui nous venait du parfum formé par les vapeurs de sang et les vapeurs de venin, l’encouragement de quelques succès partiels vite annulés d’ailleurs par le génie du général ennemi, tout transformait notre courage naturel en âpre témérité.
Je me faisais remarquer entre les plus audacieuses. Les souvenirs énervants de la nuit m’aiguillonnaient de honte et de douleur. Je voulais mourir et, avant de mourir, tuer, tuer, tuer ! J’allais comme une furie, portant partout le désordre et la fuite, ne pouvant saisir qu’à la course les chairs vivantes dont je faisais des chairs mortes.
J’eus quelques minutes d’absolue folie, où je ne sus plus où j’étais, qui j’étais, ce que je faisais ; où je ne fus plus qu’un besoin de détruire, incapable de distinguer amis et ennemis. Sur tout ce qui passait près de moi, je me jetais indifféremment, équitablement furieuse comme la mort. Il paraît que je tuai cinq ou six compatriotes. Des antennes, avec un mélange d’indulgence et de rudesse, m’avertissaient :
— Prends donc garde où tu frappes. Tu viens encore de tuer une des nôtres !
Sans rien écouter, je me précipitais sur la conseilleuse, puisque c’était une vie que je pouvais saisir et détruire. Mes mandibules l’écrasaient et c’est un long moment après que le sens de ses paroles arrivait, vague encore, jusqu’à mon cerveau.
Enfin, sept ou huit de mes compatriotes se jetèrent sur moi, immobilisèrent mes pattes et mes mandibules ; et cependant, sur l’être un peu calmé par l’immobilité, des antennes frappaient d’énergiques reproches. On me lâcha de nouveau sur l’ennemi quand j’eus repris conscience de la situation.
J’aperçus, debout, au loin, le général qui nous accablait de tant de maux. Je résolus de mourir ou de le tuer. Rapide et directe, sans parer ni rendre un coup, au milieu des bataillons ennemis je me précipitai vers lui. Comme j’allais l’atteindre, plusieurs me saisirent, m’entraînèrent. Et je me sentis heureuse. C’était bien : ce soir je serais punie de mon crime. Ce soir je mourrais puisque Marie était morte et je mourrais longuement, en des supplice raffinés qui me feraient savourer la mort comme une volupté de désespéré…
Voici que le combat, un instant, hésite, s’arrête. Que se passe-t-il ? Une prisonnière ennemie revient de chez nous, parle au chef que je voulus tuer. Le conciliabule se prolonge. Puis les antennes des deux interlocuteurs se tournent vers le point où je suis. Une estafette arrive, parle à celles qui me gardent. On me conduit devant le général, enchaînée. Je veux dire que chacune de mes pattes est tenue par un gardien.
Avec des lenteurs, des hésitations, des mouvements repris — car nous parlons deux dialectes assez différents de l’aphœnogaster — il me dit à peu près ceci :
— Votre général est fou. Il me propose de terminer la querelle par un combat singulier. Certes, je ne me crois ni moins brave ni moins forte que lui. Mais j’ai trois fois plus de soldats et aujourd’hui encore vous commencez à plier. Si, par un faux point d’honneur, j’acceptais sa proposition, je commettrais envers mon pays une trahison véritable, puisque je jouerais à égalité une victoire qui est certaine.
Je ne comprenais guère pourquoi il m’expliquait tout cela. Il reprit :
— Mais je ne veux pas la destruction de votre peuple. Nous sommes des aphœnogaster comme vous. Nous avons été chassées de notre ancienne patrie par des fourmis amazones, qui sont des êtres beaucoup plus forts, presque irrésistibles. Nous sommes venues pacifiquement nous établir là où nous avons trouvé de la place. C’est vous qui nous avez attaquées.
Je répliquai :
— Vous êtes venues vous installer insolemment sur notre territoire. Vous ne pouviez l’ignorer, puisque c’est au milieu même d’une route que vous avez creusé une cité hostile et dressé comme un défi et comme une menace votre cratère.
— Oui, dit-il. Mais toute la région est très occupée. Nous nous sommes arrêtées auprès d’une nation faible et de même race, espérant que sa faiblesse et notre parenté la rendrait tolérante.
— Les faibles doivent être les plus fiers et les plus intolérants revendicateurs de leurs droits. Que le fort supporte ce qu’il pourrait facilement empêcher, on lui en saura gré. Si le faible subit, on sent qu’il manque de courage et on le méprise avec justice.
— Voilà de beaux sentiments, dit le général ennemi. Mais tu ferais mieux de me laisser parler.
Avec une très noble courtoisie, il fit d’abord l’éloge de notre courage, l’éloge du génie d’Aristote. Puis il continua :
— Vous ne pouvez plus vivre seules. Si vous ne voulez pas être exterminées par notre nombre irrésistible, vous serez forcées de vous exiler, parmi combien de dangers !… Je vous l’ai dit, toute la région est occupée, et nous avons choisi votre voisinage, parce que vous étiez le peuple le plus faible. Nulle part, on ne vous laissera vous établir…
Après un silence où grandissait mon angoisse patriotique, cette habile fourmi conclut :
— Vous n’avez qu’un moyen de salut. Faites-alliance avec nous.
Je m’étonnai :
— La proposition est étrange. La fourmi a la haine de l’étrangère.
— Réunissons-nous : nous ne serons plus des étrangères. Veux-tu porter mes propositions à ton général ?
— Mon général ne les croira sérieuses que s’il sait quel avantage vous y trouvez.
Mon interlocutrice dit :
— Je vais te répondre en toute franchise. Cette alliance, qui est pour vous le seul salut, est pour nous un accroissement de force non négligeable. Des armées d’amazones…
Elle vit que j’ignorais ce dont elle parlait. Elle expliqua :
— Les amazones sont des fourmis gigantesques aux mandibules dix fois plus fortes que nos mandibules. Elles ne récoltent point, elles ne creusent pas elles-mêmes leurs demeures et ne savent pas les entretenir ; mais, sans autre industrie que la guerre, elles viennent nous voler larves et nymphes pour s’en faire des esclaves.
Après cette digression didactique, elle reprit la phrase interrompue :
— Des armées d’amazones sont voisines, et nous ne serons jamais trop nombreuses pour défendre nos enfants contre ces monstres.
— Est-ce le seul avantage que nous vous apporterons ?
— Non, avoua-t-elle. Et j’aime mieux te dire tout. Dans le pays d’où nous venons, il y a plus d’ombre, plus d’humidité et moins de chaleur que sur ce sommet. Au moment de notre fuite, la moisson était à peine commencée ; ici nous la trouvons terminée. Nos provisions sont insuffisantes pour traverser l’année. Au contraire, les collines de déchets qui entourent votre cratère disent éloquemment que vos greniers sont assez garnis pour vous et pour nous.
— Certes, dis-je fièrement, nous sommes riches.
— Nous avons besoin d’une partie de votre blé.
Mes antennes eurent deux frôlements rapides, comme ricaneurs :
— Ah ! ah !
Elle affirma :
— Mais, de toute façon, nous l’aurons. Si vous refusez l’alliance, nous vous tuerons toutes, et vos richesses nous appartiendront sans partage. Si vous fuyez, nous vous laisserons partir dans l’inconnu, forêt de périls. Mais vous ne reviendrez pas chercher vos provisions : nous occuperons immédiatement votre nid. Et, chargées de vos nymphes et de vos larves, vous aurez emporté peu de vivres.
Elle termina :
— Maintenant, tu sais que vous devez choisir entre notre alliance ou l’extermination ; maintenant, tu sais que nous avons besoin de vous avoir pour amies, ou de vous tuer, ou de vous chasser vers la faim et les dangers de toutes sortes. Va dire ces choses à tes compatriotes, et qu’elles choisissent promptement.
Quand j’eus rapporté cette conversation à Aristote, elle eut une grande joie :
— Nous sommes sauvées !
La nouvelle se répandit vite. Les deux armées, qui tout à l’heure s’entretuaient, se fondirent en une foule fraternelle. Nous allâmes visiter la nouvelle ville. Les autres visitèrent notre cité, qui était bien plus belle, bien plus vaste, bien mieux disposée. La réunion des deux peuples dans notre fourmilière fut décidée. On y transporta les femelles et l’innombrable avenir, nymphes, larves, œufs, de la populeuse nation, et aussi ses pauvres provisions. Mais on ne détruisit pas le second nid. La route qu’il coupait fut raccordée à droite et à gauche, enserra le cratère comme une rivière embrasse une île et il resta là, colonie abandonnée et triste, mais abri précieux en cas d’alerte.
Le lendemain, Aristote, qui tenait à son idée de combat singulier, engagea l’ancien général ennemi — son nom se composant de trois frôlements forts, dont le premier avait quelque chose d’hésitant et comme d’aspiré, ma pensée gauche l’appela Hannibal — à une lutte amicale. Hannibal consentit avec indifférence. Elle apporta à ce combat beaucoup moins d’âpreté que notre amie et nous fûmes heureuses, fières, comme consolées, de la victoire d’Aristote.