Chapitre 03
Je fus pris d’une grande pitié pour cette femme admirable qui était une folle. Et je crus voir un moyen de la guérir : lui démontrer son impuissance. J’évitai les maladresses de mes premiers vœux. Je commençai par couper toute retraite à la présomptueuse. D’un ton incrédule, je sifflai presque :
— Me changer en fourmi ?… Quand ?
— Mais à l’instant même, dit-elle.
Je répliquai, gouailleur :
— Comment feras-tu ? Tu as oublié ta baguette.
Mais elle :
— Crois-tu qu’un roi soit obligé de prendre son sceptre pour donner un ordre ?… D’ailleurs, si tu désires voir les signes extérieurs de ma puissance, soit satisfait.
Par je ne sais quel tour de prestidigitation, elle eut entre les doigts une sorte de bâton de chef-d’orchestre. La fourmi qu’elle avait ramassée tout à l’heure fut sur cette baguette, s’y promena hâtivement, en une terreur éperdue : elle se précipitait vers l’extrémité, puis, brusquement, comme si elle se fût heurtée à un obstacle invisible, se rejetait en arrière.
« La reine folle » sourit à la fourmi. Et elle lui dit :
— Calme-toi. Je ne te veux aucun mal.
La fourmi, comme si elle avait entendu et compris, s’arrêta. Pour s’occuper, elle se mit à faire la toilette de ses antennes.
De nouveau, l’étrange jeune fille s’adressait à moi :
— Tu veux devenir ce petit animal ?
— Je le veux.
— Et tu ne poses aucune condition ? interrogea-t-elle. Tu ne fais aucune réserve.
— À quoi bon ?
Elle s’exclama :
— Imprudent !
Elle me regarda avec une douceur infinie. Puis son œil s’alluma d’une flamme ironique et ces mots vinrent à moi, — telles des femmes tentatrices s’approchent gracieuses, coquettes un peu, ondulations hésitantes qui avancent mais que le moindre geste vers elles refoulerait :
— Et le million qui doit échoir dans quinze mois à M. le receveur de l’enregistrement, que faut-il que j’en fasse ?
Je ne voulus pas être en reste de moquerie et, malgré l’émotion dont me faisait frisonner le mot « million », je rétorquai :
— Tu m’as fait des promesses contradictoires pour un pauvre esprit mortel. À toi de les tenir toutes.
— C’est simple, dit-elle. Tu seras fourmi un an seulement… L’arrangement te convient-il ?
— Je l’accepte.
Elle insista.
— Et tu ne demandes rien autre chose ? Tu ne vois pas d’autres précautions à prendre ?
— Je ne vois pas.
Mais elle, dans un éclat de rire :
— Quels étourdis que ces receveurs de l’enregistrement ! Quel avantage retirerais-tu du voyage, si tu oubliais d’emporter un peu de mémoire ? Il te faut encore la faculté de penser en homme aussi bien qu’en fourmi.
Je m’écriai :
— Pauvre reine folle ! De l’impossible tu tombes dans l’inconcevable. Comment le cerveau ridiculement petit d’une fourmi porterait-il une pensée d’homme ?
Elle dit, injurieuse :
— La pensée d’un homme de génie l’écraserait peut-être. Mais l’esprit d’un homme ordinaire pèse peu.
Après un silence, elle reprit :
— Je ne te garantis pas, d’ailleurs, que ta pensée double ira sans grande souffrance. Mais rarement tes deux esprits seront des lumières simultanées. D’ordinaire une seule éclairera ta conscience. Et pourtant, parce que le second être restera là, invisible mais présent, toujours sur le point de se confronter à son voisin, et de le maudire, et de le contredire, et de le nier en une querelle hurlante, toute pensée te sera pénible, anarchique et chaotique jusqu’à la folie, ou presque. Tantôt l’habitude humaine rythmera à faux ta pensée de fourmi, affolera la fourmi pensante. Tantôt ton cerveau de fourmi, instrument de précision et non outil de labour, grincera à la lourde pensée humaine, comme un fin scalpel dont on exige le labeur d’une bêche.
Elle parlait en une attitude accablée, la tête penchée, les bras tombants, les mains touchant presque le sol. Le sourire avait disparu de ses lèvres. Et ses yeux étaient deux fleurs de tristesse.
Mais elle redressa son buste. Son regard s’éclaira. Sa bouche eut un frémissement qui, peu à peu entr’ouvrit un sourire vaillant. Ses bras se relevèrent. Sa main libre vint soutenir son menton. Et elle recommença, d’une voix qui pleure encore mais qui déjà encourage :
— Sois brave. Ne recule pas devant la douleur intellectuelle, cet ennoblissement. La pensée est celle dont les limites sont inconnues. Mais elle n’est calme que si elle se replie, petite, sur elle-même, se renferme en son terrier aveugle. Aussitôt qu’elle en sort, aussitôt surtout qu’elle cède à son instinct de s’élargir et de monter plus haut et de descendre plus profond, voici qu’elle souffre par toute sa surface ; car les choses entrent en son agrandissement comme des épines et des clous entreraient dans un corps.
Et elle méprisa ma tranquillité :
— Enfant pauvre, ta pensée s’ignore, ne s’étant encore heurtée à nulle autre pensée.
Elle leva sa baguette, l’étendit vers mon front en un mouvement solennel qui, brusque, s’arrêta.
— J’oubliais… murmura-t-elle.
Elle ouvrit une parenthèse irritée :
— Mais aussi pourquoi cet être banal ne songe-t-il même pas au détail pratique ?
Et elle m’injuria violemment :
— Imbécile ! Si je te transformais en fourmi sans autre précaution, toute la fourmilière se jetterait sur l’intruse, et tu périrais en d’horribles supplices… Il faut que tu sois une fourmi de cette fourmilière.
Je me moquai :
— En cas d’accident, tu m’aurais ressuscité.
Je ne sais si elle entendit ma remarque ironique. Mais elle la négligea pour continuer sa pensée :
— Et tu ne demandes pas non plus, s’indigna-t-elle, comment tes frères les hommes te recevraient après ta longue disparition, après qu’ils se seraient partagé tes dépouilles et que leurs rangs serrés auraient effacé ta place dans la vie sociale.
Elle réfléchit un instant. Puis :
— Tu seras pendant un an la fourmi qui est sur ma baguette. Et cette fourmi, pendant la même année, sera M. Octave Péditant.
— C’est cela, dis-je en riant. Une simple permutation.
Je n’en dis pas davantage. La baguette avait touché ma tête. J’étais fourmi.