Chapitre 30
La pluie cessa. Nous arrivions à un confluent. La lutte des deux rivières grossies nous jeta vers le bord. Nous sentîmes un choc. Aussitôt, en moins d’une seconde, la boule se désagrégea. Chacune de nous étira ses membres engourdis, secoua ses antennes lasses d’immobilité, se sauva plus loin de l’eau. Puis on essaya de se rendre compte des ressources et des dangers de l’endroit où l’on était.
Hélas ! nous n’étions pas à terre. Nous étions sur un arbre qui devait ordinairement occuper la rive, mais que l’eau en ce moment entourait. Ses branches inférieures s’inclinaient, lourdes de boues, d’herbes et de rameaux étrangers. Nous regardions, stupides, l’eau qui ne baissait pas et nous songions que nous allions, sans doute, mourir de faim.
Le soleil se coucha. Bien peu d’entre nous dormirent. Plusieurs restèrent au bord de l’eau, le bout des premières pattes frôlant la rivière, pour la sentir décroître, pour goûter, à petits coups répétés, l’espoir de la délivrance. Elles n’eurent guère à se déplacer pour suivre le lent abaissement.
Le soleil se leva. Nous nous mîmes à fouiller tous les recoins de notre arbre, cherchant quelques insectes à dévorer. Maigre chasse et qui ruina, pour un seul repas insuffisant, toutes nos ressources.
Nous n’avions plus maintenant qu’à attendre, attendre que les choses consentent enfin à nous délivrer ou que leur obstination nous tue.
Des jours passèrent. On commença à mourir, en regardant l’eau qui baissait si lentement. Quelques camarades dévorèrent les premiers cadavres et furent blâmées universellement.
Les cadavres du second jour de mort furent partagés entre tout le peuple. On mangea aussi les œufs, les larves et les nymphes. Le troisième jour, on trouva les cadavres trop rares, et on se battit autour pour avoir son morceau. Le quatrième jour, on tua pour manger.
Plus voisines de la rive, des îles d’herbes fangeuses émergeaient, de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapprochées, tremplins d’où, jusqu’à la terre ferme, nos espoirs obstinés rebondissaient. Deux journées interminables, deux journées de faim et de crimes, passèrent encore avant qu’à travers mille pièges gluants, il fût possible de gagner le bord.
Le danger passé, ce fut un attendrissement général. Tous ces êtres qui, hier, songeaient à se dévorer, qui guettaient la seconde d’inattention ou de faiblesse où ils pourraient se jeter sur le voisin, le tuer pour ouvrir son enveloppe chitineuse et manger sa chair, tous ces êtres maintenant s’aimaient, se caressaient, se chantaient des musiques tendres et mélancoliques.
Après le premier choc de la joie, nos inquiétudes revinrent. Comme nous étions peu nombreuses ! Combien étaient mortes dans le combat contre les amazones ! combien s’étaient égarées dans la fuite, noyées probablement, et, si un miracle les avait réservées à une autre mort, dispersées, proie qu’on ne pouvait secourir, séparées de notre aide par l’immensité de la rivière ! combien étaient mortes de faim sur l’arbre et combien, ô honte ! avaient succombé aux coups de leurs sœurs affamées…
Pertes irrémédiables. Des enfants ne viendraient pas, incertains et charmants comme l’espérance, remplacer les disparues. Nous avions dévoré nous-mêmes œufs, larves et nymphes. Notre dernière pondeuse était morte sur l’arbre de la faim. Nous étions un peuple sans force et sans avenir ; nous n’étions plus que l’agonie d’un peuple.
Aristote affirmait, irréductible, que notre nation vivrait. Il fallait seulement ne pas se décourager, choisir avec prudence l’emplacement du nouveau nid, et attendre, et vivre obstinément. À l’époque de la fécondation, on guetterait avec soin et on recueillerait quelques femelles égarées.
Oui, mais comment attendre ? comment traverser sans provisions la pauvreté de l’hiver ? Quand reviendrait le sourire tardif du printemps, la faim aurait-elle épargné une seule d’entre nous ?
Et Aristote gourmandait notre lâcheté. Certes, avouait-elle d’un air de dédain, nous serions pauvres ; certes, nous souffririons. Mais, à force de travail et d’ingéniosité, nous trouverions le nécessaire. Il fallait d’abord ébaucher la ville, qu’on achèverait plus tard ; puis, avant les premiers froids, chercher, glaner, engranger. Pendant l’hiver même, on ferait de fructueuses expéditions souterraines ; on traquerait dans leurs refuges les insectes endormis. Enfin, affirmait-elle, les obstacles qui paraissent les plus invincibles à la stupeur première s’abaissent comme d’eux-mêmes sous l’effort actif, persévérant, indéfectible, d’une courageuse volonté de vivre. Et elle vantait, hautaine, la vie difficile, la déclarait belle comme une bataille sans trêve et continuellement victorieuse.
Hannibal disait les mêmes paroles vaillantes. L’une après l’autre, sans conviction, sans plaisir, uniquement parce que, dans notre stupeur, dans notre accablement comme endormi, leurs discours réveillaient de vieilles habitudes machinalement actives, nous nous mîmes à la besogne. Le lieu de la future patrie fut choisi, mauvais, perdu dans un pays de famine, mais, pour cette raison même, éloigné de toute fourmilière, dépeuplé de rôdeurs carnassiers et où notre faiblesse serait à l’abri des attaques.
Nous allions commencer à creuser lorsqu’un homme vint, se pencha sur nous. Point de nid où s’enfoncer ; peu d’herbes et couchées sur le sol comme sur une tête d’homme de rares cheveux mouillés. Or l’horrible montagne qui marche sur deux pieds nous saisissait l’une après l’autre, nous enfermait dans une prison de verre.
Nous étions trop faibles, trop lasses, trop découragées, pour nous émouvoir beaucoup d’un nouveau malheur. Nous étions devenues, sous les coups répétés du destin, des proies indifférentes et immobiles. Seules, Aristote et Hannibal parurent, dès le premier moment de captivité, éprouver une vive douleur.
Mon cerveau gauche essaya de deviner ce que cet homme voulait de nous. Je ne sais pourquoi, je supposai qu’il nous ferait dévorer par des poules. Et je me réjouis presque, comme un homme ruiné qui rencontre une occasion de jouer. Si j’échappais aux becs meurtriers, je trouverais facilement ma vie dans la basse-cour.
Mes suppositions étaient fausses. L’homme nous transporta dans une grande pièce fermée et presque vide. Il y avait seulement — je me suis rendu compte de ces détails plus tard et surtout depuis que j’ai repris la forme humaine — une chaise et une table ronde. Sur la table, un meuble étrange : une boîte plate composée d’un châssis de bois que fermaient hermétiquement deux feuilles de verre.
L’homme s’assit. Il ouvrit le châssis, puis la prison où il nous avait mises d’abord, et qui était une grande éprouvette. Il nous fit tomber dans le châssis qu’il referma.
Inquiètes et curieuses, nous courions autour de notre prison nouvelle. Au milieu d’un côté, une petite ouverture me permit de sortir, et presque tout le monde me suivit. Nous nous trouvâmes sur le bois de la table.
Il y avait des vivres. On les dépassa sans y toucher. Curiosité et désir de liberté l’emportèrent sur la faim, qui pourtant commençait à être vive.
Le bord de la table n’était pas loin. Tout à l’heure, je passerais dessous, je fuirais le long du pied, je me cacherais dans quelque interstice du plancher ou dans un trou du mur. Justement l’homme venait de sortir. À son retour, je serais invisible.
Je rencontre, sur la table encore, un inexplicable fossé plein d’eau. Longtemps, je le longe… Mais, je ne me trompe pas, j’ai déjà passé ici. Me suis-je égarée et, sans m’en douter, suis-je revenue sur mes pas ? C’est bien invraisemblable, puisque je ne porte aucun fardeau. Mais alors… Je frissonne et je n’ose penser avec précision ce qui me fait frissonner.
Je continue ma course, toujours dans le même sens. Me voici de nouveau au point déjà reconnu. Oui, le ruisseau est circulaire. Je grimpe sur le châssis, je me dresse sur les pattes postérieures et je constate d’un regard l’exactitude de l’horrible conclusion. Et, tandis que mon cerveau droit se désole, mon cerveau gauche s’amuse et me compare, le pédant ! aux hommes du temps d’Homère enfermés sur la terre par le cercle du fleuve Océan.
Aristote et Hannibal arrivent auprès de moi. Elles aussi viennent de comprendre. Elles regardent avec terreur ce que je regarde.
D’autres les suivent, puis d’autres et d’autres encore. Bientôt nous savons toutes qu’il n’y a aucun espoir d’échapper à la cruelle montagne qui marche sur deux pieds.