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Chapitre 05

Mon sommeil, très long, traversa toute l’après-midi, puis toute la nuit. Il dut être d’abord un tunnel profond, sourd et aveugle comme une mort. Mais ensuite il remonta vers la vie, et son opacité insuffisante, crevée de jours de souffrance, fut pénétrée par d’étranges lueurs de cauchemar.

Je retrouve un des songes qui me poignardèrent comme des lames de lumière. Je retrouve celui-là, parce qu’il me frappa bien des fois encore pendant l’année ; parce que ma veille aussi fut souvent blessée de la même peine.

Je me sentais étourdi. Tout le côté gauche de ma tête semblait pris sous un écrasement. Au milieu — comme si en ce point deux êtres se chicanaient, deux écoliers hostiles l’un à l’autre et qui, en se cachant, se poussent, s’efforcent de conquérir sur le voisin un peu de place — une torture bousculante.

J’essayais de voir ce qui se passait dans ma tête. Je comprenais bientôt : je souffrais de la dualité de ma pensée. Et deux images surgissaient simultanées et méchantes. Sur mon cerveau, plate-forme douloureuse, à droite une fourmi m’apparaissait gracieuse et noble ; ma pensée de gauche — si lourde ! si grossière ! — était un homme dressé de toute sa hauteur, le regard lointain, et dont les deux pieds pesaient sur une moitié de ma tête, me faisaient pencher de ce côté, presque tomber.

Les deux images, les deux pensées, n’étaient en pleine conscience que le temps d’un éclair. Je crois que je serais mort si ce déchirement avait duré. Bientôt les deux ennemis s’atténuaient, devenaient des fantômes flottants, disparaissaient. De leur présence de tout à l’heure, nulle trace lumineuse. De leur prochain retour, nulle menace précise. Rien que la vague douleur médiane, l’étourdissement de toute la tête, l’écrasement du côté gauche.

Puis mes deux bourreaux reparaissaient, non plus adversaires hypocrites qui dissimulent leur lutte, mais querelleurs et criards ennemis qui se battent sans souci du spectateur. L’homme, d’un mouvement du pied qui creusait tout le long de mon cerveau de douloureux sillons, poussait la fourmi, la faisait tomber à droite, où elle s’agriffait désespérée. Après, pendant quelque temps, je pensais en homme, je dressais péniblement de branlantes architectures de souvenirs.

Plus souvent la fourmi injuriait l’homme. Les antennes s’adressaient à deux poils de l’orteil, et leur indignation criait en quelque sorte. « Va-t-en, disaient-elles, pauvre qui n’as que sept couleurs au trésor de tes yeux ! » Plus tard, quand je pus mieux comparer les richesses d’un esprit de fourmi et les indigences de l’organisation humaine, elles ajoutaient, les orgueilleuses antennes, bien d’autres mépris à ce premier mépris. Elles disaient surtout : « Misérable qui n’as que cinq sens, va cacher ta honte en la sombre tanière aux cinq étroites fissures ! » L’homme, humilié par ces dédains mérités, se rapetissait, se laissait renverser. Mais toujours, hélas ! de ses doigts recourbés et de ses ongles qui déchirent, le nain suspendait sa chute inachevée, restait accroché au milieu de l’abrupt précipice d’où tout à l’heure il se dresserait grandissant, remonterait m’écraser de son poids brutal.

Àmon réveil, il me fallut assez longtemps pour me reconnaître. Puis je sortis, heureux comme un enfant qui court à un beau spectacle. Ma pensée d’homme avait disparu. J’étais dans l’allégresse d’une unité qui se forme, d’une vie qui commence, d’une curiosité qui va plonger ses jeunes organes dans la fraîcheur exquise d’un bel univers tout neuf, non encore fané à la lessive répétée de l’habitude.

L’heureux jour que ce 12 avril où, sans retour en arrière, j’acceptais ma nouvelle condition, consentais à jouir de mon bonheur !

Quelle gamme de plaisirs que la gamme de toutes ces couleurs inconnues et si riches ! Quelques-unes me blessaient par leur violence, celles — je le sus plus tard — qui correspondent à votre violet et à votre rouge. Mais les autres, si nombreuses, si communément répandues dans la nature, étaient des bonheurs. Il y en avait d’une douceur si pénétrante…

Pour une immodeste violette dont la couleur brutale heurtait mon regard comme un coup, que de pâquerettes charmantes, au cœur sombre (le jaune des hommes était pour moi un écran obscur et joli, une soie noire), aux pétales lumineux. Je ne dis pas : aux pétales blancs. Car votre blanc grossier était aboli, remplacé par une nuance ineffable, une nuance que vous retrouverez peut-être, chrétiens, en votre paradis.

Et combien était adorable la lumière du matin. Qu’elle me fût un éblouissement direct, inondant, ou qu’elle m’arrivât, fine pluie de joie, tamisée par le noir exquis des verdures, elle me pénétrait d’un enchantement si nouveau, si étonné ! L’enchantement de l’aveugle-né qu’on vient d’opérer et qui, enfin, voit.

Je voyais ! je voyais !

Je payais de quelques pertes, mes admirables acquisitions. Mais je n’étais pas encore en état de les compter. Et puis, c’était peu de chose, cette rançon ; j’étais, malgré elle, merveilleusement enrichi. J’aurai pu la connaître sans me plaindre : le jour où j’ai hérité de deux millions, j’ai su ne point maugréer contre les exigences du fisc.

Je m’en aperçus plus tard, mon œil, ce récepteur de joies, était plus faible que l’œil humain, resserrait le spectacle précis dans un cercle plus étroit, saisissait d’une étreinte molle les formes éloignées. Mais, compensation qui me charmait, je voyais à la fois en avant, en arrière, et à droite, et à gauche, et au-dessus de moi. Je ne pouvais me rassasier du miracle de cette vision si richement panoramique. L’horizon tout entier noyait mes yeux comme un étrange bonheur synthétique et je haletais presque de volupté à boire ainsi à la fois toute la beauté qui m’entourait.

Et la représentation puissamment inattendue, que mes organes originaux créaient avec des décors usés hier, était un opéra. Dans cette lumière inconnue et rajeunissante, la richesse des choses vues s’accompagnait de la richesse des sons. La terre, par chaque brin d’herbe agité de la brise, par chaque caillou réchauffé d’un rayon, par chaque motte joyeuse d’échapper à l’hiver, chantait l’ivresse du renouveau. Et les pas de mes sœurs, les fourmis, les bruissements d’ailes de nos amis les pucerons, le vol des papillons et des oiseaux, la marche de tous les insectes qui se révélaient à moi, formaient des harmonies de sons en même temps que des harmonies de couleurs et des harmonies de mouvements. Ah ! le merveilleux ballet qu’était la nature en ce matin du 12 avril.

Et les parfums n’étaient-ils pas aussi des rythmes chantants et dansants, des bouquets d’ondulations et de mélodies ? Il me semblait les voir flotter et je croyais les écouter aussi, les aspirer comme une musique plus pénétrante peut-être que l’autre. Certes, je ne pouvais supporter les senteurs aimées des hommes, senteurs lourdes et blessantes comme des massues. Tout à l’heure, penchée sur sa tige comme une fille à sa fenêtre, une violette m’avait fait fuir par la brutalité de son arôme autant que par sa couleur agressive. Mais les vrais parfums, les parfums délicats qu’ignoreront toujours vos gros organes, me grisaient jusqu’à l’énervement.

Certaines émanations que vous connaissez et que vous n’aimez point m’étaient des cordiaux et des rafraîchissements. Un courage me venait de l’odeur de chacune de mes compagnes.

Mais la joie de cette journée est bien impossible à dire. Il me semble que j’ai fait un rêve de paradis. J’en retrouve, inexprimables d’informes débris. Je me rappelle, vagues, les voluptés de mes regards, les voluptés de mon odorat, mes voluptés musicales, parce que j’ai encore des organes qui peuvent goûter des plaisirs analogues, bien lointains, certes, de ceux dont j’ai joui, capables pourtant, sourds échos de voix éloquentes, de les rappeler un peu. Ici j’essaie, par la faiblesse branlante des mots, de dresser la Vénus de Milo devant des yeux qui ne connaissent que la Vénus hottentote. Je sens toute la vanité de ma tentative.

Mais je n’essaierais même pas de dire la beauté féminine à la pierre du chemin. Et, par tant de sens absents, vous êtes fermés comme des pierres. Quels balbutiements d’extase vous indiqueraient les joies de sens que vous n’avez pas, que vous ne pouvez par aucun moyen vous représenter ? Eh ! je ne puis plus, maintenant que je suis réduit a votre condition, me les représenter à moi-même. Au moment du retour à la vie humaine, au moment de l’anamorphose, j’ai perdu, hélas ! ma riche pensée de fourmi. Ma mémoire aujourd’hui dépend de mes organes indigents. Elle n’a pu conserver les souvenirs d’organes sans analogues. Là, je suis un pauvre comme vous. Seulement j’ai des regrets inexprimables, impossibles à préciser pour mon esprit, d’horribles regrets sans souvenirs ballotés en l’obscurité de limbes ; des regrets de damné qui ne peut, même en imagination, jouir une seconde de l’architecture du ciel.

Je regarde mes mains dénuées et sèches. Et je me désespère, songeant que tout un fluide trésor a coulé entre mes doigts et que je n’en puis retrouver une seule goutte.

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