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L’Homme machine

MACHINE.

l ne ſuffit pas à un Sage d’étudier la Nature & la Vérité ; il doit oſer la dire en faveur du petit nombre de ceux qui veulent & peuvent penſer ; car pour les autres, qui ſont volontairement Esclaves des Préjugés, il ne leur eſt pas plus poſſible d’atteindre la Vérité, qu’aux Grénouilles de voler.

Je réduis à deux, les Syſtêmes des Philoſophes sur l’ame de l’Homme. Le premier, & le plus ancien, eſt le Syſtême du Matérialiſme ; le ſecond est celui du Spiritualiſme.

Les Métaphiſiciens, qui ont inſinué que la Matière pourroit bien avoir la faculté de penſer, n’ont pas deshonoré leur Raiſon. Pourquoi ? C’eſt qu’ils ont un avantage (car ici c’en eſt un), de s’être mal exprimés. En effet, demander ſi la Matière peut penſer, ſans la conſidérer autrement qu’en elle-même, c’eſt demander si la Matière peut marquer les heures. On voit d’avance que nous éviterons cet écueil, où M Locke a eu le malheur d’échouer.

Les Leibnitiens, avec leurs Monades, ont élevé une hypothèſe inintelligible. Ils ont plutôt ſpiritualiſé la Matière, que matérialiſé l’Ame. Comment peut-on définir un Etre, dont la nature nous eſt abſolument inconnüe ?

Descartes, & tous les Cartéſiens, parmi les quels il y a long-tems qu’on a compté les Mallebranchiſtes, ont fait la même faute. Ils ont admis deux ſubſtances diſtinctes dans l’Homme, comme s’ils les avoient vües & bien comptées.

Les plus ſages ont dit que l’Ame ne pouvoit ſe connoître, que par les ſeules lumières de la Foi : cependant en qualité d’Etres raiſonnables, ils ont cru pouvoir ſe réſerver le droit d’examiner ce que l’Ecriture a voulu dire par le mot Eſprit, dont elle ſe ſert, en parlant de l’Ame humaine ; & dans leurs recherches, s’ils ne ſont pas d’accord ſur ce point avec les Théologiens, ceux-ci le ſont-ils davantage entr’eux ſur tous les autres ?

Voici en peu de mots le réſultat de toutes leurs réflexions.

S’il y a un Dieu, il eſt Auteur de la Nature, comme de la Révélation ; il nous a donné l’une, pour expliquer l’autre ; & la Raiſon, pour les accorder enſemble.

Se défier des connoiſſances qu’on peut puiſer dans les Corps animés, c’eſt regarder la Nature & la Révélation, comme deux contraires qui ſe détruiſent ; & par conſéquent, c’eſt oſer ſoutenir cette abſurdité : que Dieu ſe contredit dans ſes divers ouvrages, & nous trompe.

S’il y a une Révélation, elle ne peut donc démentir la Nature. Par la Nature ſeule, on peut découvrir le ſens des paroles de l’Evangile, dont l’expérience ſeule eſt la véritable Interprète. En effet, les autres Commentateurs juſqu’ici n’ont fait qu’embrouiller la Vérité. Nous allons en juger par l’Auteur du Spectacle de la Nature. « Il eſt étonnant, dit-il (au sujet de M Locke,) qu’un Homme, qui dégrade notre Ame juſqu’à la croire une Ame de boüe, oſe établir la Raiſon pour juge & ſouveraine Arbitre des Myſtères de la Foi ; car, ajoute-t-il, quelle idée étonnante auroit-on du Chriſtianisme, ſi l’on vouloit ſuivre la Raiſon ? »

Outre que ces réflexions n’éclairciſſent rien par rapport à la Foi, elles forment de ſi frivoles objections contre la Méthode de ceux qui croient pouvoir interpreter les Livres Saints, que j’ai preſque honte de perdre le tems à les réfuter.

1. L’excellence de la Raiſon ne dépend pas d’un grand mot vuide de ſens (l’immatérialité) ; mais de ſa force, de son étendüe, ou de ſa Clair-voyance. Ainsi une Ame de boüe, qui découvriroit, comme d’un coup d’œil, les rapports & les ſuites d’une infinité d’idées, difficiles à ſaiſir, ſeroit évidemment préferable à une Ame ſote & ſtupide, qui ſeroit faite des Elémens les plus précieux. Ce n’eſt pas être Philoſophe, que de rougir avec Pline, de la miſère de notre origine. Ce qui paroit vil, est ici la choſe la plus précieuſe, & pour laquelle la Nature ſemble avoir mis le plus d’art & le plus appareil. Mais comme l’Homme, quand même il viendroit d’une Source encore plus vile en apparence, n’en ſeroit pas moins le plus parfait de tous les Etres ; quelle que ſoit l’origine de ſon Ame, ſi elle eſt pure, noble, ſublime, c’eſt une belle Ame, qui rend reſpectable quiconque en eſt doué.

La ſeconde manière de raiſonner de M Pluche, me paroit vicieuſe, même dans ſon ſyſtême, qui tient un peu du Fanatisme ; car ſi nous avons une idée de la Foi, qui ſoit contraire aux Principes les plus clairs, aux Vérités les plus inconteſtables, il faut croire, pour l’honneur de la Révélation & de ſon Auteur, que cette idée eſt fauſſe ; & que nous ne connoiſſons point encore le ſens des paroles de l’Evangile.

De deux choſes l’une ; ou tout est illuſion, tant la Nature même, que la Révélation ; ou l’expérience ſeule peut rendre raiſon de la Foi. Mais quel plus grand ridicule que celui de notre Auteur ? Je m’imagine entendre un Péripatéticien, qui diroit : « Il ne faut pas croire l’expérience de Toricelli : car ſi nous la croyions, ſi nous allions bannir l’horreur du vuide, quelle étonnante Philoſophie aurions-nous ? »

J’ai fait voir combien le raiſonnement de M Pluche est vicieux, afin de prouver premièrement, que s’il y a une Révélation, elle n’eſt point suffisamment démontrée par la ſeule autorité de l’Egliſe, & ſans aucun examen de la Raiſon, comme le prétendent tous ceux qui la craignent. Secondement, pour mettre à l’abri de toute attaque la Méthode de ceux qui voudroient ſuivre la voie que je leur ouvre, d’interpreter les choſes ſurnaturelles, incomprehenſibles en ſoi, par les lumières que chacun a reçües de la Nature.

L’expérience & l’obſervation doivent donc ſeules nous guider ici. Elles ſe trouvent ſans nombre dans les Faſtes des Médecins, qui ont été Philoſophes, & non dans les Philoſophes, qui n’ont pas été Médecins. Ceux-ci ont parcouru, ont éclairé le Labyrinthe de l’Homme ; ils nous ont ſeuls dévoilé ces reſſorts cachés ſous des envelopes, qui dérobent à nos yeux tant de merveilles. Eux seuls, contemplant tranquillement notre Ame, l’ont mille fois ſurprise, & dans ſa miſère, & dans ſa grandeur, ſans plus la mépriſer dans l’un de ces états, que l’admirer dans l’autre. Encore une fois, voilà les ſeuls Phyſiciens qui aient droit de parler ici. Que nous diroient les autres, & ſur-tout les Théologiens ? N’eſt-il pas ridicule de les entendre décider ſans pudeur, ſur un ſujet qu’ils n’ont point été à portée de connoître, dont ils ont été au contraire entièrement détournés par des Etudes obſcures, qui les ont conduits à mille préjugés, & pour tout dire en un mot, au Fanatisme, qui ajoute encore à leur ignorance dans le Mécanisme des Corps ?

Mais quoique nous aïons choiſi les meilleurs Guides, nous trouverons encore beaucoup d’épines & d’obſtacles dans cette carrière.

L’Homme eſt une Machine ſi compoſée, qu’il est impoſſible de s’en faire d’abord une idée claire, & conſéquemment de la définir. C’eſt pourquoi toutes les recherches que les plus grands Philoſophes ont faites à priori, c’eſt à dire, en voulant ſe ſervir en quelque ſorte des aîles de l’Eſprit, ont été vaines. Ainſi ce n’est qu’à poſteriori, ou en cherchant à demêler l’Ame, comme au travers des Organes du corps, qu’on peut, je ne dis pas découvrir avec évidence la nature même de l’Homme, mais atteindre le plus grand degré de probabilité poſſible sur ce sujet.

Prenons donc le bâton de l’expérience, & laiſſons là l’Hiſtoire de toutes les vaines opinions des Philoſophes. Etre Aveugle, & croire pouvoir ſe paſſer de ce bâton, c’eſt le comble de l’aveuglement. Qu’un Moderne a bien raiſon de dire qu’il n’y a que la vanité ſeule, qui ne tire pas des cauſes ſecondes, le même parti que des premières ! On peut & on doit même admirer tous ces beaux Génies dans leurs travaux les plus inutiles ; les Descartes, les Mallebranches, les Leibniz, les Wolfs, &c. mais quel fruit, je vous prie, a-t-on retiré de leurs profondes Méditations & de tous leurs ouvrages ? Commençons donc & voions, non ce qu’on a penſé, mais ce qu’il faut penſer pour le repos de la vie.

Autant de tempéramens, autant d’eſprits, de caractères & de mœurs différentes. Galien même a connu cette vérité, que Descartes, & non Hippocrate, comme le dit l’Auteur de l’histoire de l’Ame, a pouſſée loin, jusqu’à dire que la Médecine ſeule pouvoit changer les Eſprits & les mœurs avec le Corps. Il eſt vrai que la Mélancolie, la Bile, le Phlegme, le Sang, &c. ſuivant la nature, l’abondance & la diverse combinaiſon de ces humeurs, de chaque Homme font un Homme différent.

Dans les maladies, tantôt l’Ame s’éclipse & ne montre aucun ſigne d’elle-même ; tantôt on diroit qu’elle eſt double, tant la fureur la transporte ; tantôt l’imbécillité ſe diſſipe : & la convaleſcence, d’un Sot fait un Homme d’eſprit. Tantôt le plus beau Génie devenu ſtupide, ne ſe reconnoit plus. Adieu toutes ces belles connoissances acquiſes à ſi grands frais, & avec tant de peine !

Ici c’est un Paralitique, qui demande ſi ſa jambe eſt dans ſon lit : Là c’eſt un Soldat qui croit avoir le bras qu’on lui a coupé. La mémoire de ſes anciennes ſenſations, & du lieu, où ſon Ame les rapportoit, fait ſon illuſion, & ſon eſpèce de délire. Il ſuffit de lui parler de cette partie qui lui manque, pour lui en rappeller & faire sentir tous les mouvemens ; ce qui ſe fait avec je ne ſai quel déplaiſir d’imagination qu’on ne peut exprimer.

Celui-ci pleure, comme un Enfant, aux approches de la Mort, que celui-là badine. Que falloit-il à Canus Julius, à Séneque, à Pétrone, pour changer leur intrépidité, en puſillanimité, ou en poltronnerie ? Une obſtruction dans la rate, dans le foie, un embarras dans la veine Porte. Pourquoi ? Parceque l’imagination ſe bouche avec les viſcères ; & de là naiſſent tous ces ſinguliers Phénomènes de l’Affection hyſtérique & Hippocondriaque.

Que dirois-je de nouveau ſur ceux qui s’imaginent être transformés en Loups-garoux, en Coqs, en Vampires, qui croient que les Morts les ſucent ? Pourquoi m’arrêterois-je à ceux qui croient leur nez, ou autres membres de verre, & à qui il faut conseiller de coucher ſur la paille, de peur qu’ils ne ſe caſſent ; afin qu’ils en retrouvent l’uſage & la véritable chair, lorsque mettant le feu à la paille, on leur fait craindre d’être brûlés : frayeur qui a quelquefois guéri la Paralyſie ? Je dois légèrement paſſer ſur des choſes connües de tout le Monde.

Je ne serai pas plus long ſur le détail des effets du Sommeil. Voiez ce Soldat fatigué ! Il ronfle dans la tranchée, au bruit de cent pièces de canon ! Son Ame n’entend rien, ſon Sommeil est une parfaite Apoplexie. Une Bombe va l’écraſer ; il ſentira peut-être moins ce coup qu’un Inſecte qui ſe trouve ſous le pié.

D’un autre côté, cet Homme que la Jalousie, la Haine, l’Avarice, ou l’Ambition dévore, ne peut trouver aucun repos. Le lieu le plus tranquille, les boiſſons les plus fraîches & les plus calmantes, tout eſt inutile à qui n’a pas délivré ſon cœur du tourment des Paſſions.

L’Ame & le Corps s’endorment enſemble. À mesure que le mouvement du ſang ſe calme, un doux ſentiment de paix & de tranquillité ſe répand dans toute la Machine ; l’Ame ſe ſent mollement s’appéſantir avec les paupières & s’affaiſſer avec les fibres du cerveau : elle devient ainſi peu à peu comme paralitique, avec tous les muscles du corps. Ceux-ci ne peuvent plus porter le poids de la tête ; celle-là ne peut plus ſoutenir le fardeau de la penſée ; elle eſt dans le Sommeil, comme n’étant point.

La circulation ſe fait-elle avec trop de viteſſe ? l’Ame ne peut dormir. L’Ame eſt-elle trop agitée ? le Sang ne peut se calmer ; il galope dans les veines avec un bruit qu’on entend : telles ſont les deux cauſes réciproques de l’inſomnie. Une ſeule fraieur dans les Songes fait battre le cœur à coups redoublés, & nous arrache à la néceſſité, ou à la douceur du repos, comme feroient une vive douleur, ou des beſoins urgens. Enfin, comme la seule ceſſation des fonctions de l’Ame procure le Sommeil, il eſt, même pendant la veille (qui n’eſt alors qu’une demie veille) des ſortes de petits Sommeils d’Ame très fréquens, des Rêves à la Suiſſe, qui prouvent que l’Ame n’attend pas toujours le corps pour dormir ; car ſi elle ne dort pas tout-à-fait, combien peu s’en faut-il ! puisqu’il lui eſt impoſſible d’aſſigner un ſeul objet auquel elle ait prêté quelque attention, parmi cette foule inombrable d’idées confuſes, qui comme autant de nuages, rempliſſent, pour ainſi dire, l’Atmosphère de notre cerveau.

L’Opium a trop de rapport avec le Sommeil qu’il procure, pour ne pas le placer ici. Ce remede enivre, ainſi que le vin, le caffé &c. chacun à ſa manière, & ſuivant ſa doſe. Il rend l’Homme heureux dans un état qui ſembleroit devoir être le tombeau du ſentiment, comme il eſt l’image de la Mort. Quelle douce Léthargie ! L’Ame n’en voudroit jamais ſortir. Elle étoit en proie aux plus grandes douleurs ; elle ne ſent plus que le ſeul plaiſir de ne plus ſouffrir, & de joüir de la plus charmante tranquillité. L’Opium change jusqu’à la volonté ; il force l’Ame qui vouloit veiller & ſe divertir, d’aller ſe mettre au Lit malgré elle. Je paſſe ſous ſilence l’Hiſtoire des Poiſons.

C’est en fouëttant l’imagination, que le Caffé, cet Antidote du Vin, diſſipe nos maux de tête & nos chagrins, ſans nous en ménager, comme cette Liqueur, pour le lendemain.

Contemplons l’Ame dans ſes autres beſoins.

Le corps humain eſt une Machine qui monte elle-même ſes reſſorts ; vivante image du mouvement perpetuel. Les alimens entretiennent ce que la fièvre excite. Sans eux l’Ame languit, entre en fureur, & meurt abattue. C’eſt une bougie dont la lumière ſe ranime, au moment de s’éteindre. Mais nourriſſez le corps, verſez dans ſes tuiaux des Sucs vigoureux, des liqueurs fortes ; alors l’Ame, généreuſe comme elles, s’arme d’un fier courage, & le Soldat que l’eau eût fait fuir, devenu féroce, court gaiement à la mort au bruit des tambours. C’eſt ainſi que l’eau chaude agite un sang, que l’eau froide eût calmé.

Quelle puiſſance d’un Repas ! La joie renaît dans un cœur triſte ; elle paſſe dans l’Ame des Convives qui l’expriment par d’aimables chanſons, où le François excelle. Le Mélancolique ſeul eſt accablé, & l’Homme d’étude n’y eſt plus propre.

La viande crüe rend les animaux féroces ; les hommes le deviendroient par la même nourriture ; cela eſt ſi vrai, que la nation Angloiſe, qui ne mange pas la chair ſi cuite que nous, mais rouge & ſanglante, paroit participer de cette férocité plus ou moins grande, qui vient en partie de tels Alimens, & d’autres cauſes, que l’Education peut ſeule rendre impuiſſantes. Cette férocité produit dans l’Ame l’orguëil, la haine, le mépris des autres Nations, l’indocilité & autres ſentimens, qui dépravent le caractère, comme des alimens groſſiers font un esprit lourd, épais, dont la pareſſe & l’indolence sont les attributs favoris.

M Pope a bien connu tout l’empire de la gourmandiſe, lorsqu’il dit : « Le grave Catius parle toujours de vertu, & croit que, qui ſouffre les Vicieux, eſt vicieux lui-même. Ces beaux ſentimens durent juſqu’à l’heure du dîner ; alors il préfère un ſcélerat, qui a une table délicate, à un Saint frugal. »

« Considerez, dit-il ailleurs, le même Homme en ſanté, ou en maladie ; poſſedant une belle charge, ou l’aiant perduë ; vous le verrez chérir la vie, ou la déteſter, Fou à la chaſſe, Ivrogne dans une Aſſemblée de Province, Poli au bal, bon Ami en Ville, ſans foi à la Cour. »

Nous avons eu en Suiſſe un Baillif, nommé M Steiguer de Wittighofen ; il étoit à jeun le plus intègre, & même le plus indulgent des juges ; mais malheur au miſerable qui se trouvoit ſur la Sellette, lorsqu’il avoit fait un grand dîner ! Il étoit homme à faire pendre l’innocent, comme le coupable.

Nous penſons, & même nous ne ſommes honnêtes Gens, que comme nous ſommes gais, ou braves ; tout dépend de la manière dont notre Machine eſt montée. On diroit en certains momens que l’Ame habite dans l’estomac, & que Van Helmont en mettant ſon ſiége dans le Pylore, ne ſe seroit trompé, qu’en prenant la partie pour le tout.

Àquels excès la faim cruelle peut nous porter ! Plus de reſpect pour les entrailles auxquelles on doit, ou on a donné la vie ; on les déchire à belles dents, on s’en fait d’horribles feſtins ; & dans la fureur, dont on est tranſporté, le plus foible eſt toujours la proie du plus fort.

La groſſeſſe, cette Emule deſirée des pâles couleurs, ne ſe contente pas d’amener le plus ſouvent à ſa ſuite les goûts dépravés qui accompagnent ces deux états : elle a quelquefois fait exécuter à l’Ame les plus affreux complots ; effets d’une manie ſubite, qui étouffe juſqu’à la Loi naturelle. C’eſt ainſi que le cerveau, cette Matrice de l’eſprit, ſe pervertit à ſa manière, avec celle du corps.

Quelle autre fureur d’Homme ou de Femme, dans ceux que la continence & la ſanté pourſuivent ! C’eſt peu pour cette Fille timide & modeſte d’avoir perdu toute honte & toute pudeur ; elle ne regarde plus l’Inceſte, que comme une femme galante regarde l’Adultère. Si ſes besoins ne trouvent pas de promts ſoulagemens, ils ne ſe borneront point aux ſimples accidens d’une passion Utérine, à la Manie &c. cette malheureuſe mourra d’un mal, dont il y a tant de Médecins.

Il ne faut que des yeux pour voir l’Influence néceſſaire de l’âge ſur la Raiſon. L’Ame ſuit les progrès du corps, comme ceux de l’Education. Dans le beau ſexe, l’Ame ſuit encore la Délicateſſe du tempérament : de là cette tendreſſe, cette affection, ces ſentimens vifs, plutôt fondés sur la paſſion, que ſur la raiſon ; ces préjugés, ces ſuperſtitions, dont la forte empreinte peut à peine s’effacer &c. L’Homme, au contraire, dont le cerveau & les nerfs participent de la fermeté de tous les ſolides, a l’eſprit, ainſi que les traits du viſage, plus nerveux : l’Education, dont manquent les femmes, ajoute encore de nouveaux degrés de force à son ame. Avec de tels secours de la Nature & de l’art, comment ne ſeroit-il pas plus reconnoiſſant, plus généreux, plus conſtant en amitié, plus ferme dans l’adverſité ? &c. Mais, ſuivant à peu près la pensée de l’Auteur des Lettres ſur les Phyſionomies ; Qui joint les graces de l’Esprit & du Corps à presque tous les ſentimens du cœur les plus tendres & les plus délicats, ne doit point nous envier une double force, qui ne ſemble avoir été donnée à l’Homme ; l’une, que pour ſe mieux pénétrer des attraits de la beauté ; l’autre, que pour mieux ſervir à ſes plaiſirs.

Il n’eſt pas plus néceſſaire d’être auſſi grand Phyſionomiſte, que cet Auteur, pour deviner la qualité de l’eſprit, par la figure, ou la forme des traits, lorsqu’ils ſont marqués juſqu’à un certain point ; qu’il ne l’eſt d’être grand Médecin, pour connoitre un mal accompagné de tous ſes ſymptomes évidens. Examinez les Portraits de Locke, de Steele, de Boerhaave, de Maupertuis, &c. vous ne ſerez point ſurpris de leur trouver des Phyſionomies fortes, des yeux d’Aigle. Parcourez en une infinité d’autres, vous distinguerez toujours le beau du grand Génie, & même ſouvent l’honnête Homme du Fripon. On a remarqué, par exemple, qu’un Poëte célèbre réunit (dans ſon Portrait) l’air d’un Filou, avec le feu de Prométhée.

L’Histoire nous offre un mémorable exemple de la puissance de l’air. Le fameux Duc de Guiſe étoit ſi fort convaincu que Henri III. qui l’avoit eu tant de fois en ſon pouvoir, n’oſeroit jamais l’aſſaſſiner, qu’il partit pour Blois. Le Chancelier Chyverni apprenant ſon départ, s’écria : voila un Homme perdu. Lorsque ſa fatale prédiction fut juſtifiée par l’évènement, on lui en demanda la raiſon. Il y a vingt ans, dit-il, que je connois le Roi ; il eſt naturellement bon & même foible ; mais j’ai obſervé qu’un rien l’impatiente & le met en fureur, lorsqu’il fait froid.

Tel Peuple a l’eſprit lourd & ſtupide ; tel autre l’a vif, léger, pénétrant. D’où cela vient-il, ſi ce n’eſt en partie, & de la nourriture qu’il prend, & de la ſemence de ses Pères, & de ce Cahos de divers élémens qui nagent dans l’immenſité de l’air ? L’eſprit a comme le corps, ſes maladies épidémiques & ſon ſcorbut.

Tel eſt l’empire du Climat, qu’un Homme qui en change, ſe reſſent malgré lui de ce changement. C’eſt une Plante ambulante, qui s’eſt elle même transplantée ; ſi le Climat n’eſt plus le même, il eſt juſte qu’elle dégénère, ou s’améliore.

On prend tout encore de ceux avec qui l’on vit, leurs geſtes, leurs accens &c. comme la paupière ſe baiſſe à la menace du coup dont on eſt prévenu, ou par la même raiſon que le corps du Spectateur imite machinalement, & malgré lui, tous les mouvemens d’un bon Pantomime.

Ce que je viens de dire prouve que la meilleure Compagnie pour un Homme d’eſprit, eſt la ſienne, s’il n’en trouve une ſemblable. L’Eſprit ſe rouille avec ceux qui n’en ont point, faute d’être exercé : à la paume, on renvoie mal la bale, à qui la sert mal. J’aimerois mieux un Homme intelligent, qui n’auroit eu aucune éducation, que s’il en eût eu une mauvaiſe, pourvû qu’il fût encore aſſez jeune. Un Eſprit mal conduit, eſt un Acteur que la Province a gâté.

Les divers Etats de l’Ame ſont donc toujours corrélatifs à ceux du corps. Mais pour mieux démontrer toute cette dépendance, & ſes cauſes, ſervons nous ici de l’Anatomie comparée ; Ouvrons les entrailles de l’Homme & des Animaux. Le moien de connoïtre la Nature humaine, ſi l’on n’eſt éclairé par un juſte Parallèle de la Structure des uns & des autres !

En général la forme & la compoſition du cerveau des Quadrupèdes eſt à peu près la même, que dans l’Homme. Même figure, même diſpoſition par tout ; avec cette difference essentielle, que l’Homme eſt de tous les Animaux, celui qui a le plus de cerveau, & le cerveau le plus tortueux, en raiſon de la maſſe de ſon corps : Enſuite le Singe, le Caſtor, l’Eléphant, le Chien, le Renard, le Chat &c. voilà les Animaux qui reſſemblent le plus à l’Homme ; car on remarque auſſi chez eux la même Analogie graduée, par rapport au corps calleux, dans lequel Lanciſi avoit établi le ſiége de l’Ame, avant feu M. de la Peyronie, qui cependant a illuſtré cette opinion par une foule d’expériences.

Après tous les Quadrupèdes, ce sont les Oiſeaux qui ont le plus de cerveau. Les Poiſſons ont la tête groſſe ; mais elle est vuide de Sens, comme celle de bien des Hommes. Ils n’ont point de corps calleux & fort peu de cerveau, lequel manque aux Inſectes.

Je ne me répandrai point en un plus long détail des variétés de la Nature, ni en conjectures, car les unes & les autres ſont infinies ; comme on en peut juger, en liſant les seuls Traités de Willis De Cerebro & de Anima Brutorum.

Je concluerai ſeulement ce qui s’ensuit clairement de ces inconteſtables Obſervations, 1. que plus les Animaux ſont farouches, moins ils ont de cerveau ; 2. que ce viſcëre ſemble s’agrandir en quelque ſorte, à proportion de leur docilité ; 3. qu’il y a ici une ſingulière condition imposée éternellement par la Nature, qui eſt que plus on gagnera du côté de l’Eſprit, plus on perdra du côté de l’inſtinct. Lequel l’emporte de la perte ; ou du gain ?

Ne croiez pas au reſte que je veuille prétendre par là que le ſeul volume du cerveau ſuffiſe pour faire juger du degré de docilité des Animaux ; il faut que la qualité réponde encore à la quantité, & que les solides & les fluides ſoient dans cet équilibre convenable qui fait la ſanté.

Si l’imbécile ne manque pas de cerveau, comme on le remarque ordinairement, ce viſcère péchera par une mauvaise conſiſtance, par trop de moleſſe, par exemple. Il en eſt de même des Fous ; les vices de leur cerveau ne ſe dérobent pas toujours à nos recherches ; mais ſi les causes de l’imbécillité, de la Folie &c. ne ſont pas ſensibles, où aller chercher celles de la variété de tous les Eſprits ? Elles échaperoient aux yeux des Linx & des Argus. Un rien, une petite fibre, quelque choſe que la plus ſubtile Anatomie ne peut découvrir, eût fait deux Sots, d’Erasme, & de Fontenelle, qui le remarque lui-même dans un de ſes meilleurs Dialogues.

Outre la moleſſe de la moëlle du cerveau, dans les Enfans, dans les petits Chiens & dans les Oiſeaux, Willis a remarqué que les Corps cannelés ſont effacés, & comme décolorés, dans tous ces Animaux ; & que leurs Stries ſont auſſi imparfaitement formés que dans les Paralytiques. Il ajoute, ce qui eſt vrai, que l’Homme a la protubérance annulaire fort groſſe ; & enſuite toujours diminutivement par dégrés, le Singe & les autres Animaux nommés ci-devant, tandis que le Veau, le Bœuf, le Loup, la Brébis, le Cochon, &c. qui ont cette partie d’un très petit volume, ont les Nates & Teſtes fort gros.

On a beau être diſcret & réſervé ſur les conſéquences qu’on peut tirer de ces Obſervations, & de tant d’autres, ſur l’eſpèce d’inconſtance des vaiſſeaux & des nerfs &c. : tant de variétés ne peuvent être des jeux gratuits de la Nature. Elles prouvent du moins la néceſſité d’une bonne & abondante organiſation, puisque dans tout le Regne Animal l’Ame ſe raffermiſſant avec le corps, acquiert de la Sagacité, à meſure qu’il prend des forces.

Arrêtons nous à contempler la différente docilité des Animaux. Sans doute l’Analogie la mieux entendüe conduit l’Eſprit à croire que les cauſes dont nous avons fait mention, produiſent toute la diverſité qui ſe trouve entr’eux & nous, quoiqu’il faille avoüer que notre foible entendement, borné aux obſervations les plus groſſières, ne puiſſe voir les liens qui regnent entre la cause & les effets. C’eſt une eſpèce d’harmonie que les Philoſophes ne connoîtront jamais.

Parmi les Animaux, les uns apprennent à parler & à chanter ; ils retiennent des airs, & prennent tous les tons, auſſi exactement qu’un Muſicien. Les autres, qui montrent cependant plus d’eſprit, tels que le Singe, n’en peuvent venir à bout. Pourquoi cela, ſi ce n’eſt par un vice des organes de la parole ?

Mais ce vice eſt-il tellement de conformation, qu’on n’y puiſſe apporter aucun remède ? En un mot seroit-il abſolument impoſſible d’apprendre une Langue à cet Animal ? Je ne le croi pas.

Je prendrois le grand Singe préférablement à tout autre, jusqu’à ce que le hazard nous eût fait découvrir quelqu’autre eſpèce plus ſemblable à la nôtre, car rien ne répugne qu’il y en ait dans des Régions qui nous ſont inconnües. Cet Animal nous reſſemble ſi fort, que les Naturaliſtes l’ont apellé Homme Sauvage, ou Homme des bois. Je le prendrois aux mêmes conditions des Ecoliers d’Amman ; c’eſt-à-dire, que je voudrois qu’il ne fût ni trop jeune, ni trop vieux ; car ceux qu’on nous apporte en Europe, ſont communément trop âgés. Je choiſirois celui qui auroit la phyſionomie la plus ſpirituelle, & qui tiendroit le mieux dans mille petites opérations, ce qu’elle m’auroit promis. Enfin ne me trouvant pas digne d’être ſon Gouverneur, je le mettrois à l’Ecole de l’excellent Maître que je viens de nommer, ou d’un autre auſſi habile, s’il en eſt.

Vous ſavez par le Livre d’Amman, & par tous ceux qui ont traduit ſa Méthode, tous les prodiges qu’il a ſû opérer ſur les ſourds de naiſſance, dans les yeux desquels il a, comme il le fait entendre lui-même, trouvé des oreilles ; & en combien peu de tems enfin il leur a appris à entendre, parler, lire, & écrire. Je veux que les yeux d’un ſourd voient plus clair & ſoient plus intelligens que s’il ne l’étoit pas, par la raiſon que la perte d’un membre, ou d’un ſens, peut augmenter la force, ou la pénétration d’un autre : mais le Singe voit & entend ; il comprend ce qu’il entend & ce qu’il voit. Il conçoit ſi parfaitement les Signes qu’on lui fait, qu’à tout autre jeu, ou tout autre exercice, je ne doute point qu’il ne l’emportât ſur les diſciples d’Amman. Pourquoi donc l’éducation des Singes ſeroit-elle impoſſible ? Pourquoi ne pourroit-il enfin, à force de ſoins, imiter, à l’exemple des ſourds, les mouvemens nécessaires pour prononcer ? Je n’oſe décider ſi les organes de la parole du ſinge ne peuvent, quoi qu’on faſſe, rien articuler ; mais cette impoſſibilité abſolüe me ſurprendroit, à cause de la grande Analogie du Singe & de l’Homme, & qu’il n’eſt point d’Animal connu jusqu’à préſent, dont le dedans & le dehors lui reſſemblent d’une manière ſi frappante. M Locke, qui certainement n’a jamais été ſuſpect de crédulité, n’a pas fait difficulté de croire l’Hiſtoire que le Chevalier Temple fait dans ſes Mémoires, d’un Perroquet, qui répondoit à propos & avoit appris, comme nous, à avoir une eſpèce de converſation suivie. Je ſai qu’on s’est moqué de ce grand Métaphiſicien ; mais qui auroit annoncé à l’Univers qu’il y a des générations qui ſe font ſans œufs & ſans Femmes, auroit-il trouvé beaucoup de Partiſans ? Cependant M Trembley en a découvert, qui se font ſans accouplement, & par la ſeule ſection. Amman n’eût-il pas auſſi paſſé pour un Fou, s’il ſe fut vanté, avant que d’en faire l’heureuſe expérience, d’inſtruire, & en auſſi peu de tems, des Ecoliers, tels que les ſiens ? Cependant ſes ſuccès ont étonné l’Univers, & comme l’Auteur de l’Hiſtoire des Polypes, il a paſſé de plein vol à l’immortalité. Qui doit à ſon génie les miracles qu’il opère, l’emporte à mon gré, ſur qui doit les Siens au hazard. Qui a trouvé l’art d’embellir le plus beau des Règnes, & de lui donner des perfections qu’il n’avoit pas, doit être mis au-deſſus d’un Faiſeur oisif de ſyſtèmes frivoles, ou d’un Auteur laborieux de ſtériles découvertes. Celles d’Amman ſont bien d’un autre prix ; il a tiré les Hommes, de l’Inſtinct auquel ils ſembloient condamnés ; il leur a donné des idées, de l’Eſprit, une Ame en un mot, qu’ils n’eussent jamais eüe. Quel plus grand pouvoir !

Ne bornons point les reſſources de la Nature ; elles ſont infinies, ſurtout aidées d’un grand Art.

La même Mécanique, qui ouvre le Canal d’Euſtachi dans les Sourds, ne pourroit-elle le déboucher dans les Singes ? Une heureuſe envie d’imiter la prononciation du Maître, ne pourroit-elle mettre en liberté les organes de la parole, dans des Animaux, qui imitent tant d’autres Signes, avec tant d’adreſſe & d’intelligence ? Non ſeulement je défie qu’on me cite aucune expérience vraiment concluante, qui décide mon projet impoſſible & ridicule ; mais la ſimilitude de la ſtructure & des opérations du Singe eſt telle, que je ne doute presque point, ſi on exerçoit parfaitement cet Animal, qu’on ne vînt enfin à bout de lui apprendre à prononcer, & par conséquent à ſavoir une langue. Alors ce ne ſeroit plus ni un Homme Sauvage, ni un Homme manqué : ce ſeroit un Homme parfait, un petit Homme de Ville, avec autant d’étoffe ou de muscles que nous-mêmes, pour penſer & profiter de ſon éducation.

Des Animaux à l’Homme, la tranſition n’eſt pas violente ; les vrais Philoſophes en conviendront. Qu’étoit l’Homme, avant l’invention des Mots & la connoiſſance des Langues ? Un Animal de ſon eſpèce, qui avec beaucoup moins d’inſtinct naturel, que les autres, dont alors il ne ſe croioit pas Roi, n’étoit diſtingué du Singe & des autres Animaux, que comme le Singe l’eſt lui-même ; je veux dire, par une phyſionomie qui annonçoit plus de diſcernement. Réduit à la ſeule connoiſſance intuitive des Leibnitiens, il ne voioit que des Figures & des Couleurs, ſans pouvoir rien diſtinguer entr’elles ; vieux, comme jeune, Enfant à tout âge, il bégaioit ſes ſensations & ſes beſoins, comme un chien affamé, ou ennuié du repos, demande à manger, ou à ſe promener.

Les Mots, les Langues, les Loix, les Sciences, les Beaux Arts ſont venus ; & par eux enfin le Diamant brut de notre eſprit a été poli. On a dreſſé un Homme, comme un Animal ; on eſt devenu Auteur, comme Porte-faix. Un Geomètre a appris à faire les Démonſtrations & les Calculs les plus difficiles, comme un Singe à ôter, ou mettre ſon petit chapeau, & à monter ſur ſon chien docile. Tout s’est fait par des Signes ; chaque eſpèce a compris ce qu’elle a pu comprendre ; & c’eſt de cette manière que les Hommes ont acquis la connoiſſance ſymbolique, ainſi nommée encore par nos Philoſophes d’Allemagne.

Rien de ſi ſimple, comme on voit, que la Mécanique de notre Education ! Tout ſe réduit à des ſons, ou à des mots, qui de la bouche de l’un, paſſent par l’oreille de l’autre, dans le cerveau, qui reçoit en même tems par les yeux la figure des corps, dont ces mots sont les Signes arbitraires.

Mais qui a parlé le premier ? Qui a été le premier Précepteur du Genre humain ? Qui a inventé les moiens de mettre à profit la docilité de notre organisation ? Je n’en ſai rien ; le nom de ces heureux & premiers Génies a été perdu dans la nuit des tems. Mais l’Art eſt le fils de la Nature ; elle a dû long-tems le précéder.

On doit croire que les Hommes les mieux organiſés, ceux pour qui la Nature aura épuiſé ſes bienfaits, auront inſtruit les autres. Ils n’auront pû entendre un bruit nouveau par exemple, éprouver de nouvelles ſenſations, être frappé de tous ces beaux objets divers qui forment le raviſſant Spectacle de la Nature, ſans ſe trouver dans le cas de ce Sourd de Chartres dont Fontenelle nous a le premier donné l’Hiſtoire, lorsqu’il entendit pour la première fois à quarante ans le bruit étonnant des cloches.

De là seroit-il abſurde de croire que ces premiers Mortels eſſaièrent à la manière de ce Sourd, ou à celle des Animaux & des Müets, (autre Eſpece d’Animaux) d’exprimer leurs nouveaux ſentimens, par des mouvemens dépendans de l’Economie de leur imagination, & conſéquemment enſuite par des ſons ſpontanés propres à chaque Animal ; expreſſion naturelle de leur ſurprise, de leur joie, de leurs tranſports, ou de leurs beſoins ? Car sans doute ceux que la Nature a doüés d’un ſentiment plus exquis, ont eu auſſi plus de facilité pour l’exprimer.

Voilà comme je conçois que les Hommes ont emploié leur ſentiment, ou leur inſtinct, pour avoir de l’eſprit, & enfin leur eſprit, pour avoir des connoiſſances. Voilà par quels moiens, autant que je peux les ſaiſir, on s’eſt rempli le cerveau des idées, pour la reception desquelles la Nature l’avoit formé. On s’eſt aidé l’un par l’autre ; & les plus petits commencemens s’agrandissant peu à peu, toutes les choſes de l’Univers ont été auſſi facilement diſtinguées, qu’un Cercle.

Comme une corde de Violon, ou une touche de Clavecin, frémit & rend un ſon, les cordes du cerveau frappées par les raions ſonores, ont été excitées à rendre, ou à redire les mots qui les touchoient. Mais comme telle eſt la conſtruction de ce viſcère, que dès qu’une fois les yeux bien formés pour l’Optique, ont reçu la peinture des objets, le cerveau ne peut pas ne pas voir leurs images & leurs différences : de même lorsque les Signes de ces différences ont été marqués, ou gravés dans le cerveau, l’Ame en a nécessairement examiné les rapports ; examen qui lui étoit impoſſible, ſans la découverte des Signes, ou l’invention des Langues. Dans ces tems, où l’Univers étoit presque müet, l’Ame étoit à l’égard de tous les objets, comme un Homme, qui, ſans avoir aucune idée des proportions, regarderoit un tableau, ou une pièce de Sculpture ; il n’y pourroit rien diſtinguer ; ou comme un petit Enfant (car alors l’Ame étoit dans ſon Enfance) qui tenant dans ſa main un certain nombre de petits brins de paille, ou de bois, les voit en général d’une vüe vague & ſuperficielle, ſans pouvoir les compter, ni les distinguer. Mais qu’on mette une eſpèce de Pavillon, ou d’Etendart à cette pièce de bois, par exemple, qu’on appelle Mât, qu’on en mette un autre à un autre pareil corps ; que le premier venu se nombre par le Signe 1. & le ſecond par le Signe, ou chiffre 2 ; alors cet Enfant pourra les compter, & ainsi de suite il apprendra toute l’Arithmetique. Dès qu’une Figure lui paroîtra égale à une autre par son Signe numératif, il conclura ſans peine que ce ſont deux Corps différens ; que 1. & 1. font deux, que 2. & 2. font 4. &c.

C’est cette ſimilitude réelle, ou apparente des Figures, qui eſt la Baſe fondamentale de toutes les vérités & de toutes nos connoiſſances, parmi leſquelles il est évident que celles dont les Signes ſont moins ſimples & moins ſensibles, ſont plus difficiles à apprendre que les autres ; en ce qu’elles demandent plus de Génie pour embraſſer & combiner cette immenſe quantité de mots, par lesquels les Sciences dont je parle expriment les vérités de leur reſſort : tandis que les Sciences, qui s’annoncent par des chiffres, ou autres petits Signes, s’apprennent facilement ; & c’eſt ſans doute cette facilité qui a fait la fortune des Calculs Algébriques, plus encore que leur évidence.

Tout ce ſavoir dont le vent enfle le Balon du cerveau de nos Pédans orgueilleux, n’eſt donc qu’un vaſte amas de Mots & de Figures, qui forment dans la tête toutes les traces, par lesquelles nous diſtinguons & nous nous rapellons les objets. Toutes nos idées ſe réveillent, comme un Jardinier qui connoît les Plantes, ſe ſouvient de toutes leurs phrases à leur aſpect. Ces Mots & ces Figures qui ſont déſignées par eux, ſont tellement liés enſemble dans le cerveau, qu’il est aſſez rare qu’on imagine une chose, ſans le nom, ou le Signe qui lui est attaché.

Je me ſers toujours du mot imaginer, parce que je crois que tout s’imagine, & que toutes les parties de l’Ame peuvent être juſtement réduites à la ſeule imagination, qui les forme toutes ; & qu’ainsi le jugement, le raiſonnement, la mémoire ne ſont que des parties de l’Ame nullement abſolües, mais de véritables modifications de cette eſpèce de toile médullaire, ſur laquelle les objets peints dans l’œil, ſont renvoiés, comme d’une Lanterne magique.

Mais ſi tel eſt ce merveilleux & incompréhensible réſultat de l’Organiſation du Cerveau ; ſi tout ſe conçoit par l’imagination, ſi tout s’explique par elle ; pourquoi diviſer le Principe ſenſitif qui penſe dans l’Homme ? N’eſt-ce pas une contradiction manifeste dans les Partiſans de la ſimplicité de l’eſprit ? Car une choſe qu’on diviſe, ne peut plus être ſans abſurdité, regardée comme indiviſible. Voilà où conduit l’abus des Langues, & l’uſage de ces grands Mots, ſpiritualité, immatérialité &c. placés à tout hasard, ſans être entendus, même par des gens d’Eſprit.

Rien du plus facile que de prouver un Syſtème, fondé comme celui-ci, ſur le ſentiment intime & l’expérience propre de chaque individu. L’imagination, ou cette partie fantaſtique du cerveau, dont la nature nous est auſſi inconnue, que ſa manière d’agir, eſt-elle naturellement petite, ou foible ? Elle aura à peine la force de comparer l’Analogie, ou la reſſemblance de ſes idées ; elle ne pourra voir que ce qui ſera vis-à-vis d’elle, ou ce qui l’affectera le plus vivement ; & encore de quelle manière ! Mais toujours eſt-il vrai que l’imagination ſeule aperçoit ; que c’eſt elle qui ſe repréſente tous les objets, avec les mots & les figures qui les caractériſent ; & qu’ainſi c’est elle encore une fois qui est l’Ame, puisqu’elle en fait tous les Rôles. Par elle, par ſon pinceau flateur, le froid ſquelette de la Raiſon prend des chairs vives & vermeilles ; par elle les Sciences fleuriſſent, les Arts s’embelliſſent, les Bois parlent, les Echos ſoupirent, les Rochers pleurent, le Marbre reſpire, tout prend vie parmi les corps inanimés. C’eſt elle encore qui ajoute à la tendreſſe d’un cœur amoureux, le piquant attrait de la volupté. Elle la fait germer dans le Cabinet du Philoſophe, & du Pédant poudreux ; elle forme enfin les Savans, comme les Orateurs & les Poëtes. Sotement décriée par les uns, vainement diſtinguée par les autres, qui tous l’ont mal connüe, elle ne marche pas ſeulement à la suite des Graces & des beaux Arts, elle ne peint pas ſeulement la Nature, elle peut aussi la meſurer. Elle raiſonne, juge, pénètre, compare, approfondit. Pourroit-elle ſi bien ſentir les beautés des tableaux qui lui ſont tracés, ſans en découvrir les rapports ? Non ; comme elle ne peut ſe replier ſur les plaiſirs des ſens, ſans en goûter toute la perfection, ou la volupté, elle ne peut réfléchir ſur ce qu’elle a mécaniquement conçû, ſans être alors le jugement même.

Plus on exerce l’imagination, ou le plus maigre Génie, plus il prend, pour ainſi dire, d’embonpoint ; plus il s’agrandit, devient nerveux, robuſte, vaſte & capable de penſer. La meilleure Organiſation a beſoin de cet exercice.

L’Organisation eſt le premier mérite de l’Homme ; c’eſt en vain que tous les Auteurs de Morale ne mettent point au rang des qualités eſtimables, celles qu’on tient de la Nature, mais ſeulement les talens qui s’acquièrent à force de réflexions & d’induſtrie : car d’où nous vient, je vous prie, l’habileté, la Science & la vertu, ſi ce n’eſt d’une diſpoſition qui nous rend propres à devenir habiles, ſavans & vertueux ? Et d’où nous vient encore cette diſpoſition, si ce n’eſt de la Nature ? Nous n’avons de qualités eſtimables que par elle ; nous lui devons tout ce que nous ſommes. Pourquoi donc n’eſtimerois-je pas autant ceux qui ont des qualités naturelles, que ceux qui brillent par des vertus acquiſes, & comme d’emprunt ? Quelque ſoit le mérite, de quelque endroit qu’il naiſſe, il eſt digne d’estime ; il ne s’agit que de savoir la meſurer. L’Eſprit, la Beauté, les Richeſſes, la Nobleſſe, quoiqu’Enfans du Hazard, ont tous leur prix, comme l’Adreſſe, le Savoir, la Vertu &c. Ceux que la Nature a comblés de ſes dons les plus précieux, doivent plaindre ceux à qui ils ont été refuſés ; mais ils peuvent ſentir leur ſupériorité ſans orgueil, & en connoiſſeurs. Une belle Femme ſeroit auſſi ridicule de ſe trouver laide, qu’un Homme d’Eſprit, de ſe croire un Sot. Une modeſtie outrée (défaut rare à la vérité) est une ſorte d’ingratitude envers la Nature. Une honnête fierté au contraire est la marque d’une Ame belle & grande, que décelent des traits mâles, moulés comme par le ſentiment.

Si l’organisation eſt un mérite, & le premier mérite, & la ſource de tous les autres, l’inſtruction eſt le ſecond. Le cerveau le mieux conſtruit, ſans elle, le ſeroit en pure perte ; comme ſans l’uſage du monde, l’Homme le mieux fait ne ſeroit qu’un paysan groſſier. Mais auſſi quel ſeroit le fruit de la plus excellente Ecole, ſans une Matrice parfaitement ouverte à l’entrée, ou à la conception des idées ? Il eſt auſſi impoſſible de donner une ſeule idée à un Homme, privé de tous les ſens, que de faire un Enfant à une Femme, à laquelle la Nature auroit pouſſé la distraction jusqu’à oublier de faire une Vulve, comme je l’ai vû dans une, qui n’avoit ni Fente, ni Vagin, ni Matrice, & qui pour cette raiſon fut démariée après dix ans de mariage.

Mais ſi le cerveau eſt à la fois bien organiſé & bien inſtruit, c’eſt une terre féconde parfaitement enſemencée, qui produit le centuple de ce qu’elle a reçû ; ou, (pour quitter le ſtile figuré, ſouvent néceſſaire pour mieux exprimer ce qu’on ſent & donner des graces à la Vérité même,) l’imagination élevée par l’art, à la belle & rare dignité de Génie ; ſaiſit exactement tous les rapports des idées qu’elle a conçües, embraſſe avec facilité une foule étonnante d’objets, pour en tirer enfin une longue chaîne de conſéquences, lesquelles ne sont encore que de nouveaux rapports, enfantés par la comparaiſon des premiers, auxquels l’Ame trouve une parfaite reſſemblance. Telle eſt, ſelon moi, la génération de l’Eſprit. Je dis trouve, comme j’ai donné ci-devant l’Epithète d’Apparente, à la ſimilitude des objets : Non que je penſe que nos ſens ſoient toujours trompeurs, comme l’a prétendu le Père Mallebranche, ou que nos yeux naturellement un peu ivres ne voient pas les objets, tels qu’ils ſont en eux-mêmes, quoique les Microscopes nous le prouvent tous les jours ; mais pour n’avoir aucune dispute avec les Pyrrhoniens, parmi lesquels Bayle s’est distingué.

Je dis de la Vérité en général ce que M de Fontenelle dit de certaines en particulier, qu’il faut la ſacrifier aux agrémens de la Société. Il eſt de la douceur de mon caractère, d’obvier à toute dispute, lorsqu’il ne s’agit pas d’aiguiser la converſation. Les Cartéſiens viendroient ici vainement à la charge avec leurs idées innées ; je ne me donnerois certainement pas le quart de la peine qu’a priſe M Locke pour attaquer de telles chimères. Quelle utilité en effet de faire un gros Livre, pour prouver une doctrine qui étoit érigée en axiome, il y a trois mille ans ?

Suivant les Principes que nous avons poſés & que nous croions vrais, celui qui a le plus d’imagination doit être regardé, comme aiant le plus d’eſprit, ou de génie, car tous ces mots ſont ſynonimes ; & encore une fois c’eſt par un abus honteux qu’on croit dire des choſes différentes, lorsqu’on ne dit que différens mots ou différens ſons, auxquels on n’a attaché aucune idée, ou diſtinction réelle.

La plus belle, la plus grande, ou la plus forte imagination, eſt donc la plus propre aux Sciences, comme aux Arts. Je ne décide point s’il faut plus d’eſprit pour exceller dans l’Art des Ariſtotes, ou des Descartes, que dans celui des Euripides, ou des Sophocles ; & ſi la Nature s’eſt mise en plus grands frais, pour faire Newton, que pour former Corneille, (ce dont je doute fort ;) mais il eſt certain que c’eſt la ſeule imagination diverſement appliquée, qui a fait leur différent triomphe & leur gloire immortelle.

Si quelqu’un paſſe pour avoir peu de jugement, avec beaucoup d’imagination ; cela veut dire que l’imagination trop abandonnée à elle-même, presque toujours comme occupée à ſe regarder dans le miroir de ſes ſensations, n’a pas aſſez contracté l’habitude de les examiner elles mêmes avec attention ; plus profondément pénetrée des traces, ou des images, que de leur vérité ou de leur reſſemblance.

Il eſt vrai que telle eſt la vivacité des reſſorts de l’imagination, que ſi l’attention, cette clé ou mère des Sciences, ne s’en mêle, il ne lui eſt guères permis que de parcourir & d’effleurer les objets.

Voiez cet Oiſeau sur la branche, il ſemble toujours prêt à s’envoler ; l’imagination eſt de même. Toujours emportée par le tourbillon du ſang & des Eſprits ; une onde fait une trace, effacée par celle qui ſuit ; l’Ame court après, ſouvent en vain : Il faut qu’elle s’attende à regretter ce qu’elle n’a pas aſſez vîte ſaisi & fixé : & c’eſt ainſi que l’imagination, véritable Image du tems, ſe détruit & ſe renouvelle ſans ceſſe.

Tel eſt le cahos & la ſucceſſion continuelle & rapide de nos idées ; elles ſe chaſſent, comme un flot pousse l’autre ; de ſorte que ſi l’imagination n’emploie, pour ainſi dire, une partie de ſes muscles, pour être comme en équilibre ſur les cordes du cerveau, pour ſe ſoutenir quelque tems ſur un objet qui va fuir, & s’empêcher de tomber ſur un autre, qu’il n’eſt pas encore tems de contempler ; jamais elle ne ſera digne du beau nom de jugement. Elle exprimera vivement ce qu’elle aura ſenti de même ; elle formera les Orateurs, les Muſiciens, les Peintres, les Poëtes, & jamais un seul Philoſophe. Au contraire ſi dès l’enfance on acoutume l’imagination à ſe brider elle-même ; à ne point ſe laiſſer emporter à ſa propre impétuoſité, qui ne fait que de brillans Entouſiaſtes ; à arrêter, contenir ſes idées, à les retourner dans tous les ſens, pour voir toutes les faces d’un objet : alors l’imagination prompte à juger, embraſſera par le raiſonnement, la plus grande Sphère d’objets, & ſa vivacité, toujours de ſi bon augure dans les Enfans, & qu’il ne s’agit que de regler par l’étude & l’exercice, ne ſera plus qu’une pénétration clairvoiante, ſans laquelle on fait peu de progrès dans les Sciences.

Tels sont les ſimples fondemens ſur lesquels a été bâti l’édifice de la Logique. La Nature les avoit jettés pour tout le Genre Humain ; mais les uns en ont profité, les autres en ont abuſé.

Malgré toutes ces prérogatives de l’Homme sur les Animaux, c’eſt lui faire honneur que de le ranger dans la même claſſe. Il est vrai que jusqu’à un certain age, il eſt plus animal qu’eux, parce qu’il apporte moins d’inſtinct en naiſſant.

Quel eſt l’Animal qui mourroit de faim au milieu d’une Rivière de Lait ? L’Homme ſeul. Semblable à ce vieux Enfant dont un Moderne parle d’après Arnobe ; il ne connoit ni les alimens qui lui ſont propres, ni l’eau qui peut le noyer, ni le feu qui peut le réduire en poudre. Faites briller pour la première fois la lumière d’une bougie aux yeux d’un Enfant, il y portera machinalement le doigt, comme pour ſavoir quel est le nouveau Phénomène qu’il aperçoit ; c’est à ſes dépens qu’il en connoîtra le danger, mais il n’y ſera pas repris.

Mettez le encore avec un Animal ſur le bord d’un précipice : lui ſeul y tombera ; il ſe noye, où l’autre ſe ſauve à la nage. À quatorze, ou quinze ans, il entrevoit à peine les grands plaiſirs qui l’attendent dans la reproduction de ſon espèce ; déjà adolescent, il ne ſait pas trop comment s’y prendre dans un jeu, que la Nature apprend ſi vite aux Animaux : il ſe cache, comme s’il étoit honteux d’avoir du plaisir & d’être fait pour être heureux, tandis que les Animaux ſe font gloire d’être Cyniques. Sans éducation, ils ſont ans préjugés. Mais voions encore ce Chien & cet Enfant qui ont tous deux perdu leur Maître dans un grand chemin : l’Enfant pleure, il ne ſait à quel ſaint ſe voüer ; le Chien mieux ſervi par ſon odorat, que l’autre par ſa raiſon, l’aura bien-tôt trouvé.

La Nature nous avoit donc faits pour être au-deſſous des Animaux, ou du moins pour faire par là même mieux éclater les prodiges de l’Education, qui ſeule nous tire du niveau & nous élève enfin au-deſſus d’eux. Mais accordera-t-on la même diſtinction aux Sourds, aux Aveugles nés, aux Imbéciles, aux Fous, aux Hommes Sauvages, ou qui ont été élevés dans les Bois avec les Bêtes ; à ceux dont l’affection hypocondriaque a perdu l’imagination, enfin à toutes ces Bêtes à figure humaine, qui ne montrent que l’instinct le plus groſſier ? Non, tous ces Hommes de corps, & non d’eſprit, ne méritent pas une claſſe particulière.

Nous n’avons pas deſſein de nous diſſimuler les objections qu’on peut faire en faveur de la diſtinction primitive de l’Homme & des Animaux, contre notre ſentiment. Il y a, dit-on, dans l’Homme une Loi naturelle, une connoiſſance du bien & du mal, qui n’a pas été gravée dans le cœur des Animaux.

Mais cette Objection, ou plutôt cette aſſertion est-elle fondée ſur l’expérience, ſans laquelle un Philoſophe peut tout rejetter ? En avons nous quelqu’une qui nous convainque que l’Homme ſeul a été éclairé d’un raion refuſé à tous les autres Animaux ? S’il n’y en a point, nous ne pouvons pas plus connoître par elle ce qui ſe paſſe dans eux, & même dans les Hommes, que ne pas ſentir ce qui affecte l’intérieur de notre Etre. Nous ſavons que nous penſons, & que nous avons des remords ; un ſentiment intime ne nous force que trop d’en convenir ; mais pour juger des remords d’autrui, ce ſentiment qui eſt dans nous eſt inſuffisant : c’eſt pourquoi il en faut croire les autres Hommes ſur leur parole, ou ſur les ſignes ſensibles & extérieurs que nous avons remarqués en nous-mêmes, lorsque nous éprouvions la même conſcience & les mêmes tourmens.

Mais pour décider ſi les Animaux qui ne parlent point, ont reçu la Loi Naturelle, il faut s’en rapporter conséquemment à ces ſignes dont je viens de parler, ſupposé qu’ils existent. Les faits ſemblent le prouver. Le Chien qui a mordu ſon Maître qui l’agaçoit, a paru s’en repentir le moment ſuivant ; on l’a vû triſte, fâché, n’oſant ſe montrer, & s’avouër coupable par un air rampant & humilié. L’Hiſtoire nous offre un exemple célèbre d’un Lion qui ne voulut pas déchirer un Homme abandonné à ſa fureur, parce qu’il le reconnut pour son Bienfaicteur. Qu’il ſeroit à ſouhaiter que l’Homme mêmebmontrât toujours la même reconnoiſſance pour les Bienfaits, & le même reſpect pour l’humanité ! On n’auroit plus à craindre les Ingrats, ni ces Guerres qui ſont le fléau du Genre Humain & les vrais Bourreaux de la Loi Naturelle.

Mais un Etre à qui la Nature a donné un inſtinct ſi précoce, ſi éclairé, qui juge, combine, raiſonne & délibère, autant que s’étend & lui permet la Sphère de ſon activité ; un Etre qui s’attache par les Bienfaits, qui ſe détache par les mauvais traitemens, & va eſſaier un meilleur Maître ; un Etre d’une ſtructure ſemblable à la nôtre, qui fait les mêmes opérations, qui a les mêmes paſſions, les mêmes douleurs, les mêmes plaiſirs, plus ou moins vifs, suivant l’empire de l’imagination & la délicateſſe des nerfs ; un tel Etre enfin ne montre-t-il pas clairement qu’il ſent ſes torts & les nôtres ; qu’il connoit le bien & le mal, & en un mot a conſcience de ce qu’il fait ? Son Ame qui marque comme la nôtre, les mêmes joies, les mêmes mortifications, les mêmes déconcertemens, ſeroit-elle ſans aucune répugnance, à la vuë de ſon ſemblable déchiré, ou après l’avoir lui-même impitoiablement mis en pièces ? Cela poſé, le don précieux dont il s’agit, n’auroit point été refusé aux Animaux, car puisqu’ils nous offrent des Signes évidens de leur repentir, comme de leur intelligence, qu’y a-t-il d’absurde à penſer que des Etres, des Machines presque auſſi parfaites que nous, ſoient comme nous, faites pour penſer, & pour ſentir la Nature ?

Qu’on ne m’objecte point que les Animaux ſont pour la plûpart des Etres féroces, qui ne ſont pas capables de ſentir les maux qu’ils font ; car tous les Hommes distinguent-ils mieux les vices & les vertus ? Il eſt dans notre Eſpèce de la férocité, comme dans la leur. Les Hommes qui ſont dans la barbare habitude d’enfreindre la Loi Naturelle, n’en ſont pas ſi tourmentés, que ceux qui la transgreſſent pour la première fois, & que la force de l’exemple n’a point endurcis. Il en eſt de même des Animaux, comme des Hommes ; Les uns & les autres peuvent être plus ou moins féroces par tempérament, & ils le deviennent encore plus avec ceux qui le ſont. Mais un Animal doux, pacifique, qui vit avec d’autres Animaux ſemblables, & d’alimens doux, ſera ennemi du sang & du carnage ; il rougira intérieurement de l’avoir verſé avec cette différence peut-être, que comme chez eux tout est immolé aux beſoins, aux plaiſirs, & aux commodités de la vie, dont ils jouiſſent plus que nous, leurs remords ne ſemblent pas devoir être ſi vifs que les nôtres, parceque nous ne ſommes par dans la même néceſſité qu’eux. La coutume émouſſe, & peut-être étouffe les remords, comme les plaisirs.

Mais je veux pour un moment ſupposer que je me trompe, & qu’il n’eſt pas juſte que presque tout l’Univers ait tort à ce ſujet, tandis que j’aurois ſeul raiſon ; j’accorde que les Animaux, même les plus excellens, ne connoiſſent pas la distinction du bien & du mal moral, qu’ils n’ont aucune mémoire des attentions qu’on a eües pour eux, du bien qu’on leur a fait, aucun ſentiment de leurs propres vertus ; que ce Lion, par exemple, dont j’ai parlé après tant d’autres, ne ſe ſouvienne pas de n’avoir pas voulu ravir la vie à cet Homme qui fut livré à ſa furie, dans un Spectacle plus inhumain que tous les Lions, les Tigres & les Ours ; tandis que nos Compatriotes ſe battent, Suiſſes contre Suiſſes, Frères contre Frères, ſe reconnoiſſent, s’enchaînent, ou ſe tuënt ſans remords, parcequ’un Prince paie leurs meurtres : je ſuppose enfin que la Loi naturelle n’ait pas été donnée aux Animaux, quelles en ſeront les conſéquences ? L’Homme n’eſt pas pétri d’un Limon plus précieux ; la Nature n’a emploié qu’une ſeule & même pâte, dont elle a ſeulement varié les levains. Si donc l’Animal ne ſe repent pas d’avoir violé le ſentiment intérieur dont je parle, ou plutôt s’il en est abſolument privé, il faut néceſſairement que l’Homme ſoit dans le même cas : moiennant quoi adieu la Loi Naturelle, & tous ces beaux Traités qu’on a publiés sur elle ! Tout le Regne Animal en ſeroit généralement dépourvû. Mais réciproquement ſi l’Homme ne peut ſe diſpenſer de convenir qu’il diſtingue toujours, lorsque la ſanté le laiſſe joüir de lui-même, ceux qui ont de la probité, de l’humanité, de la vertu, de ceux qui ne ſont ni humains, ni vertueux, ni honnêtes gens ; qu’il eſt facile de diſtinguer ce qui est vice, ou vertu, par l’unique plaiſir, ou la propre répugnance, qui en ſont comme les effets naturels, il s’enſuit que les Animaux formés de la même matière, à laquelle il n’a peut-être manqué qu’un degré de fermentation, pour égaler les Hommes en tout, doivent participer aux mêmes prérogatives de l’Animalité, & qu’ainſi il n’eſt point d’Ame, ou de ſubſtance ſenſitive, ſans remords. La Réflexion ſuivante va fortifier celles-ci.

On ne peut détruire la Loi Naturelle. L’Empreinte en est ſi forte dans tous les Animaux, que je ne doute nullement que les plus ſauvages & les plus féroces n’aient quelques momens de repentir. Je crois que la Fille Sauvage de Châlons en Champagne aura porté la peine de ſon crime, s’il eſt vrai qu’elle ait mangé ſa ſœur. Je penſe la même choſe de tous ceux qui commettent des crimes, même involontaires, ou de tempérament : de Gaſton d’Orléans qui ne pouvoit s’empecher de voler ; de certaine femme qui fut ſujette au même vice dans la groſſeſſe, & dont ſes enfans héritèrent : de celle qui dans le même Etat, mangea ſon mari ; de cette autre qui égorgeoit les enfans, ſaloit leurs corps, & en mangeoit tous les jours comme du petit ſalé : de cette fille de Voleur Antropophage, qui la devint à 12 ans, quoiqu’aiant perdu Père & Mère à l’age d’un an, elle eût été élevée par d’honnêtes gens ; pour ne rien dire de tant d’autres exemples dont nos obſervateurs ſont remplis ; & qui prouvent tous qu’il eſt mille vices & vertus Héréditaires, qui paſſent des parens aux enfans, comme ceux de la Nourice, à ceux qu’elle allaite. Je dis donc & j’accorde que ces malheureux ne ſentent pas pour la plupart ſur le champ l’énormité de leur action. La Boulymie, par exemple, ou la faim canine peut éteindre tout ſentiment ; c’est une manie d’eſtomac qu’on eſt forcé de ſatisfaire. Mais revenües à elles-mêmes, & comme désenivrées, quels remords pour ces femmes qui ſe rappellent le meurtre qu’elles ont commis dans ce qu’elles avoient de plus cher ! quelle punition d’un mal involontaire, auquel elles n’ont pu réſiſter, dont elles n’ont eu aucune conſcience ! cependant ce n’eſt point aſſez apparemment pour les juges. Parmi les femmes dont je parle, l’une fut roüée, & brulée, l’autre enterréé vive. Je ſens tout ce que démande l’intérêt de la ſocieté. Mais il ſeroit ſans doute à ſouhaiter qu’il n’y eût pour juges, que d’excellens Medecins. Eux ſeuls pourroient diſtinguer le criminel innocent, du coupable. Si la raison eſt esclave d’un ſens dépravé, ou en fureur, comment peut-elle le gouverner ?

Mais ſi le crime porte avec ſoi ſa propre punition plus ou moins cruelle ; ſi la plus longue & la plus barbare habitude ne peut tout-à-fait arracher le repentir des cœurs les plus inhumains ; s’ils ſont déchirés par la mémoire même de leurs actions, pourquoi effraier l’imagination des eſprits foibles par un Enfer, par des ſpectres, & des précipices de feu, moins réels encore que ceux de Paſcal ? Qu’eſt-il beſoin de recourir à des fables, comme un Pape de bonne foi l’a dit lui-même, pour tourmenter les malheureux mêmes qu’on fait perir, parce qu’on ne les trouve pas aſſez punis par leur propre conſcience, qui eſt leur premier Bourreau ? Ce n’eſt pas que je veüille dire que tous les criminels ſoient injuſtement punis ; je prétens ſeulement que ceux dont la volonté est dépravée, & la conſcience éteinte, le ſont aſſez par leurs remords, quand ils reviennent à eux-mêmes ; remords, j’oſe encore le dire, dont la Nature auroit dû en ce cas, ce me ſemble, délivrer des malheureux entraînés par une fatale néceſſité.

Les Criminels, les Méchans, les Ingrats, ceux enfin que ne ſentent pas la Nature, Tyrans malheureux & indignes du jour, ont beau ſe faire un cruel plaiſir de leur Barbarie, il eſt des momens calmes & de réflexion, où la Conſcience vengereſſe s’élève, dépose contr’eux, & les condamne à être presque ſans ceſſe déchirés de ſes propres mains. Qui tourmente les Hommes, eſt tourmenté par lui-même ; & les maux qu’il ſentira, ſeront la juſte mesure de ceux qu’il aura faits.

D’un autre côté, il y a tant de plaiſir à faire du bien, à ſentir, à reconnoître celui qu’on reçoit, tant de contentement à pratiquer la vertu, à être doux, humain, tendre, charitable, compatiſſant & généreux (ce ſeul mot renferme toutes les vertus), que je tiens pour aſſez puni, quiconque a le malheur de n’être pas né Vertueux.

Nous n’avons pas originairement été faits pour être Savans ; c’eſt peut-être par une eſpèce d’abus de nos facultés organiques, que nous le ſommes devenus ; & cela à la charge de l’Etat, qui nourrit une multitude de Fainéans, que la vanité a décorés du nom de Philoſophes. La Nature nous a tous créés uniquement pour être heureux ; oui tous, depuis le ver qui rampe, jusqu’à l’Aigle qui se perd dans la Nüe. C’eſt pourquoi elle a donné à tous les Animaux quelque portion de la Loi naturelle, portion plus ou moins exquiſe, ſelon que le comportent les Organes bien conditionnés de chaque Animal.

Àprésent comment définirons nous la Loi naturelle ? C’eſt un ſentiment, qui nous apprend ce que nous ne devons pas faire, par ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît. Oſerois-je ajouter à cette idée commune, qu’il me ſemble que ce ſentiment n’eſt qu’une eſpèce de crainte, ou de fraieur, aussi ſalutaire à l’eſpèce, qu’à l’individu ; car peut-être ne reſpectons nous la bourſe & la vie des autres, que pour nous conſerver nos Biens, notre honneur & nous-mêmes ſemblables à ces Ixions du Chriſtianisme, qui n’aiment Dieu & n’embrassent tant de chimériques vertus, que parce qu’ils craignent l’Enfer.

Vous voiez que la Loi naturelle n’est qu’un ſentiment intime, qui appartient encore à l’imagination, comme tous les autres, parmi lesquels on compte la penſée. Par conſéquent elle ne ſuppose évidemment ni éducation, ni révélation, ni Législateur, à moins qu’on ne veüille la confondre avec les Loix Civiles, à la maniere ridicule des Théologiens.

Les armes du Fanatisme peuvent détruire ceux qui ſoutiennent ces vérités ; mais elles ne détruiront jamais ces vérités mêmes.

Ce n’est pas que je révoque en doute l’existence d’un Etre ſuprême ; il me ſemble au contraire que le plus grand degré de Probabilité eſt pour elle : mais comme cette existence ne prouve pas plus la néceſſité d’un culte, que tout autre, c’est une vérité théorique, qui n’eſt guères d’usage dans la Pratique : de ſorte que, comme on peut dire d’après tant d’expériences, que la Religion ne ſuppoſe pas l’exacte probité, les mêmes raiſons autoriſent à penſer que l’Athéisme ne l’exclut pas.

Qui sait d’ailleurs si la raiſon de l’Existence de l’Homme, ne ſeroit pas dans son exiſtence même ? Peut-être a-il-il été jetté au hazard ſur un point de la ſurface de la Terre, ſans qu’on puiſſe ſavoir ni comment, ni pourquoi ; mais ſeulement qu’il doit vivre & mourir ; ſemblable à ces champignons, qui paroiſſent d’un jour à l’autre, ou à ces fleurs qui bordent les foſſés & couvrent les murailles.

Ne nous perdons point dans l’infini, nous ne ſommes pas faits pour en avoir la moindre idée ; il nous eſt abſolument impoſſible de remonter à l’origine des choſes. Il eſt égal d’ailleurs pour notre repos, que la matière ſoit éternelle, ou qu’elle ait été créée ; qu’il y ait un Dieu, ou qu’il n’y en ait pas. Quelle folie de tant ſe tourmenter pour ce qu’il eſt impoſſible de connoître, & ce qui ne nous rendroit pas plus heureux, quand nous en viendrions à bout.

Mais, dit-on, lisez tous les ouvrages des Fénelons, des Nieuwentits, des Abadies, des Derhams, des Raïs &c. Eh bien ! que m’apprendront ils ? ou plutôt que m’ont-ils appris ? Ce ne ſont que d’ennuieuſes répétitions d’Ecrivains zèlés, dont l’un n’ajoute à l’autre qu’un verbiage, plus propre à fortifier, qu’à ſaper les fondemens de l’Athéisme. Le volume des preuves qu’on tire du ſpectacle de la nature, ne leur donne pas plus de force. La ſtructure ſeule d’un doigt, d’une oreille, d’un œil, une obſervation de Malpighi, prouve tout, & ſans doute beaucoup mieux que Descartes & Mallebranche ; ou tout le reſte ne prouve rien. Les Déiſtes & les Chrétiens mêmes devroient donc ſe contenter de faire obſerver que dans tout le Regne Animal, les mêmes vües ſont exécutées par une infinité de divers moiens, tous cependant exactement géométriques. Car de quelles plus fortes Armes pourroit on terraſſer les Athées ? Il eſt vrai que ſi ma raiſon ne me trompe pas, l’Homme & tout l’Univers ſemblent avoir été deſtinés à cette unité de vües. Le Soleil, l’Air, l’Eau, l’Organiſation, la forme des corps, tout eſt arrangé dans l’œil, comme dans un miroir qui préſente fidèlement à l’imagination les objets qui y ſont peints, ſuivant les loix qu’exige cette Infinie variété de corps qui ſervent à la vision. Dans l’oreille, nous trouvons par tout une diverſité frappante, ſans que cette diverſe fabrique de l’Homme, des Animaux, des Oiseaux, des Poiſſons, produiſe differens uſages. Toutes les oreilles ſont ſi mathématiquement faites, qu’elles tendent également au ſeul & même but, qui eſt d’entendre. Le Hazard, demande le Déiſte, seroit-il donc aſſez grand Géometre, pour varier ainſi à ſon gré les ouvrages dont on le ſuppose Auteur, ſans que tant de diverſité pût l’empêcher d’atteindre le même fin. Il objecte encore ces parties evidemment contenües dans l’Animal pour de futurs uſages ; le Papillon dans la Chenille ; l’Homme dans le Ver ſpermatique ; un Polype entier dans chacune de ſes parties, la valvule du trou ovale, le Poumon dans le fetus ; les dens dans leurs Alvéoles ; les os dans les fluides, qui s’en détachent & ſe durciſſent d’une manière incompréhenſible. Et comme les Partiſans de ce ſyſtème, loin de rien négliger pour le faire valoir, ne ſe laſſent jamais d’accumuler preuves sur preuves, ils veulent profiter de toût, & de la foibleſſe même de l’Eſprit en certains cas. Voiez, diſent-ils, les Spinoſa, les Vanini, les Desbarreaux, les Boindin, Apôtres qui font plus d’honneur, que de tort au Déisme ! La durée de la ſanté de ces derniers a été la mesure de leur incrédulité : & il est rare en effet, ajoutent ils, qu’on n’abjure pas l’Athéisme, dès que les paſſions ſe ſont affoiblies avec le corps qui en eſt l’inſtrument.

Voilà certainement tout ce qu’on peut dire de plus favorable à l’exiſtence d’un Dieu, quoique le dernier argument ſoit frivole, en ce que ces conversions ſont courtes, l’Esprit reprenant presque toujours ses anciennes opinions, & ſe conduiſant en conſéquence, dès qu’il a recouvré, ou plutôt retrouvé ſes forces dans celles du corps. En voilà du moins beaucoup plus que n’en dit le Medecin Diderot, dans ſes Penſées Philoſophiques, ſublime ouvrage qui ne convaincra pas un Athée. Que répondre en effet à un Homme qui dit : « Nous ne connoiſſons point la Nature : Des cauſes cachées dans ſon ſein pourroient avoir tout produit. Voies à votre tour le Polype de Trembley ! Ne contient il pas en ſoi les cauſes qui donnent lieu à ſa régénération ? Quelle abſurdité y auroit-il donc à penſer qu’il eſt des cauſes phyſiques pour lesquelles tout a été fait, & auxquelles toute la chaîne de ce vaſte Univers eſt ſi néceſſairement liée & aſſujetie, que rien de ce qui arrive, ne pouvoit ne pas arriver ; des cauſes dont l’ignorance abſolument invincible nous a fait recourir à un Dieu, qui n’est pas même un être de Raiſon, ſuivant certains ? Ainſi détruire le Hazard, ce n’eſt pas prouver l’exiſtence d’un être ſuprême, puisqu’il peut y avoir autre choſe qui ne ſeroit ni Hazard, ni Dieu ; je veux dire la Nature, dont l’étude par conſequent ne peut faire que des incrédules ; comme le prouve la façon de penſer de tous ſes plus heureux ſcrutateurs. »

Le poids de l’Univers n’ébranle donc pas un véritable Athée, loin de l’écraſer ; & tous ces indices mille & mille fois rebattus d’un Créateur, indices qu’on met fort au deſſus de la façon de penſer dans nos ſemblables, ne ſont évidens, quelque loin qu’on pousse cet argument, que pour les Antipirrhoniens, ou pour ceux qui ont aſſés de confiance dans leur raison, pour croire pouvoir juger ſur certaines apparences, auxquelles, comme vous voiez, les Athées peuvent en oppoſer d’autres peut-être auſſi fortes, & abſolument contraires. Car ſi nous écoutons encore les Naturalistes ; ils nous diront que les mêmes cauſes qui, dans les mains d’un Chimiſte, & par le Hazard de divers mêlanges, ont fait le premier miroir, dans celles de la Nature ont fait l’eau pure, qui en ſert à la ſimple Bergère : que le mouvement qui conſerve le monde, a pu le créer ; que chaque corps a pris la place que ſa Nature lui a aſſignée ; que l’air a dû entourer la terre, par la même raiſon que le fer & les autres Métaux ſont l’ouvrage de ſes entrailles ; que le Soleil eſt une production auſſi Naturelle, que celle de l’Electricité ; qu’il n’a pas plus été fait pour échaufer la Terre, & tous ſes Habitans qu’il brule quelquefois, que la pluie pour faire pouſſer les grains, qu’elle gâte ſouvent ; que le miroir & l’eau n’ont pas plus été faits pour qu’on pût s’y regarder, que tous les corps polis qui ont la même propriété : que l’œil eſt à la vérité une eſpèce de Trumeau dans lequel l’Ame peut contempler l’image des objets, tels qu’ils lui sont repreſentés par ces corps ; mais qu’il n’eſt pas démontré que cet organe ait été réellement fait exprès pour cette contemplation, ni exprès placé dans l’orbite : qu’enfin il ſe pourroit bien faire que Lucrèce, le Medecin Lamy, & tous les Epicuriens Anciens & Modernes, euſſent raiſon, lorsqu’ils avancent que l’œil ne voit que par ce qu’il ſe trouve organiſé, & placé comme il l’eſt ; que, poſées une fois les mêmes regles de mouvement que suit la Nature dans la génération & le dévelopement des corps, il n’étoit pas poſſible que ce merveilleux organe fût organiſé & placé autrement.

Tel eſt le pour & le contre, & l’abrégé des grandes raiſons qui partageront éternellement les Philoſophes : je ne prens aucun parti.

Non nostrum inter vos tantas componere lites.

C’eſt ce que je diſois à un François de mes amis, auſſi franc Pirrhonien que moi, Homme de beaucoup de mérite, & digne d’un meilleur ſort. Il me fit à ce sujet une réponſe fort ſingulière. Il eſt vrai, me dit-il, que le pour & le contre ne doit point inquiéter l’Ame d’un Philoſophe, qui voit que rien n’eſt démontré avec aſſez de clarté pour forcer ſon conſentement, & même que les idées indicatives qui s’offrent d’un coté, ſont auſſitôt détruites par celles qui ſe montrent de l’autre. Cependant, reprit-il, l’Univers ne ſera jamais heureux, à moins qu’il ne ſoit Athée. Voici quelles étoient les raisons de cet Abominable Homme. Si l’Athéisme, diſoit-il, étoit généralement répandu, toutes les branches de la Religion ſeroient alors détruites & coupées par la racine. Plus de guerres théologiques ; plus de soldats de Religion ; soldats terribles ! la Nature infectée d’un poiſon ſacré, reprendroit ſes droits & ſa pureté. Sourds à toute autre voix, les Mortels tranquilles ne ſuivroient que les conſeils ſpontanés de leur propre individu ; les ſeuls qu’on ne mépriſe point impunément, & qui peuvent ſeuls nous conduire au bonheur par les agréables ſentiers de la vertu.

Telle eſt la Loi Naturelle ; quiconque en eſt rigide obſervateur, eſt honnête Homme, & mérite la confiance de tout le genre humain. Quiconque ne la ſuit pas ſcrupuleusement, a beau affecter les ſpecieux dehors d’une autre Religion, eſt un fourbe, ou un Hippocrite dont je me défie.

Après cela qu’un vain Peuple penſe différemment ; qu’il ose affirmer qu’il y va de la probité même, à ne pas croire la Révélation ; qu’il faut en un mot une autre Religion, que celle de la Nature, quelle qu’elle ſoit ! quelle miſere ! quelle pitié ! & la bonne opinion que chacun nous donne de celle qu’il a embraſſée ! Nous ne briguons point ici le suffrage du vulgaire. Qui dreſſe dans ſon cœur des Autels à la ſuperstition, eſt né pour adorer les Idoles, & non pour ſentir la Vertu.

Mais puisque toutes les facultés de l’Ame dépendent tellement de la propre Organisation du Cerveau & de tout le Corps, qu’elles ne ſont viſiblement que cette Organisation même ; voilà une Machine bien éclairée ! car enfin quand l’Homme ſeul auroit reçu en partage la Loi Naturelle, en ſeroit-il moins une Machine ? Des Roües, quelques reſſorts de plus que dans les Animaux les plus parfaits, le cerveau proportionnellement plus proche du cœur, & recevant auſſi plus de ſang, la même raison donnée ; que ſais-je enfin ? des cauſes inconnües, produiroient toujours cette conſcience délicate, si facile à bleſſer, ces remords qui ne ſont pas plus étrangers à la matière, que la penſée, & en un mot toute la différence qu’on ſuppose ici. L’organisation ſuffiroit-elle donc à tout ? oüi, encore une fois ; Puis que le penſée ſe développe viſiblement avec les organes, pourquoi la matière dont ils ſont faits, ne ſeroit-elle pas auſſi ſuſceptible de Remords, quand une fois elle a acquis avec le tems la faculté de ſentir ?

L’Ame n’eſt donc qu’un vain terme dont on n’a point d’idée, & dont un bon Eſprit ne doit ſe ſervir que pour nommer la partie qui penſe en nous. Poſé le moindre principe de mouvement, les corps animés auront tout ce qu’il leur faut pour se mouvoir, sentir, penser, ſe repentir, & ſe conduire en un mot dans le Phyſique, & dans le Moral qui en dépend.

Nous ne ſupposons rien ; ceux qui croiroient que toutes les difficultés ne ſeroient pas encore levées, vont trouver des expériences, qui acheveront de les ſatisfaire.

1. Toutes les chairs des Animaux palpitent après la mort, d’autant plus long-tems, que l’Animal eſt plus froid & tranſpire moins. Les Tortües, les Lézards, les ſerpens &c. en font foi.

2. Les muscles ſéparés du corps, ſe retirent, lorsqu’on les pique.

3. Les entrailles conſervent long-tems leur mouvement périſtaltique, ou vermiculaire.

4. Une ſimple injection d’eau chaude ranime le cœur & les muscles, suivant Cowper.

5. Le cœur de la Grénoüille, ſur tout expoſé au Soleil, encore mieux ſur une table, ou une aſſiette chaude, ſe remüe pendant une heure & plus, après avoir été arraché du corps. Le mouvement ſemble-t-il perdu ſans reſſource ? Il n’y a qu’à piquer le cœur, & ce muscle creux bat encore. Harvey a fait la même obſervation ſur les Crapaux.

6. Bacon de Verulam, dans ſon Traité Sylva-Sylvarum, parle d’un homme convaincu de trahiſon qu’on ouvrit vivant, & dont le cœur jetté dans l’éau chaude, ſauta à pluſieurs repriſes, toujours moins haut, à la diſtance perpendiculaire de 2 piés.

7. Prenez un petit Poulet encore dans l’œuf ; arrachez-lui le cœur ; vous obſerverez les mêmes Phénomènes, avec à peu près les mêmes circonstances. La ſeule chaleur de l’haleine ranime un Animal prêt à périr dans la Machine Pneumatique.

Les mêmes Expériences que nous devons à Boyle & à Sténon, ſe font dans les Pigeons, dans les Chiens, dans les Lapins, dont les morceaux de cœur ſe remüent, comme les Cœurs entiers. On voit le même mouvement dans les pattes de Taupe arrachées.

8. La Chenille, les Vers, l’Araignée, la Mouche, l’Anguille, offrent les mêmes choses à conſiderer ; & le mouvement des parties coupées augmente dans l’eau chaude, à cause du feu qu’elle contient.

9. Un Soldat yvre emporta d’un coup de ſabre la tête d’un Coq d’Inde. Cet Animal reſta debout, enſuite il marcha, courut ; venant à rencontrer une muraille, il ſe tourna, battit des ailes, en continuant de courir, & tomba enfin. Etendu par terre, tous les muscles de ce Coq ſe remuoient encore. Voilà ce que j’ai vu, & il eſt facile de voir à peu près ces phénomènes dans les petits chats, ou chiens, dont on a coupé la tête.

10. Les Polypes font plus que de se mouvoir, après la Section ; ils se reproduiſent dans huit jours en autant d’Animaux, qu’il y a de parties coupées. J’en ſuis fâché pour le ſyſtème des Naturaliſtes ſur la génération, ou plutôt j’en ſuis bien aiſe ; car que cette découverte nous apprend bien à ne jamais rien conclure de géneral, même de toutes les Expériences connües, & les plus déciſives !

Voilà beaucoup plus de faits qu’il n’en faut, pour prouver d’une manière inconteſtable que chaque petite fibre, ou partie des corps organiſés, ſe meut par un principe qui lui eſt propre, & dont l’action ne dépend point des nerfs, comme les mouvemens volontaires ; puisque les mouvemens en queſtion s’exercent, ſans que les parties qui les manifeſtent, aient aucun commerce avec la circulation. Or ſi cette force ſe fait remarquer jusques dans des morceaux de fibres, le cœur, qui eſt un compoſé de fibres ſingulièrement entrelacées, doit avoir la même proprieté. L’Hiſtoire de Bacon n’étoit pas néceſſaire pour me le perſuader. Il m’étoit facile d’en juger, & par la parfaite Analogie de la ſtructure du Cœur de l’Homme & des Animaux ; & par la maſſe même du premier, dans laquelle ce mouvement ne ſe cache aux yeux, que parce qu’il y eſt étouffé, & enfin parce que tout eſt froid & affaissé dans les cadavres. Si les dissections ſe faiſoient ſur des Criminels ſuppliciés, dont les corps ſont encore chauds, on verroit dans leur cœur les mêmes mouvemens, qu’on obſerve dans les muscles du visage des gens décapités.

Tel est ce principe moteur des Corps entiers, ou des parties coupées en morceaux, qu’il produit des mouvemens non déreglés, comme on l’a cru, mais très réguliers, & cela, tant dans les Animaux chauds & parfaits, que dans ceux qui ſont froids & imparfaits. Il ne reſte donc aucune reſſource à nos Adversaires, ſi ce n’est de nier mille & mille faits que chacun peut facilement vérifier.

Si on me demande à présent quel eſt le ſiége de cette force innée dans nos corps ; je répons qu’elle réſide très clairement dans ce que les Anciens ont appellé Parenchyme ; c’eſt-à-dire dans la ſubstance propre des parties, abſtraction faite des Veines, des Artères, des Nerfs, en un mot de l’Organiſation de tout le corps ; & que par conſéquent chaque partie contient en ſoi des reſſorts plus ou moins vifs, ſelon le beſoin qu’elles en avoient.

Entrons dans quelque détail de ces reſſorts de la Machine humaine. Tous les mouvemens vitaux, Animaux, naturels, & Automatiques ſe font par leur action. N’eſt-ce pas machinalement que le corps ſe retire, frappé de terreur à l’aſpect d’un précipice inattendu ? que les paupières ſe baiſſent à la menace d’un coup, comme on l’a dit ? que la Pupille s’étrécit au grand jour pour conſerver la Rétine, & s’élargit pour voir les objets dans l’obſcurité ? N’eſt-ce pas machinalement que les pores de la peau ſe ferment en Hyver, pour que le froid ne pénètre pas l’intérieur des vaiſſeaux ? que l’eſtomac ſe ſoulève, irrité par le poiſon, par une certaine quantité d’Opium, par tous les Emétiques &c. ? que le Cœur, les Artères, les Muscles ſe contractent pendant le ſommeil, comme pendant la veille ? que le Poumon fait l’office d’un ſouflet continuellement exercé ? N’eſt-ce pas machinalement qu’agiſſent tous les Sphincters de la Veſſie, du Rectum &c. ? que le Cœur a une contraction plus forte que tout autre muscle ? que les muscles érecteurs font dreſſer la Verge dans l’Homme, comme dans les Animaux qui s’en battent le ventre ; & même dans l’enfant, capable d’érection, pour peu que cette partie ſoit irritée ? Ce qui prouve, pour le dire en paſſant, qu’il eſt un reſſort ſingulier dans ce membre, encore peu connu, & qui produit des effets qu’on n’a point encore bien expliqués, malgré toutes les lumières de l’Anatomie.

Je ne m’étendrai pas davantage ſur tous ces petits reſſorts ſubalternes connus de tout le monde. Mais il en eſt un autre plus subtil, & plus Vermeilleux, qui les anime tous ; il est la ſource de tous nos ſentimens, de tous nos plaiſirs, de toutes nos paſſions, de toutes nos penſées ; car le Cerveau a ſes muscles pour penſer, comme les jambes pour marcher. Je veux parler de ce principe incitant, & impétueux, qu’Hippocrate appelle ενορμαιν (l’Ame). Ce principe exiſte, & il a son ſiége dans le cerveau à l’origine des nerfs, par lesquels il exerce ſon empire ſur tout le reſte du corps. Par là s’explique tout ce qui peut s’expliquer, jusqu’aux effets ſurprenans des maladies de l’Imagination.

Mais pour ne pas languir dans une richeſſe & une fécondité mal entendüe, il faut ſe borner à un petit nombre de queſtions & de reflexions.

Pourquoi la vüe, ou la ſimple idée d’une belle femme nous cauſe-t-elle des mouvemens & des déſirs ſinguliers ? Ce qui ſe paſſe alors dans certains organes, vient-il de la nature même de ces organes ? Point du tout ; mais du commerce & de l’eſpèce de ſympathie de ces muscles avec l’imagination. Il n’y a ici qu’un premier reſſort excité par le bene placitum des Anciens, ou par l’image de la beauté, qui en excite un autre, lequel étoit fort aſſoupi, quand l’imagination l’a éveillé : & comment cela, ſi ce n’eſt par le désordre & le tumulte du ſang & des Eſprits, qui galopent avec une promptitude extraordinaire, & vont gonfler les corps caverneux ?

Puisqu’il eſt des communications évidentes entre la Mère & l’Enfant, & qu’il eſt dur de nier des faits rapportés par Tulpius, & par d’autres Ecrivains auſſi dignes de foi (il n’y en a point qui le soient plus), nous croirons que c’eſt par la même voie que le fétus reſſent l’impétuoſité de l’imagination maternelle, comme une cire molle reçoit toutes sortes d’impreſſions ; & que les mêmes traces, on Envies de la Mère, peuvent s’imprimer ſur le fétus, ſans que cela puiſſe ſe comprendre, quoi qu’en diſent Blondel & tous ſes adhérens. Ainſi nous faiſons réparation d’honneur au P. Malebranche, beaucoup trop raillé de ſa crédulité par des Auteurs qui n’ont point obſervé d’aſſez près la Nature, & ont voulu l’aſſujettir à leurs idées.

Voiez le Portrait de ce Fameux Pope, le Voltaire des Anglois. Les Efforts, les Nerfs de ſon Génie ſont peints ſur ſa Phyſionomie ; Elle est toute en convulſion ; ſes yeux sortent de l’Orbite, ſes ſourcils s’élèvent avec les muscles du Front. Pourquoi ? C’eſt que l’origine des Nerfs eſt en travail, & que tout le corps doit ſe reſſentir d’une eſpèce d’accouchement auſſi laborieux. S’il n’y avoit une corde interne qui tirât ainſi celles du dehors, d’où viendroient tous ces phénomènes ? Admettre une Ame, pour les expliquer, c’eſt être réduit à l’Operation du S Esprit.

En effet ſi ce qui penſe en mon Cerveau, n’eſt pas une partie de ce Viſcère, & conséquemment de tout le Corps, pourquoi lorsque tranquille dans mon lit je forme le plan d’un Ouvrage, ou que je pourſuis un raisonnement abſtrait, pourquoi mon ſang s’échaufe-t-il ? Pourquoi la fièvre de mon Eſprit paſſe-t-elle dans mes Veines ? Demandez-le aux Hommes d’Imagination, aux grands Poëtes, à ceux qu’un ſentiment bien rendu ravit, qu’un goût exquis, que les charmes de la Nature, de la Vérité, ou de la Vertu, transportent ! Par leur Entousiaſme, par ce qu’ils vous diront avoir éprouvé, vous jugerez de la cauſe par les effets : par cette Harmonie, que Borelli, qu’un ſeul Anatomiſte a mieux connüe que tous les Leibnitiens, vous connoitrez l’Unité matérielle de l’Homme. Car enfin si la tension des nerfs qui fait la douleur, cauſe la fièvre, par laquelle l’Eſprit eſt troublé, & n’a plus de volonté ; & que réciproquement l’Eſprit trop exercé trouble le corps, & allume ce feu de conſomption qui a enlevé Bayle dans un âge ſi peu avancé ; ſi telle titillation me fait vouloir, me force de déſirer ardemment ce dont je ne me ſouciois nullement le moment d’auparavant ; ſi à leur tour certaines traces du Cerveau excitent le même prurit & les mêmes déſirs, pourquoi faire double, qui n’eſt évidemment qu’un ? C’eſt en vain qu’on ſe r’écrie sur l’empire de la Volonté. Pour un ordre qu’elle donne, elle ſubit cent fois le joug. Et quelle Merveille que le corps obéiſſe dans l’état ſain, puisqu’un torrent de ſang & d’eſprits vient l’y forcer ; la volonté aiant pour Miniſtres une légion inviſible de fluides plus vifs que l’Eclair, & toujours prêts à la ſervir ! Mais comme c’est par les Nerfs que ſon pouvoir s’exerce, c’est auſſi par eux qu’il eſt arrêté. La meilleure volonté d’un Amant épuiſé, les plus violens deſirs lui rendront-ils ſa vigueur perdüe ? Hélas ! non ; & elle en ſera la première punie, parceque, poſées certaines circonſtances, il n’eſt pas dans ſa puiſſance de ne pas vouloir du plaiſir. Ce que j’ai dit de la Paralyſie &c. revient ici.

La Jauniſſe vous surprend ! Ne ſavez-vous pas que la couleur des corps dépend de celle des verres au travers desquels on les regarde ! Ignorez-vous que telle eſt la teinte des humeurs, telle est celle des objets, au moins par rapport à nous, vains joüets de mille illuſions. Mais ôtez cette teinte de l’humeur aqueuſe de l’œil ; faites couler la Bile par ſon tamis naturel ; alors l’Ame aiant d’autres yeux, ne verra plus jaune. N’eſt-ce pas encore ainſi qu’en abattant la Cataracte, ou en injectant le Canal d’Euſtachi, on rend la Vüe aux Aveugles, & l’Ouïe aux Sourds ? Combien de gens qui n’étoient peut-être que d’habiles Charlatans dans des ſiècles ignorans, ont paſſé pour faire de grands Miracles ! La belle Ame & la puiſſante Volonté qui ne peut agir, qu’autant que les dispoſitions du corps le lui permettent, & dont les goûts changent avec l’âge & la fièvre ! Faut-il donc s’étonner ſi les Philoſophes ont toujours eu en vüe la ſanté du corps, pour conserver celle de l’Ame ? ſi Pythagore a auſſi ſoigneusement ordonné la Diète, que Platon a défendu le vin ? Le Régime qui convient au corps, eſt toujours celui par lequel les Medecins ſenſés prétendent qu’on doit préluder, lorsqu’il s’agit de former l’Eſprit, de l’élever à la connoiſſance de la vérité & de la vertu ; vains ſons dans le déſordre des Maladies & le tumulte des Sens ! Sans les Préceptes de l’Hygiène, Epictète, Socrate, Platon &c. prêchent en vain : toute morale eſt infructueuse, pour qui n’a pas la ſobriété en partage ; c’est la ſource de toutes les Vertus, comme l’Intempérance eſt celle de tous les Vices.

En faut-il davantage, (& pourquoi irois-je me perdre dans l’Histoire des paſſions, qui toutes s’expliquent par l’ενορμιων d’Hippocrate,) pour prouver que l’Homme n’eſt qu’un Animal, ou un Aſſemblage de resſorts, qui tous ſe montent les uns par les autres, ſans qu’on puiſſe dire par quel point du cercle humain la Nature a commencé ? Si ces reſſorts diffèrent entr’eux, ce n’est donc que par leur Siége, & par quelques degrés de force, & jamais par leur Nature ; & par conſequent l’Ame n’est qu’un principe de mouvement, ou une Partie matérielle ſenſible du Cerveau, qu’on peut, ſans craindre l’erreur, regarder comme un reſſort principal de toute la Machine, qui a une influence viſible ſur tous les autres, & même paroit avoir été fait le premier ; en ſorte que tous les autres n’en ſeroient qu’une émanation, comme on le verra par quelques Obſervations que je rapporterai, & qui ont été faites ſur divers Embryons.

Cette oſcillation naturelle, ou propre à notre Machine, & dont est douée chaque fibre, &, pour ainſi dire, chaque Elément fibreux, ſemblable à celle d’une Pendule, ne peut toujours s’exercer. Il faut la renouveller, à meſure qu’elle ſe perd ! lui donner des forces, quand elle languit ; l’affoiblir, lorsqu’elle eſt opprimée par un excès de force & de vigueur. C’eſt en cela ſeul que la vraie Médecine conſiſte.

Le corps n’est qu’une horloge, dont le nouveau chyle est l’horloger. Le premier ſoin de la Nature, quand il entre dans le ſang, c’eſt d’y exciter une ſorte de fièvre, que les Chymiſtes qui ne rêvent que fourneaux, ont dû prendre pour une fermentation. Cette fièvre procure une plus grande filtration d’eſprits, qui machinalement vont animer les Muscles & le Cœur, comme s’ils y étoient envoiés par ordre de la Volonté.

Ce ſont donc les cauſes ou les forces de la vie, qui entretiennent ainsi durant 100 ans le mouvement perpetuel des ſolides & des fluides, auſſi néceſſaire aux uns qu’aux autres. Mais qui peut dire ſi les ſolides contribuent à ce jeu, plus que les fluides, & vice versa ? Tout ce qu’on ſait, c’est que l’action des premiers ſeroit bientôt anéantie, ſans le secours des ſeconds. Ce ſont les liqueurs qui par leur choc éveillent & conſervent l’élasticité des vaiſſeaux, de laquelle dépend leur propre circulation. De-là vient qu’après la mort, le reſſort naturel de chaque ſubſtance eſt plus ou moins fort encore, ſuivant les reſtes de la vie, auxquels il ſurvit, pour expirer le dernier. Tant il eſt vrai que cette force des parties Animales peut bien ſe conſerver & s’augmenter par celle de la Circulation, mais qu’elle n’en dépend point, puisqu’elle ſe paſſe même de l’intégrité de chaque Membre, ou Viſcère, comme on l’a vû !

Je n’ignore pas que cette opinion n’a pas été goutée de tous les ſavans, & que Staahl ſur-tout l’a fort dédaignée. Ce grand Chymiſte a voulu nous perſuader que l’Ame étoit la ſeule cauſe de tous nos mouvemens. Mais c’eſt parler en Fanatique, & non en Philoſophe.

Pour détruire l’hypothèſe Staahlienne, il ne faut pas faire tant d’efforts que je vois qu’on en a faits avant moi. Il n’y a qu’à jetter les yeux ſur un joüeur de violon. Quelle ſoupleſſe ! Quelle agilité dans les doigts ! les mouvemens ſont ſi prompts, qu’il ne paroît presque pas y avoir de ſucceſſion. Or je prie, ou plutôt je défie les Staahliens de me dire, eux qui connoiſſent ſi bien tout ce que peut notre Ame, comment il ſeroit poſſible qu’elle exécutât ſi vîte tant de mouvemens, des mouvemens qui ſe paſſent si loin d’elle, & en tant d’endroits divers. C’est ſuppoſer un joüeur de flûte qui pourroit faire de brillantes cadences ſur une infinité de trous qu’il ne connoitroit pas, & auxquels il ne pourroit ſeulement pas appliquer le doigt.

Mais diſons avec M Hecquet qu’il n’eſt pas permis à tout le Monde d’aller à Corinthe. Et pourquoi Staahl n’auroit-il pas été encore plus favorisé de la Nature en qualité d’Homme, qu’en qualité de Chymiſte & de Praticien ? Il falloit (l’heureux Mortel !) qu’il eût reçu une autre Ame que le reſte des Hommes ; une Ame ſouveraine, qui non contente d’avoir quelque empire sur les muscles volontaires, tenoit ſans peine les Rênes de tous les mouvemens du Corps, pouvoit les ſuſpendre, les calmer, ou les exciter à son gré ! Avec une Maîtreſſe auſſi deſpotique, dans les mains de laquelle étoient en quelque ſorte les battemens du Cœur & les loix de la Circulation, point de fièvre ſans doute ; point de douleur ; point de langueur ; ni honteuſe impuiſſance, ni facheux Priapisme. L’Ame veut, & les reſſorts joüent, ſe dreſſent, ou ſſe débandent. Comment ceux de la Machine de Staahl ſe ſont-ils ſi tôt détraqués ? Qui a chez ſoi un ſi grand Medecin, devroit être immortel.

Staahl au reſte n’eſt pas le seul qui ait rejetté le principe d’Oscillation des corps organiſés. De plus grands eſprits ne l’ont pas emploié, lorsqu’ils ont voulu expliquer l’action du Cœur, l’Erection du Penis &c. Il n’y a qu’à lire les Inſtitutions de Medecine de Boerhaave, pour voir quels laborieux & ſéduiſans ſyſtêmes, faute d’admettre une force auſſi frappante dans tous les corps, ce grand Homme a été obligé d’enfanter à la ſueur de ſon puiſſant génie.

Willis & Perrault, Eſprits d’une plus foible trempe, mais Obſervateurs aſſidus de la Nature, que le fameux Profeſſeur de Leyde n’a connüe que par autrui, & n’a eüe, pour ainſi dire, que de la ſeconde maîn, paroiſſent avoir mieux aimé ſuppoſer une Ame généralement répandüe par tout le corps, que le principe dont nous parlons. Mais dans cette Hypothèſe qui fut celle de Virgile, & de tous les Epicuriens, Hypothèse que l’hiſtoire du Polype ſembleroit favoriser à la premiere vüe, les mouvemens qui ſurvivent au ſujet dans lequel ils ſont inhérens, viennent d’un reſte d’Ame, que conſervent encore les parties qui ſe contractent, ſans être déſormais irritées par le ſang & les eſprits. D’où l’on voit que ces Ecrivains, dont les ouvrages ſolides éclipſent aiſément toutes les fables Philoſophiques, ne ſe ſont trompés que ſur le modèle de ceux qui ont donné à la matière la faculté de penſer, je veux dire, pour s’être mal exprimés, en termes obſcurs, & qui ne signifient rien. En effet, qu’eſt-ce que ce reſte d’Ame, ſi ce n’eſt la force motrice des Leibnitiens, mal rendüe par une telle expreſſion, & que cependant Perrault ſur-tout a véritablement entrevüe. v. ſon Traité de la Mécanique des Animaux.

Àprésent qu’il eſt clairement démontré contre les Cartéſiens, les Staahliens, les Mallebranchiſtes, & les Théologiens peu dignes d’être ici placés, que la matière ſe meut par elle-même, non ſeulement lorsqu’elle eſt organiſée, comme dans un Cœur entier, par exemple, mais lors même que cette organiſation eſt détruite ; la curioſité de l’Homme voudroit ſavoir comment un Corps, par cela même qu’il eſt originairement doué d’un ſoufle de Vie, ſe trouve en conſéquence orné de la faculté de Sentir, & enfin par celle-ci de la Penſée. Et pour en venir à bout, ô Bon Dieu, quels efforts n’ont pas faits certains Philoſophes ! Et quel Galimathias j’ai ëu la patience de lire à ce ſujet !

Tout ce que l’Expérience nous apprend, c’eſt que tant que le mouvement ſubſiſte, ſi petit qu’il ſoit, dans une ou pluſieurs fibres ; il n’y a qu’à les piquer, pour réveiller, animer ce mouvement preſque éteint, comme on l’a vû dans cette foule d’Expériences dont j’ai voulu accabler les Syſtèmes. Il eſt donc conſtant que le mouvement & le ſentiment l’excitent tour à tour, & dans les Corps entiers, & dans les mêmes Corps, dont la ſtructure eſt détruite ; pour ne rien dire ce certaines Plantes qui ſemblent nous offrir les mêmes phénomènes de la réunion du ſentiment & du mouvement.

Mais de plus, combien d’excellens Philoſophes ont démontré que la penſée n’eſt qu’une faculté de ſentir ; & que l’Ame raiſonnable, n’eſt que l’Ame ſensitive appliquée à contempler les idées, & à raiſonner ! Ce qui ſeroit prouvé par cela ſeul que, lorsque le ſentiment eſt éteint, la penſée l’eſt aussi, comme dans l’Apoplexie, la Léthargie, la Catalepſie &c. Car ceux qui ont avancé que l’Ame n’avoit pas moins penſé dans les maladies ſoporeuſes, quoiqu’elle ne ſe ſouvînt pas des idées qu’elle avoit eües, ont ſoutenu une chose ridicule.

Pour ce qui eſt de ce dévelopement, c’est une folie de perdre le tems à en rechercher le mécanisme. La Nature du mouvement nous eſt auſſi inconnüe que celle de la matière. Le moien de découvrir comment il s’y produit, à moins que de reſſusciter avec l’Auteur de l’Hiſtoire de l’Ame l’ancienne & inintelligible Doctrine des formes ſubstantielles ! Je ſuis donc tout auſſi conſolé d’ignorer comment la Matière, d’inerte & simple, devient active & compoſée d’organes, que de ne pouvoir regarder le Soleil ſans verre rouge : Et je ſuis d’auſſi bonne compoſition ſur les autres Merveilles incompréhenſibles de la Nature, ſur la production du Sentiment & de la Penſée dans un Etre qui ne paroiſſoit autrefois à nos yeux bornés qu’un peu de boüe.

Qu’on m’accorde ſeulement que la Matière organiſée eſt douée d’un principe moteur, qui ſeul la différentie de celle qui ne l’eſt pas (eh ! peut-on rien refuſer à l’Obſervation la plus inconteſtable ?) & que tout dépend dans les Animaux de la diverſité de cette Organiſation, comme je l’ai aſſez prouvé ; c’en eſt aſſez pour deviner l’Enigme des ſubſtances & celle de l’Homme. On voit qu’il n’y en a qu’une dans l’Univers, & que l’Homme eſt la plus parfaite. Il eſt au Singe, aux Animaux les plus ſpirituels, ce que la Pendule Planétaire de Huygens, eſt à une Montre de Julien le Roi. S’il a fallu plus d’inſtrumens, plus de Roüages, plus de reſſorts pour marquer les mouvemens des Planètes, que pour marquer les Heures, ou les repeter ; s’il a fallu plus d’art à Vaucanſon pour faire ſon fluteur, que pour ſon Canard, il eût dû en emploier encore davantage pour faire un Parleur ; Machine qui ne peut plus être regardée comme impoſſible, ſurtout entre les mains d’un nouveau Prométhée. Il étoit donc de même néceſſaire que la Nature emploiât plus d’art & d’appareil pour faire & entretenir une Machine, qui pendant un ſiècle entier pût marquer tous les battemens du cœur & de l’eſprit ; car ſi on n’en voit pas au pouls les heures, c’eſt du moins le Baromètre de la chaleur & de la vivacité, par laquelle on peut juger de la nature de l’Ame. Je ne me trompe point, le corps humain eſt une horloge, mais immense, & conſtruite avec tant d’artifice & d’habilité, que ſi la roüe qui ſert à marquer les ſecondes, vient à s’arrêter ; celle de minutes tourne & va toujours ſon train ; comme la roüe des Quarts continüe de ſe mouvoir : & ainſi des autres, quand les premieres, roüillées, ou dérangées par quelque cauſe que ce ſoit, ont interrompu leur marche. Car n’eſt-ce pas ainſi que l’obſtruction de quelques Vaiſſeaux ne ſuffit pas pour détruire, ou ſuspendre le fort des mouvemens, qui eſt dans le cœur, comme dans la Pièce Ouvrière de la Machine ; puisqu’au contraire les fluides dont le volume eſt diminué, aiant moins de chemin à faire, le parcourent d’autant plus vîte, emportés comme par un nouveau courant, que la force du cœur s’augmente, en raiſon de la réſiſtance qu’il trouve à l’extrémité des vaiſſeaux ! Lorsque le nerf optique ſeul comprimé ne laiſſe plus paſſer l’image des Objets, n’eſt-ce pas ainſi que la privation de la Vüe n’empêche pas plus l’usage de l’Oüie, que la privation de ce ſens, lorsque les fonctions de la Portion Molle ſont interdites, ne ſuppoſe celle de l’autre ? N’est-ce pas ainſi encore que l’un entend, ſans pouvoir dire qu’il entend, (ſi ce n’eſt après l’attaque du mal) & que l’autre qui n’entend rien, mais dont les nerfs linguaux ſont libres dans le cerveau, dit machinalement tous les rêves qui lui paſſent par la tête ? Phénomènes qui ne ſurprennent point les Medecins éclairés. Ils ſavent à quoi s’en tenir ſur la Nature de l’Homme : & pour le dire en paſſant, de deux Medecins, le meilleur, celui qui mérite le plus de confiance, c’eſt toujours, à mon avis, celui qui eſt le plus versé dans la Phyſique, ou la Mécanique du corps humain, & qui laiſſant l’Ame, & toutes les inquiétudes que cette chimère donne aux Sots & aux ignorans, n’eſt occupé ſérieuſement que du pur Naturalisme.

Laissons donc le pretendu M Charp ſe mocquer des Philoſophes qui ont regardé les Animaux, comme des Machines. Que je penſe differemment ! Je crois que Descartes ſeroit un Homme reſpectable à tous égards, ſi né dans un ſiècle qu’il n’eût pas dû éclairer, il eût connu le prix de l’Expérience & de l’Obſervation, & le danger de s’en écarter. Mais il n’eſt pas moins juſte que je faſſe ici une autentique réparation à ce grand Homme, pour tous ces petits Philoſophes, mauvais plaisans, & mauvais Singes de Locke, qui au lieu de rire impudemment au nés de Descartes, feroient mieux de ſentir que ſans lui le champ de la Philoſophie, comme celui du bon Eſprit sans Newton, ſeroit peut-être encore en friche.

Il eſt vrai que ce célèbre Philoſophe s’est beaucoup trompé, & perſonne n’en disconvient. Mais enfin il a connu la Nature Animale ; il a le premier parfaitement démontré que les Animaux étoient de pures Machines. Or après une découverte de cette importance, & qui ſuppose autant de ſagacité, le moien ſans ingratitude, de ne pas faire grace à toutes ſes erreurs !

Elles ſont à mes yeux toutes réparées par ce grand aveu. Car enfin, quoiqu’il chante ſur la diſtinction des deux ſubstances ; il eſt viſible que ce n’eſt qu’un tour d’adresse, une ruſe de ſtile, pour faire avaler aux Théologiens un poiſon caché à l’ombre d’une Analogie qui frappe tout le Monde, & qu’eux ſeuls ne voient pas. Car c’eſt elle, c’eſt cette forte Analogie, qui force tous les ſavans & les vrais juges d’avouer que ces êtres fiers & vains, plus diſtingués par leur orgueil, que par le nom d’Hommes, quelque envie qu’ils aient de s’élever, ne ſont au fond que des Animaux, & des Machines perpendiculairement rampantes. Elles ont toutes ce merveilleux Inſtinct, dont l’Education fait de l’Esprit, & qui a toujours ſon ſiége dans le Cerveau, & à ſon défaut, comme lorsqu’il manque, ou eſt oſſifié, dans la Moëlle allongée, & jamais dans le Cervelet ; car je l’ai vu conſiderablement blessé ; d’autres l’ont trouvé ſchirreux, ſans que l’Ame ceſſât de faire ſes fonctions.

Etre Machine, ſentir, penſer, ſavoir diſtinguer le bien du mal, comme le bleu du jaune, en un mot être né avec de l’Intelligence, & un Inſtinct ſûr de Morale, & n’être qu’un Animal, ſont donc des choſes qui ne ſont pas plus contradictoires, qu’être un Singe, ou un Perroquet, & ſavoir ſe donner du plaiſir. Car puisque l’occaſion se préſente de le dire, qui eût jamais deviné à priori, qu’une goute de la liqueur qui ſe lance dans l’accouplement, fît reſſentir des plaiſirs divins, & qu’il en naîtroit une petite créature, qui pourroit un jour, poſées certaines loix, joüir des mêmes délices ? Je crois la penſée ſi peu incompatible avec la matière organiſée, qu’elle ſemble en être une propriété, telle que l’Electricité, la Faculté motrice, l’Impénétrabilité, l’Etendüe, &c.

Voulez vous de nouvelles obſervations ? En voici qui ſont ſans réplique, & qui prouvent toutes que l’Homme reſſemble parfaitement aux Animaux dans ſon origine, comme dans tout ce que nous avons déjà cru essentiel de comparer.

J’en appelle à la bonne foi de nos Obſervateurs. Qu’ils nous diſent s’il n’eſt pas vrai que l’Homme dans ſon Principe n’est qu’un Ver, qui devient Homme, comme la Chenille, Papillon. Les plus graves Auteurs nous ont appris comment il faut s’y prendre pour voir cet Animalcule. Tous les Curieux l’ont vû, comme Hartſœker, dans la ſemence de l’Homme, & non dans celle de la Femme ; il n’y a que les ſots qui s’en ſoient fait ſcrupule. Comme chaque goute de ſperme contient une infinité de ces petits vers, lorsqu’ils ſont lancés à l’Ovaire, il n’y a que le plus adroit, ou le plus vigoureux qui ait la force de s’insinüer & de s’implanter dans l’œuf que fournit la femme, & qui lui donne ſa première nourriture. Cet œuf, quelquefois ſurpris dans les Troupes de Fallope, eſt porté par ces canaux à la Matrice, où il prend racine, comme un grain de blé dans la terre. Mais quoiqu’il y devienne monſtrueux par ſa croiſſance de 9 mois, il ne diffère point des œufs des autres femelles, si ce n’eſt que ſa peau (l’Amnios) ne ſe durcit jamais, & ſe dilate prodigieusement, comme on en peut juger, en comparant le fétus trouvé en ſituation & prêt d’éclore, (ce que j’ai eu le plaisir d’obſerver dans une femme, morte un moment avant l’Accouchement,) avec d’autres petits Embryons très proches de leur origine : car alors c’eſt toujours l’œuf dans ſa Coque, & l’Animal dans l’œuf, qui gêné dans ſes mouvemens, cherche machinalement à voir le jour ; & pour y réuſſir, il commence par rompre avec la tête cette membrane, d’où il ſort, comme le Poulet, l’Oiſeau &c. de la leur. J’ajouterai une obſervation que je ne trouve nulle-part ; c’est que l’Amnios n’en eſt pas plus mince, pour s’être prodigieuſement étendu ; ſemblable en cela à la Matrice, dont la ſubstance même ſe gonfle de ſucs infiltrés, indépendamment de la réplétion & du déploiement de tous ſes Coudes Vasculeux.

Voions l’Homme dans & hors de ſa Coque ; examinons avec un Microſcope les plus jeunes Embryons, de 4, de 6, de 8 ou de 15. jours ; après ce tems les yeux ſuffiſent. Que voit-on ? La tête ſeule ; un petit œuf rond avec deux points noirs qui marquent les yeux. Avant ce tems, tout étant plus informe, on n’aperçoit qu’une pulpe médullaire, qui eſt le Cerveau, dans lequel ſe forme d’abord l’origine des Nerfs, ou le principe du ſentiment, & le cœur qui a déjà par lui-même dans cette pulpe la faculté de battre : c’eſt le Punctum ſaliens de Malpighi, qui doit peut-être déjà une partie de ſa vivacité à l’influence des nerfs. Ensuite peu-à-peu on voit la Tête allonger le Col, qui en ſe dilatant forme d’abord le Thorax, où le cœur à déjà deſcendu, pour s’y fixer ; après quoi vient le bas ventre, qu’une cloiſon (le diafragme) ſépare. Ces dilatations donnent l’une, les bras, les mains, les doigts, les ongles, & les poils ; l’autre les cuiſſes, les jambes, les pieds &c. avec la ſeule différence de ſituation qu’on leur connoit, qui fait l’appui & le balancier du corps. C’est une Végétation frappante. Ici ce sont des cheveux qui couvrent le ſommet de nos têtes ; là ce sont des feuilles & des fleurs. Par tout brille le même Luxe de la Nature ; & enfin l’Eſprit Recteur des Plantes est placé, où nous avons nôtre ame, cette autre Quinteſſence de l’Homme.

Telle eſt l’Uniformité de la Nature qu’on commence à ſentir, & l’Analogie du regne Animal & Végétal, de l’Homme à la Plante. Peut-être même y a-t-il des Plantes Animales, c’eſt-à-dire, qui en Végétant, ou ſe battent comme les Polypes, ou font d’autres fonctions propres aux Animaux ?

Voilà à peu près tout ce qu’on ſait de la génération. Que les parties qui s’attirent, qui ſont faites pour s’unir enſemble, & pour occuper telle, ou telle place, se réüniſſent toutes suivant leur Nature ; & qu’ainsi ſe forment les yeux, le cœur, l’eſtomac, & enfin tout le corps, comme de grands Hommes l’ont écrit, cela eſt possible. Mais comme l’expérience nous abandonne au milieu de ces ſubtilités, je ne ſupposerai rien, regardant tout ce qui ne frappe pas mes ſens, comme un myſtère impénétrable. Il eſt ſi rare que les deux ſemences ſe rencontrent dans le Congrés, que je ſerois tenté de croire que la ſemence de la femme eſt inutile à la génération.

Mais comment en expliquer les phénomènes, ſans ce commode rapport de parties, qui rend ſi bien raiſon des reſſemblances des enfans, tantôt au Père, & tantôt à la Mère. D’un autre coté l’embarras d’une explication doit-elle contrebalancer un fait ? Il me paroît que c’eſt le Mâle qui fait tout, dans une femme qui dort, comme dans la plus lubrique. L’arrangement des parties ſeroit donc fait de toute éternité dans le germe ; ou dans le Ver même de l’Homme. Mais tout ceci eſt fort au-deſſus de la portée des plus excellens Obſervateurs. Comme ils n’y peuvent rien ſaisir, ils ne peuvent pas plus juger de la mécanique de la formation & du dévelopement des Corps, qu’une Taupe, du chemin qu’un Cerf peut parcourir.

Nous ſommes de vraies Taupes dans le champ de la Nature ; nous n’y faiſons guères que le trajet de cet Animal ; & c’est nôtre orgueil qui donne des bornes à ce qui n’en a point. Nous ſommes dans le cas d’une Montre qui diroit : (un Fabuliſte en feroit un Personnage de conſequence dans un Ouvrage frivole ;) « quoi ! c’est ce ſot ouvrier qui m’a faite, moi qui diviſe le tems ! moi qui marque si exactement le cours du Soleil ; moi qui répète à haute voix les heures que j’indique ! non, cela ne ſe peut pas. » Nous dédaignons de même, Ingrats que nous ſommes, cette mère commune de tous les Règnes, comme parlent les Chymiſtes. Nous imaginons, ou plutôt ſupposons, une cauſe ſupérieure à celle à qui nous devons tout, & qui a véritablement tout fait d’une manière inconcevable. Non, la matière n’a rien de vil, qu’aux yeux groſſiers qui la méconnoiſſent dans ſes plus brillans Ouvrages ; & la Nature n’eſt point une Ouvrière bornée. Elle produit des millions d’Hommes avec plus de facilité & de plaiſir, qu’un Horloger n’a de peine à faire la montre la plus compoſée. Sa puiſſance éclate également, & dans la production du plus vil Inſecte, & dans celle de l’Homme le plus ſuperbe ; le régne Animal ne lui coute pas plus que le Végétal, ni le plus beau Génie, qu’un Epi de blé. Jugeons donc par ce que nous voions, de ce qui ſe dérobe à la curioſité de nos yeux & de nos recherches, & n’imaginons rien au-delà. Suivons le Singe, le Castor, l’Eléphant &c. dans leurs Operations. S’il eſt évident qu’elles ne peuvent ſe faire ſans intelligence, pourquoi la refuſer à ces Animaux ? & ſi vous leur accordez une Ame, Fanatiques, vous êtes perdus ; vous aurez beau dire que vous ne décidez point ſur ſa Nature, tandis que vous lui ôtez l’immortalité ; qui ne voit que c’eſt une aſſertion gratuite ? Que ne voit qu’elle doit être, ou mortelle, ou immortelle, comme la nôtre, dont elle doit subir le même ſort, quel qu’il ſoit ; & qu’ainſi c’eſt tomber dans ſcilla, pour vouloir éviter Caribde ?

Brisez la chaîne de vos préjugés ; armez-vous du flambeau de l’Expérience, & vous ferez à la Nature l’Honneur qu’elle mérite ; au lieu de rien conclure à son désavantage, de l’ignorance, où elle vous a laiſſés. Ouvrez les yeux ſeulement, & laiſſez-là ce que vous ne pouvez comprendre ; & vous verrez que ce Laboureur dont l’Eſprit & les lumières ne s’étendent pas plus loin que les bords de son ſillon, ne diffère point eſſentiellement du plus grand Génie, comme l’eût prouvé la diſſection des cerveaux de Descartes & de Newton : vous ſerez perſuadé que l’imbécille, ou le ſtupide, ſont des Bêtes à figure Humaine, comme le Singe plein d’Eſprit, eſt un petit Homme ſous une autre forme ; & qu’enfin tout dépendant abſolument de la diverſité de l’organiſation, un animal bien conſtruit, à qui on a appris l’Astronomie, peut prédire une Eclipſe, comme la guérison, ou la mort, lorsqu’il a porté quelque tems du génie & de bons yeux à l’Ecole d’Hippocrate & au lit des Malades. C’eſt par cette file d’obſervations & de vérités qu’on parvient à lier à la matière l’admirable proprieté de penſer, ſans qu’on en puiſſe voir les liens, parce que le ſujet de cet attribut nous eſt eſſentiellement inconnu.

Ne diſons point que toute Machine, ou tout Animal, périt tout-à-fait, ou prend une autre forme, après la mort ; car nous n’en ſavons abſolument rien. Mais aſſurer qu’une Machine immortelle eſt une chimère, ou un être de raiſon, c’eſt faire un raiſonnement auſſi abſurde, que celui que feroient des Chenilles, qui voiant les dépouilles de leurs ſemblables, déploréroient amèrement le ſort de leur eſpèce qui leur ſembleroit s’anéantir. L’Ame de ces Inſectes (car chaque Animal a la Sienne) eſt trop bornée pour comprendre les Métamorphoſes de la Nature. Jamais un ſeul des plus ruſés d’entr’eux n’eût imaginé qu’il dût devenir Papillon. Il en eſt de même de nous. Que ſavons-nous plus de notre deſtinée, que de nôtre origine ? ſoumettons-nous donc à une ignorance invincible, de laquelle nôtre bonheur dépend.

Qui pensera ainſi, ſera ſage, juste, tranquille ſur ſon ſort, & par conſéquent heureux. Il attendra la mort, ſans la craindre, ni la déſirer ; & chériſſant la vie, comprenant à peine comment le dégoût vient corrompre un cœur dans ce lieu plein de délices ; plein de reſpect pour la Nature ; plein de reconnoiſſance, d’attachement, & de tendreſſe, à proportion du ſentiment, & des bienfaits qu’il en a reçus, heureux enfin de la ſentir, & d’être au charmant Spectacle de l’Univers, il ne la détruira certainement jamais dans ſoi, ni dans les autres. Que dis-je ! plein d’Humanité, il en aimera le caractère juſques dans ſes ennemis. Jugez comme il traitera les autres. Il plaindra les vicieux, sans les haïr ; ce ne ſeront à ſes yeux que des Hommes contrefaits. Mais en faiſant grace aux défauts de la conformation de l’Eſprit & du corps, il n’en admirera pas moins leurs beautés, & leurs vertus. Ceux que la Nature aura favoriſés, lui paroitront mérirer plus d’égards, que ceux qu’elle aura traités en Marâtre. C’eſt ainſi qu’on a vû que les dons naturels, la source de tout ce qui s’acquiert, trouvent dans la bouche & le cœur du Matérialiſte, des hommages que tout autre leur refuſe injustement. Enfin le Matérialiſte convaincu, quoi que murmure ſa propre vanité, qu’il n’eſt qu’une Machine, ou qu’un Animal, ne maltraitera point ſes ſemblables ; trop inſtruit ſur la Nature de ces actions, dont l’inhumanité eſt toujours proportionnée au degré d’Analogie prouvée ci-devant ; & ne voulant pas en un mot, ſuivant la Loi Naturelle donnée à tous les Animaux, faire à autrui, ce qu’il ne voudroit pas qu’on lui fit.

Concluons donc hardiment que l’Homme eſt une Machine ; & qu’il n’y a dans tout l’Univers qu’une ſeule substance diverſement modifiée. Ce n’est point ici une Hypothêſe élevée à force de demandes & de ſuppoſitions : ce n’eſt point l’ouvrage du Préjugé, ni même de ma Raison ſeule ; j’euſſe dédaigné un Guide que je crois ſi peu ſûr, ſi mes ſens portant, pour ainſi dire, le flambeau, ne m’euſſent engagé à la ſuivre, en l’éclairant. L’Expérience m’a donc parlé pour la Raiſon ; c’eſt ainſi que je les ai jointes enſemble.

Mais on a dû voir que je ne me ſuis permis le raiſonnement le plus rigoureux & le plus immédiatement tiré, qu’à la ſuite d’une multitude d’Obſervations Phyſiques qu’aucun ſavant ne conteſtera ; & c’eſt encore eux ſeuls que je reconnois pour Juges des conſéquences que j’en tire ; recuſant ici tout Homme à préjugés, & qui n’eſt ni Anatomiſte, ni au fait de la ſeule Philoſophie qui eſt ici de miſe, celle du corps humain. Que pourroient contre un Chêne auſſi ferme & ſolide, ces foibles Roſeaux de la Théologie, de la Métaphyſique & des Écoles ; Armes puériles, ſemblables aux fleurets de nos ſalles, qui peuvent bien donner le plaiſir de l’Eſcrime, mais jamais entamer ſon Adverſaire. Faut-il dire que je parle de ces idées creuſes & triviales, de ces raiſonnemens rebattus & pitoiables, qu’on fera ſur la prétenduë incompatibilité de deux ſubſtances, qui ſe touchent & ſe remüent ſans ceſſe l’une & l’autre, tant qu’il reſtera l’ombre du préjugé, ou de la ſuperſtition ſur la Terre ? Voilà mon Syſtême, ou plutôt la Vérité, ſi je ne me trompe fort. Elle eſt courte & ſimple. Diſpute à préſent qui voudra !

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