Scène XV
Les Mêmes, VICTOIRE, puis les Demoiselles MATHIEU
Victoire, entrant. — Madame, il y a des demoiselles qui viennent de descendre d’un petit omnibus du chemin de fer qui demandent…
Mathieu, remontant jusqu’à la porte. — Elles !… Ah ! c’est pour moi !… Faites monter !…
Victoire, sortant. — Bien, monsieur !…
Mathieu, d’un air de triomphe, à Pinglet et à sa femme. — Ah ! ah ! ah ! ah ! c’est la surprise !… C’est la surprise !
Pinglet et Madame Pinglet. — Hein ?
Mathieu. — Vous ne connaissez pas mes filles ?
Pinglet. — Non !
Mathieu. — Quand vous êtes venus en été, j’étais garçon, parce que depuis que j’ai perdu cette pauvre madame Mathieu… oh ! huit ans !…
Pinglet. — Ah ?… Alors !
Mathieu. — …Mes filles sont élevées au couvent. Mais on vient de le licencier, le couvent… parce qu’il y avait beaucoup de jeunes filles qui avaient des oreill…
Pinglet. — Eh bien ! C’est généralement comme ça.
Mathieu. — … llons !… réi… … llons !…
Madame Pinglet. — Eh bien ?
Mathieu. — Alors, je viens de les faire sortir… et je me suis dit : les Pinglet ne les connaissent pas, ces enfants… je vais leur faire une surprise : je vais leur amener mes filles.
Pinglet et Madame Pinglet. — Hein ?
Mathieu. — Et je suis venu en avant pour les annoncer !…
Madame Pinglet. — Comment !… c’est ça, la surprise ?…
Mathieu, enchanté. — Mais oui ! oui !
Pinglet. — Mais alors… et ces malles ?
Mathieu. — Eh bien, ce sont les malles de mes filles !…
Pinglet et Madame Pinglet, abasourdis. — Ah ! bien, vrai !
Bruit de voix.
Mathieu. — Eh ! les voilà !… Entrez ! Entrez !… Venez !…
Elles paraissent.
Pinglet. — Hein ! Il y en a quatre !
Madame Pinglet. — Si c’est ça qu’il appelle une surprise !
Mathieu. — Venez, mes en… en…
Les demoiselles Mathieu, en chœur. — … fants !
Mathieu. — Oui !… Je vous ai souvent parlé de mes amis Pin… hum !…
Les demoiselles Mathieu, en chœur. — … glet !…
Mathieu. — Oui !… Eh bien, les voilà !… Embrassez-les
Les demoiselles Mathieu, en chœur. — Ah ! monsieur Pinglet !… madame Pinglet !…
Pinglet et Madame Pinglet, se défendant contre les petites. — Oui ! c’est bien ! enchantés ! mais…
Madame Pinglet. — Mais c’est de l’envahissement !… c’est de l’envahissement !…
Pinglet. — C’est une nuée de sauterelles !…
Madame Pinglet. — C’est égal !… Nous ne pensions pas que vous aviez autant de filles que cela.
Mathieu, content de lui. — Ah ! voilà !
Pinglet. — Eh bien ! Qu’est-ce que vous allez en faire ? Vous allez les emmener aujourd’hui dans un autre couvent ?
Mathieu. — Non !… J’attendrai que les oreillons aient disparu…
Pinglet. — Mais, où allez-vous les loger ?
Mathieu. — Mais ici ?
Madame Pinglet. — Hein ?
Pinglet. — Ici ?… Ah ! non !… ah ! non, par exemple !
Mathieu. — Comment ! C’est vous-même qui m’avez dit…
Pinglet, allant à Mathieu. — Eh ! je vous ai dit… je vous ai dit… de descendre chez moi !… Mais, quoi !… ce sont des choses qu’on dit… qu’on dit par politesse !
Mathieu. — Oh !
Pinglet. — Vous m’avez pris au mot… vous arrivez… ça va bien !… mais si vous devez m’amener du monde !… ah ! non ! non !
Mathieu. — Mais pourtant, mon ami…
Pinglet. — Ah çà ! est-ce que vous prenez ma maison pour une caserne ?
Mathieu. — Mais, si c’était une ca… caserne, je n’y amènerais pas mes filles !
Pinglet, lui donnant une tape sur la poitrine. — Il est étonnant, ma parole d’honneur, il est étonnant !… (À M Pinglet.) Non ! mais c’est qu’il s’imagine que nous sommes installés pour loger des pensionnaires !… À Paris, ce n’est pas comme en province !
Madame Pinglet. — Eh ! mais c’est de ta faute ! Si tu ne t’étais pas lancé dans des invitations !…
Pinglet. — C’est moi qui me suis lancé ?… Ah ! bien, ah ! elle est forte ! C’est toi, au contraire, qui m’as dit : il n’y a pas moyen de faire autrement ! Nous avons passé quinze jours chez lui !… Il faut que nous l’invitions.
Madame Pinglet, touchant légèrement Mathieu. — Je te l’ai dit, mais je pensais qu’il n’accepterait pas !
Pinglet. — Eh bien ! ce n’est pas de ma faute s’il a accepté !
Madame Pinglet. — Si, c’est de ta faute !… Si tu t’étais contenté de l’inviter une fois, en l’air… la politesse était faite et il ne venait pas. Mais non ! Tu y as mis une insistance !… Et tu revenais ! et tu revenais ! Naturellement, ce pauvre garçon !… Il s’est cru dans l’obligation…
Pinglet. — C’est cela, tu l’excuses ! (À Mathieu.) Cela m’aurait étonné que ce ne fût pas de ma faute !…
Mathieu, se levant, ébahi, avec résignation. — Oui !… Alors, si j’ai bien compris, il faut que nous nous en allions !
Pinglet. — Naturellement, puisque je n’ai pas de place pour vous loger tous !
Mathieu. — Oui !… Eh bien !… allons-nous-en, mes enfants !… Remerciez monsieur et madame Pinglet de leur bonne réception.
Les demoiselles Mathieu, leur serrant les mains. — Merci, monsieur ! Merci, madame !
Pinglet. — Cela ne vaut pas la peine d’en parler !… (À M Pinglet.) Angélique, veux-tu voir si les commissionnaires sont encore à la cuisine et les prier de venir rechercher ces malles ?
Madame Pinglet. — Oui ! j’y vais !
Elle remonte.