‹ L’Hôtel du libre échangeChapitre 44 sur 59 · Scène Première

Scène Première

PINGLET, puis VOIX DE VICTOIRE

Au lever du rideau la scène est vide et la fenêtre du fond ouverte comme à la fin du premier acte. La pendule sonne sept heures. Puis Pinglet, la figure toujours toute noire, paraît, montant à l’échelle de corde et enjambant la barre d’appui, il retire son échelle de corde qu’il met sous son bras et tombe assis sur le rebord de la fenêtre avec accablement. Il se relève presque aussitôt, va sur la pointe des pieds jusqu’à la porte du pan coupé de droite et s’assure qu’elle est toujours fermée. Il va alors à la commode qu’il ouvre et y renferme l’échelle. Puis il enlève rapidement sa jaquette, son gilet et son chapeau, qu’il va porter dans sa chambre — pan coupé de gauche — et revient tout de suite, achevant de remettre un veston coin de feu. Il tire d’une des poches un madras qu’il noue sur sa tête, puis un second qu’il se met autour du cou. Après quoi, il descend en scène, au milieu, et regarde le public d’un air satisfait.

Pinglet. — Là ! comme ça ma femme peut venir. J’ai bien l’air d’un monsieur qui se lève ! Quelle nuit, mon Dieu, quelle nuit ! (On frappe ; à part) Elle ! déjà !… Non ! D’ailleurs, elle a la clef ! Elle ne frapperait pas. (haut.) Qui est là ?

Victoire, derrière la porte. — C’est moi, Monsieur : Victoire !

Pinglet, à part. — Victoire !… Ah ! la mâtine ! encore une qui était cette nuit à l’hôtel du Libre-Échange ! Et penser que je ne peux rien lui dire sous peine de me trahir. (Haut.) Qu’est-ce que vous voulez ?

Voix de Victoire. — Monsieur, j’apporte votre chocolat !

Pinglet. — Eh ! bien, entrez !

Voix de Victoire. — Mais je ne peux pas ! Je n’ai pas la clef !

Pinglet, tirant la clef de sa poche, à part. — Parbleu ! Je le sais bien. (Haut.) Eh ! bien, allez la demander à Madame ; c’est elle qui l’a.

Voix de Victoire. — Mais Madame n’est pas rentrée, Monsieur !

Pinglet. — Pas rentrée ! Elle n’est pas rentrée ? Pristi ! Sa sœur se sera trouvée plus malade, elle sera restée auprès d’elle…

Voix de Victoire. — Eh ! bien, Monsieur, qu’est-ce qu’il faut faire ?

Pinglet. — Qu’est-ce que vous voulez ! Je n’ai pas la clef ! Attendons que Madame soit rentrée.

Voix de Victoire. — Bien, Monsieur.

Pinglet. — Parbleu ! Je pourrais bien ouvrir !… Mais alors, adieu mon alibi ! Ouf ! quelle nuit, tout de même ! Quelle nuit ! Raflés comme des bandits ! (S’asseyant sur le canapé.) Comme des voleurs !… Tout ça, parce que Marcelle et moi… Est-ce que ça les regarde ! Du moment que le mari ne se plaint pas ! (On frappe. Il se lève.) Quoi ! Qui est là ?

Marcelle, de l’autre côté de la porte, à mi-voix. — Pinglet ! C’est moi !

Pinglet. — Qui, vous ?

Voix de Marcelle. — Moi ! Marcelle !

Pinglet. — Ah ! Enfin !… Vous êtes seule ?

Voix de Marcelle. — Oui ! Ouvrez !

Pinglet. — Attendez. (Ouvrant.) Tirez le verrou qui est de votre côté !

Voix de Marcelle. — Là ! Ça y est !

Pinglet, introduisant Marcelle. — Vite ! Entrez.

Il referme à double tour.

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