Chapitre 2 LE TEMPLE DES ROCHERS
Au sortir de la forêt où les ruines sont enfouies, au seuil de la jungle, le Temple des Rochers a gardé intacts ses dieux millénaires.
Çà et là, dans les lointains de la plaine sauvage, on en aperçoit, de ces rochers pareils à ceux du temple et provenant d’on ne sait quels cataclysmes anciens. Arrondis et lisses, sortes de boursouflures brunes dont rien dans le sol d’alentour n’explique la présence, ils semblent d’énormes bêtes isolément posées sur les herbages.
Ceux qui recèlent le sanctuaire forment quelque chose comme une réunion de monstres couchés, et le plus gros porte la dagaba indicatrice (le clocher bouddhique), ainsi qu’un éléphant porterait sa tourelle — une très vieille petite dagaba, toute blanche de chaux sur cette croupe sombre.
La jungle, quand j’arrive là, s’étend silencieuse et déserte sous le chaud soleil du soir. Personne aux abords de ce temple ; mais par terre un amas de fleurs fanées encore odorantes, jasmins et gardénias : toutes les jonchées blanches des précédents jours, témoignant que les dieux d’ici ne sont point oubliés.
Les roches, à tournure de monstre, baignent d’un côté dans un étang, où des crocodiles habitent sous les grandes fleurs des lotus. De près, on distingue, le long de leurs flancs polis, de vagues bas-reliefs à peine indiqués, estompés, dirait-on, et fuyant sous le regard comme des reflets, mais d’un dessin habile qui donne l’illusion de la vie : cela représente des trompes, des oreilles, des pieds, des contours d’éléphants ; on a utilisé, avec un art singulier, les mystérieuses dispositions de la pierre, qui avait déjà pris un peu de la structure de ces bêtes royales, avec la teinte et le grain de leur peau. Et, par places, dans les replis de ces formes rondes, des plantes ont poussé, qui n’ont pas l’air vraisemblable, tant elles sont nettes et éclatantes sur ces fonds couleur de vieux cuir : des pervenches trop roses, des hibiscus trop rouges, et de jeunes arékiers trop magnifiquement verts, pareils à des touffes de plumes au bout de hampes en roseau.
Derrière le groupe des rochers se cache une antique maisonnette pour les bonzes gardiens, et l’un d’eux sort à ma rencontre : un jeune homme, drapé, comme tous les prêtres bouddhistes, dans une toge unie, teinte de beau safran, qui laisse à nu l’une de ses épaules et l’un de ses bras. Pour m’ouvrir le sanctuaire, il apporte une clef très ornée, longue de plus d’un pied. Avec sa jolie figure grave et ses yeux de mystique, s’avançant la clef à la main, il ressemble, sous le soleil qui le dore, à un saint Pierre en cuivre rouge qui serait vêtu de cuivre jaune.
Entre des touffes de pervenches roses, nous montons ensemble par un escalier taillé dans la roche, — et la jungle autour de nous agrandit son cercle désert.
A mi-hauteur du bloc principal, le sanctuaire est creusé, au cœur même de la pierre dure. D’abord une petite caverne, sorte d’atrium, qui contient la table des offrandes, couverte d’une fraîche nappe de gardénias blancs ; et au fond est l’entrée du lieu très saint, que ferment deux battants de bronze, avec une énorme serrure ouvragée.
Quand cette porte du fond s’ouvre, avec un grondement de métal, découvrant les grandes idoles peintes, c’est comme si on descellait un réservoir de parfums précieux : les essences de roses et de santal, tous les jours répandues, les gardénias et les tubéreuses, qui font par terre une épaisse neige blanche, embaument et grisent. Les dieux qui vivent là, dans une presque constante obscurité de souterrain, sont éternellement baignés d’exquises senteurs.
Il y a place à peine pour quatre ou cinq personnes dans le temple étroit, resserré comme une armoire, et encombré par tant de statues. Des déesses de douze pieds de haut, taillées à même le roc, garnissent toutes les parois de leurs grands corps rapprochés ; elles ont le visage jaune, couleur robe de bonze, et leur coiffure touche la voûte. Un bouddha de taille surhumaine est assis au milieu, dans sa pose de perpétuel songeur, et des dieux moindres, aux dimensions de poupée, se pressent à ses genoux, sous le regard fixe de ces déesses géantes qui font cercle, qui ont l’air de s’être formées en ronde alentour. Malgré l’éclat de leurs ornements d’or, malgré les couleurs encore fraîches, les rouges et les bleus de leurs robes de pierre, tous ces personnages aux longs yeux donnent bien la notion de leur antiquité effroyable.
Ma visite imprévue a fait pénétrer dans leur grotte un peu de jour, et leur a permis d’apercevoir au delà du vestibule ouvert, les lointains de cette jungle où vivait aux siècles passés le peuple de leurs adorateurs. Je les regarde un instant, presque gêné de me trouver brusquement en face et si près d’eux, et je laisse le prêtre refermer bientôt la sainte armoire, pour que ces habitants du rocher se replongent dans leurs ténèbres parfumées et leur silence.
Je m’en vais à présent, moi l’étranger à qui ces symboles et cette paix bouddhique demeurent encore incompréhensibles, et le gardien en robe jaune regagne tranquillement son logis d’ermite — prêtre d’un temple d’étrangeté rare, n’ayant d’autre soin terrestre que d’y arranger des fleurs et vivant sans peines comme sans joies, au milieu de cette thébaïde, dans la seule espérance de se prolonger soi-même, au delà de son incarnation d’un jour, en une impersonnelle et morne éternité…
††
Le soleil baisse quand je quitte la jungle du rocher-temple pour rentrer dans les bois de haute futaie où la ville d’Anuradhapura s’est endormie et, devant repartir demain au petit jour, je vais errer jusqu’à la nuit dans les ruines.
« Les plus grandes rues sont celles de la Lune, du Roi, la rue couverte de sable et une quatrième. Et dans la rue de la Lune, on trouve onze mille maisons.
La distance de la porte principale à la porte du Midi est de seize milles ; de la porte du Nord à la porte du Midi, on compte seize milles également. »
En effet, sous les arbres, c’est à n’en plus finir, ces gisements de pierres, de décombres et de sculptures d’un style si lointain : divinités coiffées de tiares ; monstres héraldiques à corps de crocodile, à trompe d’éléphant et à queue d’oiseau. Et toujours des piliers, les uns debout et traçant des alignements, les autres tombés et en déroute. Et toujours ces seuils des demeures détruites, ou de chaque côté du perron une petite déesse encore souriante semble vous inviter du geste à monter parmi les racines et les fougères, — chez des hôtes qui, dans la nuit des temps, furent sans doute hospitaliers, mais dont la cendre même est depuis des siècles anéantie.
L’heure des ors rouges du soir me trouve, très loin de la maisonnette où j’ai pris mon gîte, au quartier des palais du Roi, dont il ne reste que les assises cyclopéennes, les marches et les perrons sculptés. Il s’y fait un silence de mort, sans même un chant d’insectes ni un appel d’oiseaux. Et là je me repose au bord d’une piscine gigantesque, toute maçonnée de granit épais, qui fut le bain des éléphants princiers.
Cela forme une clairière dans la haute futaie, ce carré d’eau dormante et de nénufars ; cela change un peu de l’oppression des branches, bien que l’air y reste immobile et lourd. A la surface de cette eau peu sûre, des bulles d’air ne cessent de monter et de faire des cernes, — des bulles soufflées par des crocodiles, qui respirent au-dessous dans les tiédeurs de la vase parmi la peuplade muette des serpents et des tortues.
Point de lianes en ce quartier, ni de broussailles ; aussi la vue plonge-t-elle de tous côtés, sous bois, dans les lointains de ce royaume des ruines, — et là-bas vers l’ouest un incendie, qui tout à coup paraît s’allumer au ras de la terre, vient m’éblouir de rayons glissés entre les arbres : c’est le soleil qui se couche ; la nuit, par ces latitudes, sera bientôt arrivée.
Pendant que l’on y voit encore, je me hâte d’aller plus loin ; je prolonge le plus possible ma course de ce soir, puisque ce sera la dernière, ici.
Le charme intime d’une zone nouvelle, où je pénètre au déclin du jour, réside pour moi dans son terrain délicat, un peu sec, un peu sablonneux, couvert d’une herbe courte et fine, comme était le terrain des bois qui furent familiers à mon enfance. Et, comme pour me donner davantage l’illusion de mes campagnes natales, voici des sentiers tracés par le pas des bergers et des troupeaux ; voici des arbres au petit feuillage sombre, à la membrure grise, comme les chênes verts de chez nous ; à part ces grands lis rouges, ces bouvardias rouges, qui de loin en loin surprennent mes yeux, c’est bien cela, avec le même calme pastoral et la même mélancolie des soirs…
Cependant, pour dérouter mon rêve, il y a ces ruines toujours, et ces trop grandes, pierres ; surtout il y a les statues au mystérieux visage, dont ce lieu est hanté. Et l’ombre augmente, l’ombre commence de rendre presque inquiétante la silhouette des bouddhas solitaires, qui rêvent accroupis et font au néant leur énigmatique sourire…
Entre chien et loup, je cherche mon chemin de retour dans une autre région qui est plus doucement triste encore et qui semble absolument de nos climats. Tout en gardant au fond de moi-même d’une façon confuse, — d’une façon latente, si l’on peut dire — le sentiment de la forêt indienne qui m’enserre de tous côtés sur une profondeur de tant de lieues, je me retrouve tout à fait comme parmi nos chênes verts de Saintonge et d’Aunis, je marche en confiance comme dans nos bois. — Et, me croyant d’ailleurs très seul, je frissonne soudain en apercevant à côté de moi un trop grand bonhomme noir, les mains sur les hanches et la tête penchée : un bouddha de granit assis là depuis deux mille ans !…
En s’avançant tout près de son visage, on distingue encore, dans la lumière éteinte, ses yeux baissés et son sourire éternel.
††
L’heure, ici, de la grande sérénité religieuse, c’est surtout l’heure de la lune, quand les dagabas des temples étendent au loin sur la jungle la traînée colossale de leur ombre. Et la lune ce soir rayonne toute bleue, et j’ai précisément, pour ma seule nuit passée dans le bois sacré, une lumière d’Éden.
Cela rappelle la splendeur de nos plus limpides et chaudes nuits de juillet, avec je ne sais quoi de différent, de plus stable, de plus assuré, donnant l’impression que c’est toujours ainsi et que cet été-là ne craint point de jamais finir. Dans les intervalles des arbres, sur les pelouses fines que les sentiers traversent, partout où le ciel se dégage des branches, on y voit étrangement clair.
En avançant dans le bois, il semble qu’on s’imprégne peu à peu de silence, malgré la musique nocturne des insectes qui, à cette heure, vibre éperdument partout.
Je me promène seul, je me dirige seul vers ces grandes ombres des tours, — dont les Indiens ont peur lorsque c’est la lune qui les dessine ; mon guide, songeant aux fantômes de prêtres et de rois, a préféré ne pas me suivre.
Et, quand j’arrive à l’un de ces temples, je choisis d’instinct, pour aborder la gigantesque dagaba, le côté où rayonne pleinement la lueur lunaire. Dans une sorte de clairière, sans doute très hantée, qui fut un saint péristyle et où mon pas résonne tout à coup sur des dalles, me voici parmi les dieux mutilés, parmi les débris d’autel, tout inondés de lumière bleue. L’immense paix d’Anuradhapura prend ici quelque chose de tellement spécial, que je m’arrête, intimidé comme un Indien ; vraiment, je n’oserais pas contourner cette dagaba, pénétrer dans son inquiétant secteur d’ombre…
Cependant les rois, les prêtres qui le bâtirent, ce prodigieux temple, dans quel nirvâna sont-ils aujourd’hui, ou dans quelle poussière ? Du fond d’un tel lointain, comment donc reviendraient leurs fantômes ?…
Combien du reste ce bouddhisme, cette foi qui fut la leur, me semble en ce moment une chose finie, morte, enfouie sous des décombres et sous de la vieille cendre d’idoles !…
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