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Chapitre 2 HYDERABAD ATTEND LE NIZAM

Cependant les gens de ce royaume n’ont pas encore la faim torturante aux entrailles, comme leurs voisins du Radjpoute, et la féerie de leur capitale bat son plein, en ces jours où l’on attend le retour du roi, — du Nizam, comme on l’appelle ici.

« Longue vie au Nizam, notre prince ! » disent de grandes lettres dorées sur toutes les banderoles qui flottent, et au fronton de tous les arcs de triomphe, garnis de soie et de mousseline, qui traversent les chemins et les rues.

Hyderabad la blanche, dominant sa rivière presque tarie, où ses troupeaux d’éléphants sont descendus dans la vase encore fraîche, Hyderabad, pavoisée et en fête, attend depuis une semaine, de jour en jour, son roi qui ne revient plus.

« La bienvenue au Nizam, notre seigneur ! » En tête du vaste pont de pierre qui mène à la ville, cela se lit à la frise d’un portique tendu de crépon rouge et tout couvert de paillettes d’or.

Et sur ce pont, c’est un continuel défilé de passants de toutes couleurs, d’attelages, de montures, de cortèges. On ne s’attendait point, en arrivant à travers tant de tristes solitudes, on ne s’attendait point à trouver si vivante et si follement colorée cette ville perdue au milieu des terres, au milieu des steppes pierreux et gris.

Les rues s’en vont, blanches, larges et droites, encombrées d’une foule qui a des nuances de fleurs. Ce qui éblouit les yeux tout d’abord, c’est le luxe et l’infinie diversité des turbans ; ils sont roses, d’un rose de saumon, ou de cerise, ou de fleur de pêcher ; ils sont lilas, amarante, jonquille ou bouton d’or ; ils se portent très larges, démesurément larges ; ils s’enroulent autour de petits bonnets pointus, et, par derrière, l’extrémité retombe, pour flotter sur la robe.

Les rues s’en vont, blanches, larges et droites, traversées de distance en distance par des arcs de triomphe qui s’élèvent beaucoup plus haut que les maisons et que surmontent des minarets au croissant d’or. A ces arcs de pierre s’ajoutent en ce moment quantités d’autres portiques très légers, en soie et en bambou, plantés pour faire honneur à ce prince qui ne revient pas. Et au milieu de la ville, au grand carrefour du centre, il en est un tout à fait gigantesque, un arc monumental à quatre faces, dont les quatre minarets dominent tous ceux d’alentour, dominent toutes les flèches fuselées des mosquées, et s’élancent au-dessus de la blanche poussière d’Hyderabad, dans la pureté de l’immuable ciel.

L’ogive arabe, en venant ici, s’est beaucoup compliquée de festons et de dentelures, les Indiens ayant renchéri encore sur la fantaisie des modèles. Au rez-de-chaussée de toutes les maisons, les arceaux se succèdent en une variété infinie, très pointus ou bien très écrasés, ayant forme de rosace ou bien de trèfle à plusieurs feuilles. Et, tout le long des rues, à l’abri de ces porches aux courbures si cherchées, les marchands sont installés sur des coussins et des tapis ; le fond de leurs échoppes, découpé comme l’arceau extérieur, et peinturluré de vert, de bleu et d’or, imite toujours la queue éployée d’un grand oiseau, paon ou phénix, qui ferait la roue.

Il y a le quartier des bijoux, des colliers, des bracelets, où les verroteries miroitent dans toutes les boutiques, à côté des pierres précieuses, et le clinquant, à côté de l’or pur. Il y a le quartier des parfums, où toutes les essences de fleurs sont contenues dans de vieux vases de Chine, apportés jadis par caravane. Il y a la rue étincelante des babouches, lesquelles sont toutes pailletées et dorées, et dont la pointe se recourbe en proue de gondole. Au hasard, un peu partout, les marchands de parures en fleurs vraies étalent des amas de roses roses, sans tige, empilées en petites montagnes, et des amas de fleurs de jasmin, que des enfants travaillent à enfiler comme des perles. On vend aussi des armes, des lances, de grandes épées d’autrefois qui se maniaient à deux mains ; et des couteaux à tigre, d’une forme spéciale, pour les leur plonger dans le gosier quand on les rencontre et qu’ils foncent sur vous la bouche ouverte. On vend des robes de mariage, pour hommes, entièrement dorées, et des turbans de noces, ruisselants de paillettes. Voici un quartier où, devant les maisons jusqu’au milieu de la chaussée, chacun s’occupe à imprimer des étoffes légères, souvent transparentes comme des brumes ; sur fond rose, vert ou jaune, on sème des petits dessins d’argent et d’or ; ce n’est guère solide, tout cela ; une goutte de pluie, et ce serait perdu ; mais le coloris en est toujours adorable, et le moindre chiffon sans valeur, sortant des mains de ces artistes en plein vent, a l’air du voile enchanté d’une péri. De l’or, de l’or ; ici, il faut toujours de l’or partout, ou, à défaut, du clinquant, du papier doré, quelque chose qui brille au splendide soleil, et qui amuse les yeux.

Blanche, la poussière ; blanches, les maisons, et blanches les robes de tous les gens du peuple ; c’est le blanc neigeux qui domine dans les rues, dans les foules en marche, et c’est sur le blanc des costumes qu’éclate, en fraîches couleurs, toute la gamme des grands turbans de mousseline.

Les femmes, invisibles puisque nous sommes en pays de Mahomet, passent ensevelies du haut en bas sous une housse blanche — et cette housse, le plus souvent, est percée d’une fenêtre ronde, comme une chatière, par où l’on voit sortir la petite tête impayable et charmante de quelque bébé tenu sur les bras.

« Gloire au Nizam ! » C’est inouï tout ce qu’il y a de soies, de mousselines ou de velours tendus au vent, pour glorifier ce prince, en long voyage. Hyderabad exulte dans l’attente de son roi et, depuis huit jours, tout est prêt, même les fleurs que le soleil flétrit. Or, il est à Calcutta, le Nizam, où il se promène dans les rues en gala asiatique, suivi d’une douzaine de carrosses tout dorés. Il ne revient pas, ne donne plus de ses nouvelles, n’en fait qu’à sa fantaisie ; mais cela ne surprend point les Indiens, qui feraient de même, et qui continuent d’attendre. D’ailleurs, aucun danger, hélas ! que la pluie vienne détremper les étoffes légères, les dorures des arcs de triomphe, puisque le ciel n’a plus jamais de nuages.

Chaque jour, à mesure que l’heure avance, le mouvement de la ville, les bruits, les musiques augmentent jusqu’au soir, dans plus de poussière, pour s’apaiser ensuite dès que la nuit tombe.

Continuel va-et-vient de voitures attelées de chevaux, ou de charrettes traînées au trot par des zébus ; pour les mystérieuses dames, ce sont des carrosses en sparterie, ayant forme de nacelle et très enveloppés de rideaux, avec des trous çà et la dans l’étoffe, par où les belles dardent sur la foule leurs grands yeux fardés. Il y a de beaux cavaliers, au bonnet pointu, au turban d’Aladin, qui galopent, la lance en arrêt. Dromadaires de caravanes, processionnant en longue file. Éléphants de peine, tout poussiéreux ou crottés, revenant du travail. Éléphants de luxe, défilant au son des musettes, pour des cortèges de noces, et promenant sur leurs dos les époux, qui sont cachés dans des petites tours aux draperies closes.

On entend la psalmodie monotone des porteurs de palanquin, qui courent d’une allure souple, charriant sur des piles de coussins brodés quelque important vieillard à lunettes, ou quelque grave prêtre en prière. Des mendiants se traînent, en haillons couverts de coquillages, des fous inquiétants, qui sont sacrés et qui ont déjà les yeux ailleurs, dans l’autre monde. Des vieux derviches à longs cheveux, tout barbouillés de cendre, s’en vont vite, en agitant des sonnettes, marchent sans rien voir, et, devant eux, chacun, par respect, doit s’écarter. On rencontre des bandes d’Arabes de l’Yemen, dont le Nizam favorise l’infiltration dans son royaume. Et voici un chef de province lointaine, qui fait son entrée au galop de fantasia, l’air sauvage et magnifique, suivi de cavaliers brandissant des lances.

Parfum des encens qui brûlent ; parfum des roses roses, empilées en montagne chez les marchands de parures ; parfum des jasmins blancs, qui débordent des corbeilles trop pleines, tombent comme de la neige sur la poussière de la rue… Qui donc dirait que la famine arrive du côté de l’Ouest, que déjà elle a passé la frontière en montrant ses dents longues ? Et avec quelle eau, dans quels jardins privilégiés, a-t-on fait s’épanouir toutes ces fleurs ?

Vers le coucher du soleil enfin, des personnages des Mille et une Nuits commencent à sortir, des élégants aux yeux cerclés de peinture bleue, à la barbe teinte de vermillon, qui portent des robes de brocart ou de velours chamarré d’or, des colliers de pierreries ou de perles, et qui tiennent sur le poing gauche un oiseau apprivoisé.

« La bienvenue à Son Altesse le Nizam ! » Cela se lit cette fois au couronnement d’un portique tendu de crépon jaune orange, avec des fanfreluches tailladées en crépon jaune citron et jaune soufre, le tout pailleté d’or vert. Et le portique se découpe en avant d’une grande mosquée neigeusement blanche, à pointes et à croissants d’or, où s’engouffrent, à l’heure de la prière du soir, des fidèles en vêtements blancs, des têtes enroulées de mousseline, qui de loin semblent une très multicolore jonchée de fleurs trop grandes…

Cependant le bruit court qu’il tardera davantage, le Nizam ; il laissera sûrement passer la lune du Ramadan… A la lune prochaine, peut-être reviendra-t-il, ou bien plus tard, Allah seul pourrait dire…

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