Chapitre 5 LE LENDEMAIN
L’étendue qui joue la mer commence de s’éclairer faiblement quand je sors ce matin de la « maison du voyageur » où j’ai dormi à mon retour des grottes épouvantables. Sous un voile de poussière, en suspens comme une brume, l’étendue est bleuâtre, avant jour, bleuâtre et imprécise comme de l’eau dans du brouillard. Mais le soleil, qui surgit brusquement, la révèle une plaine rousse, altérée sous une atmosphère sèche, avec, çà et là, des arbres morts.
Je vais revoir, à la lumière violente, les temples de Siva, vérifier si c’est bien réel, tout ce dont je me souviens, et cette fois je descends seul, connaissant la route, entre les roches-brunes et les hauts cactus desséchés, rigides comme des cierges de vieille cire jaune.
A peine levé, déjà ce soleil sanglant cause une impression de brûlure aux tempes ; c’est un soleil méchant et destructeur, qui chaque jour répand un peu plus de mort sur la terre de l’Inde… Trois hommes à bâtons, espèces de pâtres sans troupeau, remontent de la plaine, passent près de moi avec de profonds saluts ; ils sont d’une maigreur jamais vue, les yeux fébriles et trop grands ; sans doute viennent-ils du pays de la faim, au seuil duquel me voici arrivé. Les mille petites plantes, qui jadis par places tapissaient la montagne, ne forment plus qu’un triste feutrage sans vie. Mais les bêtes qui restent sont, comme toujours, en pleine guerre ; sur le sol, des débris de petits oiseaux s’étalent, déchiquetés fraîchement par les aigles ; partout, de grosses araignées voraces ont tendu des toiles pour manger les derniers papillons, les dernières sauterelles. Et la magnificence de ce soleil, de minute en minute plus brûlant, comme un brasier qui se rapproche, est sinistre autant que la gloire de Siva… Le Dieu qui féconde et le Dieu qui tue, comme je pense à Lui, ce matin, en descendant à son horrible sanctuaire ! Et comme je le conçois bien, cette fois, à la façon brahmanique !… Le Dieu qui multiplie les germes des hommes ou des bêtes avec une ironique et folle profusion, mais qui a pris soin, pour chaque espèce créée, d’inventer un ennemi, infernalement armé tout exprès ! Avec quel art inépuisable et minutieux il s’est complu à préparer les dents, les griffes, les cornes, la faim, les virus, les venins des serpents et des mouches ! Au-dessus des étangs où les poissons glissent, il a aiguisé tous les becs des oiseaux pêcheurs. Pour les hommes, qui devaient à la longue se rire des grands fauves, il a sournoisement réservé les maladies, les épuisements et les vieillesses. Dans la chair de tous, il a enfoncé l’écharde cuisante et stupide de l’amour. Pour tous, il a combiné l’innombrable et ténébreux essaim des infiniment petits ; jusque dans l’eau des ruisseaux clairs, cachant des myriades de destructeurs invisibles, ou bien des germes de vers aux armatures féroces, prêts à dévorer les entrailles de qui viendrait boire… « La souffrance est pour élever les âmes » ; je le veux bien ; mais nos enfants, nos petits qui meurent sans comprendre, étouffés par un mal inventé pour eux ?… D’ailleurs, je l’ai vue aussi, la souffrance, et la suprême angoisse, et l’inutile prière, dans les pauvres yeux effarés des moindres bêtes… Et les oiselets blessés à mort par quelque chasseur imbécile, est-ce aussi pour élever leur âme ? Et les bestioles de l’air, sous la sucée atroce des araignées ?… Toute cette infinie cruauté, épandue sur le tourbillon des êtres ; tout cela qui est vrai à hurler, qui a été connu de tout temps et ressassé par tout le monde, jamais ne m’était aussi impitoyablement apparu qu’à cette heure, en redescendant aux grottes de Siva. Et cependant je suis l’un des heureux, moi, et des bien vivants, que la famine proche n’atteindra pas, ni sans doute aucune autre cause d’immédiate destruction. Au plus, ai-je à redouter la brûlure de ce soleil qui monte, et la morsure des cobras aux anneaux noirs, enroulés sous l’herbe morte…
Quand j’arrive en bas, dans la plaine de sable et de poussière, tournant à main droite, je n’ai plus que quelques minutes de marche pour me retrouver devant les portes énormes et béantes.
Aucun bruit d’alarme, ce matin, n’accueille mon entrée dans l’effroyable sanctuaire : aigles, vautours ou faucons, qui nichent aux voûtes, sont déjà partis et en chasse, la serre, le bec prêts à déchirer et à manger. Silence partout, moins terrible cependant que le silence d’hier minuit.
Les temples monolithes, que les obélisques précèdent et que les rangées d’éléphants soutiennent, sont bien là, debout dans l’excavation profonde, qui penche sur eux ses flancs peuplés de figures. Mais tout me semble moins colossal, moins surhumain, vu au soleil levant ; moins surhumain et plus assez horrible pour célébrer comme il convient le Dieu créateur. Œuvre d’une race encore enfantine, qui n’avait pas eu le temps de suffisamment comprendre l’immense férocité de la vie, ou qui ne savait pas mieux symboliser. Et rien aujourd’hui ne me rend l’impression d’hier, l’impression d’arriver ici dans la nuit noire, avec une lanterne éclairant mal et par en dessous.
Le délabrement s’indique extrême, à la lumière du matin. Non seulement les siècles ont passé, fauchant çà et là des colonnes, des chapiteaux, des têtes ou des corps ; mais de plus, à l’époque de la conquête musulmane, ces temples ont été assaillis, comme tous ceux de Siva, par des hommes fanatisés, qui tenaient à nommer Dieu d’un autre nom.
Ce que l’on ne soupçonnait pas, hier en pleine nuit, c’est que tous ces épouvantails avaient jadis été peints. Les personnages, dont on distingue à présent la multitude entière, dont on aperçoit de tous côtés les gestes multiples, dans la pénombre des roches surplombantes, sont encore légèrement verdâtres, couleur de cadavre, tandis que le fond de leurs loges est resté un peu rouge, comme du sang qui aurait séché.
Les temples monolithes du milieu étaient polychromes, eux aussi, en leur temps ; des nuances comme on en voit à Thèbes ou à Memphis, des blancs, des rouges, des ocres jaunes y persistent encore aux places abritées.
Ce matin, j’y monterai donc seul, ainsi que je le souhaitais ; le chevrier de la veille, si sauvage qu’il fût, n’en demeurait pas moins un homme pensant, et mon tête-à-tête avec Siva était troublé par sa présence.
Au dedans, c’est bien le silence que j’avais prévu, mais j’attendais plus de lumière sous les voûtes ; il fait très sombre, malgré ce soleil levant dont la grande plaine rousse est déjà tout incendiée ; un peu de fraîcheur nocturne reste, comme emprisonnée sous les granits lourds ; et, dans le fond du plus secret sanctuaire, aux parois ternies depuis des siècles par les torches fumeuses, une éternelle obscurité entoure la dernière, la plus sarcastique expression du dieu de l’engendrement et de la mort, qui est le caillou noir, cyniquement taillé en Lingam…
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