Chapitre 7 BRAHMINES DU TEMPLE D’ODEYPOURE
A cent cinquante lieues à peu près au delà des épouvantables grottes, — dans la direction du Nord-Ouest, qui est celle de la sécheresse croissante, — la ville blanche d’Odey-poure, au pays de Meswar, est encore une étape délicieuse, sur cette route de la grande famine, que j’ai commencé de suivre.
Quand on arrive, on aperçoit de très loin les blancheurs de cet amas de palais et de temples, se détachant sur le fond des hautes montagnes dentelées, couvertes de forêts, qui l’entourent et l’enferment de toutes parts. Malgré la teinte feuille morte, qui remplace ici le vert des ramures, depuis qu’il ne pleut plus, malgré toujours cette anormale tristesse d’une terre qui se dépouille et jaunit au printemps, la ville, quand on y regarde à distance, conserve un air heureux et privilégié, dans ces arbres, au pied de ces pentes boisées, qui lui font comme un nid de tranquillité et de mystère.
Mais, de près, combien la détresse déjà s’indique ! Dans l’avenue bordée d’arbres morts qui conduit aux portes, de lugubres mendiants se promènent, de ces êtres comme on n’en avait vu nulle part et dont la vie persistante n’est plus vraisemblable : des momies, des ossements desséchés qui marchent, et à qui des yeux restent au fond des orbites, et une voix, au fond de la gorge, pour demander l’aumône. Ils sont les débris de la population des champs ; ils se traînent vers la ville, ayant ouï dire que l’on y mangeait encore. Mais souvent aussi, en chemin, ils s’affaissent ; on en voit çà et là de gisants, sur l’épaisse poussière qui tout de suite enveloppe leur agonie et donne à leur nudité la couleur des squelettes.
Le long de cette avenue, des enclos mélancoliques et sans tin appartiennent au Maharajah d’Odeypoure : par-dessus les murs d’enceinte, on voit monter des mausolées, des ruines de temples, des kiosques en pierre et en marbre, des édifices à coupoles ayant servi à la crémation de princes défunts, et de grands arbres effeuillés, mourants, sur les branches desquels sont assis des singes.
Aux portes enfin, aux portes des remparts, qui sont hautes et blanches, et que gardent des Indiens le sabre nu, la sinistre marée envahissante des meurt-de-faim est arrêtée comme un flot par une écluse ; ils restent là entassés et la main tendue, — non point qu’on leur interdise de passer, mais, dans tous les pays du monde, les entrées de ville sont un lieu d’élection pour ceux qui mendient.
Odeypoure, fondée il y a trois siècles (après la destruction de Chitore 1, l’ancienne capitale de Meswar, dont les ruines gisent à quelques lieues dans l’Est), a déjà pris un air de vétusté extrême, sous son épais linceul de chaux. Elle renferme quantité de temples brahmaniques, à colonnes blanches, à pyramides blanches, dont le plus grand et le plus vénéré appartient au dieu Chri-Jannath-Raijie. Très blancs, aussi, sur un rocher, les grands palais du Maharajah, qui, d’un côté, dominent toute la ville et, de l’autre, mirent leurs blancheurs dans un lac frais et profond, entouré de montagnes et de forêts.
Une circonstance particulière m’a fait ici, dès le premier instant, l’ami de deux jeunes brahmines, qui sont frères et tous deux prêtres au grand temple. Chaque jour, aux heures silencieuses et brûlantes où je ne sors pas, je reçois leur visite discrète, dans la petite « maison du voyageur » qui est en dehors des murs, au milieu d’une solitude de poussière. Ils sont vêtus d’une robe blanche et coiffés d’un mince turban. Ils ont le même visage, d’une finesse exquise, les deux frères, et les mêmes grands yeux mystiques. Leur noblesse de race, sans croisements ni mésalliances, remonte à deux ou trois mille ans : fils et arrière-petits-fils de rêveurs qui, depuis les origines, se sont tenus en dehors et au-dessus de notre humanité vile ; qui jamais ne se sont adonnés à l’intempérance, au commerce ni à la guerre ; qui n’ont jamais tué, même une humble bête ; qui n’ont jamais mangé d’aucune chose ayant vécu. Ils sont pétris d’un limon différent du nôtre et plus pur ; ils sont presque un peu dématérialisés avant la mort, et possèdent des sens moins lourds, capables de percevoir des choses au delà de cette vie transitoire.
Cependant mon espérance était chimérique, d’obtenir par eux quelque lumière ; leur brahmisme s’est obscurci, de génération en génération, par l’abus des rites et des observances ; ils ne connaissent plus le sens caché des symboles.
– « Le roi Chri-Jugat-Singhie, fils de Chri-Karan-Singhie, grand adorateur du dieu que nous servons, commença la construction de notre temple en 1684, lors de son avènement au trône. Ce prince bâtit deux autres temples sur le lac, et ces trois bâtisses durèrent ensemble vingt-quatre ans. Pour l’inauguration, quand l’image de notre dieu fut placée dans le sanctuaire, en 1708, plusieurs princes des environs arrivèrent en cortège, avec beaucoup de magnificence, amenant une grande quantité d’éléphants… »
C’est l’un des deux frères qui raconte, dans le silence de midi et dans la pénombre de la « maison du voyageur » fermée contre le soleil, contre les mouches, et contre le vent desséchant, le vent de famine. Ils sont très érudits sur les temples d’Odeypoure et sur tous les dieux du panthéon Pouranique. Mais, sur les causes de leurs espoirs éternels, sur leur vision de l’au-delà, si je les interroge, ils ne savent me répondre rien qui me soit intelligible ; tout de suite nous perdons contact, nous ne nous sentons plus des âmes de même espèce ; entre nous tombe comme un rideau de nuit isolante. Ils sont des voyants sans doute, comme la plupart des prêtres, leurs pareils, mais ils sont aussi des simples qui n’expliquent pas.
Chaque jour ils m’apportent des présents naïfs, les deux prêtres, des fleurs, de modestes gâteaux préparés à leur usage. Ils sont courtois et doux. Cependant des abîmes nous séparent. Et au respect qu’ils me témoignent, se mêle un irréductible dédain de caste ; ainsi, non seulement ils aimeraient mieux mourir que de partager les mets horribles, souillés de chair et de sang, auxquels m’ont habitué mes ancêtres ; non seulement ils n’accepteraient même pas de ma main un verre d’eau ; mais de plus, le fait de boire ou de manger quoi que ce soit en ma présence, leur semblerait un déshonneur que rien ne laverait plus.
Ce matin, avant l’heure habituelle de leur visite, ils ont entr’ouvert ma porte, — laissant pénétrer avec eux un rayon de lumière ardente, une envolée de poussière, un souffle de fournaise. C’était pour m’informer qu’aujourd’hui est la fête de leur dieu ; qu’ils ne seraient donc pas libres de revenir, mais que je pourrais les retrouver, au baisser du soleil, dans la première enceinte de leur temple.
Et ils m’ont laissé des guirlandes de fleurs de jasmin, comme on en porte ici autour du cou pendant les fêtes, — mais de notre vrai jasmin de France, qui était inconnu, là-bas dans l’Inde méridionale… Or, ces petites fleurs blanches, enfilées en guirlande enfantine, je n’avais plus revu cela depuis les premiers étés de ma vie, depuis l’âge où, dans la cour de ma maison familiale, à l’ombre des vieux murs garnis de ce même jasmin, je m’amusais à faire des colliers pareils à ceux que mes amis indiens viennent de m’apporter… Et j’ai retrouvé tout à coup dans ma mémoire ces étés lointains, la retombée des feuillages le long de ce mur, les herbes et les fleurs de cette cour, qui jadis, à mes yeux, représentait le monde. Alors, dans un recul infini, se sont effacés pour un instant les pays de Brahma, la ville d’Odeypoure, ses dieux, son soleil et sa famine…
Au déclin du jour cependant, je me suis rendu à la fête du dieu Chri-Jannath-Raijie.
Son temple est blanc comme de la neige fraîchement tombée. On y monte par un escalier monumental de trente ou quarante marches, que gardent des éléphants de pierre.
La pyramide brahmanique, ici, au nord de l’Inde, n’est pas, comme dans le sud, une folle mêlée de divinités et de bêtes ; elle est plus sobre, plus mystérieusement calme ; de loin elle ressemble à un grand if de cimetière. — Et le temple de Chri-Jannath Raijie possède plusieurs de ces pyramides, qui sont blanches aussi, blanches comme de la neige fraîchement tombée.
Sachant que nul ne pénètre dans le sanctuaire, s’il n’est Hindou et de caste noble, je suis resté dans la cour, et j’ai fait demander mes amis.
Ils sont venus à mon appel, mais vraiment ce n’étaient plus les mêmes que dans la « maison du voyageur » ; l’abîme d’incompréhension s’était creusé entre nous davantage. Et, d’abord, ils se sont excusés de ne pouvoir prendre ma main comme d’habitude, étant aujourd’hui officiants et appelés à toucher des choses saintes.
Pour la première fois, je les voyais presque nus, ainsi que les prêtres ont coutume d’être en présence de leur dieu, la petite cordelette des « fils de la bouche de Brahma » traversant en bandoulière leur poitrine de belle statue bronzée. Et leurs yeux dilatés avaient une expression d’absence que je ne leur avais jamais connue.
Toujours courtois pourtant, ils m’ont fait asseoir à une place d’honneur, aux pieds d’un Vichnou de cuivre, en face même de la porte du sanctuaire.
La cour du temple était encombrée de marchands de parures, ayant des paniers tout remplis de colliers en jasmin blanc, en jasmin jaune, en roses du Bengale. Et parmi les étalages de fleurs, rôdaient, de plus en plus nombreux, les spectres de la faim, les pauvres squelettes d’une couleur terreuse, avec des yeux de fièvre.
Devant moi défilait le peuple de Brahma, montant ou descendant les marches du temple, entre les grands éléphants de pierre qui, en haut des escaliers, dressaient leurs trompes vers le ciel. Tous les hommes étaient vêtus de robes blanches, un sabre à la ceinture et plusieurs rangs de fleurs étagés sur la poitrine. Il venait des vieillards que leur barbe de neige, rebroussée à la mode radjpoute, faisait ressembler à de vieux chats blancs. Il venait beaucoup d’enfants tout petits, les jambes à peine assez longues pour monter, mais l’air pénétré et grave, et toujours solennellement coiffés d’une espèce de tiare en velours brodé d’or. Et les femmes étaient merveilleuses, drapées à l’antique dans des mousselines de toutes couleurs avec des dessins dorés, ou bien dans des mousselines noires avec des étoiles d’argent. Une musique caverneuse m’arrivait du fond de l’obscur et impénétrable temple, et parfois les coups de quelque monstrueux tam-tam grondaient sous les voûtes comme le tonnerre.
Chacun, avant de monter, s’inclinait pour baiser la marche d’en bas. Et de même, là-haut avant de sortir de l’ombre sainte, chacun se retournait sur la porte, pour saluer et pour baiser le seuil. Mais les spectres de la famine qui arrivaient toujours, horriblement nus et macabres, gênaient cette foule en habits de fête, essayaient d’arrêter les passants avec leurs pauvres mains desséchées, crochaient dans les voiles de mousseline, avaient des brusqueries et des crispations de singes pour attraper les aumônes…
Et puis le vent s’est déchaîné, comme chaque soir à la même heure, sans pour cela rafraîchir la ville brûlante, et, dans une brume de poussière, le soleil s’est couché, jaune, triste, et terni autant qu’un soleil du Nord.
Dans les rues, malgré tout, la fête a continué jusqu’à nuit close. On se jetait les uns aux autres, à pleines mains, des poudres parfumées et colorées, qui adhéraient aux visages, aux vêtements. Des gens sortaient de la bagarre avec une moitié de figure poudrée de bleu, ou de violet, ou de rouge. Et toutes les robes blanches portaient la trace de mains trempées dans des teintures éclatantes, cinq doigts marqués en rose, en jaune ou en vert.
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