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Chapitre 9 CHEZ UN PRINCE RADJPOUTE

Le landau correctement attelé, qui est venu par ordre du roi d’Odeypoure me prendre dans la « maison du voyageur », monte au galop les rampes sablées, que bordent des balustres et des massifs roses. C’est sur la rive du lac, sur le rocher où les palais s’arrangent en amphithéâtre. Des éléphants de marbre émergent çà et là des feuillages et des fleurs. Sur la pente rapide, aux tournants brusques, on se sent enlevé sans effort par l’élan des deux bêtes vigoureuses, et très vite s’élargit le champ de la vue ; très vite le bois charmant se déploie, et le lac bleu, avec ses îlots qui sont d’autres palais, tandis que semble s’élever avec nous la muraille de forêts et de montagnes qui fait comme une mystérieuse toile de fond derrière toutes les choses d’Odeypoure.

Ce Maharajah, prince de Meswar, chez lequel je me rends aujourd’hui, descend de la plus ancienne et de la plus haute en dignité de toutes les familles royales du pays radjpoute ; il est des suryabans de la race solaire ; bien des siècles et des siècles avant que fussent sorties de l’ombre nos plus vieilles familles princières d’Europe, ses ancêtres levaient des armées pour conquérir des royaumes ou pour délivrer des reines captives 1.

Le héros déifié Rama, père de la race solaire, ainsi qu’il est dit dans le Ramayana, eut deux fils, dont l’aîné fonda Laliore. Les arrière-descendants du second, vers le milieu du IIe siècle, étendirent leur domination sur les peuples radjpoutes ; cependant, lors du grand sac des barbares du Nord, en 524, tous les princes de cette famille furent massacrés, excepté la reine, qui accomplissait un pèlerinage ; elle était enceinte et se cacha dans une caverne, où elle mourut en donnant le jour à un fils. De pieux brahmes recueillirent l’enfant ; mais il fut difficile à garder, car son sang royal le poussait aux exercices sauvages des Bhils de la montagne ; ceux-ci bientôt le choisirent pour chef, et l’un de leurs guerriers, se coupant un doigt, le marqua au front avec son sang, en signe de royauté. L’an 723 enfin, les descendants de ce fils de la caverne s’établirent ici même comme souverains ; leur lignée n’a cessé d’y régner depuis cette époque, et aujourd’hui encore, après treize siècles, l’usage s’est conservé à Odeypoure de faire marquer de sang au front chaque nouveau roi, par la main farouche d’un Bhil, en mémoire de cette rude origine.

Le landau s’arrête dans une cour intérieure, plantée de palmiers et de cyprès, où me reçoit un officier de la maison royale, en robe blanche.

Comme chez tous les princes de l’Inde, il y a plusieurs palais ; celui que l’on me montre d’abord est moderne, avec des salons européens, des glaces, des dressoirs chargés d’argenterie, des billards, — et tout cela, dans cette ville si indienne, est stupéfiant d’imprévu.

Mais le Maharajah préfère la vieille demeure de ses ancêtres ; c’est là qu’une audience de lui me sera donnée, et il est l’heure de s’y rendre.

D’abord nous traversons quantité de jardinets et de couloirs silencieux. Et puis soudain, au sortir d’une haute porte ogivale à battants de cuivre, voici une foule, des clameurs, d’assourdissantes musiques : nous sommes dans une immense cour, un carrousel pour les combats d’éléphants ; d’un côté, le vieux palais domine de toute sa majestueuse façade blanche, ornée de sculptures archaïques, de faïences bleues et de soleils d’or ; de l’autre, il y a contre la muraille une série de loges, où des éléphants entravés, tout en se dandinant, mâchent des herbages ; au milieu, trois ou quatre cents hommes de farouche allure, — montagnards, Bhils arrivés pour la fête du Dieu, — tenant des bâtons qu’ils frappent les uns contre les autres, s’exercent à une danse guerrière, que leur jouent des musettes, des trompes, des tam-tams énormes et des cymbales de bronze ; sur une terrasse, des femmes par centaines se penchent pour les voir danser, et c’est une exposition de beautés aux yeux sombres, aux gorges admirables sous des mousselines.

Pour arriver jusqu’au souverain, combien de couloirs il me faut traverser encore ! Combien de cours, où de grands orangers fleurissent et embaument, entre des arcades de marbre blanc ! Et tant de vestibules, encombrés de babouches qui traînent ; des hommes à long sabre, assis dans tous les coins ! Et des passages resserrés en souricière, et des petits escaliers obscurs du vieux temps, aux marches roides et glissantes, si étroits qu’ils inquiètent, taillés dans l’épaisseur des murs ou de la pierre vive. Toujours des gardes, dans l’ombre, toujours des babouches par terre, et, çà et là, des divinités horribles, du fond de leur niche nous regardant passer. A une porte enfin, après que nous sommes montés très haut dans l’échafaudage des roches et des salles superposées, l’officier qui me guide s’arrête respectueusement, dit à voix basse : « C’est ici qu’est Son Altesse », et me laisse entrer seul.

Une galerie blanche, aux arcades de marbre, donnant sur une très vaste terrasse blanche ; par terre, une toile blanche, neigeuse ; pas un garde ; pas un meuble non plus, rien — que deux chaises dorées, pareilles, l’une près de l’autre, dans cette petite solitude immaculée, fraîche, un peu aérienne. Et je reconnais là, seul, debout et la main tendue, le cavalier pour qui l’autre soir les fakirs du bois arrangeaient leur visage : il est vêtu d’une simple robe blanche, avec un collier de saphirs.

Maintenant, nous nous sommes cérémonieusement assis sur les légères chaises dorées, et, derrière nous, se tient un interprète arrivé sans bruit, qui met devant sa bouche, chaque fois qu’il parle, une serviette de soie blanche, pour empêcher son haleine d’aller vers son souverain, — précaution inutile du reste, car les dents sont claires et le souffle pur.

Ce prince silencieux, que je sais difficilement accessible, possède le charme et la grâce ; une exquise courtoisie, jointe à certaine forme particulière de timidité que je n’ai jamais rencontrée que chez de très grands seigneurs. D’abord, il daigne s’informer si je suis bien traité dans son pays, si les chevaux que l’on m’a envoyés de sa part me plaisent, et la voiture : banalités par où commence notre conversation, qui est forcément hésitante, car des mondes de conceptions et d’hérédités différentes nous séparent. Mais ensuite, quand il est question des choses d’Europe, et des pays d’où je viens, et de la Perse où j’irai bientôt, j’entrevois combien de pensées, curieuses sans doute pour l’un et pour l’autre, nous aurions pu échanger, s’il n’y avait entre nous tant de barrières…

Cependant, on vient avertir le prince que c’est l’heure de sa chevauchée du soir, dans le bois charmant qu’habitent les trois fakirs. Il doit contourner cette fois les eaux du lac, jusqu’à la maison où s’assemblent chaque jour les sangliers ; des serviteurs l’attendent, avec de grands parasols asiatiques, pour l’abriter sur les terrasses, le maintenir à l’ombre jusqu’en bas où ses barons et ses chevaliers sont déjà en selle, prêts à le suivre.

Avant de me congédier, il veut bien donner l’ordre de me montrer le palais inachevé qu’il fait construire, et de préparer ensuite une barque pour me mener dans les vieux palais des îles.

A notre époque où tout s’en va, il se trouve donc encore dans l’Inde des princes pour construire des demeures purement indiennes, comme en imaginaient leurs ancêtres, dans les temps magnifiques !

Très haut perché, ce nouveau palais, sur une esplanade circulaire qui s’avance en promontoire vers le lac. Une suite de salles blanches, de kiosques blancs, — tout en festons, en dentelles de grès ou de marbre, — orientés de façon à regarder sous ses différents aspects ce lac royal, où l’on descend par de majestueux escaliers flanqués d’éléphants de pierre, et dont les eaux s’entourent de hautes montagnes laissées sauvages, feutrées de forêts. A l’intérieur, des mosaïques de verre et de porcelaine courent sur toutes les murailles ; dans telle salle, des branches de roses, dont chaque fleur est composée de vingt porcelaines différentes ; dans une autre, des plantes d’eau, des nénufars, avec des hérons et des martins-pêcheurs. De patients mosaïstes sont encore là, taillant par myriades les petites parcelles colorées, ou bien, accroupis, combinant par terre des feuillages et des pétales. Une chambre vient d’être achevée ; sur ses murs d’un vert mousse, rien que de grands lotus roses, — dont le dessin très archaïque fait songer à ce que nous appelons chez nous l’art nouveau ; au milieu est un lit en cristal, avec des rideaux en satin du même vert que les murs, et des matelas en velours du même rose que les lotus.

Au pied d’un vieux petit temple brahmanique, tout déjeté sous les arbres et prêt à crouler au fond de l’eau, je prends place dans la barque où l’on m’attendait, et les rameurs m’emmènent vers les îles. Il fait grand vent, toujours ce vent qui se lève le soir, qui promène sur tout le pays Radjpoute la poussière et la mort, mais qui devient frais et pur, ici, sur ce lac, et ne soulève autour de nous que de minuscules vagues bleues.

D’abord la plus petite des deux îles, où le palais n’a guère que cent ans. Comme tout cela est muré, séquestré, même au milieu de ces eaux profondes, qui déjà pourtant semblaient assez isolantes ! Des petits jardins, très enclos entre des murs en mosaïque, et envahis aujourd’hui par une végétation de cimetière ; des fouillis de ronces, de longues herbes folles, et surtout de roses trémières fleuries partout, en quenouilles géantes. Un dédale de petits appartements étranges, bas et sombres, ornés de mosaïques ou de peintures qui s’effacent ; il en est d’orientés dans toutes les directions, pour que l’on ait, à chaque moment de la journée, l’ombre et la fraîcheur, et pour que l’on puisse rêver tantôt devant les parterres mélancoliques et sans vue, tantôt devant les grands lointains sauvages, les forêts à tigres, ou bien encore devant les blancs palais de féerie, bâtis sur la rive plus prochaine. Oh ! qui dira ce qu’elles ont étouffé de drames ou de traînantes agonies, les petites chambres de l’île, les petites chambres aujourd’hui abandonnées, lentement détruites par l’humidité du lac, la moisissure et le salpêtre ?… Dans des niches du mur, en pleine pénombre sépulcrale, il y a des bibelots scellés sous des vitres, de pauvres choses venues d’Europe et qui devaient être précieuses, ici, il y a cent ans : porcelaines vieillottes, bonshommes de Saxe en habit Louis XVI, fleurs artificielles dans des petits vases Empire… Quelles reines, quelles jeunes princesses défuntes, avaient reçu ces frêles cadeaux, les avaient enfermés avec tant de sollicitude, et, en s’en allant, les ont laissés là ?…

Dans la grande île, où nous abordons ensuite, les palais construits par un glorieux souverain, ont environ trois siècles ; ils sont plus vastes et somptueux, mais aussi plus délabrés. Le monumental escalier de débarquement, aux marches blanches à demi plongées dans l’eau, est orné de grands éléphants de pierre qui semblent s’être alignés au bord du lac pour regarder les barques venir. Les jardins de mélancolie sont cloîtrés comme dans l’îlot voisin, mais entre des murailles plus ouvragées, entre de plus patientes mosaïques ; on y retrouve le palmier à grandes palmes du Sud, qui ne croît plus ici à l’état sauvage, mais reste un arbre de luxe autour des habitations de princes ; et l’air y est délicieusement embaumé par des bosquets d’orangers dont les pétales s’épandent sur le sol, sur les feuilles mortes, comme une couche de givre. Quand nous pénétrons là, il est déjà tard, le soleil est très descendu derrière ces montagnes si hautes et si abruptes qui font sur le lac tomber le crépuscule avant l’heure. C’est l’instant du coucher des perruches ; elles ont élu domicile sur les branches de ces orangers jalousement enfermés ; on les voit arriver du bois charmant par bandes, par petits nuages verts, — bien plus verts que les feuilles languissantes, car, même ici au bord de l’eau, tout commence à jaunir, sans parler de la teinte hivernale qu’ont prise les forêts d’alentour. Et le vent de sécheresse et de famine souffle de plus en plus fort, augmentant l’inquiétude triste du soir, dans cette île, dans ces ruines…

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