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Chapitre 2 CRÉPUSCULE A IAGGARNAUTH

Iaggarnauth, un temple géant, au milieu d’une vieille ville très brahmanique, loin de tout, parmi les sables et les dunes, au bord du golfe de Bengale.
J’y arrive au baisser du soleil, venant de l’intérieur de l’Inde. La voiture qui m’amène, tout à coup ne fait plus de bruit, roule comme sur du velours : nous sommes dans les sables. Et, annoncée par ce silence soudain, devant nous se découvre la ligne bleue de la mer.

D’abord des cabanes de pêcheurs, éparses entre des haies de cactus sur les dunes. Ensuite Iaggarnauth apparaît ; au-dessus d’une myriade de toits gris en chaume de palmier, au milieu de l’amas tassé des maisons, la pyramide du temple se lève, particulièrement étrange d’aspect et trop haute dans le ciel de ce paysage marin ; toutes les choses d’alentour semblent lilliputiennes à ses pieds ; elle affecte la forme, longue et renflée par le milieu, d’un œuf de crocodile, un œuf colossal qui serait posé debout sur la terre ; elle est blanche, sans autre ornement que des espèces de nervures d’un rose de brique ; elle a deux cents pieds de haut, sans compter le disque de bronze qui la surmonte et les pointes de cuivre qui lui font comme une couronne de lances. Les navires la voient de loin sur ce rivage plat, lorsqu’ils passent au large, cherchant l’embouchure du Gange, et les cartes marines l’indiquent comme un point de repère. Mais la côte, en cette région, n’offre pas de mouillage propice, et les navigateurs ne connaissent le vieux sanctuaire qu’en silhouette extra-lointaine, au bout de l’horizon.

Une rue large et droite conduit à ce temple, qui est le centre et la raison d’être de Iaggarnauth, et, à l’heure où j’arrive, elle est pleine de monde. Mais c’est ici une Inde un peu sauvage, une Inde qui s’étonne encore de voir des étrangers ; on se détourne pour vous regarder, et des enfants changent de route pour vous suivre. Les hommes nus sont noircis par le vent de la mer ; les femmes, drapées de mousseline, ont tant de cercles de métal aux chevilles, que leur marche en est alourdie, tant de bracelets depuis les poignets jusqu’aux épaules que leurs beaux bras semblent pris du haut en bas dans une gaine d’argent ou de cuivre. Nulle part les maisonnettes indiennes ne sont à ce point couvertes de peinturlures ; sur la chaux des façades, les dieux et les déesses, au corps bleu ou rouge, au visage cruel, se succèdent partout en longues files, s’arrangent comme les personnages des fresques de Thèbes ou de Memphis ; du reste, les constructions elles-mêmes rappellent l’antique Égypte, avec leur air trapu, leurs contreforts, leurs colonnes, leurs murs qui penchent en arrière par un soin excessif de la solidité.

Le temple est une forteresse immense et farouche, un quadrilatère de hautes murailles crénelées, avec une porte au centre de chaque face. Et, dans l’axe de la rue, que nous suivons maintenant à pied, l’entrée principale s’ouvre, gardée par deux énormes bêtes de pierre qui ont les yeux en boule, le nez écrasé, et le rictus féroce. Entre ces monstres, on aperçoit les grands escaliers blancs qui montent au sanctuaire et dont les marches sont encombrées d’un va-et-vient de nudités brunes.

Il est impénétrable pour moi, ce temple, cela va sans dire. Et même, ayant eu l’audace de poser le pied sur les dalles qui débordent au dehors, en avant du péristyle, je suis invité, par des prêtres, à reculer, à rester plus loin, sur le sable qui est à tout le monde, — ce sable des plages, ce sable marin, dont les rues de Iaggarnauth sont comme feutrées.

Mais j’ai le droit de faire le tour de ce terrible rempart carré que je ne puis franchir. Le long de chacune de ses faces, court une avenue que bordent des maisons en terre séchée. Elles sont très massives, ces vieilles demeures ; toutes les murailles penchent en dedans : sur les façades s’alignent des séries de personnages divins ou diaboliques, inscrits toujours en bleu et en rouge ; et des escaliers frustes mènent aux vérandas surélevées, — où les Indiennes, en ce moment, sont assises à prendre le frais du soir, regardent ou rêvent, très cerclées de bracelets d’argent, et souvent charmantes dans les plis transparents de leurs voiles.

Un groupe de petites filles, dont la curiosité sans doute ne se lasse pas, me suit dans ma promenade autour du temple. La doyenne montre huit ans au plus, et toutes sont adorablement jolies ; leurs yeux, allongés par des peintures jusqu’à se perdre dans leurs bandeaux noirs, regardent avec candeur ; elles ont des anneaux d’or aux oreilles, aux narines, à la cloison du nez.

L’arrivée d’un grand pèlerinage est prévue pour tout à l’heure, avant la tombée de la nuit, et, pour l’attendre, je contourne lentement le sombre mur crénelé. Derrière le temple, l’avenue est plus solitaire ; elle serait lugubre, sans ma gentille escorte de petites filles, qui suit discrètement à deux pas, s’arrêtant si je m’arrête, et, si je presse l’allure, allongeant avec ensemble toutes ses jambes fines où tintent des cercles de métal.

La grande pyramide blanche aux nervures roses demeure toujours aussi loin de moi, puisqu’elle est au centre du quadrilatère muré, infranchissable, dont j’ai entrepris de faire le tour. Mais il y en a quantité d’autres plus petites, adossées intérieurement au rempart d’enceinte, et que je puis voir de près ; toutes ont la même forme de courge, ou d’œuf de crocodile, mais elles sont noirâtres, lézardées, accusant une vétusté extrême ; Seule, la géante du milieu, celle qui se voit de si loin, est reblanchie, et semble une chose neuve, — mais une chose si inconnue ! Avec sa structure barbare, presque enfantine, avec son disque de bronze, ses pointes brillantes, on la croirait imaginée par les gens d’une autre planète ou de la lune. Et, bien entendu, elle sert de gîte à des peuplades d’oiseaux, — qui commencent déjà dans l’air leur tournoiement effréné du soir.

Nous arrivons, les petites filles et moi, à la troisième face de l’enclos interdit. Beaucoup de belles rêveuses, de ce côté, garnissent les terrasses d’alentour, et, dans la rue, se tient un marché, où l’on vend des fruits, des graines, des mousselines peintes, des fleurs.

Le soleil est couché, pour nous qui sommes en bas, mais là grande pyramide le voit encore, elle en est tout illuminée dans des tons roses. Et c’est, paraît-il, bientôt le moment de la promenade crépusculaire, pour les singes sacrés, qui ont des manies immuables. Le premier d’entre eux apparaît au-dessus de la sainte muraille, grimpe sur un créneau, s’assied et se gratte ; s’il ne remuait pas on le confondrait avec les petits dieux, les petits monstres, çà et là sculptés au sommet de ce rempart ; un autre émerge à son tour, s’installe sur une pointe voisine ; et puis trois, et puis quatre ; les créneaux se garnissent de singes.

Très vite le jour baisse ; la cime de la pyramide reste seule lumineuse, rosée, dans l’ensemble gris et vieux de l’énorme temple. En haut du mur : singes couleur de pierre, petits monstres couleur de singe ; vautours perchés. En l’air : nuages de pigeons et de corbeaux, resserrant le cercle de leur vol autour du disque de bronze dont la pyramide est couronnée.

L’heure de la sortie des singes. L’un d’eux se laisse glisser, descend, saute par terre, traverse impudemment la rue, au milieu des groupes de vendeurs qui lui font place ; et les autres suivent à la file, à quatre pattes. Des espèces de chiens, dirait-on, mais trop hauts sur leurs jambes, l’allure sautillante et cocasse, avec de longues queues dressées. Le premier, en passant, vole une prune, dans un mannequin du marché ; les suivants font de même, à la même place, et chaque fois, sans protester, le marchand salue. Maintenant ils grimpent lestement le long d’une maison, et s’éloignent, disparaissent en cortège mystérieux sur les toits.

Extérieurement, contre le rempart du temple, dans une sorte de guérite faite avec des branches et des nattes de palmier, réside une idole de Pandavas, qui a deux fois la taille humaine, qui est horrible et noire, avec un rictus à longues dents. Un vieux prêtre, montant sur un escabeau, vient lui passer au cou une guirlande d’œillets jaunes ; il lui allume une petite lampe, lui fait tinter une petite sonnette, avec force saluts, et puis l’enferme pour la nuit derrière des rideaux de nattes, et se retire en saluant encore. Quelque chose de rapide et de furtif m’évente le visage : une chauve-souris, de la grande espèce appelée roussette, qui est sortie avant l’heure et vole très bas ; elle va, elle vient, en confiance au milieu de la foule.

Une dernière teinte rosée persiste à la pointe de la tour, et voici l’heure de Brahma ; le sanctuaire s’emplit de clameurs et de musiques, dont l’ensemble m’arrive confusément. Que se passe-t-il, au fond de ce lieu caché ? Quels symboles, effrayants sans doute y reçoivent ces adorations du soir ? Et devant ces images, la prière, quelle forme prend-elle, dans ces âmes, pour moi plus impénétrables que le temple ?…

Cependant un singe, dédaigneux de la promenade, est resté sur le faîte du mur, assis la queue pendante et tournant le dos aux gens du dehors. Mélancolique, il regarde là-haut le jour mourir sur cette pyramide du temple, où viennent de s’abattre, pour se coucher, les nuées de corbeaux et de pigeons qui tournoyaient dans le ciel ; toutes les nervures, toutes les saillies de la monstrueuse chose sont noires d’oiseaux qui battent encore des ailes. Je ne vois plus guère le singe qu’en silhouette, son dos presque humain, sa petite tête pensive, ses deux oreilles bien écartées, se détachant sur la pâleur toujours un peu rose de la tour colossale…

Encore la sensation d’un coup d’éventail silencieux ; la roussette qui passe et repasse, sans changer l’orbite qu’elle s’est tracée pour son vol.

Le singe regarde la grande pyramide ; je regarde le singe ; les petites filles me regardent ; et un égal abîme d’incompréhension nous sépare tous les uns des autres…

Je suis de retour maintenant près de l’entrée principale du temple, sur la place ensablée où vient aboutir la plus longue rue de Iaggarnauth. L’affluence de monde augmente de minute en minute, pour attendre l’arrivage de ces pèlerins, qui sont déjà signalés, me dit-on, et presque en vue.

Et les vaches sacrées sont là, qui se promènent dans la foule. L’une, la plus caressée par les enfants, est énorme, toute blanche, et sans doute très vieille. Il y en a aussi une petite noire, qui a cinq pattes, et une grise, qui en a six ; leurs pattes en surplus, trop courtes pour toucher le sol, pendent le long de leurs flancs comme des membres atrophiés ou morts.

Là-bas, au bout de la rue, les pèlerins enfin se dessinent. Ils sont deux ou trois cents. Ils portent de larges parasols plats, en sparterie coloriée, que l’on s’étonne de voir ainsi ouverts en plein crépuscule ; des besaces, des gourdes de cuivre pendent à leur ceinture ; des amulettes, des coquilles s’emmêlent sur leur poitrine ; ils ont le torse et le visage poudrés de cendre. Ils marchent vite, vite, comme pris d’une fièvre religieuse à la vue de la pyramide vénérée.

Dans un mirador, qui est au dessus de l’entrée du temple, on commence de leur faire une musique de bienvenue ; les tam-tams résonnent là-haut, accompagnés de longs cris humains, et les trompes sacrées beuglent sinistrement.

Ils marchent vite, vite. Arrivés sur la place, ils jettent à terre les parasols, les bardes, les bissacs, ils prennent leur course, s’engouffrent en tumulte par la porte que gardent les monstres de pierre, montent les escaliers, comme des gens qui délirent, et disparaissent dans le sanctuaire béant.

Il fait nuit. Je m’en vais à la recherche de la « Maison du voyageur », qui doit être, comme dans toutes les villes indiennes, très à l’écart, presque à la campagne.

Je la trouve dans une petite solitude sablonneuse, où il fait une nuit limpide et douce, et où l’on entend ce bruit berceur de la mer, qui est le même sur tous les rivages. On ne voit plus Iaggarnauth ni sa tour étrange ; tout cela s’est noyé là-bas dans l’ombre bleue. Et les senteurs marines, le parfum des petites plantes rudes dont les sables sont tapissés, me rappellent très mélancoliquement, au bord de cette mer de Bengale, mon pays d’enfance, les plages de mon îlot d’Oleron…

Ceux-là seuls connaissent tout le charme et toute l’âpre tristesse des voyages, qui ont dans le fond de l’âme un invincible attachement au recoin natal.

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