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Chapitre 4 DANS LES RUINES

Tout le pays qui fut habité par les empereurs mogols est aujourd’hui un immense ossuaire de villes et de palais. L’Égypte même n’a pas autant de ruines sur ses sables que cette région sur sa terre mourante. Là-bas, au bord du Nil, c’est le monde des granits monstrueux ; ici, les marbres ciselés, les grès à jours, les dentelles de pierre, au milieu de la morne campagne, gisent partout comme choses perdues. Dans cette Inde, où la pensée et l’activité humaines fermentèrent magnifiquement pendant des siècles, les débris des âges antérieurs sont innombrables, et leur profusion, leur beauté, confondent nos imaginations modernes. En plus des villes qui s’anéantirent à la suite de guerres et de massacres, il en est d’autres dont la construction fastueuse fut décrétée par le caprice de tel ou tel souverain et que l’on n’eut pas le temps de finir ; il est des palais destinés à telle sultane du temps passé, qui usèrent des peuplades de sculpteurs et n’eurent jamais d’habitants.

Entre Delhi et les ruines d’une capitale des vieux âges, dont la tour de granit rose 1 est peut-être la plus haute tour du monde, on rencontre tout le long du chemin des fantômes de villes ou de forteresses : murs crénelés de trente ou quarante pieds de haut, fossés et pont-levis ; là dedans, personne ; du silence, ou, si l’on entre, des fuites éperdues de singes parmi des pierres éboulées et des broussailles.

Il y a des nécropoles aussi, des nécropoles dont on ne voit plus la fin. La terre, sur des lieues de long, a été remplie de morts ; les kiosques funéraires, les tombeaux de toutes les époques se succèdent, s’enchevêtrent en dédale, au milieu des écroulements, des décombres.

Il en est, de ces tombeaux, que l’on entretient encore avec une piété prodigue, bien qu’ils soient cachés, noyés derrière les milliers d’autres, derrière les abandonnés qui s’effondrent. Les sentiers qui y mènent, à ceux-là, parmi les pierres, les trous, les vieux caveaux béants, seraient à peine reconnaissables, s’ils n’étaient jalonnés par toute la truanderie des ruines, estropiés ou lépreux, guettant les pèlerins pour avoir des aumônes. Et c’est une surprise d’apercevoir tout à coup, après ces chemins de poussière, quelque merveilleux mausolée, aux parois de marbre ajouré, aux tentures de soie rouge brodée d’or, aux tapis somptueux où s’étalent des jonchées fraîches de gardénias et de tubéreuses. Les plus luxueuses de ces demeures sont celles d’anciens solitaires, fakirs ou derviches, qui vécurent dans la misère voulue et le renoncement suprême, mais dont quelque souverain voulut honorer follement la mémoire.

La tour en granit rose apparaît de très loin, à l’horizon de ce pays de la Mort, bien avant les remparts et les palais ciselés qui s’étendent à ses pieds, sur les ondulations d’un terrain sec et pierreux abandonné aux bergers et aux chèvres.

Il est bientôt midi, l’heure accablante, quand je passe les doubles portes, aux ogives brisées, qui donnent accès dans cette ville fantôme : une sorte de lande funèbre, enclose de grands murs à créneaux, et si vaste que l’on voit à peine en entier le déploiement de son enceinte. Là dedans, quelques arbres qui se meurent de sécheresse, qui sèment au vent chaud leurs feuilles jaune d’or ; d’informes amas de pierres ; des dômes çà et là, des tours, si frustes, que l’on croirait des rochers ; aux abords seulement de l’étonnante tour rose, des restes d’une lourde magnificence indiquent un quartier royal. Mais, dans ces glorieux débris, tous les styles se confondent ; tant de guerres, d’invasions ont passé sur ce vieux sol, tant de destructions se sont succédé, et de réédifications presque surhumaines, que l’on ne sait plus ; l’histoire de ce coin de la terre reste enveloppée de ténèbres.

Et c’est là, dans le palais d’un roi de légende, que je vais m’abriter pendant la période de la torpeur méridienne, à l’ombre presque fraîche des granits de mille ans. Pour quelques heures de recueillement ou de sommeil, je m’installe seul, sans même un serviteur indien, à l’angle d’une galerie haute, dans une sorte de loggia dominant une salle aux innombrables colonnes carrées, couvertes de sculptures archaïques ; seul, afin de mieux pénétrer dans l’intimité de ces ruines, et même des bêtes qui en sont aujourd’hui les hôtes. Au dehors, un soleil torride surchauffe la lande déserte ; on n’entend pas chanter les cigales ni bourdonner les mouches ; rien que, de loin en loin, le cri strident et isolé de quelque perruche, qui rentre au palais pour dormir à l’ombre, ayant son nid par là, dans les ciselures d’en haut ; ou bien, le frôlement d’un petit tourbillon de feuilles sèches, qui s’engouffre entre les colonnes, chassé par une rafale du vent de famine.

Les granits qui recouvrent la salle d’un pesant plafond s’entre-croisent, se superposent en amas pyramidal ; ce sont des monolithes très longs, employés un peu comme les poutres de nos vieilles charpentes : procédé enfantin d’une humanité qui ignorait le dôme, la courbure des voûtes, ou qui ne s’y fiait pas encore. Au-dessous de moi, il y a d’abord la forêt des colonnes, des piliers superbes, — monolithes, il va sans dire, — et dont le dessin carré est aussi pour rejeter l’imagination dans les plus vieux temps hindous. Et, du recoin obscur, de l’observatoire d’ombre où je suis, j’aperçois aussi, par de larges baies ouvertes, les choses du dehors ; j’aperçois les granits rouges, les grès rouges, les porphyres, toutes les ruines d’alentour qui ont l’air d’être incandescentes sous le soleil de feu. Dans un recul à peine appréciable, tant l’air est transparent et tant la lumière est précise, d’admirables portiques dressent encore leurs ogives précieusement ciselées, où s’enroulent des inscriptions d’Islam, en primitifs caractères coufiques. Et un obélisque de fer, d’un âge inconnu 2, se lève tout noir et couvert de lettres sanscrites, parmi des tombes, au milieu d’une place dallée qui fut jadis la cour intérieure d’une mosquée très sainte, réputée en son temps « la plus belle du monde ».

Des trottinements légers, en bas, sur les dalles !… Trois chèvres, suivies de leurs jeunes chevreaux, font leur entrée dans le palais, et, sans hésitation, comme des habituées, montent à ma galerie haute, se couchent à l’ombre pour la sieste de midi. Je reçois aussi des visites de corbeaux, et surtout des visites de tourterelles : tout ce monde cherche la fraîcheur, se pose et s’endort. Et le silence, après cela, s’établit, incontesté, définitif, sans même ce bruit de feuilles mortes qui s’envolaient, car le vent sommeille à présent, comme toutes choses.

Au fond de ma loggia est une petite fenêtre donnant sur l’extérieur, et par où je devrais voir le ciel ; mais non, ce que j’aperçois me semble une broderie blanche sur fond rose, qui se tiendrait comme suspendue dans l’air, à une distance imprécise : les flancs de la grande tour, le rose de ses granits et le blanc de ses incrustations de marbre…

C’est ici ma dernière étape avant cette Bénarès dont j’ai peur, et où je serai dans deux jours, ne pouvant reculer davantage la déception suprême qui m’y attend sans doute… J’y songe beaucoup, au milieu de cette mystérieuse paix des ruines ; ma pensée est tendue vers la maison de ces Sages, dont je vais accepter la frugale et si étrange hospitalité…

Mais, dans mon imagination, que la torpeur ambiante entraîne au sommeil et au songe, persiste aussi la préoccupation de la grande tour, qui trône dans mon voisinage immédiat. Un roi, dit la légende, la fit construire pour satisfaire à un caprice de sa fille, qui voulait apercevoir à l’horizon une très lointaine rivière. En m’avançant à la fenêtre de ma loggia, je suis on ne peut mieux pour la regarder, cette tour ; toute rose, à côté d’un portique rose, elle s’élance dans l’implacable ciel pur. Elle déroute les yeux par sa sveltesse et sa hauteur, elle dépasse trop les proportions des tours ou des minarets déjà connus 3, et le renflement de sa base lui donne un air de pencher ; et puis, c’est anormal, une chose si splendide, si intégralement conservée, qui surgit au milieu d’un désert semé de ruines. La pierre en est tellement polie et d’un grain si fin que la rouille des siècles n’a pas eu de prise, et la fraîche couleur s’y est maintenue 4. Des cannelures rondes, qui vont de la base jusqu’au sommet, simulent les plis d’une étoffe, les « godets » de soie d’une robe de femme ; toute la tour est plissée, comme un parasol refermé. La forme de l’ensemble fait songer aussi à une gerbe de tuyaux d’orgue, à un faisceau de gigantesques troncs de palmiers, que lieraient à différentes hauteurs des coulants brodés, des coulants qui sont des galeries en granit, surchargées d’inscriptions d’Islam en mosaïques blanches…

Je dormais presque… Des pas d’homme, tout à coup, au-dessous de moi, des pas empressés ! diversion bien imprévue, après des heures d’un tel silence. Et une dizaine de personnages apparaissent, éclatants de couleur, — des bleus crus, des blancs, des dorures, — sur la monotonie rousse des grandes pierres. Musulmans du Nord, Afghans reconnaissables à leurs bonnets pointus ; des tarbouchs, enroulés très bas, cachent leurs oreilles et les coins de leurs yeux, laissant surtout paraître le nez en bec d’aigle, la barbe couleur de jais. Ils marchent vite, vite, l’air faux et mauvais. Invisible dans ma niche, insoupçonné là-haut, je m’amuse à les observer. Ils sont de pieux pèlerins que la foi seule amène, c’est manifeste. Dévotement, ils s’arrêtent devant les beaux portiques des mosquées défuntes, ils se prosternent pour baiser des tombes, et puis, toujours en hâte, s’en vont plus loin, je ne sais où, s’évanouissent dans les ruines.

Trois heures bientôt : le recommencement de la vie. Des perruches vertes sortent de tous les trous de la voûte, crochant leurs griffes aux sculptures, pour se pencher et regarder, puis s’élancent, prennent leur vol, avec un cri de vitalité inquiète et féroce. Les trois chèvres s’éveillent à leur tour, emmènent leurs petits à la recherche de l’herbe, de l’herbe rase et desséchée. Et je descends moi-même pour errer dans la ville fantôme.

Ruines de maisons, ruines de temples, ruines de palais et de mausolées ; çà et là, de maigres troupeaux, essayant de brouter parmi les pierres, se dispersent aux lointains de la funèbre lande murée. Les pâtres sauvages qui les mènent jouent du pipeau en sourdine ; ils ont l’air recueilli, l’air intimidé par tant de sanctuaires effondrés alentour. Et de partout on voit se lever la tour rose, qui semble faire le guet, au milieu de l’universelle désolation.

A de vagues carrefours, aux entre-croisements de ce qui fut des avenues, il reste des balcons, sur des pans de murs ; des espèces de loggias avancées subsistent encore, d’où les belles d’autrefois regardaient passer les éléphants en robe de pourpre, les cortèges de grands parasols, les défilés des cavaliers de guerre, les foules des vieux temps magnifiques…

Oh ! la tristesse de ces miradors, aux angles des rues mortes !…

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