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Chapitre 6 LA MAISON DES SAGES

Au fond d’un vieux jardin, une humble maison indienne, très basse, et que le temps a un peu marquée. Elle est toute blanche de chaux, avec des contrevents verts, comme les maisons d’autrefois dans mon pays natal. Mais le toit, qui s’avance beaucoup pour former alentour une véranda sur des piliers blancs, témoigne où l’on est, indique une région de soleil éternel. Le jardin, cependant, assez à l’abandon, n’est point exotique ni étrange ; des ombrages qui ressemblent aux nôtres, et beaucoup de rosiers du Bengale en fleurs, débordant sur des petites allées à la mode ancienne.

Les hôtes, qui ont de graves et beaux visages, comme des Christs de bronze à chevelure noire, vous accueillent avec de bienveillants sourires, en parlant bas ; toutefois, leurs regards très doux semblent promptement désintéressés, repartis ailleurs et plus haut, — dans le monde astral sans doute, où leur âme, par anticipation, s’est déjà presque envolée…

Rien que de très paisible et de très hospitalier, dans cette maison des Sages, toujours ouverte à qui veut y venir.

Et pourtant, avec quelle crainte profonde et indicible je suis venu frapper à cette porte, sentant que pour moi la tentative était suprême et que, si je ne trouvais rien là, c’est qu’il n’y aurait rien nulle part !

Ils méditent et ils travaillent, les Sages. Et, comme tous les Hindous, ils subissent avec une gentille patience l’importunité des bêtes de la terre et du ciel ; les petits écureuils des arbres entrent chez eux par les fenêtres ; les moineaux, en confiance, nichent à leur plafond ; leur maison est pleine d’oiseaux.

Dans la salle du milieu, une estrade recouverte d’une toile blanche sert de siège aux visiteurs, qui arrivent souvent très nombreux, et s’accroupissent à l’indienne, en cercle pour deviser des choses cachées : brahmanes marqués au front du sceau de Vichnou ou de Siva, penseurs qui vont pieds nus et poitrine nue, un pagne de toile grossière autour des reins, mais qui ont scruté toutes choses et ne se laissent plus prendre à l’illusion de l’univers ; érudits qui, dans leur insouciance terrestre, ressemblent aux laboureurs des champs ou même aux mendiants des chemins, mais qui ont jugé l’œuvre des philosophes d’Europe les plus transcendants ou les plus modernes, et qui vous disent avec une tranquille certitude : « Notre philosophie commence où la vôtre finit ».

Tout le jour, les Sages travaillent et méditent, solitairement ou ensemble. Sur leurs modestes tables, sont ouverts des livres sanscrits renfermant les arcanes de ce brahmanisme, qui a devancé de plusieurs millénaires nos philosophies et nos religions. Dans ces livres insondables, les penseurs des vieux âges, qui voyaient infiniment plus loin que les hommes de nos races et de nos temps, ont déposé comme le summum de la Connaissance ; ils avaient presque conçu l’inconcevable, et leur œuvre, qui a dormi oubliée pendant des siècles, dépasse aujourd’hui nos compréhensions dégénérées. Aussi faut-il des années d’initiation à présent, pour voir peu à peu, derrière l’obscurité des mots, s’élargir et s’éclairer les ineffables abîmes.

Ils sembleraient, plus que personne, capables de comprendre encore, ces sages de Bénarès, puisqu’ils sont les descendants des philosophes merveilleux par qui ces livres furent écrits ; puisqu’ils sont de la même race, héréditairement épurée, de la même race qui ne tue pas et dont la chair n’a jamais été nourrie d’aucune autre chair. En eux, la matière du corps terrestre doit être moins lourde que chez nous et moins opaque ; par un long atavisme de méditation et de prière, ils doivent avoir acquis des délicatesses et aussi des subtilités de perception à nous inconnues. Et cependant ils disent avec modestie : « Nous ne savons rien, nous comprenons à peine, nous cherchons seulement à nous instruire. »

Une femme, une Européenne échappée au tourbillon occidental 1, a pris place et s’est hautement imposée parmi eux. Charmante encore de visage, sous sa chevelure blanche, elle vit là détachée du monde, pieds nus, frugale comme une épouse de brahme et austère comme une ascète. C’est sur son bon vouloir que j’ai compté surtout pour entr’ouvrir un peu à mon ignorance les portes redoutables du Savoir, car il y a moins de barrières entre elle et moi ; jadis elle a été quelqu’un de mon espèce, et ma langue natale lui est familière.

Avec quel doute cependant, avec quelle méfiance je viens à elle ! Et tout d’abord, pour lui tendre un piège, je lui parle d’une autre femme 2 qui l’a précédée ici même, qui a vécu de longues années parmi ces Sages et dont le souvenir tristement célèbre suffirait à me rendre sceptique, puisqu’on prétend qu’elle fut convaincue d’imposture et de jonglerie.

– Ne pensez-vous point, lui dis-je, qu’elle est excusable d’avoir joué du miracle, pour essayer de convaincre ?… L’intention était si excellente !…

– On n’est jamais excusable de tromper ; rien de bon ne peut advenir par le mensonge, me répond-elle, en me regardant d’un franc regard.

Alors je prends soudainement confiance en la sincérité de mon initiatrice.

– Nos dogmes, me disait-elle un moment plus tard, nos dogmes ?… Mais nous n’en avons point. Parmi les « théosophes » (puisque tel est le nom qu’on nous donne), vous trouverez des bouddhistes, des brahmanistes, des musulmans, des protestants, des catholiques, des orthodoxes, ou même des gens comme vous, s’il vous plaît de vous faire recevoir des nôtres…

– Alors, pour être des vôtres, que faut-il ?

– Prêter serment de considérer tous les hommes comme vos frères, sans distinction de caste ni de couleur ; de traiter avec les mêmes égards les plus humbles ouvriers ou les princes. Prêter serment de chercher par tous les moyens possibles la vérité, dans le sens antimatérialiste. Il ne faut rien de plus. Chez nos amis de Madras, que vous avez visités en passant, on incline au bouddhisme, dont la froideur, je le sais, a rebuté votre âme mystique. Nous, c’est dans le brahmanisme ésotérique, sous sa forme la plus ancienne, que nous trouvons l’apaisement et la lumière. Il nous paraît contenir la plus haute expression de vérité qu’il soit donné aux hommes de connaître.

» Nous voulons bien vous guider dans la voie que nous essayons de suivre. Mais vous connaissez la vieille allégorie des « gardiens du seuil », qui, à l’entrée des sanctuaires, ou au commencement des initiations, rôdent pour effrayer les néophytes ; le sens véritable en est celui-ci : les débuts de la Connaissance ne vont pas sans épouvante. Nous professons, vous le savez, que toute individualité humaine est éphémère et presque illusoire, et, pour quelqu’un d’aussi intensément individuel que vous l’êtes, c’est là un point bien difficile. Nous professons quantité de choses qui seront le renversement de toutes vos idées héréditaires. Ne nous maudirez-vous pas, si nous achevons de vous enlever d’inconscients espoirs qui, peut-être, à votre insu, vous soutiennent encore ?

– Non. En fait d’espoirs, je n’ai plus rien à perdre.

– Alors, c’est bien ; venez auprès de nous.

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