‹ L’Instruction populaire et le suffrage universelChapitre 15 sur 19 · XIV

XIV

La liberté, fût-elle entière, ne suffirait pas pour assurer le développement complet de ce commerce si important. Les tarifs postaux sont un obstacle insurmontable à la circulation des livres.

Pendant bien des années encore, le paysan ou l’artisan qui vivent à peine de leurs salaires journaliers ne comprendront guère qu’il leur soit permis de distraire une part quelque peu notable du produit de leur travail pour l’acquisition d’un livre ou d’un journal. Quelques petits ouvrages très-variés et d’un bon marché extrême, quelques publications périodiques mensuelles ou hebdomadaires à très-bas prix, voilà les imprimés que la librairie peut d’abord faire pénétrer jusqu’au foyer des cultivateurs et des artisans.

Ni les chemins de fer, ni les entreprises de voiture qui existent encore aujourd’hui ne sont organisés pour faire le transport de colis aussi minimes. À les prendre dans leur ensemble, les livres et les numéros de journaux qui pourraient être vendus dans les communes rurales formeraient une masse énorme. Mais distribués au fur et à mesure des besoins entre 37 000 localités environ, dont la plupart n’ont que des communications irrégulières avec les chefs-lieux d’arrondissement et de canton, ils ne peuvent donner lieu qu’à des envois d’un poids inférieur en moyenne à cinq cents grammes. La voie des chemins de fer ou autres voitures serait donc ou impraticable ou trop onéreuse.

En outre, certaines publications, et notamment celles qui sont périodiques, demandent à arriver à destination promptement et à jour fixe.

Enfin, les lois et règlements qui concernent le transport des imprimés ne permettent pas au-dessous d’un kilogramme la libre circulation des feuilles périodiques non politiques et en réservent par privilége le transport à l’administration des postes.

C’est donc cette administration qui, à tous les titres, doit dans ces circonstances être intermédiaire entre les éditeurs et le public.

L’honorable directeur général qui est chargé aujourd’hui de l’administration des postes a plus d’une fois déjà provoqué des mesures libérales dont la librairie française ressent les heureux effets et dont elle lui garde une profonde reconnaissance. Il n’ignore pas ce qui reste à faire. La réforme n’est encore que partielle. Le service de la poste a été considérablement étendu ; des diminutions de tarifs ont été accordées. Mais on n’a pas encore songé à ces millions d’individus qui décrivent ni ne reçoivent aucune lettre, qui n’envoient ni n’attendent aucune de ces valeurs ou de ces échantillons de marchandises dont on peut charger aujourd’hui les correspondances. Le moment est venu de faire quelque chose, ou pour mieux dire de faire beaucoup pour eux. Il faut que la poste se charge de leur apporter au plus bas prix possible l’instruction religieuse, morale, politique et industrielle. Nous ne demandons pas à l’administration de prendre l’initiative d’une mesure extraordinaire. Nous désirons seulement qu’elle suive l’exemple donné par la Belgique et adopte les tarifs de nos voisins. En Belgique, l’affranchissement des journaux est d’un centime par numéro, suppléments compris. Les livres circulent également dans tout le royaume au prix d’un centime la feuille, quelle qu’en soit la dimension.

Ces tarifs ne laissent sans doute pas un boni considérable au chapitre du budget afférent au service de la poste belge, mais le gouvernement belge s’est peu préoccupé du côté fiscal de la question. Il s’est placé à un point de vue supérieur ; il n’a envisagé dans le monopole dont il était investi que le moyen de civiliser et d’éclairer de plus en plus la population dont la destinée lui est confiée.

Pourquoi le gouvernement français resterait-il au dessous d’un pays voisin ? Pourquoi le prix d’affranchissement des livres et des journaux, au lieu d’être un impôt et une entrave, ne serait-il pas limité à la stricte rémunération du service postal ? Quand un numéro de journal, quels que soient son poids ou sa dimension, viendra au prix d’un centime apporter aux ouvriers des villes et des campagnes la matière d’une lecture utile ou attrayante pour une semaine et même pour un mois entier ; quand l’affranchissement d’un livre ne coûtera également qu’un centime pour chaque feuille d’impression, qui pourrait refuser l’instruction et le plaisir offerts à si bas prix ? Un gouvernement qui repose sur le suffrage universel, ne peut laisser échapper une pareille occasion de popularité, sans compter que le fisc reprendrait d’une main ce qu’il donnerait de l’autre, puisque la consommation s’accroissant, les droits qu’il perçoit directement ou indirectement sur la fabrication et le commerce des livres et des journaux s’augmenteraient en proportion.

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