‹ Littérature et philosophie mêléesChapitre 26 sur 32 · L'ONCLE - L'ONCLE.

L'ONCLE - L'ONCLE.

Où voulez-vous courir?

LE PÈRE.

Las! que sais-je?

Il me semble Que l'on doit commencer par consulter ensemble Les choses qu'on peut faire en cet événement.

La scène est complète; rien n'y manque, pas même le coquin de neveu.

Ce qu'il y a de frappant dans le cas présent, c'est que la scène qu'on vient de retracer est une chose réelle, c'est que ce dialogue du père et de l'oncle a eu textuellement lieu par lettres, par lettres que le public peut lire à l'heure qu'il est[1]; c'est qu'à l'insu des deux vieillards il y avait au fond de leur grave contestation un des plus grands hommes de notre histoire; c'est que le marquis et le commandeur ici sont un vrai marquis et un vrai commandeur. L'un se nommait Victor de Riquetti, marquis de Mirabeau; l'autre, Jean-Antoine de Mirabeau, bailli de l'ordre de Malte. Le coquin de neveu, c'était Honoré-Gabriel de Riquetti, qu'en 1781 sa famille appelait l'Ouragan, et que le monde appelle aujourd'hui MIRABEAU.

Ainsi, un homme avorté, une créature disloquée, un sujet dont on ne peut rien faire, une tête bonne à faire casser aux insurgents, un criminel flétri par la justice, un fléau d'ailleurs, voilà ce que Mirabeau était pour sa famille en 1781.

Dix ans après, en 1791, le 1er avril, une foule immense encombrait les abords d'une maison de la chaussée d'Antin. Cette foule était morne, silencieuse, consternée, profondément triste. Il y avait dans la maison un homme qui agonisait.

Tout ce peuple inondait la rue, la cour, l'escalier, l'antichambre. Plusieurs étaient là depuis trois jours. On parlait bas, on semblait craindre de respirer, on interrogeait avec anxiété ceux qui allaient et venaient. Cette foule était pour cet homme comme une mère pour son enfant. Les médecins n'avaient plus d'espoir. De temps en temps, des bulletins, arrachés par mille mains, se dispersaient dans la multitude, et l'on entendait des femmes sangloter. Un jeune homme, exaspéré de douleur, offrait à haute voix de s'ouvrir l'artère pour infuser son sang riche et pur dans les veines appauvries du mourant. Tous, les moins intelligents même, semblaient accablés sous cette pensée que ce n'était pas seulement un homme, que c'était peut-être un peuple qui allait mourir.

On ne s'adressait plus qu'une question dans la ville.

Cet homme expira.

Quelques minutes après que le médecin qui était debout au chevet de son lit, eut dit: Il est mort! le président de l'assemblée nationale se leva de son siège et dit: Il est mort! tant ce cri fatal avait en peu d'instants rempli Paris. Un des principaux orateurs de l'assemblée, M. Barrère de Vieuzac, se leva en pleurant et dit ceci d'une voix qui laissait échapper plus de sanglots que de paroles: «Je demande que l'assemblée dépose dans le procès-verbal de ce jour funèbre le témoignage des regrets qu'elle donne à la perte de ce grand homme, et qu'il soit fait, au nom de la patrie, une invitation à tous les membres de l'assemblée d'assister à ses funérailles.»

Un prêtre, membre du côté droit, s'écria: «Hier, au milieu des souffrances, il a fait appeler M. l'évêque d'Autun, et en lui remettant un travail qu'il venait de terminer sur les successions, il lui a demandé, comme une dernière marque d'amitié, qu'il voulût bien le lire à l'assemblée. C'est un devoir sacré. M. l'évêque d'Autun doit exercer ici les fonctions d'exécuteur testamentaire du grand homme que nous pleurons tous.»

Tronchet, le président, proposa une députation aux funérailles. L'assemblée répondit: Nous irons tous!

Les sections de Paris demandèrent qu'il fût inhumé «au champ de la fédération, sous l'autel de la patrie».

Le directoire du département proposa de lui donner pour tombe la «nouvelle église de Sainte-Geneviève», et de décréter que «cet édifice serait désormais destiné à recevoir les cendres des grands hommes».

A ce sujet, M. Pastoret, procureur général syndic de la commune, dit: «Les larmes que fait couler la perte d'un grand homme ne doivent pas être des larmes stériles. Plusieurs peuples anciens renfermèrent dans des monuments séparés leurs prêtres et leurs héros. Cette espèce de culte qu'ils rendaient à la piété et au courage, rendons-le aujourd'hui à l'amour du bonheur et de la liberté des hommes. Que le temple de la religion devienne le temple de la patrie! que la tombe d'un grand homme devienne l'autel de la liberté!»

L'assemblée applaudit.

Barnave s'écria: «Il a en effet mérité les honneurs qui doivent être décernés par la nation aux grands hommes qui l'ont bien servie!»

Robespierre, c'est-à-dire l'envie, se leva aussi et dit: «Ce n'est pas au moment où l'on entend de toutes parts les regrets qu'excite la perte de cet homme illustre, qui, dans les époques les plus critiques, a déployé tant de courage contre le despotisme, que l'on pourrait s'opposer à ce qu'il lui fût décerné des marques d'honneur. J'appuie la proposition de tout mon pouvoir, ou plutôt de toute ma sensibilité.»

Il n'y eut plus, ce jour-là, ni côté gauche ni côté droit dans l'assemblée nationale, qui rendit tout d'une voix ce décret:

«Le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à réunir les cendres des grands hommes.

«Seront gravés au-dessus du fronton ces mots:

AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE

«Le corps législatif décidera seul à quels hommes cet honneur sera décerné.

«Honoré Riquetti Mirabeau est jugé digne de recevoir cet honneur.»

Cet homme qui venait de mourir, c'était Honoré de Mirabeau. Le grand homme de 1791, c'était l'homme avorté de 1781.

Le lendemain, le peuple fit à ses funérailles un cortège de plus d'une lieue, auquel manqua son père, mort, comme il convenait à un vieux gentilhomme de sa sorte, le 13 juillet 1789, la veille de la chute de la Bastille.

Ce n'est pas sans intention que nous avons rapproché ces deux dates, 1781 et 1791, les mémoires et l'histoire, Mirabeau avant et Mirabeau après, Mirabeau jugé par sa famille, Mirabeau jugé par le peuple. Il y a dans ce contraste une source inépuisable de méditations. Comment, en dix ans, ce démon d'une famille est-il devenu le dieu d'une nation? Question profonde.

[1: Voyez les Mémoires de Mirabeau, ou plutôt sur Mirabeau, récemment publiés, t. III. Ce travail, fait malheureusement d'une façon peu intelligente, contient sur Mirabeau et de Mirabeau un certain nombre de choses curieuses, authentiques et inédites. Mais ce qu'il renferme de plus intéressant, à notre gré, ce sont des extraits de la correspondance intime du marquis de Mirabeau avec le bailli, son frère. Tout un côté peu éclairé jusqu'à présent du dix-huitième siècle apparaît dans cette correspondance, où le père et l'oncle de Mirabeau, personnages originaux d'ailleurs, tous deux grands écrivains sans le savoir, grands écrivains dans des lettres, dessinent admirablement, dans un cercle d'idées qui va s'élargissant et se rétrécissant selon leur fantaisie et les accidents, leur coeur, leur famille, leur époque. Nous conseillons à l'éditeur de multiplier les citations de cette correspondance; nous regrettons même qu'on n'ait pas songé à en faire une publication à part aussi complète que possible, dans tous les cas très sobrement élaguée. Les Lettres du marquis et du bailli de Mirabeau, père et oncle de Mirabeau, eussent été un des testaments les plus importants du dix-huitième siècle. Doublement riches sous le rapport biographique et sous le rapport littéraire, ces Lettres eussent été pour l'historien une mine, pour l'écrivain un livre. Ces lettres, qui sont du meilleur style, continuent jusqu'en 1789 l'excellente langue française de Mme de Sévigné, de Mme de Maintenon, de M. de Saint-Simon. La correspondance publiée en entier ferait un précieux pendant aux Lettres de Diderot. Les lettres de Diderot peignent le dix-huitième siècle du point de vue des philosophes, les lettres des Mirabeau le peindraient du point de vue des gentilshommes; face, certes, non moins curieuse. Cette dernière collection n'importerait pas moins que la première aux études de ceux qui voudraient savoir complètement quelle est définitivement l'idée que le dix-huitième siècle a léguée au dix-neuvième.

Espérons que la personne entre les mains de laquelle se trouve cette volumineuse correspondance comprendra la responsabilité qui résulte pour elle d'un pareil dépôt, et, dans tous les cas, le conservera intact à l'avenir. D'aussi précieux documents sont le patrimoine d'une nation et non d'une famille.

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