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LIVRE D’IMAGES

par

H. C. ANDERSEN

TRADUIT DE L’ALLEMAND

PAR J. F. MINSSEN

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C

rue pierre-sarrazin, N° 14

1859

Chose étrange ! mes mains et ma langue sont comme paralysées, quand je sens bien vivement et bien profondément ; je ne saurais bien rendre ni bien exprimer ce qui se passe en moi ; et pourtant, je suis peintre, mes yeux me le disent, tous ceux qui ont vu mes esquisses et mes dessins me le répètent.

Je suis bien pauvre, je demeure dans une des rues les plus étroites de la ville ; mais la lumière ne me manque pas, car je demeure très-haut, avec vue sur les toits. Pendant les premiers jours qui suivirent mon entrée dans cette ville, je me sentais bien isolé, bien à l’étroit ; au lieu de forêts et de vertes collines, de noirs tuyaux de cheminées bornaient mon horizon. Je n’avais ici aucun ami ; aucun visage connu ne me souriait.

Un soir, j’avais le cœur bien gros, j’étais à la fenêtre ; je l’ouvris pour regarder dans la rue. Ah ! quelle joie remplit mon cœur, lorsque j’aperçus une figure connue, un visage rebondi et aimable, celui de la meilleure amie que j’eusse eue dans mon pays ! je vis la face de la Lune. Cette bonne vieille Lune était exactement la même qu’autrefois, lorsqu’elle me souriait à travers les branches des saules du marais. Je lui envoyai des baisers, et elle, à son tour, se mit à inonder de sa lumière ma petite mansarde tout entière, en me promettant de venir me voir, pendant quelques instants, tous les soirs qu’elle sortirait pour se promener. Elle a fidèlement tenu sa promesse. Mais quel dommage qu’elle ne puisse rester plus longtemps ! Chaque fois qu’elle vient, elle me raconte ceci ou cela, tout ce qu’elle a vu la veille ou dans la soirée même. La première fois qu’elle vint me voir : « Peins, dit-elle, tout ce que je vais te conter, et tu finiras par avoir un beau livre d’images. » C’est ce que j’ai fait pendant bien des soirées. Je pourrais illustrer ainsi, à ma façon, d’autres Mille et une Nuits, mais je craindrais que leur nombre ne fût trop grand. Les tableaux que je vais donner ici ne sont pas choisis çà et là parmi un plus grand nombre ; ils se suivent dans l’ordre dans lequel ils m’ont été inspirés. Si l’envie lui en venait, un grand peintre de génie, un poëte ou un musicien, pourrait embellir ces simples données ; quant à moi, je ne fais que tracer sur le papier de légers contours ; j’y ajoute quelquefois mes propres idées : car la Lune n’est pas venue tous les soirs ; souvent un nuage envieux se mettait entre elle et moi.