‹ Livre d’images sans imagesChapitre 22 sur 34 · VINGT ET UNIÈME SOIRÉE.

VINGT ET UNIÈME SOIRÉE.

Pendant plus de quinze jours la Lune n’avait pas paru ; la voilà qui me montrait son disque rond et brillant au-dessus des nuages qui passaient lentement au ciel. Écoutez ce que la Lune m’a raconté ce soir-là :

« J’ai suivi une caravane qui venait de quitter une ville dans le Fezzan. Avant de s’engager dans le désert de sable, on fit halte dans une de ces plaines couvertes de sel, dont la surface brille comme un champ de glace, et qui n’est couverte qu’en partie d’un sable mouvant et léger. Le plus âgé de la troupe (la gourde à eau était suspendue à sa ceinture ; un petit sac, rempli de pain sans levain, reposait sur sa tête) traçait de son bâton un carré sur le sable et y inscrivait quelques versets du Coran : toute la caravane passa sur cet endroit, devenu sacré par ces saintes paroles. Un jeune marchand, enfant des contrées que brûle le soleil (je le voyais à ses yeux et à ses formes gracieuses) passait, absorbé dans ses pensées, sur son cheval blanc et fougueux. Il songeait peut-être à sa belle jeune femme ? Il n’y avait que deux jours que, montée sur un chameau orné de fourrures et de châles précieux, la brillante fiancée avait fait le tour des murs de la ville ; alors les tambours et les chalumeaux se faisaient entendre ; les jeunes gens entouraient le chameau, en tirant des coups de fusil pour exprimer leur joie ; le fiancé se faisait remarquer entre tous, et dans ce moment… il traversait le désert avec sa caravane. J’ai suivi les voyageurs pendant bien des nuits, je les ai vus reposer près des fontaines, au milieu de palmiers rabougris ; ils enfonçaient leurs couteaux dans le corps des chameaux qui étaient tombés et ils en grillaient la chair au feu. Mes rayons rafraîchissaient le sable brûlant, ils montraient aux voyageurs les blocs de rochers noirs, ces îles arides dans l’immense océan de sable ; aucune tribu hostile ne s’opposait au passage des voyageurs dans ces chemins non frayés, aucune tempête ne s’élevait, aucune colonne de sable ne passait au-dessus de la caravane pour jeter la mort dans ses rangs. La belle jeune femme priait chez elle pour son mari et pour son père. « Sont-ils morts ? » me demandait-elle, en s’adressant à mon croissant doré ; « sont-ils morts ? » me demandait-elle, en s’adressant à mon disque plein et brillant.

« Les voyageurs ont franchi le désert ; ce soir, ils sont assis sous les hauts palmiers, la grue voltige sur leurs têtes, en agitant ses énormes ailes ; le pélican les regarde du haut des mimoses. Les éléphants broient sous leurs lourds pieds les arbustes et toute cette luxuriante végétation. Une troupe de nègres revient du marché de l’intérieur du pays ; leurs femmes, parées de boutons de cuivre qui brillent dans leurs cheveux noirs, et de jupes bleues, poussent les bœufs pesamment chargés, sur le dos desquels dorment leurs enfants noirs tout nus. Un nègre conduit en laisse un jeune lion qu’il vient d’acheter. Cette troupe s’approche de la caravane ; le jeune marchand reste immobile et silencieux ; il pense à sa belle jeune femme ; dans le pays des noirs, il rêve à sa blanche fleur parfumée d’au delà du désert ; il lève la tête… » À ce moment un nuage passa devant la Lune, puis un autre. Je n’appris plus rien ce soir-là.