SCÈNE PREMIÈRE
PELTIER, à un domestique qui s’en va.
C’est bon. On vous sonnera quand on aura besoin de vous.
A Mme Aubin.
Un jour et une nuit de repos, ma chère, n’est-ce pas ? Après quoi nous partons à travers la Suisse pour Brindisi, sans guère nous arrêter, et gagnons l’Orient, comme c’était convenu.
MADAME AUBIN
C’était convenu ?
PELTIER
Dame oui.
MADAME AUBIN
C’est vrai. Comme vous voudrez, au fait.
PELTIER
Comment ? Enfin vous m’approuvez et je vais parcourir l’indicateur. Vous permettez.
MADAME AUBIN
Mon Dieu oui.
Un court silence pendant lequel Mme Aubin contemple ses bagues et mâche une pâte extraite d’un drageoir d’or.
PELTIER, après avoir écrit des notes au crayon.
Voilà. Demain à midi nous prenons le rapide et nous arrêterons où vous voudrez. Regardez.
Il tend ses notes à Mme Aubin.
MADAME AUBIN
Mon ami, vous êtes parfait. Je vais y penser. Voulez-vous m’entendre un instant ; pour parler d’autre chose ?
PELTIER
Dites, ma chère.
MADAME AUBIN
J’ai envie de m’en arrêter là de notre aventure.
PELTIER
Je ne comprends pas.
MADAME AUBIN
Ne m’interrompez pas. C’est fou ce que nous faisons là. Ce n’est pas ridicule, c’est fou. Nous serions moins heureux que nous ne l’étions et il a fallu vraiment toute l’influence de votre charmant caractère et la persuasion de votre franchise (Elle lui tend une main qu’il prend et garde.) pour me faire faire ce pas énorme. Il n’est plus temps, je le sais ou plutôt je m’en doute, de revenir sur un entraînement tel, mais, que voulez-vous ? et j’en suis au désespoir, après toute cette bravoure qui m’a déterminée, soutenue, entraînée durant ce long trajet de Paris à ici, dans cet endroit de hasard, ah ! j’ai peur…
PELTIER, au comble de la surprise, quelque sceptique et résolu qu’il ait paru jusqu’ici.
– Peur de qui et de quoi ?
Il laisse retomber la main de Mme Aubin et se croise les bras, attendant d’en plus entendre.
MADAME AUBIN
Peur du passé d’abord. Peur ! Remords à cause du passé. En définitive, et certainement, mon mari ne méritait pas tout cet outrage. C’est un homme à défauts certes, à vices peut-être même. Mais c’est l’honneur et la droiture mêmes. Et j’y pense maintenant, ces dissentiments entre lui et moi doivent être venus de moi plutôt, enfant gâtée et jeune fille trop libre que je fus avant mon mariage avec cet honnête, avec ce galant homme…
PELTIER
Laissons Aubin de côté. Qu’est-ce enfin que vous voulez dire et que voulez-vous faire ? Retourner à Paris et à votre ménage laissé ?
MADAME AUBIN
Je n’en sais rien encore. Mais ne me coupez pas à chaque instant la parole et vous serez de mon avis. Non, mon mari ne doit pas subir ces choses sur son honneur et sur son nom. Et c’est vrai que j’ai peur du passé. Je viens de vous dire comment et pourquoi. J’ai peur de l’avenir aussi. Ou plutôt non. C’est le présent qui m’effraie, oh sans m’épouvanter, monsieur ! Car l’avenir, j’en réponds et il sera conforme au vœu de ma conscience enfin réveillée.
PELTIER, qui a une colère qui monte en lui et se sentant provoqué à la fin.
Expliquez-vous ? Vous moquez-vous ou non ? Je veux vous comprendre.
MADAME AUBIN
Monsieur, vous n’avez pas le droit de me parler ainsi.
PELTIER s’avance comme un homme qui a presque le droit dont parle son interlocutrice ou qui croit quil va l’avoir.
MADAME AUBIN, continuant.
Et je ne vous le donnerai jamais.
PELTIER
Madame !…
MADAME AUBIN
Entendez-vous, monsieur ?
Tous deux se guindent et se regardent bien en face. Un silence.
PELTIER
Enfin, alors, pourquoi être venue avec moi de votre plein gré, même plutôt sur votre initiative ?
MADAME AUBIN qui s’est reprise.
Que voulez-vous ? j’ai changé d’idée.
PELTIER très sec et parlant des dents.
Bien. Vous vous êtes jouée de moi. Je ne suis pas à ce point un jeune homme encore. On ne me berne pas. Car, ma chère, je ne crois pas à un caprice de vous, à un revirement si subit, à un coup de tonnerre de vertu !…
MADAME AUBIN
N’employez plus ce mot vertu. Il est terrible à nos oreilles. Je vous disais tout à l’heure que j’avais comme peur du présent, oui peur de rester ici ainsi ; mais j’ajoutais que ce présent ne m’épouvantait pas. C’est là-dessus que vous vous êtes récrié, au moment où j’allais vous expliquer que par là j’entendais me fier à votre honneur pour me laisser me décider en paix… Et vous vous êtes emporté jusqu’à m’irriter aussi et vous venez de me dire des choses !…Un caprice, moi, à mon âge de vingt-huit ans ! Un revirement, oui ! un coup de tonnerre de… conscience, oui, là, croyez-y.
PELTIER
Mais quel rôle est-ce que vous voulez que je joue là dedans, moi ? Vous, vous êtes, alors, la raison, même illogique, et moi ? moi…
MADAME AUBIN
Votre rôle ? Tout tracé. Laissez-moi faire ! C’est ça qui serait chevaleresque et bien.
PELTIER
Mais je vous aime, mais…
MADAME AUBIN
Et moi aussi je vous aime et je vous dis : Ne peut-on donc s’aimer sans ça ? (Geste de mépris.), sans tout ça ? (Geste de dédain.)
PELTIER
Ah ! nous y sommes. Une vierge monte en vous quand par vous un satyre se dresse en moi, par vous.
Il la saisit par la taille.
Et vers vous !
MADAME AUBIN, qui s’est aussitôt dégagée.
Voyons, soyons sérieux.
Peltier, qui pressent une longue explication, s’assied la tête inclinée et les mains l’une sur le dossier d’une chaise, l’autre jouant avec sa chaîne de montre...
Qu’est-ce que vous risquez, vous, homme, célibataire, à ce voyage d’agrément ? Rien, un duel peut-être au retour ! Votre réputation sera loin d’en souffrir dans ce monde illogique où nous vivons, qui n’aime pas l’adultère de la femme et qui raffole de toutes les fautes galantes d’un homme comme il faut. Tandis que moi ! ! Et il n’est que tout naturel que même et que surtout sur le bord de la dernière résolution, j’hésite et me rejette en arrière, dussiez-vous en être fâché. Voyons, l’êtes-vous, fâché, pouvez-vous l’être, devez-vous l’être ?
PELTIER, comme inopinément délivré et déterminé, carré, net, confiant.
Questions, questions ! Sottises ! A mon tour je vous dirai : Soyons sérieux. Vous m’avez, avouez-le, encouragé à cette chose. Et précisément il était, comme vous dites, bien naturel à moi de l’entreprendre et il me l’est encore, je m’en rapporte à votre raisonnement, de la poursuivre en homme comme il faut, ou autrement !
Mme Aubin se recule vivement. Peltier fait un pas en avant.
Et je vais vous le prouver !
MADAME AUBIN, droite, raide, sans reculer d’une ligne dorénavant.
Fi !
PELTIER
Vous allez voir.
Aubin ouvre brusquement la porte et paraît.