Chapitre 3
La Saint-Eutrope. – Les festins campagnards. – II est pourtant temps ! – Le violoneux. – Les grands galops. – Quarante-deux contredanses de suite ! – Rapide. – Les parties d’âne. – Treize colliers de perle à la fois ! – « Gaga », princesse du sang. – La petite voiture. – La tortue et l’écureuil. – Promenade avec César.
Un jour solennel pour nous, c’était la fête de saint Eutrope que célébraient les forgerons du village. Les braves gens, après avoir orné et enguirlandé leur bâtiment de travail et le gros marteau qui chômait, dressaient une succession de tables et festoyaient avec parents et amis. Les ménagères, rouges et triomphantes, apportaient chacune sur leurs tables respectives la soupe aux choux et au pain, mitonnée, pleine d’œils, vraiment exquise ! puis le bouilli appétissant, la fricassée de poulet qui était leur triomphe et le gigot cuit à point ; la crème traditionnelle faite avec amour et dégustée avec recueillement venait après la salade à la crème et à quelle crème ! Le tout était arrosé de cidre mousseux ; ce festin admirable se terminait par un excellent dessert que l’on grignotait en écoutant les chansons réclamées par tous aux virtuoses du village. Tantôt c’était une romance plaintive, tantôt un chant joyeux accueilli par des tonnerres de rires. Il y en avait une qui nous ravissait. La voici :
REFRAIN
II est pourtant temps, pourtant temps, ma mère,
II est pourtant temps de me marier, mariez-moi donc.
1er COUPLET
Ma fille, nous n’avons pas d’argent.
Ma mère, nous avons not’ jument.
Vendez-la donc, mariez-moi donc...
REFRAIN
II est pourtant temps, etc.
2e COUPLET
Ma fille, nous n’avons pas d’maison.
Ma mère, j’ons la soue au cochon,
Arrangez-la donc, mariez-moi donc.
REFRAIN
II est pourtant temps, etc.
3e COUPLET
Ma fille, nous n’avons pas d’mari.
Ma mère, j’avons l’fils à Jean-Louis.
Prenez-le donc, mariez-moi donc.
REFRAIN
II est pourtant temps, etc.
Chanté par la fille de notre menuisier, Simplicie Lecornet, blonde sentimentale qui modulait cela d’un accent nasillard et d’une voix aiguë, ce « pourtant temps », comme nous l’appelions, était devenu inséparable de nos joies rustiques. Que de fois nous l’avons redit et toujours avec de nouveaux rires, avec un plaisir enfantin, ravivé par nos souvenirs heureux.
La chanson de saint Eutrope terminait cette séance musicale. Toute l’assistance se joignait au chanteur pour le refrain, mugi par une cinquantaine de poumons vigoureux et par autant de voix aigres appartenant à la partie féminine de l’assistance.
Le violoneux se levait alors, en homme gonflé de son importance et pénétré de sa dignité. Redressant sa bosse (car il était fait comme un sac de noix), il faisait retentir les airs de sons impossibles et alors, suivi des danseurs et des danseuses, il s’installait devant la forge et faisait sauter la jeunesse. On était infatigable à se trémousser. Les galops entre autres étaient de vrais steeple-chases et, le violoneux en tête, l’on parcourait ventre à terre un kilomètre sans s’arrêter.
Invités cordialement par les braves ouvriers, tous parents et amis entre eux, nous allions, avec la permission de ma mère qui favorisait ces amusements naïfs, partager leur fête. L’on riait de tout son cœur en parcourant la grande route, précédés par le musicien qui bondissait en avant comme une balle élastique.
Quarante-deux contredanses de suite, voilà le bilan de l’une de ces fêtes primitives ! Ma sœur aînée y usa une année deux paires de chaussures ! Il va sans dire que le parc était sillonné par les galopeurs, conduits par l’infatigable violoneux.
Ma bonne mère faisait installer dans la cour des brocs de cidre et distribuait des gâteaux et des rafraîchissements, absorbés avec enthousiasme et reconnaissance.
Il y avait des danseurs émérites dans le nombre. Ils se plaisaient à montrer leur science, les uns par une foule de petits pas, de glissés, d’entrechats ; les autres par des pirouettes à la suite desquelles ils frappaient la terre de leurs talons ferrés.
À ce plaisir annuel se joignait pour moi celui de l’équitation. Ma mère, dans sa bonté pour Gaga, avait acheté un bel âne que je nommai Rapide et que j’habituai vite à m’obéir, en le bourrant d’avoine. Il ne connut bientôt plus d’autre allure que le galop. Leste comme un chat, j’étais en un clin d’œil sur le bât de mon Bucéphale qui partait ventre à terre. Ces habitudes excentriques occasionnèrent des chutes à mes sœurs lorsqu’elles voulurent se promener sur son dos, car voulant monter posément, elles dégringolaient avant d’avoir pu être installées sur le bât. Je riais sous cape en entendant leurs doléances à ce sujet ; à mon sens, on devait aller vite et prévoir le départ du quadrupède assez à temps pour ne pas tomber.
Mon excellente maman se plaisait à organiser parfois, pour les vacances de mon cousin germain Woldemar, élevé avec moi comme un frère, des parties d’ânes au loin. Ces jours-là, les cadichons de toutes les fermes étaient mis en réquisition non seulement pour Woldemar, mais aussi pour nos compagnons de jeux, Célestine et André. Le garde nous accompagnait avec un cinquième âne portant des paniers de provisions, car on allait déjeuner dans la forêt voisine et l’on juge si l’on se plaisait à charger notre porteur de choses succulentes, savourées sur l’herbe avec des cris de joie. Ces jours-là, je me plaisais à orner mon cher Rapide. J’étais fort coquette pour lui. Je lui mettais des colliers innombrables de grosses perles brillantes de toutes les couleurs. Ma mère me les fournissait avec une bonté, une générosité inépuisables. Les bonnes gens écarquillaient les yeux en voyant passer cette étrange et bruyante procession précédée de Rapide dont les douze à treize colliers produisaient un cliquetis superbe ! L’année de la visite faite par Louis-Philippe à la Trappe, nous passâmes dans un village non loin de là, où l’on crut bonnement que c’était « la cour » qui arrivait chez les révérends pères et où je fus prise pour Madame Adélaïde, sœur du roi, grâce aux ornements de mon âne.
Je ne me contentais pas de monter Rapide. Je l’attelais à une petite voiture qui avait servi autrefois à promener mon grand-père d’Aguesseau. Ma bonne mère m’avait donné cette voiture et je faisais des tournées dans le parc avec mon cousin, lorsqu’il était là en vacances, et avec mes petits compagnons de jeux. Entraînée par mon penchant pour les allures précipitées, je me plaisais à descendre les côtes au triple galop, tant et si bien qu’il m’arriva un jour, au haut du « raidillon Ségur », de tomber en voulant ramasser les guides après avoir mis mon coursier au grand trot. Je sentis ses petits fers piétiner sur moi, puis les quatre roues de la voiture passer sur mes jambes et sur ma poitrine en effleurant mon visage et je me levai péniblement, tout étourdie et tout écorchée, tandis que la voiture descendait la côte à toute vitesse, emportant les trois enfants qui avaient les bras au ciel et les yeux hors de la tête.
La barrière arrêta l’élan impétueux de Rapide et nous en fûmes quittes pour la peur. Je rentrai en pleurnichant et ma bonne mère me soigna de telle façon que je fus vite guérie.
Comme cet accident, la tortue, puis l’écureuil, furent dans le livre de ma mère : Les Malheurs de Sophie, des réminiscences de ma jeunesse. Ma tortue faisait mes délices à Paris ; logée dans une caisse, elle vaguait parfois sur le tapis de ma chambre que j’avais soin de joncher de salades, malgré les cris de ma bonne, afin de nourrir ma chère petite bête.
L’écureuil était normand. Il me fuyait, car je lui faisais sans cesse des niches, mais il aimait fort ma bonne qui le soignait à merveille. Il errait en liberté dans la nursery, affectionnant les grands bonnets cauchois d’Adèle, où il allait se blottir et sommeiller. Parfois il escaladait audacieusement le dos de ma bonne et, s’installant avec confiance sur son cou tandis qu’elle était penchée vers son ouvrage, il relevait coquettement sa queue en panache et savourait une noisette. Il y avait des jours où cette confiance dégénérait en familiarité excessive, car ma bonne sentait de petites gouttes d’un liquide inutile à nommer couler dans son dos ! Elle grondait et chassait le coupable qui détalait avec insouciance, sûr d’avance de rentrer en grâce à la moindre gentillesse qu’il daignerait faire. Une fois, ayant voulu le prendre dans sa cage, je fus outrageusement mordue au doigt par le petit coquin. Mon père, accouru à mes cris, saisit le criminel et le tint suspendu par la queue, le laissant gigoter avec fureur dans le vide, pour le punir de sa cruauté. Ô amour de la vengeance ! Le voir dans cette position précaire et humiliante me consola à demi ! Je l’aimais malgré cela et je pleurai amèrement quand il se sauva par une fenêtre ouverte étourdiment. Il s’en fut dans les bois ! Voyant ma désolation, on tâcha de le rattraper ; on l’entrevit, le vagabond, leste et gai, paraissant tenté par les friandises qui lui étaient offertes comme appât… Hélas ! l’ingrat leur préféra la liberté et sa fin est restée obscure.
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