Chapitre 2
Le dîner fut splendide : les calmes splendeurs d’un repas commandé chez Chevet, auquel le chef du château avait dédaigné d’ajouter l’appoint de son savoir-faire. Ce personnage n’aimait à travailler que pour des bouches capables de le comprendre ; quant aux héros du jour, Malimbré et ses pareils, il trouvait « le dîner de chez Chevet bien assez bon pour eux ».
Madame de Dreux présidait sans enthousiasme, mais sans trop d’ennui. Ce que disaient ces braves gens sortis de leur milieu, fiers de se voir assis à cette table seigneuriale, était parfois assez drôle ; ils voulaient avoir de l’esprit, et ce n’était pas cela qui était amusant, mais bien le naturel soigneusement comprimé, qui reprenait le dessus, malgré leurs efforts, et sans qu’ils s’en doutassent.
D’ailleurs, tous les horticulteurs récompensés n’étaient pas des Malimbré ; parmi eux se trouvaient deux propriétaires des environs qui avaient voué à la culture des rosiers la fin d’une existence laborieuse : l’un, professeur retraité d’un grand lycée de Paris ; l’autre, capitaine du génie, contraint par la goutte, qu’il qualifiait opiniâtrement de rhumatisme, de renoncer à toute autre activité que celle de l’horticulture sédentaire, pour lequel ses rosiers sont un monde plein d’intérêt.
Ces deux hommes intelligents, ou qui du moins l’avaient été, adoraient tous deux la jeune châtelaine, et nourrissaient l’un contre l’autre une certaine jalousie, qui se manifestait par un assaut de prévenances innocentes et de madrigaux surannés. Depuis longtemps, Blanche avait interdit à Meillan les plaisanteries sur ces honnêtes visiteurs, qu’il se bornait à nommer « les chiens de faïence », à cause de leurs maisons, situées vis-à-vis l’une de l’autre dans l’étroite vallée de la Luise qui les séparait.
Quand on a vingt-deux ans, on préside sans fatigue même un dîner officiel ; d’ordinaire, Blanche s’amusait à ces sortes de cérémonies ; mais ce soir-là, elle se sentait un peu triste, par moments, sans savoir pourquoi. Les femmes de ces messieurs avaient été soigneusement exclues de l’invitation, et la comtesse Praxis, qui connaissait de fondation tous les habitants de Rémecy et de cinq lieues aux environs, était seule venue partager avec la jeune femme ce qu’elle appelait une corvée.
Meillan avait de l’esprit, Guy de Dreux était aimable, la comtesse, dévouée jusqu’au bout, trouvait un mot gracieux pour chacun ; la table magnifiquement servie pliait sous le cristal à facettes, sous l’argenterie armoriée, sous les corbeilles de fleurs envoyées par les exposants… Que fallait-il de plus pour contenter les yeux, l’amour-propre et l’esprit de Blanche ? Elle n’eût pu le dire, et cependant elle se leva de table avec une véritable satisfaction.
Laissant à madame Praxis le soin de faire les honneurs du grand salon, elle se dirigea vers le petit asile frais et parfumé où elle passait une partie de ses journées ; deux bougies brûlaient sur la cheminée, rien n’y était préparé pour recevoir des hôtes nombreux : elle poussa un soupir, peine ou soulagement ? Elle n’eût pu le dire elle-même, et se laissa tomber dans un grand fauteuil.
À peine assise, elle se releva, sonna et attendit debout qu’on répondît à son appel.
— Apportez-moi des nouvelles de mon fils, dit-elle à la femme de chambre qui se présenta.
La réponse ne se fit pas attendre. « Monsieur » allait très bien, et s’était endormi tranquillement.
Elle congédia la messagère et alla s’asseoir près de la fenêtre, dont le store baissé tamisait la fraîcheur du soir.
— Qu’ai-je donc ? se demanda-t-elle en se prenant la tête dans les mains, avec la douloureuse expression d’une âme qui sent son mal et ne peut le définir. Suis-je malade ? Suis-je folle ? Pourquoi cette tristesse ?
Elle arrêta vivement au bord de ses yeux deux larmes qui voulaient couler, et résolument, en femme courageuse, elle plongea tout au fond d’elle-même, pour chercher la cause de son ennui ; elle reprit son existence dans ses plus lointains souvenirs.
Orpheline au berceau, elle avait été élevée dans un pensionnat excellent, où sa fortune et son nom lui assuraient toute espèce d’égards, et où son caractère affectueux et enjoué lui avait attiré de nombreuses amitiés. Au terme de son éducation, elle était entrée dans la maison de M. de Grosmont, son tuteur.
Celui-ci avait pour épouse un être qu’on eût dit spécialement créé par la Providence pour le rôle ingrat et difficile d’une femme de tuteur. Douce et inoffensive, elle était aussi bien capable de se déshabiller et de passer sans regrets sa soirée au coin du feu, lors d’un empêchement inattendu, que de rester au bal jusqu’à cinq heures du matin. Elle ne s’amusait prodigieusement nulle part, mais on ne l’avait jamais entendue se plaindre de l’ennui. C’était un chaperon modèle, d’excellentes manières, d’une éducation distinguée et d’un caractère accommodant. Près d’elle, si Blanche ne trouva pas à dépenser le trésor d’affection qui s’amassait au fond de son âme, elle ne ressentit jamais un moment de chagrin.
Deux ans de cette heureuse existence, de fêtes mondaines, de vie d’intérieur paisible, au milieu de gens bien élevés, dans la pensée d’un mariage prochain avec un homme de son monde, qui lui apporterait, en échange de sa dot et de sa beauté, la considération d’un beau nom, d’une personnalité brillante… Tout cela était très naturel, et rien ne pouvait arriver en dehors de ces conditions.
Deux ans s’étaient donc écoulés dans cette calme attente de l’avenir heureux… Puis soudain, – et en y resongeant, Blanche se sentit rougir comme à cette heure décisive, – dans une avant-soirée chez une vieille femme tranquille qui ne recevait guère passé onze heures, elle fit la rencontre de Guy de Dreux…
Rien ne désignait Guy de Dreux comme un prétendant pour Blanche. Il n’était ni assez riche, ni assez en vue, ni assez posé ; les amis de la jeune fille rêvaient pour elle quelque chose comme un prince du sang, ou tout au moins un premier ministre, ou un ambassadeur dans quelque cour brillante ; mais jamais ils n’auraient supposé qu’elle pourrait épouser un homme sans position, sans fortune… Qu’étaient les quinze ou vingt mille francs de rente de Guy, auprès des deux cent mille de Blanche ?
Et cependant le premier regard de la jeune héritière, en tombant sur M. de Dreux, détermina en elle une commotion subite et violente.
— C’est lui que j’aimerai, se dit-elle, et je ne puis épouser un autre homme que celui qui m’a fait une telle impression.
Elle rentra chez elle éperdue, prise de vertige, et sentant qu’elle ne s’appartenait plus.
Guy ne se doutait pas de l’effet qu’il avait produit : il se contentait, comme à son ordinaire, d’être très beau. Ceci se passait à une époque où la beauté des hommes était encore un point important de leur personnalité. Aujourd’hui, on attache peut-être moins d’importance à ce genre de perfection, ou du moins on feint de le négliger ; mais alors un bel homme était plus recherché qu’un homme laid, celui-ci lui fût-il supérieur ; c’était un reste des mœurs d’autrefois, dont notre siècle égalitaire a grand-peine à se débarrasser.
Guy de Dreux était d’une beauté rare, à la fois fine et forte ; ses traits, presque classiques dans leur régularité, méritaient d’être reproduits en marbre, comme la personnification de cette race française qui donne rarement un spécimen complet, mais qui alors produit un être admirable. Il n’était pas trop fier de cette supériorité, car les hommes feignaient de ne pas la remarquer, et les femmes n’osaient en parler qu’entre elles ; il n’avait pas été très gâté. Il n’avait encore que vingt-huit ans et ne vivait que pour lui : l’ambition vient plus tard, avec la connaissance des moyens qui peuvent la favoriser. Guy, sans ambition, se contentait d’être le plus heureux possible. D’ailleurs, il possédait un autre don, celui de la parole. C’était un charmant causeur, toujours au courant des choses du jour, et qui savait donner à une anecdote tout le relief dont elle était susceptible. Les douairières l’adoraient, mais jusqu’alors il n’avait obtenu aucun de ces succès de scandale qui posent un homme dans le monde et lui suscitent des ennemis, – des ennemis, ce vrai complément de gloire !
Guy fut compris dans une liste d’invitations chez M. de Grosmont, et Blanche put l’observer à son aise, sans pour cela manifester ses intentions. Cet examen n’amena pour elle aucune désillusion. La conversation du jeune homme la tint sous le charme pendant assez longtemps pour que les yeux de madame de Grosmont exprimassent de loin un léger reproche. Mais, à ce moment même, la jeune fille avait décidé de son sort. Cet être lui paraissait désormais le résumé de toutes les perfections, et le reste du monde n’existait plus pour elle.
Elle aimait Guy de tout son cœur, mais peut-être plus encore de tous ses yeux. C’est à trente ans que les femmes aiment avec leur âme ; à dix-huit, elles sont le plus souvent surprises par un amour dont les apparences seules sont éthérées. C’est ce qui donne la clef de nombre de séductions sans cela inexplicables : elles ne choisissent pas, elles subissent. Celles qui ont l’âme haute et l’esprit cultivé n’hésitent pas ; leur amour est leur devoir, et leur devise celle du lierre : « Je meurs où je m’attache. » Blanche fut ainsi. La main de Guy, en touchant la sienne dans une contredanse, avait fait courir dans ses veines un frisson délicieux. Cet homme devait être son mari.
Guy n’était pas fat ; mais un garçon de vingt-huit ans n’est pas longtemps sans s’apercevoir qu’il plaît à une jolie fille. Blanche fut cependant très habile dans son innocence ; grâce à la coquetterie native des femmes même les plus honnêtes, elle sut rendre le brave garçon amoureux fou, et lui persuader que c’était sans espoir. Quand il fut bien désespéré, et que, suivant la mode du temps, il eut fait allusion à un départ prochain pour l’Algérie, en qualité d’engagé volontaire, elle s’adressa tout simplement à son tuteur.
— M. de Dreux m’aime, lui dit-elle, et je l’aime ; je serai heureuse de vous voir donner votre adhésion à ce mariage.
M. de Grosmont tomba des nues. Il n’avait seulement pas remarqué ce garçon insignifiant, qui n’appartenait à aucun ministère, qui n’avait pas d’écurie, qui n’avait point d’alliances… Blanche avait-elle perdu l’esprit, pour s’attacher à ce jeune homme sans mérite ?
— Il a du mérite, répondit la jeune fille, et d’ailleurs, ceci ne regarde que moi. Je voudrais seulement savoir, mon cher tuteur, si, comme je l’espère, c’est un homme d’une honorabilité reconnue et à toute épreuve ; une tache sur lui serait le seul obstacle à l’exécution de mes projets.
Personne ne pouvait rien dire sur le compte de Guy ; le tuteur fut forcé de le reconnaître avec un profond regret. Quelques jours après, M. de Dreux demanda la main de mademoiselle de Saulx ; elle lui fut accordée avec un grand soupir par M. de Grosmont, qui remplissait ainsi son devoir jusqu’au bout.
Quand le bruit de ce mariage se fut répandu dans le monde, ce fut, chez la jeune fiancée, un afflux de visites à en perdre la tête.
— Eh quoi ! mon enfant, vous n’avez pas su trouver mieux ? lui disaient les mères prudentes et bien avisées qui mettaient un bon portefeuille au-dessus de tous les Antinoüs de l’univers.
La comtesse Praxis, qui avait été belle, et qui aimait les belles choses en tout genre, fut seule à défendre le choix de Blanche.
— Eh quoi ! dit-elle un jour à deux ou trois des plus acharnées, qui profitaient de l’absence de Blanche pour la déchirer à belles dents, on dirait qu’elle vous prend quelque chose !
L’apparition d’un tel défenseur fit taire pour un moment les méchantes langues, qui d’ailleurs s’en dédommageaient sous le manteau. Blanche marcha à l’autel environnée d’une pompe royale, avec l’orgueil d’une fiancée qui apporte des trésors à son amant, et avec l’humilité d’une femme qui a peur de n’être pas digne de l’amour de celui qu’elle met au-dessus de tout.
Les premiers temps de son mariage furent comme un rêve pour la jeune femme. Elle craignait de s’éveiller et de retomber dans une triste réalité, où Guy n’aurait pas été son mari. Guy était le premier et le dernier mot de cette âme naïve ; elle le para de toutes les perfections qu’elle voulait lui voir, elle le fit, pour elle, supérieur à tout le reste du genre humain, et comme elle ne parlait à personne de ce qui se passait en elle-même, elle ne rencontra point de détracteurs de sa chère idole.
M. de Dreux, encore tout ébloui de ce changement dans sa vie, non seulement se laissa docilement aimer, mais encore, comme c’était un très bon garçon, plein de reconnaissance pour la fée qui lui prodiguait tous ces biens, il fut aimable, attentif, tendre, d’autant mieux qu’il se sentait véritablement épris, et leur lune de miel déjoua toutes les sinistres prévisions des prophètes de malheur, qui auraient bien voulu voir la discorde régner au sein du jeune ménage.
Blanche triomphait donc, et la première année de ce mariage fut pour elle un enchantement perpétuel. La seconde année lui apporta une nouvelle joie, un nouvel orgueil : elle eut un fils. La naissance de cet enfant fut pour elle un événement de la plus haute gravité. Privée elle-même de l’amour de ses parents, elle éprouvait un besoin presque maladif de prodiguer à ce petit être, né d’elle, toutes les tendresses qu’elle n’avait pas connues. Malheureusement, elle ne put le nourrir, et ce fut un chagrin que de le voir confié à des mains étrangères. Cependant, comme l’intérêt de l’enfant l’exigeait, elle se résigna, d’autant plus que son mari, sans mettre d’obstacles à son désir d’allaiter le petit garçon, ne l’avait pas encouragé.
Maintenant Édouard avait trois mois ; c’était le plus bel enfant que l’on pût voir. Blanche, rétablie à souhait, avait retrouvé toute sa beauté, un peu fatiguée par les épreuves de la maternité ; que lui fallait-il de plus ?
Arrivée à ce point de ses réflexions, elle s’arrêta, s’interdisant à elle-même d’aller plus loin. Ses invités devaient s’étonner de son absence. Elle se leva, passa légèrement son mouchoir sur son visage et fut surprise de le sentir humide. Elle avait donc pleuré ? S’approchant de la glace, elle vit en effet sur ses joues un éclat extraordinaire et dans ses yeux des larmes récentes…
— Décidément, je dois être malade, se dit-elle en donnant à sa toilette l’aspect le mieux ordonné ; je consulterai le docteur.
En se dirigeant vers le grand salon, elle s’arrêta songeuse.
— Avec qui mon mari était-il tantôt ? se demanda-t-elle. Cette femme n’est pas jolie.
Ce ne fut qu’un éclair qui traversa son esprit. Elle entra dans le salon plein de lumières et de voix, et n’eut plus le temps de se poser de questions.
q