Chapitre 55
Elle se mit à aller au Gesù.
Elle n’y priait pas. À ses lèvres ne montait pas encore une formule de foi, un acte d’invocation, une récitation pieuse, mais elle y restait agréablement dans une vague paresse de contemplation priante. Sa pensée molle s’abandonnait à l’amoureux de cet art jésuite, épandu et fondu comme la caresse d’une main sensuelle, – dans le travail magnifique du décor et de l’adoration de la richesse des choses.
Elle aimait, sur sa tête, cette voûte, semblable à une arche d’or, fouillée d’ornements, de caissons, d’arabesques, illuminée par des baies où se détachaient, fouettées de soleil, des grâces de Saintes. Elle aimait la fête enflammée de ce plafond où s’enlevait, dans les couleurs de gloire du Bachiche, l’Apothéose des Élus, leur mêlée triomphante sur des vapeurs, pareilles à des fumées d’encens, et qui, débordant de la bordure turgide et gonflée de fleurs, répandaient des lambeaux déchirés du ciel, de vrais nuages arrêtés à la voûte, où de grands anges agitaient des remuements de jambes et des frémissements d’ailes. Cette roulée ondulante, ce milieu palpitant, ce spectacle pâmé, ce demi-jour versé du transparent cerise des fenêtres, et où glissaient ces flèches de lumière, ces rayons visibles, transfigurant de couleurs aériennes des groupes de prière, cet éclairage mêlant un mystère de boudoir au mystère du Saint des Saints, cette langueur passionnée des attitudes enflammées, abandonnées, renversées, ces avalanches de formes heureuses, ces corps et ces têtes s’éloignant, dans la perspective des tableaux et des statues, avec le sourire d’un peuple de vivants célestes, la suavité partout flottante, ce qui semblait divinement s’ouvrir là d’une extase de sainte Thérèse, finissait par remplir Mme Gervaisais d’un recueillement charmé, comme si, dans ce monument d’or, de marbre, de pierreries, elle se trouvait dans le Temple de l’Amour divin.
Tous les dimanches elle assistait à la messe avec son enfant. Elle écoutait l’office, tendait son attention au grand mystère, encore voilé pour elle, qui se célébrait au maître-autel ; exaltée pourtant par ce qu’elle ressentait de la musique, des voix, de ce qu’ont, pour amollir et ravir, la grave onction et la volupté tendre du Sacrifice divin.
Mais plus encore que le reste de l’église, une chapelle l’attirait : la chapelle de Saint-Ignace. Son pas, instinctivement, y allait à son entrée, à sa sortie.
Une barrière ronflante et contournée, sombre buisson de bronze noir, aux entrelacs balançant des corps ronds d’enfants, et portant sur des socles de pierres précieuses huit candélabres opulemment tordus ; un autel d’or au fond duquel une lampe allumée mettait un brasier de feu d’or ; partout de l’or, de l’or orfévré, étalé, épanoui, éteignant, sous ses luisants superbes, le vert et le jaune antiques ; au-dessus de l’autel, un bloc d’où jaillit le rinceau d’un cadre enfermant, caché, le Saint d’argent massif, un cadre porté, enlevé, couronné par des anges d’argent, de marbre et d’or ; au-dessus, l’architrave, sa tourmente, l’enflure de ses flots sculptés, un ruissellement de splendeurs polies, un groupe de la Trinité dont se détache, dans la main de Dieu le Père, la boule du monde, le plus gros morceau de lapis-lazuli de la terre ; de chaque côté, des figures descendantes et coulantes, des groupes, des allégories aux robes fluides et vagueuses, une rocaille luxuriante, dont le lourd embrassement doré étreignait la blancheur des marbres ; trois murs de trésors enfin, – c’était cette chapelle.
Quand elle était assise depuis quelque temps devant cela, son regard, arrêté sur les statues prenant sous le feu des cierges la chaleur et la tiédeur de l’ivoire, croyait, à la longue, y voir venir, sous le vacillement, un peu de la vie pâle de l’autre vie ; et dans la chair de marbre des deux figures de la Foi et de la Religion, tremblait et s’animait presque pour elle une chair angélique.
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