Chapitre 86
Il est, chez les pharmaciens romains, une heure de la journée intéressante, l’heure du crocchio, de « l’assemblée du clou », l’heure entre quatre et six heures, où se réunissent dans la pharmacie les médecins qui viennent y chercher leur sort du lendemain. On les voit, dès la porte ornée de bâtons d’Esculape entourés de serpents, s’écarquiller les yeux pour tâcher d’apercevoir, au clou qui leur est affecté, le nombre de chiamate qui y sont fichées. Il y a des échanges de regard d’un comique terrible entre celui dont le clou honteux n’a rien, et le confrère voisin se rengorgeant devant les deux ou trois petits morceaux de papier pendus au sien.
Cet affreux coup d’œil du clou vide était le coup d’œil quotidien du très pauvre diable Pacifico Scarafoni, illustrissimo dottore romano, assez bon botaniste, assez heureux guérisseur des fièvres locales, mais âne bâté et buté pour tout le reste, ce dont il s’excusait naïvement en rejetant son ignorance sur la difficulté d’apprendre l’anatomie à Rome, où l’on ne délivre, pour les études médicales, que des morceaux de femme au lieu du cadavre entier.
Ses malheurs d’allopathe l’avaient fait pour le moment homéopathe. En même temps, du libéralisme particulier à sa classe, il était passé à un zèle pratiquant qui lui avait valu la protection et la clientèle de quelques religieux d’Ordres pauvres. Le P. Sibilla, en l’indiquant à Mme Gervaisais, le lui avait donné comme étant le médecin de Son Excellence le Prince Maximiliani. Seulement, Mme Gervaisais ignorait que le Prince, à l’imitation de tous les Princes romains, se faisait soigner par un médecin étranger, et que le soi-disant docteur n’était attaché qu’à la santé des chevaux et des domestiques de la casa, payé six écus par mois, et logé aux combles du palazzino, cette annexe des illustres maisons italiennes à l’ombre du grand palais des maîtres.
Aussi, ce soir-là, en arrivant au crocchio, l’infortuné Pacifico eut-il un tremblement de joie en trouvant le nom d’une riche dame française qui, prise d’un crachement de sang, le faisait appeler. D’un bond il se précipita à la précieuse adresse, et surgit, la porte ouverte, devant Honorine, avec son chapeau gris, son habit râpé, le traditionnel gilet de satin noir, un paquet de breloques en corail contre la jettature, et deux grands boutons carrés de jais, d’un noir de marbre tumulaire, posés sur sa chemise sale.
Il interrogeait Mme Gervaisais, pendant qu’Honorine lui expliquait, avec ses quelques mots d’italien, que Madame était malade parce qu’on la saignait tous les mois, et qu’il y avait bien longtemps qu’on ne lui avait tiré du sang. L’homme aux grands boutons hocha la tête, prononça que la saignée ne valait rien pour la malade, qu’elle n’en serait que plus affaiblie, et qu’il prenait, lui docteur Pacifico Scarafoni, l’engagement de la guérir avec des poudres de sa composition, des poudres fameuses, « des poudres que… des poudres qui… »
Cependant devant ce médecin, à voir la figure du personnage, sa misère funèbre et mortuaire, le caricatural sinistre de toute sa personne, à entendre le débit charlatanesque de ce marchand d’orviétan et de panacées merveilleuses, un frisson de peur traversa de son froid Mme Gervaisais. Un moment elle eut l’idée de le renvoyer immédiatement et de faire demander le docteur Monterone.
C’est alors que Pacifico Scarafoni, à qui la malade venait de dire qu’elle l’avait appelé sur la recommandation du P. Sibilla, faisant du coin de l’œil, dans l’intérieur, la découverte d’images pieuses, eut la bonne inspiration de couper l’amphigouri de son annonce, et se penchant vers la malade :
« Mes poudres ?… Eh bien, ma très honorée dame, ce sont tout simplement des poudres homéopathiques… Vous voyez qu’il n’y a point tant à vous effrayer… d’innocentes poudres homéopathiques, et d’après le dosage des plus célèbres maîtres de Paris et de Londres, dont je suis le plus humble des élèves… Ma… – Et son ton prit une certaine componction insinuante, – j’y mêle, j’y mêle… – il dit cela en baissant religieusement la voix et les yeux – … de la pâte des Martyrs… Oui, de la pâte des Saints-Martyrs, dont vous avez dû entendre parler, et dont vous ne pouvez ignorer les effets miraculeux sur nombre de malades, même désespérés… On me la donne, à moi, chez les Pères Ministres des Infirmes, à Sainte-Madeleine. »
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