‹ Madame GervaisaisChapitre 88 sur 111 · Chapitre 88

Chapitre 88

Sous la levée des semences jetées en elle par la direction du Jésuite, sous la compression du père Trinitaire, s’était effacée peu à peu, chez la pénitente, la grande, la haute, la si peu humaine idée du Dieu qu’elle s’était créée autrefois, et qu’elle n’avait pu entièrement dépouiller d’abord dans le catholicisme : cette idée d’un Dieu inaccessible et inembrassable, trop vaste pour être une personne et quelqu’un. À l’idée de ce Dieu de sa philosophie avait succédé en elle un autre redoutable Dieu de sa foi, le Tout-Puissant, Dieu le Père, qui, par une lente et miraculeuse transformation, s’adoucissait lentement en ce Dieu humain, Dieu le Fils, ce Dieu notre pareil, ce Dieu de nos maux et de nos souffrances, ce Dieu amant : Jésus-Christ, – le Jésus qu’elle avait, avant sa conversion, vu passer dans l’Évangile, dans de l’histoire qui n’était pas encore divine à ses yeux.

Et cela lui arrivait, en ce temps où elle suivait les méthodes et les exercices pratiques de Loyola, cherchant le moins de clarté possible, le demi-jour qu’il conseille comme plus propre à l’illusion matérielle, et où elle tâchait d’évoquer, avec l’imagination, la représentation réelle du temps et de l’événement saint, objet de son oraison. Selon les leçons du grand directeur d’âmes, elle forçait ses « cinq sens », sa vue à voir, à se figurer le lieu, le décor, l’habillement, le visage sacré ; son ouïe à entendre le son de la voix ; son toucher à embrasser des mains, des vêtements, des traces de pas ; son goût et son odorat à sentir l’ineffable suavité qu’exhale une humanité divine ; et ainsi elle s’enfonçait en elle le Dieu de la Croix.

Dès lors, affranchie du long tourment de sa frayeur, elle commença à jouir ? tremblante, émue, ébranlée par tout l’être, de l’intimité chaste et délicate de son jeune Maître, avec des tressaillements dans la prière, un attendrissement de délices, ces louchements et ces douceurs spirituelles, cette inénarrable jouissance des grâces sensibles après lesquelles ces tendresses avaient si amèrement soupiré sans pouvoir y atteindre. Maintenant elle se trouvait dans la confiance et l’abandon de la femme qui se livre toute à Jésus et se cloue à lui. Elle ne s’épanchait en rien autre chose, possédant en Lui, et plus parfaitement, et plus durablement, et plus pleinement, et plus purement, tous les objets auxquels elle renonçait pour son amour, brûlante d’une flamme toujours ardente, toujours active, pour ce qui était l’occupation, la joie, la jubilation, la béatitude d’une passion qui, hors de là, ne pouvait rien goûter. Continuellement elle éprouvait jusqu’au cœur cette insinuante pénétration, qui s’y glissait avec une douceur si forte et une force si douce que, la retirant du monde, elle la forçait à rentrer en elle-même, à se replonger dans le recueillement de ces grands silences intérieurs où venaient flotter autour d’elle des paroles sans mots articulés, des paroles qui lui semblaient émaner de Lui, et ne pas lui entrer par les oreilles, tant elle les sentait au profond d’elle !

Ses jours, elle les passait et les consumait ainsi. Pendant ses nuits, ses nuits insomnieuses, où elle ne pouvait dormir plus d’une heure ou deux de suite, forcée de sortir de son lit et de marcher dans sa chambre pour combattre l’étouffement de son souffle court, maigre, sous son peignoir blanc, d’une maigreur fantomatique, elle prolongeait, dans le noir des heures non vivantes, le long de ses allées et venues mal éveillées, des prières informulées, une adoration en songe, qui lui laissaient au matin la mémoire pâlie d’une vision nocturne du Sauveur.

q

Page 1