‹ Madame Gil BlasChapitre 4 sur 70 · Chapitre 4 Départ de Saint-Lud. – Le petit père Macé.

Chapitre 4 Départ de Saint-Lud. – Le petit père Macé.

Je m’éveillai le lendemain matin dans les champs, au pied d’une haie. J’étais tombée là sans doute épuisée. Je ne me souvenais de rien, hormis de ce qui s’était passé à la loge.

Je regardai tout autour de moi. Le hasard m’avait conduite à quelques centaines de pas de la maison du Theil. Je vis Gustave qui était en train d’ouvrir les portes. J’allai à lui. Le coup que m’avait porté la Noué au premier instant de son délire me laissait la figure ensanglantée. Gustave s’élança vers moi tout tremblant. Cette fois, je ne lui cachai rien. Si mon récit ne fut pas des plus clairs, c’est que j’avais la tête à moitié perdue. Quand j’eus achevé, je lui dis :

– Je viens te dire adieu, mon parrain… L’abbé Daudel va me faire entrer à la Visitation de Coutances.

Gustave m’avait écoutée, immobile et muet. A ce mot d’adieu, je vis des larmes dans ses veux.

– Tu souffrais comme cela, ma pauvre petite Suzanne, dit-il enfin, et moi, je ne le savais pas !

Il me tenait les deux mains. Nous étions dans la cour de la maison du Theil. Le bourrelier vint sur la porte et se mit à rire.

– Ne dirait-on pas deux amoureux ! s’écria-t-il. Allons, Guste, ça n’avance pas l’ouvrage… à la besogne !

Gustave, au lieu de lui répondre, me dit :

– Tu souffrirais peut-être encore, et je ne le saurais pas davantage.

– Allons ! allons ! dit M. Guéruel avec un commencement de colère, obéit-on quand je parle ?

Gustave lâcha une de mes mains et garda l’autre pour me conduire jusqu’à lui.

– J’ai travaillé ma dernière journée ici, monsieur Guéruel, dit-il avec tristesse, mais d’un ton ferme.

– Comment, Gustave ! s’écria le bourrelier ; est-ce que tu n’es pas content de moi ?

– Vous avez des défauts comme les autres, patron, répondit mon parrain ; mais vous avez été pour moi un bon maître, et je ne me plains pas de vous.

– Alors, pourquoi veux-tu me quitter ?

– Pour faire mon tour de France, patron… Mais entrons chez vous, j’ai à vous causer.

Il y avait du monde dans la cour. J’entendis qu’on disait :

– La Noué a l’air d’une diote !… elle est à faire la veille auprès du bonhomme Lodin qui a passé cette nuit.

L’idée me vint qu’on m’accuserait d’ingratitude, mais cela ne m’occupa point.

M. Guéruel nous fit entrer, Gustave et moi, dans sa maison. C’était un homme sévère et intéressé, mais il avait de l’honneur.

Gustave allait bientôt avoir dix-sept ans. Jusqu’alors il s’était montré beaucoup moins avancé qu’on ne l’est à cet âge. Peut-être son intimité avec moi contribuait-elle à cela. C’était un enfant : l’abbé Daudel avait eu raison de le dire. M. Guéruel s’attendait sans doute à quelque propos d’enfant.

– Patron, lui dit-il dès que la porte fut fermée, – je suis le frère aîné de cette petite fille-là… Je suis son père, pour parler mieux… et je serai son mari dans quelques années… Voyez l’état où elle est. On l’a frappée… on a fait pis… je ne dirai pas ce qu’on a fait, parce que cela s’est passé dans la maison de mon père… Elle ne peut plus rester où elle est ; je vais l’emmener avec moi.

Ce petit discours fut prononcé d’un ton si grave, que je me demandais en l’écoutant si c’était bien mon parrain qui parlait. Guéruel se mit à rire.

– La Noué n’est donc pas si sainte qu’on le dit ? murmura-t-il.

– Je n’ai pas prononcé le nom de ma sœur, répondit Gustave presque sévèrement ; laissons, s’il vous plaît, ma sœur de côté.

Guéruel le regarda tout surpris. Gustave continua :

– Patron, j’ai voulu vous causer pour l’affaire de l’enterrement du bonhomme : je n’y assisterai pas, mais je veux le payer.

– Tu n’assisteras pas à l’enterrement de ton père ! s’écria le bourrelier.

– Dans une heure, cette petite fille-là et moi, nous serons en route.

– Pour où aller ? demanda le bourrelier.

– Ici ou là, peu importe… Suzanne ne peut pas rester avec ma sœur… Je n’ai pas voulu vous quitter sans parler avec vous, patron. Regardez-moi bien dans le blanc des yeux… pour dire à ceux qui jaseront : Guste était un honnête homme ; la petite fille sera sa sœur jusqu’à ce qu’elle soit sa femme.

Le bourrelier lui tendit la main comme malgré lui.

– Tu fais un drôle de petit gars, tout de même ! murmura-t-il avec une véritable émotion.

Gustave tira de sa poche six pièces de cinq francs et les mit sur la table.

– Voilà pour qu’on lui chante une messe, fit-il ; et à ce moment les larmes lui vinrent aux yeux. Que ça soit fait comme il faut, patron, je m’en rapporte à vous… Le pauvre père est bien là où il est, et s’il voit mon cœur, il est content… Adieu, patron !

– Attends donc ! fit le bourrelier ; as-tu d’autre argent ?

– J’ai encore trente francs et de bons bras… Ne vous inquiétez point.

– Est-ce que tu ne comptes pas revenir un temps qui sera, Gustave ?

Mon parrain prit un air sombre.

– J’allais oublier une commission que vous ferez pour moi, patron… Dites à l’homme de loi que si je reviens jamais, il s’en aille, et vite, car je promets bien que nous ne nous rencontrerons qu’une fois.

– Là ! là ! gronda Guéruel, voilà bien les jeunesses !… S’il t’a fait tort, mène-le chez le juge de paix.

Mais mon parrain ne voulait point entamer de discussion là-dessus. Il serra brusquement la main du bourrelier et m’emmena dans sa chambrette, où nous fîmes son petit paquet. Après quoi, nous sortîmes par la porte de derrière.

Nous voilà sur la grand’route, après avoir traversé deux ou trois champs. Je n’étais pas bien sûre de ne point rêver. Nous allions du côté de Vire, lorsque, tout à coup l’idée de mon trésor me revint.

– Par ici, mon parrain ! m’écriai-je ; – nous avons de l’argent là-haut, de l’autre côté de la loge.

Il s’arrêta pour me regarder.

– De l’argent ! répéta-t-il.

– Dame !… tu m’as dit dans le temps qu’il fallait de l’argent pour nous marier.

Comme je voyais son visage se rembrunir, je me hâtai d’ajouter :

– C’est à moi, va ! je te fais juge !

Je lui racontai alors comment j’avais amassé mon pécule.

– N’est-ce pas que ça m’appartient ? demandai-je, étonnée de son silence.

Il avait les yeux braqués sur les cailloux du chemin.

– Oui, oui, c’est bien à toi, Suzanne, me répondit-il, mais traverser de nouveau le village pour quelques sous !

– Mais il y a trois ans, m’écriai-je, et j’ai agrandi le trou plus de vingt fois !

Il me reprit par la main, et nous franchîmes le fossé de la route. Il voulait tourner le hameau. Nous passâmes derrière ce cher petit bosquet d’ormes où avaient lieu nos rendez-vous d’autrefois.

– Ah ! Suzanne, coquinette ! murmura-t-il, tandis que je lui montrais les ormes en riant et en pleurant, tu étais déjà une petite femme ! tu avais des secrets pour moi.

– Mon parrain, répondis-je, je n’en aurai plus : pardonne-moi !

Allant toujours à travers champs, nous atteignîmes le sommet de la côte. J’allai droit à ma motte de gazon, que je soulevai. Gustave resta tout ébahi à la vue du tas de gros sous qui était là-dedans. Il y avait pour plus de soixante francs de pièces de billon ; c’était presque sa charge. Comme nous étions occupés à nouer cette fortune dans une de ses chemises, un chant grave et lointain monta jusqu’à nous. C’était l’abbé Daudel qui venait lever le corps du bonhomme Lodin. Nous reconnûmes les principaux de Saint-Lud, Guéruel en tête. Gustave et moi, nous nous mîmes à genoux et nous priâmes avec ferveur. Quand la procession se remit en marche vers la chapelle, nous vîmes la Scholastique marcher derrière le corps. Nous restâmes à genoux tant que le cortège fut en vue.

– Elle est ma sœur, dit Gustave ; que Dieu lui pardonne !

Moi, je dis aussi et de tout mon cœur :

– Que Dieu lui pardonne ! Si je pouvais lui faire du bien, je lui en ferais !

Mon trésor fut donc cause qu’au lieu de nous diriger vers la Bretagne, nous allâmes du côté de Falaise. Je portais le petit paquet de Gustave au bout d’un bâton ; lui s’était chargé de la sacoche aux gros sous. Dieu sait que je n’étais pas payée pour regretter la loge : cependant j’avais le cœur bien gros. Cette funèbre cérémonie que nous venions de voir plaçait le début de notre voyage sous des auspices tristes. Gustave était taciturne. Nous marchâmes longtemps sans parler. Quant à avoir une inquiétude quelconque sur les dangers ou le but de notre pèlerinage, je déclare que la pensée de craindre ne me vint même pas. J’étais sous la protection de Gustave. Gustave était pour moi supérieur à tous les périls.

La tristesse ne tient pas chez les enfants, et personne n’ignore l’effet souverain du voyage sur la mélancolie. Une fois passé le cabaret borgne où j’avais surpris le rendez-vous de la Noué avec Ducros, tout était nouveau pour moi. Au sommet de la montée suivante, je battis des mains en poussant un cri de plaisir. Nous laissions la Liriays sur notre gauche ; un autre château, d’un aspect seigneurial, se dressait à mi-côte vers le gros bourg de Viessois, notre paroisse, que je n’avais jamais vue. Devant nous, la route se déroulait comme un long ruban, à travers la plaine, les taillis, les guérêts. On apercevait jusqu’à deux ou trois clochers dans la campagne.

– Que le monde est grand ! m’écriai-je.

Gustave sourit d’un air de supériorité. Ce n’était pas un novice comme moi : il avait été une fois jusqu’à Vire.

Il faisait brune déjà quand nous arrivâmes au gros bourg de Viessois, où la route de Caen se sépare du chemin de Falaise. J’étais rendue de fatigue et de faim. Gustave avait les deux épaules meurtries du poids de mon trésor. Une auberge assez proprette, devant laquelle stationnaient bon nombre de carrioles, balançait son enseigne au vent : A la descente des maquignons, bon logis à pied et à cheval… Là-bas, ce mot de maquignon est loin de passer pour un terme de mépris ; il désigne une classe très-nombreuse d’industriels campagnards qui ont beaucoup de savoir-faire et peu de préjugés. C’est l’aristocratie d’argent des hameaux bas-normands. Nous nous arrêtâmes devant l’enseigne que Gustave venait de déchiffrer à haute voix. J’étais d’avis d’entrer ; mais Gustave, que j’avais vu si brave, si véritablement homme en face de maître Guéruel, me sembla pris d’une hésitation inexplicable.

– Qu’as-tu donc ? dis-je, déjà troublée de son trouble.

– C’est que… me répondit-il en hésitant, je ne sais pas comment on fait dans les auberges.

Les jeunes filles n’éprouvent pas au même degré ces étranges défaillances des jeunes hommes aux premiers pas dans la vie.

– Viens toujours, mon parrain, lui dis-je d’un ton où il y avait déjà de la protection ; – nous ferons comme nous pourrons.

Il me fallut le prendre par la main et presque l’entraîner.

Le seuil de l’auberge était élevé de trois ou quatre marches au-dessus du niveau de la route. La salle commune où se faisait la cuisine était très-vaste et contenait les lits de la famille, deux par deux, l’un sur l’autre. Cette salle était presque pleine au moment où nous entrâmes. Il y avait là une quinzaine de maquignons et marchands de bestiaux qui revenaient de la foire de Bernières. On buvait, on mangeait, on marchandait, on fumait. L’atmosphère, épaisse et chaude, s’imprégnait de miasmes violents. Heureusement que je n’étais pas une petite-maîtresse.

Notre entrée ne fit aucune espèce d’effet, je dois l’avouer. Gustave avait eu grand tort de se troubler : on ne nous accorda pas la moindre attention. Du premier coup d’œil, on avait pu voir que nous n’achèterions point de bestiaux et que nous n’en avions point à vendre. Nous nous assîmes modestement au bout de la table et nous attendîmes. Il est temps que je dise un peu quel était notre équipage.

Gustave avait meilleure mine que moi, mais cependant je n’étais pas trop mal couverte pour une fille de mon âge. J’avais de bons petits souliers à semelles de bois, des bas de coton bleu, une jupe d’épluche rayée et une cotte d’indienne un peu trop juste. Je portais le bonnet de coton sur l’oreille. Les bourgeoises parisiennes, qui n’ont vu cette coiffure que sur la tête de leur mari, ne peuvent deviner combien elle est coquette et crâne sur le front d’une jeunesse normande. Gustave avait un chapeau de paille à larges bords, une veste courte en coutil bleu et un pantalon de toile. Son élégance naturelle donnait de la tournure à tout cela. Il avait presque l’air d’un petit monsieur.

On ne venait point à nous. Deux servantes, coiffées comme moi du casque à mèche national, s’essoufflaient à servir les autres pratiques. Gustave avait appelé déjà deux ou trois fois, mais si bas qu’on ne l’avait point entendu. Ce fut moi qui découvris le talisman à l’aide duquel on pouvait attirer l’attention des deux servantes. Je vis que les maquignons frappaient sur leur verre. Il y en avait un devant nous. Je carillonnai dessus avec mon eustache, et tout aussitôt, du fond de la cheminée, une voix de tonnerre s’éleva :

– Voyez voir ! dit-elle.

La mère Guenée, maîtresse et souveraine de la Descente des maquignons, au bon bourg de Viessois, était une femme énorme, avec des sourcils noirs et des cheveux gris coupés ras comme ceux d’un homme. Elle était assise sous le manteau de la cheminée, les sabots au feu, le ventre passé dans la concavité d’une petite table chantournée qui lui servait de comptoir. De là, elle dominait son monde.

– Qui vous faut ? demandèrent à la fois les deux servantes en accourant vers nous.

Je regardai Gustave, qui rougit jusqu’au blanc des yeux. Décidément, j’étais la plus forte.

– De ça ! répondis-je d’un ton résolu en montrant la terrine fumante du groupe le plus voisin.

– Couchez-vous ?

– Pardienne !

– V’là qu’est bon ! comment qu’on vous nomme ?

– Gustave et Suzanne Lodin.

L’une des servantes était allée nous chercher notre provende. Celle qui m’interrogeait cria :

– Une couchée ! Gustave et Suzanne Lodin !

L’énorme bonne femme prit un cahier couleur de graisse et se mit à inscrire nos noms. On était au commencement de 1832, et la police des routes se faisait en toute rigueur.

– D’où qu’ous venez ? demanda encore la servante.

– De Saint-Lud.

– Et vous allez ?

– A Vassy.

– De Saint-Lud à Vassy !… cria la fille.

Ce fut tout. Gustave me contemplait avec une profonde admiration.

– Tu as vite fait de répondre, toi ! me dit-il, non sans une légère nuance de jalousie.

On nous apportait notre plat. Je remarquai en ce moment un petit vieillard d’honnête mine qui était seul de son écot, sur le même banc que nous, et qui me faisait signe de la tête bien amicalement. Je le montrai à Gustave, qui me dit :

– Faut se méfier dans les auberges !

Le petit vieillard cligna de l’œil et sourit en le regardant.

– Voilà qui sent bon ! dis-je en parlant de notre plat ; ça doit faire un fier ragoût !

– Oui, oui, dit auprès de moi une voix doucette ; quant à bien cuisiner, maman Guenée est connue pour ça…

Je me retournai. C’était mon petit vieillard souriant, qui s’était glissé tout doucement le long du banc et qui avait apporté auprès de nous son morceau de lard, son pain et sa chopine. Il se pencha derrière mon épaule et dit à Gustave en clignant de l’œil :

– On est bien embarrassé, comme ça, quand on voyage tout seul, monsieur Lodin ?

Gustave tressaillit en s’entendant appeler par son nom. Moi-même, je ne réfléchis pas que la fille d’auberge venait de le prononcer à haute voix.

– Vous me connaissez, vous ? demanda Gustave.

– Je vas et je viens, répliqua le petit vieux ; les affaires sont si crevantes !… Ici et là… de droite et de gauche… on gagne son pain, pas vrai ?… Je connais bien du monde à Saint-Lud… et le père Lodin m’a vendu plus d’une génisse en sa vie.

Gustave, qui portait la première bouchée à ses lèvres, la remit sur son assiette.

– Il ne vous en vendra plus, dis-je tout bas.

– Il est mort ! prononça solennellement le bonhomme, qui ôta son chapeau, découvrant ainsi une tête longue et jetée en arrière où se collait un vieux bonnet de soie noire ; que Dieu lui fasse paix ! – C’était un chrétien ! Si vous lui aviez parlé du vieux Gilles Macé, du bourg de Campagnolles… Mais nous nous en irons tous, mes bénis enfants… et moi plus tôt que vous. Le principal est de songer à cela pour ne jamais mal faire.

Il but un petit coup et se tailla une mince bouchée de lard, qu’il mit sur un gros carré de pain.

Gustave me poussa le coude.

– Voilà un vieux qui a l’air bien doux et bien poli, me dit-il.

– J’en réponds, mon parrain !… il ne ressemble guère aux autres.

– Et quel âge avons-nous ? reprit Gilles Macé d’un ton si paternel, que nous fûmes touchés jusqu’à l’âme. – Douze à treize ans, la gentille poulette… seize ans, le beau garçon… Ah ! dame ! j’ai été jeune aussi un temps qui fut… si j’en avais su aussi long qu’aujourd’hui !… Mais vous ne pourrez pas faire que les jeunesses écoutent ceux qui ont de l’âge… C’est égal, je m’intéresse à vous, mes bénis enfants, et je veux vous donner un conseil : si quelqu’un de ceux-là qui sont au bout de la table voulait faire amitié avec vous, méfiance !

Il avait baissé la voix et ses yeux roulaient sous ses sourcils grisâtres. Nous devinâmes tout de suite, Gustave et moi, qu’il y avait là près de nous quelque grand danger, que notre inexpérience seule nous empêchait de voir. Nous regrettâmes d’avoir franchi le seuil de ce repaire ; – mais il était trop tard. L’effroi que je vis dans les yeux de Gustave augmenta le mien.

– Méfiance ! répétai-je en me tournant vers notre voisin, – et pourquoi ?

– Je ne suis pas avec eux, au moins ! protesta vivement le bon père Macé ; mais on ne peut pas coucher dehors, pas vrai, parce qu’il y a des mauvaises pratiques dans une auberge ?

– Qui sont donc ces gens ? demanda Gustave.

Le père Macé se rapprocha et baissa la voix encore plus. Il me sembla que son regard se fixait sur la chemise que Gustave avait nouée en sacoche pour porter nos sous.

– Quant à dire du mal de quelqu’un, reprit le bonhomme, jamais !… Chacun vit à sa guise, pas vrai ? et le mieux est de ne pas s’occuper des affaires des autres… Ces gens-là sont ci et ça, mie et croûte, quoi ! ça les regarde… pas vrai ?… Voilà Perrin Doulais, le grand qui tient le manche de son fouet… c’est un chrétien… mais j’ai ouï dire qu’il ne fait point bon le croiser à la brune dans une basse route…

– Comment !… nous écriâmes-nous tous deux à la fois.

– Chut ! chut ! fit le père Macé ; – on jase, pas vrai ?… Voici là-bas la Michonne, celle qui met son nez dans son écuelle… Quand elle est dans une auberge avec son compère Pachu, – le gros de droite, – je n’aimerais pas coucher seul, la clé sur la porte.

– Pas possible ! fit Gustave.

Moi, la frayeur me prenait pour tout de bon.

– Oh ! dame ! continua le brave homme, c’est une idée à moi, pas vrai ?… L’autre femme, la Provans, pour ce qui est de celle-là, je voudrais bien de ses rentes, mais point de son métier… Quoique ça, que si on écoutait toutes les mauvaises langues…

– Quel est donc son métier ? interrompit Gustave.

– Vous saurez ça quand la barbe y sera, mon ami béni.… On ne dit pas tout, pas vrai, devant les poulettes ?… Tenez, le gros sans-souci de Guillou, celui qui est derrière la Provans, en voilà un qui ne se fait pas de mauvais sang !… Depuis vingt-cinq ans qu’il est maigrisseur, il a acheté bien des lopins de terre…

Le maigrisseur est un voleur de bestiaux, mais ce n’est pas un voleur ordinaire. Pour être maigrisseur, il faut un établissement, une ferme, des étables. L’état consiste à dénaturer un cheval enlevé, à l’aide de la diète et de la séquestration. Un bon maigrisseur pourrait vous revendre à vous-même la propre génisse qu’il vous a pipée, et vous n’y verriez que du feu.

– Et celui qui vient après, demanda Gustave, est-ce aussi un maigrisseur ?

– Non fait !… c’est Mahouriaux du bourg de Presle… un fin teindeur, ou je ne m’y connais pas, par exemple !… N’y a pas de bête de réforme avec lui, tant il sait bien rébouir la marque !

Le teindeur est un larron qui enchérit sur l’art du maigrisseur : il change le poil des bêtes au moyen de teintures et caustiques. Rébouir la marque, c’est coller du poil aux endroits où le fer chaud des commissions de remonte a cautérisé les chevaux réformés.

– Mais c’est donc ici une caverne de brigands ! s’écria Gustave.

– Allons-nous-en, mon parrain ! Allons-nous-en bien vite ! ajoutai-je.

Le regard du père Macé caressa notre sacoche.

– Quand on a de quoi comme ça, murmura-t-il, la grande route est encore moins sûre que l’auberge.

Cet entretien avait coupé notre appétit. Je regardais le père Macé avec de grands yeux épouvantés. Gustave murmurait :

– Si la route n’est pas sûre et que nous soyons dans un coupe-gorge, comment faire ?

Le bonhomme se mit à rire tout doucement.

– Comme ils y vont, les bénis enfants ! dit-il ; un coupe-gorge !… Parce que voilà quinze ou seize bons lurons qui gagnent leur vie comme ils peuvent… les affaires sont si crevantes depuis le temps !… Mais ils n’ont peut-être pas vu c’te sacoche…

Gustave posa ses hardes dessus.

– Hi ! hi ! fit le bonhomme, moi j’aurais commencé par là… mais l’expérience ne vient pas comme ça avant les grosses dents… Pas vrai ?

– Mais si on se confiait à la maîtresse de l’auberge ? murmura Gustave.

– La maman Guénée, repartit Gilles Macé qui sourit en se grattant l’oreille, c’est peut-être des histoires ce qu’on raconte sur elle… le monde sont si bavasses !… Quoique ça, elle n’a jamais été en prison qu’une fois…

– Elle a été en prison ! m’écriai-je en repoussant mon assiette.

– Chut ! chut !… rien qu’une fois… et les juges peuvent se tromper, pas vrai ?… Mangez et buvez, mes bénis enfants, ce que vous laisserez, vous le paierez tout de même.

Nous n’avions plus faim. L’idée que nous étions entourés de malfaiteurs nous serrait l’estomac. Je glissai un coup d’œil vers la cheminée où l’immense aubergiste brûlait la semelle de ses sabots. Tous les crimes, tous, étaient sur ce visage écarlate et huileux.

– Ah ! ah ! fit Gilles Macé, qui versa le restant de sa chopine dans son verre ; – ils en ont fait de belles à la foire d’aujourd’hui… Mais ça les regarde, pas vrai ?… La Guenée est d’ensemble avec eux, on dit ça… Moi, je n’en sais rien…

– Mais pourquoi, l’interrompis-je saisie par une pensée soudaine, pourquoi êtes-vous descendu à cette auberge, vous qui la connaissez si bien ?

Il cligna de l’œil, et regarda Gustave comme pour s’adresser à son intelligence supérieure.

– Pourquoi se met-on les pieds dans l’eau pour passer la rivière où n’y a point de pont ? murmura-t-il, quoique ça qu’il y a une autre auberge deçà du bourg… Mais, comme l’on dit, dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois… L’autre aubergiste a été trois fois ès assises.

Voilà un pays que ce bon bourg de Viessois !

– Tu sens bien, Suzanne, – me dit Gustave, – que si M. Macé avait pu faire autrement…

– Pas vrai ? interrompit le bonhomme ; c’est-il pas tout clair ? Vous avez compris ça, vous, jeune homme, parce que vous ferez un futé compère quand l’âge y sera… Je m’y connais !

Gustave était désormais tout acquis au père Macé, à cause de la distance qu’on mettait entre nous. Gustave était bien aise de ressaisir la supériorité que ma vaillante entrée à l’auberge lui avait enlevée. J’avoue que je crus découvrir en ce moment je ne sais quels reflets sournois sous la paupière clignotante du bonhomme ; mais tous ces brigands qui faisaient orgie à l’autre bout de la table et cette criminelle aubergiste, assise sous le manteau de la cheminée, m’occupaient trop pour que je pusse réfléchir.

– Au fond, reprit le bonhomme, ça ne me fait ni chaud ni froid qu’on vous dévalise, pas vrai ?… C’est donc la bonté de mon âme, et puis voilà… Ce que je vous en dis, vous ne me le paierez pas… Mais, dès que je vous ai vus, j’ai pensé : voilà deux amours avec un sac où y a de quoi ; on va les lever ; c’est chiennant ?… Je suis comme ça ; quoique j’aie déjà pas mal souffert du bien que j’ai fait, je ne me corrige pas… Je me suis donc approché de vous, joint à ça que je connaissais votre père… Il y a moyen de moyenner, voyez-vous ; j’ai ma chambre ici, parce que j’y viens tous les jours de foire ; elle ferme bien ; j’ai fait mettre deux verrous… et puis, d’ailleurs, je ne voyage jamais sans mes deux chiens de garde…

Je me baissai vivement pour voir sous la table. Le père Macé se prit à rire et entr’ouvrit sa veste de futaine pour nous montrer les grosses crosses de deux massifs pistolets. Cela devait dater de l’invention de la poudre.

– Tout ça est bon pour vous, dit Gustave avec un soupir d’envie, mais nous !

– Mais nous ! répétai-je prête à pleurer, car la vue des pistolets tournait de plus en plus mes idées au tragique.

– Vous ne m’avez donc pas deviné ? fit le père Macé, qui eut, ma foi, la larme à l’œil. Je vais vous céder la moitié de ma chambre…

Pour le coup, je l’embrassai, et de bon cœur. Gustave lui serra les deux mains. Nous étions sauvés ! Sa chambre ! une forteresse ! et de l’artillerie pour soutenir le siège ! Ah ! le digne homme ! ah ! l’excellent cœur !

– Allons-y tout de suite ! s’écria Gustave, qui se leva.

Je l’imitai. Le père Macé ne se fit pas prier. Il acheva son dernier verre de cidre et se mit sur ses courtes jambes. Je ne l’aurais jamais deviné si petit. Au moment où nous nous ébranlions, un formidable éclat de rire s’éleva à l’autre bout de la table.

– Bien ! bien ! dit Gustave, riez, bandits, nous nous moquons de vous !

– Vous n’aurez pas notre sacoche ! ajoutai-je triomphalement.

Je crus entendre, parmi la gaîté bruyante, la voix de la Michonne, la commère du terrible Pachu, qui disait :

– Encore deux pigeonneaux pour papa Macé !

Je me retournai pour lui tirer la langue. En passant près du foyer, le bonhomme dit à la vaste aubergiste :

– C’est les petits à Lodin de Saint-Lud, mon compère… je les mets dans ma chambre.

La chambre de Gilles Macé était un grenier assez large où il y avait deux lits. Il se mit sur l’un ; nous dédoublâmes l’autre, Macé plaça sur une petite table, à son chevet, sa montre d’argent et ses deux pistolets. Il avait préalablement tiré les verrous. Gustave et moi nous nous étions couchés tout habillés, parce qu’il n’y avait point de draps au second lit. Le bonhomme n’avait ôté que sa veste. Il se mit sur le coude et nous regarda d’un air paternel.

– Je n’ai pas besoin de connaître vos secrets, et vous en avez, mes bénis enfants, commença-t-il avec une sorte de solennité ; les affaires sont si crevantes au jour d’aujourd’hui qu’on n’a guère le temps de s’occuper de celles des autres… Et pourtant je ne voudrais pas vous laisser dans la gueule du loup.

– Comment ! nous écriâmes-nous à la fois, est-ce que nous ne sommes pas encore hors de peine ?

– C’est selon de quel côté vous allez, répondit gravement Gilles Macé.

– Mon Dieu ! fit Gustave, nous allons un peu tout droit devant nous… je cherche de l’ouvrage… Ca m’est égal de tourner à droite ou à gauche, pourvu que je ne revienne pas à Saint-Lud.

Le bonhomme secoua la tête avec lenteur.

– Vous n’avez pas de chance, murmura-t-il ; – je ne connais de sûre que la route de Saint-Lud.

– En plein jour… commença Gustave.

– Connaissez-vous le pays ? interrompit notre bienfaiteur Gilles Macé.

Nous fûmes bien obligés de répondre que non.

– Si vous ne voulez pas retourner à Saint-Lud, reprit-il, vous avez trois routes à choisir : celle de Bernières qui mène à Alençon, celle de Presles qui vous conduira jusqu’à Caen, celle de Vassy qui va droit à Falaise.

– C’est la nôtre, dit Gustave.

– Bon… elle n’est pas plus dangereuse que les autres, quant à ça… seulement, il y a le fond de la Morinière, à trois quarts de lieues d’ici, où Pierre Danet et sa femme, – un gentil petit ménage, – furent étranglés sous l’arche du Pont-Féru, comme ils allaient porter le prix de leur ferme à Vassy…

– Par qui étranglés ? demandai-je.

– Si vous y passez à pied, mes bénis enfants, peut-être bien que vous le saurez.

– Il y a longtemps de cela ?

– Sept semaines demain.

– Et c’était la nuit ?

– C’était le jour.

– Alors, dit Gustave, nous irons du côté de Presles.

– Quant à ça, c’est une jolie route… des arbres tout le long… jusqu’à la ravine aux Foulons, où le pauvre Jean-Marie Coipeau a eu son compte le mois passé…

– Son compte ?… répéta Gustave.

Moi, ma poitrine se serrait. Nous n’avions aucune idée à Saint-Lud des effroyables dangers d’un si proche voisinage.

– Jean-Marie Coipeau, reprit le père Macé, avait vendu trois paires de bœufs à la dernière foire de Bernières… on l’a trouvé coupé par petits morceaux dans la ravine.

Nous poussâmes en commun, Gustave et moi, un cri d’horreur.

– Reste donc le chemin de Bernières, poursuivit notre protecteur ; voilà où il fait beau marcher ! c’est refait à neuf de l’an passé, ferré au macadam, comme ils disent… pas une ornière, pas un trou !… Dommage qu’y ait à traverser le bois Baudry, de l’autre côté des carrières…

– C’est encore un mauvais endroit ? fîmes-nous.

– Des fois oui, des fois non… C’a été un mauvais endroit pour les deux Simonnot, le père et le fils, que le messager d’Alençon a trouvés tout saignants, et le nez dans l’eau de la grand’mare…

– Ils étaient blessés ?…

– Mieux que ça, mes bénis enfants… ils étaient morts !

Il y eut un long silence. J’avais peine à respirer. J’entendais le souffle de Gustave qui s’embarrassait dans sa poitrine.

– Et dire, murmura-t-il, ayant à son tour la même pensée que moi, – que nous n’entendions jamais parler de ça à Saint-Lud !

Le père Macé enfonça son bonnet de coton sur ses oreilles et fit mine d’éteindre la chandelle. Nous protestâmes énergiquement tous les deux.

– Oh ! quant à présent, fit le bonhomme, vous n’avez rien a craindre… c’est pour la route.

– Je vous en prie ! s’écria Gustave, donnez-nous le moyen d’éviter ces dangers… je n’ai pas peur pour moi, mais ma pauvre petite Suzanne…

– Mon bijou, répliqua le père Macé qui remit la chandelle sur la table ; si je savais où vous allez, pas vrai ?… ce que vous voulez faire… combien vous avez d’argent dans votre sacoche…

– Mais je ne demande pas mieux que de vous dire tout cela.

– Pas vrai ?… bien entendu que c’est dans votre intérêt…

– Sans doute…

Ici Gustave raconta notre histoire en quelques mots. Elle ne me parut intéresser notre sauveur que très-médiocrement.

– Et la sacoche ? dit-il ; ça doit bien contenir quatre ou cinq cents écus…

– La sacoche ne contient que des sous, répondit Gustave.

La figure du père Macé changea si subitement que je me levai sur mon séant. Mais ce fut l’affaire d’une seconde ; il reprit tout de suite son air doucereux.

– Des sous ? répéta-t-il ; alors, c’est cinquante à soixante francs, pas vrai, qu’il y a dedans ?

– A peu près soixante francs.

– A ce métier-là, mes bénis enfants, vous volerez les voleurs… Mais ils vous attaqueront tout de même. Je vous propose d’abord de vous changer vos sous au cours de la foire. Ensuite nous voirons.

Il tira de dessous son oreiller un bon sac de cuir, plein de pièces de cinq francs.

– Au cours de la foire ? répéta Gustave. – Est-ce que vingt sous ne valent pas un franc, par ici ?

Notre bienfaiteur le regarda d’un air si profondément étonné que j’eus honte pour mon pauvre Gustave.

– Ah çà, dit le bonhomme, Saint-Lud est donc le bout du monde, si l’on n’y sait pas encore que la monnaie de billon va disparaître, et qu’elle perd déjà vingt pour cent aux caisses des impositions… Dans trois jours, on ne les recevra plus du tout… La semaine prochaine, on mettra en prison ceux qui en garderont.

– Par exemple !…

– N’avez-vous pas vu la grimace que j’ai faite quand vous m’avez parlé de vos damnés sous ?…

– Si fait ! m’écriai-je ; mon parrain, moi, j’ai bien vu la grimace !

– La petite fille est plus intelligente que le jeune garçon ! dit le père Macé en se parlant à lui-même.

J’avais donc ma revanche. C’était désormais ce bon Gilles Macé qui nous classait dans notre propre estime.

– Y a donc, reprit-il, que vous ne trouverez pas d’ici Condé-sur-Noireau à changer votre monnaie, pour la bonne cause que chacun se défait des sous qu’il a, loin d’en reprendre… A Condé, s’il est encore temps, vous perdrez cinq sous par franc.

– Et vous allez nous faire l’amitié de nous changer ça, vous, mon bon monsieur Macé ? demandai-je timidement.

Il secoua la tête d’un air de répugnance. Gustave n’osait plus parler depuis qu’on lui avait démontré combien il était arriéré. A son âge, ne pas savoir encore qu’il fallait vingt-cinq sous pour faire un franc !

– Voyez-vous, dit notre bienfaiteur, – voilà comme je suis, pas vrai ?… Je me promets toujours bien comme il faut de ne plus me mêler du tintoin des autres, et à la première occasion, bernique !… je ne peux pas voir un quelqu’un d’embourbé, c’est plus fort que moi… Il m’en cuira, je le sais bien, un jour ou l’autre, pas vrai ? mais alors comme alors !

Il ouvrit son sac de cuir et ajouta :

– Apportez votre mitraille.

Gustave sauta hors du lit et vint mettre notre sacoche sur la petite table. Le bonhomme fit aussitôt des piles de vingt-cinq sous en face de chacune desquelles il mettait un franc ou une pièce de cent sous pour cinq. Il comptait nos sous lui même, et, au-dessus de son lit, dont la couverture restait un peu béante, je crus voir bien des fois des décimes disparaître par cette voie ; mais le moyen de soupçonner un si parfait homme ! Nos soixante et quelques francs nous rapportèrent trente cinq francs à son compte et il nous dit bien qu’il s’était trompé un petit peu en notre faveur. Son arithmétique coûta juste aussi cher que l’enterrement du bonhomme Lodin, mais au moins nous étions débarrassés de cette funeste monnaie dont le volume apparent devait attirer les voleurs et nous faire mettre en prison avant la fin de la semaine. Du reste, là ne devaient point se borner les bienfaits de notre excellent protecteur.

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