Chapitre 4
Ils vécurent ainsi quelque temps ; les feuilles allaient et venaient. Valentin jurait ses grands dieux qu’il ne ferait plus à aucune femme l’honneur de l’apercevoir ; mais souvent déjà il retournait à Paris et y demeurait un jour ou deux, quelquefois trois ou quatre. C’était comme de petites vacances qu’il donnait à sa douleur. Georges trouvait tout bien, pourvu qu’on lui permît de gravir la côte d’Herblay chaque matin. Quand un hasard s’opposait à ce qu’il vît Mme Rose, la journée lui semblait vide. Malgré l’humeur égale de sa voisine et la sérénité qu’on voyait en elle, on sentait qu’il y avait un chagrin dans sa vie, comme on devine à certains bouillonnements qui rident la surface des lacs que des sources invisibles s’épanchent dans leurs secrètes profondeurs ; mais ce chagrin, M. de Francalin ne se l’expliquait pas, et Mme Rose n’en parlait jamais. Elle avait une manière de regarder bien en face, avec des yeux limpides et chastes, qui rendait toute question presque impossible, et ce n’était pas Georges qui aurait eu l’intrépidité de lui en adresser.
On sait que Mme Rose vivait seule avec une vieille servante dans une petite maison où jamais elle ne recevait personne, si ce n’est M. de Francalin, le curé d’Herblay et quelques notables du village qui venaient lui demander des secours pour leurs pauvres. Cette solitude profonde, avec toutes les apparences des habitudes les plus élégantes, n’était pas déjà tout à fait ordinaire. On sait en outre que le piéton lui remettait souvent des lettres qu’elle lisait avec avidité et qui la jetaient dans un grand trouble. Georges l’avait quelquefois surprise après ces lectures, et il voyait sur ses joues comme des traces de larmes. Il ne pouvait alors s’empêcher de penser à cet inconnu qui deux ou trois fois avait paru à Herblay et qu’il n’avait pas vu. Était-il pour quelque chose dans ces larmes secrètement versées ? Quel titre avait-il au souvenir de Mme Rose, et quelle place tenait-il dans son intimité ? Canada avait raconté à M. de Francalin que, dans les premiers temps du séjour de Mme Rose à Herblay, on avait épluché sa conduite jour par jour, heure par heure. Les plus méchantes langues n’avaient pu rien découvrir qui prêtât aux médisances. On en vint à penser que, si elle avait quelque sujet d’être malheureuse, c’était un grand crime de la part de ceux qui en étaient la cause. Quelques indices pouvaient faire croire qu’elle était de Paris, ou que du moins elle l’avait longtemps habité, puisqu’elle y allait encore de temps à autre ; mais on ne pouvait tirer aucune conséquence de ces voyages, qui étaient d’ailleurs fort rares et fort courts. Mme Rose rappelait, dans sa retraite d’Herblay, ces beaux oiseaux qu’un coup de vent a jetés sur des rives lointaines et qui s’y arrêtent quelque temps. On ne sait d’où ils viennent, on ne sait où ils vont.
Au plus fort de l’hiver, après deux mois de séjour à Maisons, et quand les branches de houx avaient remplacé les feuilles jaunes ramassées chaque matin et dont se paraient les jeunes gens, Valentin laissa voir une grande négligence dans la toilette de son chapeau. Souvent même il faisait de longues absences de plus en plus renouvelées ; mais quand il était à la Maison-Blanche, Georges était à peu près sûr de le trouver sur son passage aussitôt qu’il mettait le pied dehors. Un matin qu’il avait oublié de se couvrir de l’emblème protecteur, Valentin l’aborda résolument.
« Je connais ta solitude, lui dit-il ; elle a les cheveux châtains et les yeux bleus. »
Georges se mordit les lèvres.
« Après ? dit-il d’un ton bourru.
— Oh ! ne te fâche pas ! Tu as le goût bon, et je comprends qu’on passe l’hiver auprès d’elle ; tu aurais dû seulement me prévenir plus tôt ; je ne t’aurais pas si longtemps dérangé. »
Georges frappa du pied.
« Mais que crois-tu donc ? s’écria-t-il.
— Parbleu ! c’est assez clair. Tu habites le parc de Maisons, elle demeure à Herblay ; la Seine vous sépare, mais l’amour a jeté un pont sur l’eau, et vous faites à vous deux la plus jolie pastorale qu’on puisse voir ! Je m’explique à présent pourquoi tu courais si souvent chez le curé.
— Ne va pas plus loin ! s’écria Georges en saisissant le bras de Valentin ; je n’ai pas même baisé la main de Mme Rose. »
Valentin partit d’un grand éclat de rire.
« Ah ! elle s’appelle Mme Rose, et tu en es là ! » dit-il.
Georges regarda Valentin tout surpris.
« Tu la connais donc ? reprit-il.
— Point du tout ; mais à quoi bon ? Raisonnons un peu, s’il te plaît. Voilà une femme avec qui on ne voit ni père, ni frère, ni mari (j’ai bien pris mes renseignements), qui demeure toute seule à Herblay, et qui s’appelle Mme Rose ! Est-ce assez de preuves, ou de symptômes, si le mot te paraît trop vif ? »
Valentin continua quelque temps sur ce ton de persiflage. Les arguments ne lui manquaient pas pour détruire les objections de Georges à mesure que celui-ci les produisait. La bonne réputation de Mme Rose ne témoignait qu’en faveur de son adresse ; cette charité inépuisable qu’elle montrait prouvait qu’elle avait la main prodigue. Ce mystère dont elle s’entourait n’indiquait-il pas suffisamment qu’elle avait une vie antérieure à cacher ? Quelque jour on découvrirait qu’elle s’appelait de son vrai nom Mme de Saint-Phar ou Mme de Saint-Pierre.
Il arrive souvent que les choses qui impressionnent le plus douloureusement sont précisément celles auxquelles on s’arrête le plus volontiers. Chaque parole de Valentin blessait Georges au cœur, et il en gardait l’empreinte profondément. Il faut dire aussi que tous ces raisonnements présentés sous une forme railleuse, il se les était faits à lui-même bien des fois. Il ne croyait pas beaucoup aux vertus cachées comme les violettes au fond des bois, à ces âmes blessées qui ensevelissent leurs larmes dans le silence et la retraite, pareilles aux biches qui meurent sous l’ombre muette des taillis. Le motif qui l’avait conduit à Maisons le rendait peu propre à ces chères croyances qui sont l’apanage des jeunes esprits. Il ne pouvait pas non plus oublier les visites de l’inconnu qui payait si généreusement à Canada une promenade en bateau ; que de fois ce souvenir cruel ne l’avait-il pas troublé dans son bonheur ! Mais en présence de Mme Rose il subissait le charme et ne voyait plus qu’elle. À la voix moqueuse de son ami, les soupçons lui revenaient en foule. Certainement ce que Valentin disait dans ce moment était en parfaite contradiction avec ce qu’il avait fait lui-même toute sa vie et ce qu’il était prêt à faire le lendemain ; mais en quoi la logique paraît-elle dans les actions humaines ? Ce n’était pas d’ailleurs un motif pour amoindrir l’effet de ses remontrances. Georges allait et venait, et mâchait avec fureur un cigare qu’il finit par jeter violemment. En tirant de sa poche un étui pour lui en offrir un autre, Valentin fit tomber une lettre couverte d’une écriture fine qu’il s’empressa de ramasser.
« Qu’est-ce que cela ? dit Georges.
— Une lettre d’affaires qui me force à retourner à Paris, mais pour quelques jours seulement », répondit Valentin un peu troublé.
Georges le regarda.
« Une lettre d’affaires sur papier rose ! bon, voilà que ta maladie te reprend, s’écria-t-il, heureux d’exercer des représailles.
— Accompagne-moi, et tu verras que Mathilde ne ressemble pas à toutes les autres ! » répondit Valentin avec une exaltation inaccoutumée.
Ce cri était comme le chant de l’insurrection ; adieu le chagrin, le désespoir n’était plus de saison. Georges haussa les épaules, mais l’impression que Valentin avait éveillée resta dans son cœur. Il n’alla pas à Herblay ce jour-là ni le jour suivant ; il gronda Pétronille et repoussa Tambour, qui ne savait à quoi attribuer ces accès de mauvaise humeur et s’en vengeait en disparaissant jusqu’au soir. Quand Valentin partit, Georges l’assura qu’il ne tarderait pas à le rejoindre, et le quitta pour préparer sa malle ; mais il tourna du côté de la rivière et monta sur la Tortue. Il n’avait pas donné dix coups de rames, qu’il aperçut Mme Rose sur la rive opposée et Tambour auprès d’elle. Il salua la dame et siffla le chien sans s’arrêter. Le cœur lui battait à l’étouffer. Tambour arriva à la nage en rechignant, et son maître le jeta au fond du canot d’un coup de pied. Il rentra le soir mécontent de lui et mécontent des autres ; le dîner que Pétronille servit lui parut détestable ; il prit un livre, s’enferma et ne put lire. Les plaintes du vent qui soufflait lui rappelèrent une soirée qu’il avait passée auprès de Mme Rose, à Herblay, au coin du feu. Jamais soirée ne lui avait semblé si courte. Avec quel plaisir ne regardait-il pas la lumière qui brillait derrière les vitres de la maisonnette, tandis qu’il descendait la côte au bas de laquelle son canot l’attendait ! « Ah ! pourquoi Valentin est-il venu ? » murmura-t-il.
Le lendemain, il passa la rivière sans y penser ; il n’avait pas dormi de la nuit. Il monta chez la Thibaude et poussa la porte. Mme Rose était assise au pied d’un petit lit dans lequel Jeanne était couchée. Elle mit un doigt sur sa bouche en le voyant.
« Ne faites pas de bruit, dit-elle, la petite repose.
— Qu’est-il donc arrivé ? demanda Georges en apercevant la Thibaude, qui pleurait dans un coin.
— Jeanne a failli mourir depuis qu’on ne vous a vu, répliqua Mme Rose en parlant tout bas ; elle a eu un transport au cerveau. Elle s’est endormie ce matin, et le médecin pense qu’elle est hors de danger ; mais il a recommandé beaucoup de repos et de précautions. J’ai voulu l’emmener chez moi, sa mère n’a pas voulu.
— Mais non ! » dit la Thibaude en se rapprochant du lit de Jeanne d’un air farouche, comme une louve dont on menace les petits.
Cette mère si rude, qui frappait son garçon au moment où on le retirait de l’eau, avait des larmes dans les yeux en regardant dormir sa fille. Elle se baissa et embrassa les draps qui la couvraient. Georges, qui regardait tour à tour la Thibaude et Mme Rose, s’aperçut alors que celle-ci avait les yeux fatigués et le teint battu comme une personne qui a longtemps veillé. Il se rapprocha d’elle.
« Qu’êtes-vous devenu ? lui dit-elle ; si je n’avais pas vu Tambour tous les jours, j’aurais cru que vous étiez malade.
— Vous en seriez-vous informée seulement ? dit M. de Francalin.
— Certainement ; vous me croyez donc bien peu attachée à mes amis ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas approché de moi hier, quand vous êtes passé sur la rivière avec la Tortue ? Je vous ai fait signe avec la main ; vous avez détourné la tête.
— J’étais fou », répondit Georges.
Si la présence de la Thibaude ne l’avait pas retenu, il se serait jeté aux pieds de Mme Rose et lui aurait baisé les mains avec transport. Rien ne lui restait plus dans l’esprit de tout ce que Valentin lui avait dit. Ces soupçons qu’il avait vaguement conçus et ce dédain que la veille il avait montré lui semblaient le plus grand des crimes.
« Ainsi vous avez veillé auprès de ces pauvres gens ? reprit Georges attendri. Vous ne craignez pas que la fatigue vous rende malade ?
— Moi ! Qu’ai-je de mieux à faire ? » dit Mme Rose.
La nuance de tristesse qui perçait dans ces paroles ne pouvait échapper à Georges ; son émotion s’en augmenta. Sous prétexte de caresser Tambour, qui venait brusquement de se jeter entre eux, il se baissa et embrassa le bas de la mante qui enveloppait Mme Rose. Il avait le cœur gonflé. Comme il arrive toujours, la réaction victorieuse le poussait plus loin qu’il n’était jamais allé. Si Valentin se fût présenté à la porte, il l’aurait battu.
Faut-il ajouter que Georges resta toute la journée à Herblay, et qu’il ne manqua pas d’y retourner le lendemain ? Tambour n’était pas le plus leste à partir. Jeanne étant la protégée de M. de Francalin comme elle était celle de Mme Rose, les prétextes ne lui manquaient pas pour entrer chez la Thibaude à toute heure ; d’ailleurs, à vrai dire, il n’en cherchait plus. Il lui avait été impossible de taire à Mme Rose le motif de cette absence qu’elle avait remarquée : si une force secrète le poussait à s’en confesser, peut-être espérait-il aussi tirer d’elle quelque explication ; mais de ce côté-là son espoir fut déçu. Mme Rose écouta son aveu avec un sourire où une sorte de mélancolie se mêlait à l’étonnement.
« Si vous me connaissiez mieux, dit-elle, rien de semblable ne vous serait venu à l’esprit ; mais je suis seule : ce n’est donc pas votre faute si vous m’avez mal jugée. »
Cette résignation toucha M. de Francalin plus que ne l’auraient fait mille protestations d’innocence. Quand la petite Jeanne fut tout à fait rétablie, Georges pria Mme Rose d’accepter à dîner à la Maison-Blanche pour lui bien prouver qu’elle ne lui en voulait pas.
« J’y consens, dit Mme Rose, mais à une condition : c’est qu’au lieu de dîner nous déjeunerons ; quand on est seule, les choses qu’on fait, il faut les faire au grand jour. »
Le matin du jour convenu, Georges et Tambour allèrent prendre Mme Rose dans sa petite maison d’Herblay. La Tortue, que ce poids nouveau semblait alléger, traversa lestement la rivière. Tambour manifestait sa joie par mille cabrioles ; pour ne pas s’éloigner de la main caressante de Mme Rose, il négligea le taureau noir, dont il entendait au loin les mugissements. La table était dressée dans une petite pièce qui donnait sur la prairie et qu’éclairait un gai soleil. Pétronille s’était surpassée dans l’ordonnance du menu, et Jacob avait trouvé des fleurs pour égayer le service. Pendant le déjeuner, Georges se montra plus embarrassé que Mme Rose. Mille choses lui venaient aux lèvres qu’il ne disait pas. Il était heureux, mais inquiet ; il lui semblait que les aiguilles de la pendule en marchant lui dérobaient une part de son bonheur. Le repas fini, ils visitèrent ensemble le jardin et la maison. La bibliothèque surtout les retint longtemps. Elle était ouverte au jour de tous côtés ; l’éclat du feu pétillant se mêlait aux rayons du soleil qui entrait joyeusement par les fenêtres. Mme Rose avisa dans un coin, au-dessus de la cheminée, un portrait de femme en médaillon. Elle le prit et l’examina.
« C’est une bien jolie femme, dit-elle.
— Je l’ai cru quelque temps », répondit Georges.
Il s’empara du médaillon que Mme Rose avait posé sur la cheminée et le jeta dans le feu.
Tout le visage de Mme Rose devint rouge. Elle avança la main pour le retirer ; Georges la saisit.
« Il est trop tard à présent », dit-il.
Il sentait que la main de Mme Rose tremblait entre les siennes, tandis que la flamme dévorait le médaillon ; elle la dégagea doucement et regarda par la fenêtre, ne sachant comment dissimuler son trouble. Georges gardait le silence. Il s’était fait comprendre tout d’un coup, en quelque sorte malgré lui, et craignait de parler, de peur d’offenser sa compagne. Ils restèrent ainsi l’un près de l’autre quelque temps, immobiles et tremblants. Tambour, qui jouait entre eux, les poussait gaiement de son museau ; ils le caressaient quelquefois de la main, mais évitaient de se regarder.
« Voilà que le soleil se couche, dit enfin Mme Rose.
— Déjà ! » s’écria Georges naïvement.
Ils retournèrent à Herblay par le même chemin qu’ils avaient pris pour venir, et Tambour fut encore du voyage.
« Au revoir », dit Mme Rose doucement quand elle fut devant sa porte.
Georges descendit la côte d’Herblay en bondissant. Lorsqu’il fut au bord de la rivière, il se retourna et vit au loin dans la nuit une lumière qui brillait à la fenêtre de Mme Rose.
« Ah ! dit-il à demi-voix, elle m’aimera peut-être un jour… peut-être m’aime-t-elle déjà ! »
Il sauta dans son canot et le laissa descendre au fil de l’eau ; il regardait le ciel plein d’étoiles ; il avait le feu dans le cœur ; il lui semblait qu’il avait vingt ans.
« Oh ! hier ! oh ! mes chagrins ! où êtes-vous ? » dit-il.
À quelque temps de là, il reçut un billet de Valentin, dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis son départ de la Maison-Blanche. Par ce billet orné de quelques plaisanteries sur l’amour de Georges pour la solitude, Valentin prévenait son ami qu’il se proposait de lui rendre visite le lendemain avec quelques personnes de ses amies, et qu’on lui demanderait à déjeuner. Un post-scriptum plus long que le billet ajoutait que Mathilde serait de la partie. Elle avait désiré faire la connaissance de M. de Francalin, et Valentin n’avait rien eu de plus pressé que de céder à ce vœu.
« Pourquoi n’y a-t-il pas deux Mathilde sur la terre ? Tu serais heureux ! » disait-il en finissant.
Georges sourit et donna ordre à Jacob de tout préparer pour le déjeuner ; mais le lendemain, quand Pétronille lui demanda où il faudrait dresser le couvert, l’idée que tout ce monde tapageur et vagabond s’abattrait dans cette même pièce que Mme Rose avait traversée lui devint tout à coup insupportable ; il lui sembla que ce serait une profanation, et que rien ne pouvait l’excuser. Tout ce bruit, tous ces rires, toutes ces chansons, ces robes de soie équivoques, ces dentelles frelatées dans cette maison où la chasteté avait laissé son parfum, révoltaient sa pensée. Son cœur en avait comme le dégoût. Il appela Jacob et lui cria de courir au Petit Havre, et d’y retenir bien vite la chambre la plus grande. Pétronille fut invitée à renverser ses fourneaux et à transporter tout le produit de sa science dans la cuisine de l’auberge. « Après quoi, reprit-il, vous fermerez la porte, et, si l’on vous interroge, vous direz que je ne rentrerai pas de quinze jours, parce que les cheminées fument. »
Pétronille gronda, Jacob obéit sans répondre, comme c’était son habitude, et Georges alla bravement se poster sur la grande avenue de Maisons pour attendre ses convives, qu’il mena tout droit à l’auberge.
« Quoi ! ce n’est pas chez toi que nous allons ? dit Valentin.
— La cuisine est en réparation.
— Bon ! tu nous feras voir la bibliothèque.
— Les maçons l’ont ravagée.
— Alors nous nous promènerons dans le jardin.
— Il est tout effondré. »
Valentin regarda Georges sournoisement.
« Je vois ce que c’est, reprit-il, la solitude demeure à la Maison-Blanche.
— Écoute, répondit Georges en pressant le bras de Valentin avec un accent où le rire se mêlait à la colère, tu as du vin de Bordeaux et du vin de Champagne, des volailles exquises et des pâtés délicieux ; bois et mange ; mais si tu me parles encore d’elle, ici surtout, il faudra que je te tue, aussi vrai que tu es mon ami.
— Je te comprends, répliqua Valentin en regardant Mathilde. C’est comme moi, tu aimes ! »
Georges lui tourna le dos. Jamais journée ne lui parut plus longue. Toute son intelligence s’appliqua à conduire ses convives loin de la Maison-Blanche ; toute sa crainte était que le hasard ne lui fît rencontrer Mme Rose. Chaque fois qu’il apercevait une robe de femme au détour d’une allée, il tressaillait. Parler d’elle ou la laisser voir par une telle compagnie lui paraissait un sacrilège. Cet amour né dans la retraite, et que le monde ignorait, lui avait comme rendu toutes les délicatesses et toutes les susceptibilités charmantes des premières émotions. Il n’entendait rien de ce qu’on disait autour de lui ; c’était comme si l’on se fût exprimé en une langue étrangère. Les propos les plus extravagants et les rires les plus vifs n’y faisaient rien.
« C’est donc là ce qu’on appelle de la gaieté ? » disait-il ; et il ne comprenait pas qu’il eût jamais pu être gai de la même manière.
Après le déjeuner, on dîna, et il fallut mettre le village à sac pour trouver un menu présentable. Au dessert, on fit grand bruit. Tous ces cris, toutes ces plaisanteries, qui avaient la prétention d’être spirituelles, jetèrent M. de Francalin dans une mélancolie singulière ; il regardait les convives tour à tour avec étonnement. « Sont-ils malheureux de s’amuser ainsi ! » répétait-il.
Le dîner fini, on voulut se promener en bateau. Les bords de la Seine retentirent de chants. Georges trouva qu’on lui gâtait sa rivière. Combien elle était plus belle quand la Tortue y passait seule avec Mme Rose !
Quand la compagnie songea à se retirer, le dernier convoi du chemin de fer était parti. On dut mettre en réquisition toutes les voitures du pays pour trouver des moyens de transport. Quelques tours de roue emportèrent enfin la dernière chanson et le dernier adieu. Georges prit sa course du côté d’Herblay. Il était à bout de patience et avait besoin de respirer un peu le même air que respirait Mme Rose pour se rafraîchir. Le temps était magnifique. Le croissant de la lune montait au-dessus de la forêt de Saint-Germain. Les premières senteurs de la verdure nouvelle remplissaient l’atmosphère. Georges cueillit dans les haies de gros rameaux de branches fleuries ; il en fit un bouquet qu’il posa sur l’appui d’une fenêtre derrière laquelle Mme Rose travaillait souvent. « Elle le verra demain, dit-il, et il faudra bien que sa première pensée s’adresse à moi ! » Quand il rentra à la Maison-Blanche, Jacob lui remit une lettre timbrée de Beauvais. « Tiens ! de ma tante ! » dit Georges.
La baronne Alice-Augustine de Bois-Fleury priait en quelques lignes son neveu de la venir voir à Beauvais, où elle avait découvert une jeune fille d’extraction noble qu’elle désirait lui faire épouser ; elle ajoutait que jamais occasion meilleure ne se présenterait, et faisait entendre qu’une bonne moitié de sa fortune récompenserait la soumission de son bon neveu.
« Bonsoir ! » dit Georges en jetant la lettre. Il souffla la bougie et s’endormit en pensant à Mme Rose.
Lorsque M. de Francalin se présenta le lendemain vers dix heures chez Mme Rose, elle n’y était déjà plus. Gertrude lui annonça qu’elle avait dû se rendre à Paris de grand matin ; elle ne savait pas à quelle heure sa maîtresse rentrerait.
« La lettre qui l’a fait partir l’a rendue bien triste, reprit Gertrude.
— Ah ! c’est une lettre ! » dit Georges.
Ce seul mot réveilla en partie les doutes que Valentin avait excités déjà ; il se souvint de l’inconnu. Georges se promena devant la maison sans parler jusqu’à midi. Il craignait d’interroger la bonne femme, et à chaque instant il ouvrait la bouche pour le faire. Afin de ne pas succomber à la tentation, il s’éloigna. Tambour le suivait ; mais, habitué qu’il était aux rêveries de son maître, il ne se gênait pas pour courir un peu de tous côtés. Quelle était donc cette lettre mystérieuse qui appelait si précipitamment Mme Rose à Paris ? Quel lien l’attachait encore à un passé mystérieux dont elle subissait l’influence ? pourquoi n’en parlait-elle jamais ? pourquoi même évitait-elle avec une sorte d’attention inquiète tout ce qui pouvait en rappeler le souvenir ? N’était-elle donc pas sûre de l’ami qu’elle avait rencontré, et craignait-elle de s’ouvrir à un cœur qui lui appartenait tout entier ? Cette crainte ne l’autorisait-elle pas à croire qu’il y avait quelque fondement de vérité dans les soupçons émis par Valentin ? Georges se débattait vainement contre toutes ces réflexions ; elles le poursuivaient sans relâche, avec l’obstination de ces insectes qui assaillent un voyageur en été. Pour se délivrer de cette obsession tyrannique, il résolut de parler franchement à Mme Rose, et retourna à pas rapides vers Herblay. Elle n’y était pas encore arrivée. Il s’assit sur un banc à quelques pas de la maison et regarda devant lui. Il n’avait fallu qu’une minute pour changer en trouble la profonde quiétude où il vivait. Mme Rose s’était peut-être éloignée pour ne plus revenir. Maintenant il la croyait capable de toutes les fautes dont son esprit, la veille encore, aurait repoussé la pensée avec horreur. Cette existence retirée qu’elle menait dans un village écarté n’était certainement qu’une expiation, ou peut-être même qu’un entracte entre deux équipées. Par un de ces revirements subits dont les âmes passionnées connaissent l’empire, les mêmes choses qui hier lui faisaient croire à l’innocence de cette vie chastement abritée sous un toit modeste lui semblaient autant de preuves de la perfidie et de la corruption de Mme Rose ; il s’étonnait seulement de la place qu’elle pouvait tenir dans son cœur. Il avait été la dupe et le jouet d’une coquette ; comment se refuser à l’évidence ? C’était bien la peine d’avoir trente ans sonnés, pour tomber dans des pièges auxquels les écoliers ne se prenaient plus ! « Paris me guérira ! » dit-il, et il se leva brusquement.
Au même moment, il aperçut Mme Rose qui montait la côte ; il courut au-devant d’elle : « Ah ! qu’il me tardait de vous revoir ! » dit-il. Craintes, soupçons, colères, tout avait disparu comme par enchantement ; il ne pensait plus qu’au bonheur de voir Mme Rose et de lui parler. Elle lui prit le bras et le pressa silencieusement contre le sien. Elle avait dans la physionomie quelque chose de grave et de recueilli qu’il ne lui connaissait pas. Elle regarda la campagne, où les premières chaleurs du printemps avaient semé les parfums de la violette.
« Si vous n’êtes pas fatigué, nous nous promènerons un peu, dit-elle, j’ai besoin d’air. »
Ils prirent par un sentier qui descendait vers la rivière. Mme Rose paraissait absorbée par une pensée intérieure.
« Ne pourriez-vous pas me dire ce qui vous préoccupe ? demanda Georges timidement. Si vous avez un chagrin, ne puis-je en prendre la moitié ? »
Mme Rose secoua la tête.
« Non, dit-elle, c’est une lettre qui a causé cette tristesse, cette agitation où vous me voyez, et, si je ne l’avais pas reçue, peut-être serais-je plus triste et plus agitée encore. »
Un sentiment de jalousie se glissa dans le cœur de Georges.
« Celui qui a écrit cette lettre a donc une bien large part d’influence dans votre vie ? dit-il avec amertume.
— Laissons cela », répondit Mme Rose.
Elle tourna la tête du côté de la brise qui soufflait, et l’aspira avec délices.
« Ah ! qu’il fait bon ici ! reprit-elle, et que vous êtes heureux de pouvoir y demeurer toujours ! »
Cet impénétrable mystère dont Mme Rose s’enveloppait, cette volonté qu’elle montrait de ne pas permettre qu’on en soulevât un seul côté, irritèrent M. de Francalin.
« Oh ! toujours, c’est incertain, reprit-il d’un ton léger. Moi aussi, j’ai reçu une lettre d’une tante que j’ai dans le département de l’Oise, à Beauvais ; elle veut me marier avec une riche héritière qui fait l’ornement de ce chef-lieu.
— Ah ! fit Mme Rose.
— Oui, ma tante, la baronne Alice-Augustine de Bois-Fleury, prétend que je ne saurais rester plus longtemps célibataire sans compromettre la dignité et l’éclat de mon nom. Il faut vous dire que cette excellente baronne, baronne je ne sais pourquoi, a pris son titre au sérieux, et assure que mon nom de Francalin dérive de franc-alleu, ce qui démontrerait tout au moins que mes ancêtres étaient les compagnons d’armes de Mérovée et de Clodion le Chevelu. Une si noble descendance ne saurait se perdre sans forfaire à l’honneur. C’est pourquoi madame ma tante s’est mise en quête d’une personne à qui je puisse m’allier. Elle l’a trouvée, à ce qu’il paraît, et, bien que ma fiancée ne puisse prétendre à une origine aussi glorieuse, elle est de bonne souche et comtesse de son chef. Ma tante a souligné ces derniers mots dans un post-scriptum où, pour donner plus d’éclat à cette union des Francalin et des Valpierre, elle y ajoute l’appoint d’un demi-million. »
Tout cela fut dit avec une extrême volubilité et d’un ton de persiflage sous lequel M. de Francalin espérait dissimuler sa colère.
« Et qu’avez-vous répondu ? demanda Mme Rose.
— Moi ! j’ai refusé.
— Pourquoi ? »
Ce mot, dit simplement, fit tomber la verve factice de M. de Francalin, comme le plus léger choc abat un château de cartes.
« Mais, dit-il embarrassé, j’ai refusé parce que… »
Il ne put aller plus loin, et s’arrêta court.
« Parce que vous m’aimez ! » poursuivit Mme Rose.
Georges tressaillit à ce mot.
« Est-ce bien cela, et me démentirez-vous ? reprit-elle avec émotion.
— Non », répondit Georges, qui ne ricanait plus.
Mme Rose s’appuya doucement sur son bras. « Écoutez-moi, reprit-elle, et, au risque de vous faire de la peine, laissez-moi tout vous dire. Ce mariage qu’on vous propose, il ne faut pas le refuser. Pourquoi me sacrifier votre avenir et m’offrir un dévouement que je ne puis pas récompenser ? »
Georges vit bien, à l’air de Mme Rose, que l’entretien était sérieux. Il n’y avait en elle ni colère ni dépit, bien moins encore de coquetterie. Il en fut tout bouleversé.
« Mais, dit-il, que vous importe que je me marie ?… Pourquoi m’y contraindre ?… Je ne vous demande rien, et suis heureux comme cela.
— Croyez-vous que je ne souffre pas du chagrin que je vous fais ? Mais tout m’y force, reprit-elle. Bien plus même, quelles que soient vos résolutions à l’égard de ce mariage, il faudra que vous quittiez la Maison-Blanche… Vous tressaillez, mon ami ? Si vous ne partiez pas, c’est moi qui partirais. Vous m’estimez assez pour que je vous parle franchement. Cette solitude où nous vivons est dangereuse pour tous deux. Croyez-vous donc que je n’aie pas tout compris depuis longtemps ? Le jour où vous m’avez engagée à déjeuner, je savais si bien que vous m’aimiez, que je suis allée seule à la Maison-Blanche, sans vouloir que Gertrude m’accompagnât. Qu’avais-je à craindre auprès de vous ? »
Ce mot, qui mettait Mme Rose à des hauteurs où le désir ne pouvait atteindre, toucha M. de Francalin. Il prit la main de sa compagne et la porta à ses lèvres avec un mouvement où la tendresse se mêlait au respect.
« Peut-être alors aurais-je dû m’éloigner, ou vous prier de ne plus me voir, ajouta Mme Rose ; je n’en ai pas eu le courage : là est mon tort, il rend l’épreuve plus difficile.
— Mais enfin ne puis-je rester près de vous ? dit Georges. Je vous verrai aussi peu souvent que vous le voudrez.
— Non, reprit Mme Rose avec une force persuasive. Si je vous ai bien jugé, je puis vous avouer sans rougir que je ne suis pas d’un caractère à braver un danger de tous les jours, isolée surtout comme je le suis. Les conditions de ma vie ne sauraient changer : elles sont telles que je ne dois plus vous voir. Le hasard nous a fait nous rencontrer aux abords d’un village ; une même jeunesse, un même isolement nous rapprochaient ; j’ai rempli votre vie plus peut-être qu’il n’aurait fallu. Séparons-nous, afin qu’un jour, si Dieu le permet, nous puissions nous retrouver sans trouble. Le voulez-vous, et m’aimez-vous assez pour me faire ce sacrifice ?
— Croyez-vous donc que je vous oublie, étant loin de vous ?
— Je ne sais si je le désire, mais je l’espère. Il y aurait déloyauté à moi d’accepter toute une vie en échange des quelques heures que je puis vous donner, quand demain peut-être la dernière de ces heures aura sonné. Partez donc, allez à Beauvais, voyez cette jeune fille qu’on vous destine ; peut-être lui trouverez-vous des qualités que vous ne lui supposez pas, et un moment de sagesse vous décidera à en faire la compagne de votre vie.
— C’est vous qui me le conseillez ?
— Je fais plus, je vous le demande. Je ne veux pas qu’un jour vous me demandiez compte de votre jeunesse perdue. Vous savez si je vous ai tendu la main le jour où pour la première fois vous m’êtes apparu pâle et défaillant. Si j’étais libre, je vous dirais : « Gardez-la, c’est la main d’une honnête femme » ; mais je ne m’appartiens plus, partez. »
L’accent de cette voix tout à la fois ferme et tremblante pénétra le cœur de M. de Francalin. Il leva sur Mme Rose des yeux remplis de larmes : « Que votre volonté soit faite ! » dit-il.
Une heure après, Georges suivait lentement le bord de la rivière, comme un homme qui ne sait où il va. Sur le chemin de halage, il rencontra Canada qui portait une paire d’avirons. « Je les ai pris dans un canot qui s’en allait à la dérive et que j’ai amarré, dit le pêcheur en s’arrêtant. Je crois bien avoir vu ce canot hier du côté de Conflans ; il était attaché par un méchant bout de corde à un arbre. Je me suis dit : « Voilà une corde qui cassera bien sûr », et elle a cassé. Je ramènerai le bateau à son propriétaire, et ça me vaudra une pièce de dix francs. »
Le coup d’œil de Canada semblait dire : « Je connais la main qui a aidé la corde à casser ; je la tiens au bout de mon bras. » Il allait rire quand il s’arrêta devant le visage décomposé de M. de Francalin.
« Qu’avez-vous ? reprit-il.
— Je pars, répondit Georges ; j’ai déjà fait mes adieux à Mme Rose.
— C’est elle qui le veut ? » s’écria le pêcheur, qui comprit tout.
M. de Francalin inclina la tête.
« Dame ! si elle le veut, il faut obéir ; mais c’est dur. J’avais comme ça l’espoir que vous pourriez bien vous marier ensemble quelque jour… »
Georges tourna la tête du côté d’Herblay. « Sais-je seulement si je la reverrai jamais ! » dit-il.
Canada frappait la terre à coups de sabot.
« La vie est la vie, reprit-il, il ne faut pas se désespérer… Moi qui vous parle, je me suis vu trois fois au fond de la rivière, un certain soir surtout, par un temps à faire peur aux poissons. Eh bien ! me voilà sur mes pieds, bien vivant et bien grouillant. Demain est un fameux médecin, allez ! »
Comme Georges s’éloignait tristement après lui avoir donné une poignée de main, Canada le retint par le bras et fouilla dans sa poche.
« J’ai là, monsieur Georges, un morceau de ruban que Mme Rose portait à son cou avec une espèce de médaille au bout… une médaille en argent, ma foi… Elle l’a laissé tomber hier, et je l’ai ramassé, je ne sais pourquoi. J’avais idée de le lui rapporter demain… Elle m’en aurait bien donné vingt francs. Le voulez-vous ?
— Si je le veux ! s’écria Georges, qui tira un louis de sa poche.
— J’imagine que Mme Rose ne m’en voudra pas si elle sait que c’est vous qui l’avez, reprit-il ; ce sera comme un souvenir que vous aurez d’elle. Sentez !… il a cette odeur qui fait qu’on reconnaîtrait Mme Rose la nuit. »
Georges sauta sur le ruban et embrassa Canada.
« L’aime-t-il, mon Dieu ! l’aime-t-il ! » dit le pêcheur en le regardant s’éloigner.
Le soir même, M. de Francalin quittait la Maison-Blanche et partait pour Paris.
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