‹ Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de RomeChapitre 7 sur 19 · VII

VII

SANS-GÊNE EMBRASSE NAPOLÉON

L'Empereur accueillit gracieusement la maréchale. Il était tout à fait dans ses bonnes lunes. Il la félicita sur l'ordonnance de sa fête et lui adressa même un compliment, qui, en d'autres moments, l'eût particulièrement flattée, sur sa bonne grâce et son excellente façon de recevoir ses hôtes.

Comme Napoléon débitait ses agréables propos, en manière de congé, tout en faisant signe à Duroc de commander son service pour la rentrée dans ses appartements, la maréchale, avec un léger tremblement dans la voix, lui dit:

—Sire, vous êtes trop bon de nous témoigner votre satisfaction... Nous avons fait ce que nous avons pu, Lefebvre et moi, pour vous offrir une hospitalité qui ne fût pas trop indigne de vous...

—Et vous avez réussi en tout point, madame la duchesse!

—Merci, oh! merci!... mais, écoutez-moi, à présent, Sire, fit-elle d'une voix de suppliante, j'ai une grâce à vous demander...

—Une grâce? dit l'Empereur surpris, et laquelle?... parlez!...

—Sire, je n'ose..., j'ai si grande crainte d'offenser Votre Majesté...

—Est-ce donc si grave que cela?... Voyons, finissons-en! de quoi s'agit-il?...

—Du colonel Henriot, Sire!

La voix de Catherine tremblait en prononçant ce nom.

Elle regarda, avec angoisse, l'Empereur, dont les sourcils s'étaient contractés.

Il n'avait plus du tout sa bonne physionomie des jours contents et la lune avait changé.

—Eh bien! qu'y a-t-il pour le colonel Henriot?... Vous l'avez peut-être vu se mettre en route?... avez-vous besoin de lui?... ce n'est pas vous qui l'épousez, que je sache!

—Non, Sire, c'est mademoiselle Alice de Beaurepaire, mon Alice, que j'aime comme ma fille... C'est le bonheur d'Henriot que je défends, c'est peut-être la vie d'Alice que je viens vous demander, à genoux, Sire!... grâce!... soyez bon! soyez généreux!...

—Que voulez-vous dire? Auriez-vous, dans l'étourdissement de cette fête, perdu un peu de ce jugement que je me plaisais à reconnaître et à louer en vous, duchesse? fit l'Empereur, légèrement troublé et cachant sa confusion sous une brusquerie ironique.

—J'ai toute ma raison et Votre Majesté sait trop bien que, s'il y a une folie quelque part, ce n'est pas moi qui suis à la veille de la commettre...

—Vous êtes bien audacieuse de me parler ainsi... Qui vous en a donné le droit?

—Vous, Sire!... Oh! écoutez-moi!... vous êtes grand, vous êtes puissant... la terre vous admire... tout le monde est à vos genoux et nul n'ose braver la moindre de vos volontés... Pour tout l'univers vos désirs sont des ordres, et vos fantaisies ne trouvent que des complaisants... Seule, je risque votre colère en vous disant ce que personne n'aurait le courage de formuler en votre présence...

—Non, personne, en vérité, n'aurait cette audace, cette insolence!... mais continuez, je veux savoir jusqu'où ira votre impertinence... vous vous croyez donc tout permis, madame?...

—Sire, je puise ma témérité dans l'amour que j'ai pour vous, pour votre gloire... J'ai pénétré vos desseins... je sais que vous avez conçu une passion... est-ce bien une passion? c'est un caprice, une curiosité d'un instant, j'en suis certaine... Oh! ne vous abandonnez pas à cette fantaisie... puisque vous pouvez tout, commandez à vous-même... ne vous laissez pas entraîner quand vous êtes assez fort pour ne point céder à ce qui gouverne les autres hommes!... Que Votre Majesté ne change pas une journée de joie en une longue suite d'années de deuil... Alice est une innocente et douce jeune fille, Henriot un bon soldat, un de vos dévoués serviteurs, il l'a prouvé, Sire; ne faites pas à tous deux leur malheur, et après les avoir comblés de votre faveur, ne les accablez pas du poids de votre volonté... respectez le bonheur de ces deux jeunes gens, Sire, vous le devez, et vous le pouvez!

—Cette femme est folle, en vérité! grommela Napoléon, un peu décontenancé.

Et, pour se remettre, il tira sa tabatière et y puisa nerveusement deux larges pincées de tabac, qui, en s'éparpillant, atteignirent la maréchale et la firent éternuer:

—A vos souhaits! dit machinalement Napoléon, continuant à remuer son tabac.

—Merci, et vous pareillement, Sire! répondit Catherine, et, reprenant aussitôt le fil de sa supplique, elle retraça, avec émotion, la naissance hasardeuse des deux enfants, leur enfance côte à côte dans un berceau qui souvent reposait sur l'affût d'un canon... Ils avaient été bercés par la fusillade de l'armée de Sambre-et-Meuse, et Henriot avait tenu un fusil avant d'avoir perdu ses dents de lait... Alice, séparée de lui, l'avait retrouvé au cours de la glorieuse campagne d'Allemagne... leurs amours d'enfance s'étaient ravivées et le mariage avait été décidé après la victoire... L'Empereur n'avait-il pas promis de signer au contrat de ce jeune officier, qui lui avait pris la ville de Stettin avec un peloton de cavaliers?... Tant de grâce, de jeunesse, de vaillance devaient inspirer à l'Empereur un sentiment de bienveillance et de protection, les jeunes gens en étaient dignes... Venu dans ce château, que tenaient de sa bonté deux anciens serviteurs, un soldat des premiers jours comme Lefebvre, une amie des heures de jeunesse, comme sa femme, Napoléon ne pouvait y payer son hospitalité par le désespoir et le déshonneur...—Sire, vous n'infligerez pas ce châtiment à votre vieille Sans-Gêne de maudire l'inspiration qu'elle eut de solliciter de vous l'honneur de votre présence au mariage de ceux qu'elle considère comme ses deux enfants!... termina-t-elle, en se jetant aux pieds de l'Empereur.

—Relevez-vous, duchesse!... on pourrait vous surprendre dans cette posture, car j'attends le duc de Frioul, et cette situation ferait naître de fâcheux commentaires... on se demanderait quelle grâce je pouvais refuser à la femme de mon vieux camarade Lefebvre...

Et avec gravité, l'œil redevenu clair, le front reprenant sa sérénité, Napoléon aida Catherine à se relever.

L'espoir donnait de l'aplomb à la maréchale. Elle sentait qu'elle avait trouvé le moyen d'émouvoir l'Empereur et que sa cause se trouvait à moitié gagnée. Elle résolut de revenir à la charge. Le cœur, comme le fer, demande à être battu quand il est chaud.

—En renonçant à cette amourette, qui détruirait le bonheur de deux êtres dignes de votre protection, Sire, vous ne vous montrerez pas seulement humain et bon, vous serez en même temps habile et prévoyant...

—Que voulez-vous dire, duchesse? des menaces, à présent?...

—Non... des avis tout au plus, Sire!... Vous êtes au faîte de la puissance et vous ne trouvez autour de vous que louanges et acclamations; mais votre trône, si solide qu'il soit, est sapé par la trahison... Dans toutes ces foules dorées qui s'inclinent et vous font cortège, je devine bien des langues qui mentent, bien des regards qui luisent faux, et plus d'une échine qui n'attend qu'une circonstance pour se redresser... Vous avez le talon sur la tête de ces serpents chamarrés, et pas un n'ose mordre, mais qu'un événement se produise...

—Vous voulez parler de ma mort?... dit avec calme Napoléon... Oh! j'y suis préparé... oui, quand je ne serai plus là, tous ceux que j'ai contenus, dominés, écrasés peut-être, se relèveront pleins de venin... et mon fils aura à se défendre contre eux... Eh bien! après?... qu'y voulez-vous faire et où tend ce langage irrespectueux, que je pardonne à cause de l'intention, mais que je ne saurais entendre plus longtemps?

—Au nom de votre enfant, Sire, ne découragez pas, ne blessez pas vos meilleurs serviteurs... Croyez-vous que si vous me repoussez, si malgré tout, vous donnez suite à vos desseins, le bruit ne se répandra pas de cette aventure et qu'elle n'aura pas pour conséquence la désaffection d'un certain nombre de ceux qui déjà, peut-être, regardent par delà les frontières en cherchant un prétexte, une excuse à des défections, à des trahisons que vous ne soupçonnez pas, Sire, mais que nous devinons, que nous voyons, que nous savons, Lefebvre et moi, parce que nous vous aimons!...

—Vous savez des trahisons et vous ne me nommez pas les traîtres!

—Votre Majesté ne me croirait pas si je lui donnais les noms...

—Parbleu! je vois où vous voulez en venir... Fouché, Talleyrand... toujours les mêmes!... J'ai les oreilles rebattues de dénonciations contre eux! fit avec impatience Napoléon.

—Je souhaite que l'avenir ne se charge pas de justifier les courageux dénonciateurs, répondit Catherine avec fermeté; mais, Sire, considérez qu'il y a aussi vos généraux, vos anciens compagnons d'armes. Beaucoup parmi ceux-ci sont las de vous suivre sur tous les champs de bataille où vous les menez; d'autres sont fatigués de toujours voir remettre au lendemain le moment où ils pourront jouir tranquillement de ce qu'ils ont acquis, de ce qu'ils ont entassé dans leurs poches, dans leurs châteaux, où ils sont comme des voyageurs descendus à l'hôtellerie entre deux chevauchées... Enfin, il en est qui, pour se justifier d'une impatience qui déjà se lit dans leurs yeux, ne craignent pas de répandre sur vous mille bruits calomnieux; des gazetiers sans scrupules les reproduisent dans des feuilles que vos ennemis se prêtent et se disputent à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg... Oh! n'allez pas fournir un nouveau virus à ces plumes empoisonnées!...

—Vous êtes bien osée de me parler ainsi, dit l'Empereur, faisant un pas vers Catherine en dardant sur elle son œil fixe et terrible, mais j'aime la franchise, et votre sermon, quoique rude, peut me profiter... Oui, je sais qu'il s'imprime et qu'il se colporte à l'étranger des libelles infâmes où l'on me dépeint souillé de tous les crimes, où j'apparais comme un monstre ajoutant l'inceste à l'assassinat, et complétant l'adultère par des sauvageries dignes de ce fou qui écrivit _Justine_ et pour la délivrance duquel les Parisiens ont pris la Bastille... Vous avez peut-être raison! Je dois tenir compte des trahisons qui rampent autour de moi, dans l'ombre, des pamphlétaires qui me diffament dans toutes les cours de l'Europe... il me faut aussi garder précieusement pour mon fils l'amitié et la fidélité de mes braves, de ceux qui ne m'ont marchandé ni la fatigue, ni la souffrance, ni parfois leur vie... Comme je ne veux pas, reprit Napoléon après une brève interruption, faisant un geste de protestation comme pour mieux convaincre, que vous, duchesse, votre mari, et les autres vieux soutiens de ma couronne vous puissiez conserver le moindre doute sur mes intentions... je vais donner l'ordre au capitaine Henriot de ne pas se rendre à Paris, cette nuit, comme il devait le faire pour un service commandé... Il restera dans cette maison, puisque ce contre-ordre vous fait si grand plaisir; sous le même toit que sa fiancée, il passera cette nuit précédant son union... ainsi aucun soupçon ne pourra effleurer cette femme, aucun doute ne saurait pénétrer dans l'âme de ce vaillant officier... Est-ce bien ce que vous voulez, duchesse?

—Ah! Sire, vous êtes grand et vous êtes bon!...

—Attendez! ce n'est pas tout... Ma présence à la cérémonie de demain est inutile... Elle pourrait être pénible... pour moi! car cette jeune mariée est bien séduisante, duchesse, et bien dangereuse...

—Sire, ce n'est pas de sa faute.

—Sans doute, dit l'Empereur se reprenant à sourire, mais le danger, pour ceux qui s'y trouvent exposés, n'en est pas moins certain... Il est des périls en face desquels le courage consiste à fuir... ou du moins à ne pas accepter le combat... Vous avez compris? la mission d'Henriot se rapportait aux plus grands intérêts de l'État... vous savez à présent ma résolution, j'espère que vous la tiendrez secrète?...

—Oui, Sire... d'autant plus facilement me tairai-je, que j'ignore tout à fait le secret que Votre Majesté m'ordonne de garder...

—Vraiment?... Le colonel Henriot avait pour mission de rapporter du ministère de la Guerre un portefeuille dont j'ai besoin de consulter le contenu avant d'expédier un courrier à M. de Pradt, à Varsovie... Eh bien! ce portefeuille, Henriot restant ici n'aura pas à me l'apporter... comme Mahomet à la montagne, je vais aller au portefeuille... Avez-vous compris, cette fois? Je pars... je ne reverrai plus cette redoutable et charmante épousée en présence de laquelle je ne répondrais pas que tinssent les bonnes résolutions que vous me faites prendre, duchesse!... C'est donc entendu!... Mon départ, justifié par d'importantes nouvelles reçues dans la nuit, ne saurait surprendre personne... il n'inspirera aucune fâcheuse réflexion sur votre excellente hospitalité, ma chère maréchale, ni sur mes sentiments à l'égard de votre mari... Ma présence toute la journée aux fêtes, aux réjouissances que vous avez si bien su organiser tous deux, fera passer sur mon absence demain; je devais d'ailleurs me mettre en route après une rapide apparition à la chapelle... Vos jeunes gens se marieront peut-être plus joyeusement sans moi... Allez donc, rassurée et heureuse! ne craignez rien sur le bonheur de votre enfant adoptif... et pour que vous n'ayez plus cette nuit aucune inquiétude, aucune arrière-pensée, allez me chercher le colonel Henriot... je veux lui retirer moi-même sa mission et, afin qu'il ignore tout et ne prenne pas ce contre-ordre pour une disgrâce, je désire en personne lui renouveler mes bons souhaits!...

Catherine regardait avec ahurissement l'Empereur, ne pouvant encore s'imaginer avoir si complètement gagné son cœur.

L'Empereur jouissait de sa surprise et de sa joie.

—Eh bien! ma bonne Sans-Gêne, dit-il alors, est-ce que vous êtes contente de moi?...

—Ah! Sire!... Ah! mon Empereur, si je ne me retenais pas...

—Que feriez-vous donc?

—Sire, je vous sauterais au cou et je vous embrasserais!...

—Bah!... Nous sommes seuls... personne ne saurait trouver à redire et Lefebvre ne sera pas jaloux... Puisque le cœur vous en dit, ne vous gênez pas, duchesse!

Et Napoléon, dans un de ces accès de bonne et familière humeur qui lui survenaient assez fréquemment, tendit ses bras à Catherine qui s'y précipita...

—Maintenant, duchesse, dit-il en se dégageant et en lui pinçant le lobe de l'oreille, allez vite chercher le colonel Henriot et envoyez-moi Duroc...

La maréchale revint presque aussitôt, la physionomie décontenancée.

Le grand maréchal l'accompagnait.

—Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Napoléon.

—Sire, vous avez fait appeler le colonel Henriot, mais il vient de partir... Selon les ordres de Votre Majesté, il roule depuis vingt-cinq minutes sur la route de Paris... Il va être onze heures et demie, ajouta Duroc.

—C'est juste!... nous avons bavardé avec la duchesse de Dantzig et le temps a passé... Duroc, faites galoper sur-le-champ un de mes guides, qu'il rejoigne ma voiture et qu'il fasse rebrousser chemin au colonel Henriot... sa mission est terminée... Quant à nous deux, nous allons nous glisser, mon cher duc, à la faveur des ombres de la nuit, nous quitterons sans bruit ce château et nous cheminerons jusqu'au village, incognito, ainsi que le calife Haroun-al-Raschid en compagnie de son fidèle vizir Giaffar, qui parcourait les rues de Bagdad endormie... Duchesse, vous direz à Roustan qu'il nous amène une des voitures de Lefebvre sur la route de la Queue-en-Brie... nous monterons tranquillement dans le carrosse, avec Roustan sur le siège à côté du cocher, et, tandis qu'on nous croira paisiblement endormis ici dans nos lits, nous trotterons vers les barrières de Paris... Au petit jour, je surprendrai l'Impératrice aux Tuileries, elle sera ravie!... Adieu, duchesse! tous mes compliments d'hôte très satisfait... En route, Duroc; madame la maréchale va couvrir notre retraite!...

Et il sortit vivement, suivi de Duroc, par la petite porte à travers laquelle Catherine, espionnant, avait surpris l'entretien avec Henriot.

—Ah! comment ne pas l'aimer, cet homme-là! s'écria Catherine, encore sous le coup de l'admiration; ce qu'il a fait là, c'est plus beau qu'une bataille... Mille bombes! on voudrait avoir dix existences pour lui en faire cadeau!...

Et elle envoya, en signe d'adieu, deux gros et expressifs baisers à travers la porte, discrètement refermée sur les pas de Napoléon, s'éloignant au bras du grand maréchal.