‹ Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de RomeChapitre 9 sur 19 · IX - L'AMOUR ET LA HAINE

IX - L'AMOUR ET LA HAINE

Dans le massif bordant la terrasse du château, à vingt mètres environ du cercle lumineux que traçait sur le sable, devant la chambre d'Alice, la lampe, seule clarté perçant les ténèbres du parc, un homme penché se tâtait les membres, se palpait la poitrine.

Cet examen corporel consciencieusement accompli, il poussa un soupir de satisfaction:

—Allons! je m'en tire pas trop mal pour cette fois, murmura-t-il en anglais, rien de cassé!... J'ai cru que ce sacré hussard allait me fendre comme une bûche, quand j'ai vu son sabre briller sur ma pauvre tête et comme un fléau sur le grain s'abattre... Je l'ai vraiment échappé belle!... Il tapait comme un diable, le hussard... Ah! ce n'est pas toujours comique de jouer les empereurs Napoléon à la ville! Que je regrette mes bonnes et joyeuses tavernes de la cité!...

Et l'étrange personnage qui, vêtu de l'uniforme de colonel de chasseurs, coiffé du petit chapeau, avait tenté d'escalader la fenêtre d'Alice, le digne Samuel Barker, le sosie de Napoléon emprunté par Maubreuil à M. de Neipperg, se trouvant complètement rassuré, sifflota un air de gigue. Puis, après s'être orienté du regard, il se dit:

—Les coups de sabre doivent se payer à part... le patron ne m'avait pas dit qu'il y eût des estafilades à recevoir... je les lui mettrai sur la note... Mais à présent il faudrait filer d'ici... _By God!_ (par Dieu!) que j'ai soif!... ce combat m'a desséché la gorge... je donnerais une des vingt livres que m'a promises le patron pour un grog... un simple grog au whisky... pour moins que cela!... je donnerais de grand cœur cette livre, et c'est pourtant difficile et parfois dangereux à gagner une livre!... oui, une guinée, pour une méchante pinte d'ale!... Mais, pas la moindre taverne dans ce damné pays! et la nuit est plus noire que le fond de ma poche!...

Samuel Barker fit quelques pas en avant, au hasard, puis il s'arrêta, un léger frisson aux jambes. Il avait cru entendre marcher.

—Est-ce que le hussard reviendrait? pensa-t-il, le hussard avec son sabre; cela n'entre point dans nos conventions... Le mieux est de déguerpir d'ici au plus vite!...

Et il chercha à retrouver son chemin dans la nuit. Il allait tâtonnant les charmilles, palpant la rondeur des troncs en bordure de l'allée.

—Ah! voilà l'arbre où j'ai caché ma défroque, se dit-il, en s'approchant d'un gros orme, au pied duquel se trouvait un paquet de vêtements.

Il ôta rapidement l'habit de chasseur et la culotte blanche, et il endossa une longue houppelande à pèlerine.

—Me voilà transformé... méconnaissable, je pense! reprit-il avec satisfaction... et s'il était possible de me voir dans cette ombre, je ne pourrais discerner en moi présentement l'ex-empereur des Français qui, tout à l'heure, affrontait les coups de sabre du hussard... Oh! ces coups de sabre! ils me faisaient aimer les honnêtes, les inoffensifs coups de pied de mon ancien patron, le digne gentleman autrichien, M. de Neipperg... mais je suis redevenu Samuel Barker, le bon Sam, le joyeux Sam, le camarade Sam... je défie qui que ce soit de prétendre que j'ai jamais eu la moindre accointance avec celui qu'on nomme Napoléon... voilà tout ce qu'il reste du Napoléon que j'étais!...

Et Sam poussa du pied avec dédain l'uniforme, la culotte et le petit chapeau qui lui avaient servi à jouer le rôle que Maubreuil lui avait assigné dans la comédie, à dénouement sinistre, qu'il avait charpentée.

Sam allait s'éloigner tranquillement, mais il se ravisa.

—Le patron, se dit-il, m'avait bien recommandé de laisser, quelque part dans la chambre de la demoiselle, le petit chapeau... je n'ai pas eu le temps... Le sabre du hussard m'en a empêché... Que faire?

Le complice inconscient de Maubreuil réfléchit un instant.

—Pourquoi fallait-il abandonner ce petit chapeau dans la chambre? Je n'en sais rien, se dit-il, assez perplexe, sans doute une lubie du patron... Il m'avait aussi ordonné de jeter dans la pièce d'eau, qui se trouve près d'ici, sur la droite, m'a-t-il indiqué, le costume de chasseur, et la culotte de casimir blanc de mon emploi... ma foi! je vais envoyer le tout dans la mare... tant pis pour le petit chapeau!... Il n'y a plus qu'à trouver l'endroit...

Ramassant les vêtements qui complétaient l'illusion napoléonienne de son masque, Samuel Barker lentement, sous les grands arbres de l'allée, chercha la pièce d'eau. Après quelques tours et détours il entendit le clapotis d'un ruisseau formé par le trop-plein de l'étang. Guidé par le bruit de l'eau se déversant dans une rigole, il se dirigea vers le petit lac qui s'étendait au milieu d'une vaste pelouse. Là, se postant sur une passerelle qui le surmontait à son extrémité, il lança, lesté d'une pierre, le paquet de vêtements dans l'eau, et s'en fut, avec la conscience heureuse du serviteur ayant correctement fait son ouvrage et bien gagné son salaire.

—Le patron m'a prescrit de me rendre à Brie-Comte-Robert, en marchant toujours sur la route, reprit-il, une fois qu'il eut rejoint la grande allée du parc... là, je trouverai de l'argent et un passeport à l'auberge du Soleil-d'Or... bien!... mais il faut d'abord sortir de ce maudit parc... Ah! j'aperçois un mur, pas trop élevé, fait à souhait pour l'escalade... voilà le moment de me souvenir des leçons d'évasion gymnastique qui me furent données par cet honorable voleur de Newgate, vétéran des prisons d'Angleterre...

Et Sam, de plus en plus satisfait, son petit sifflement d'air de gigue aux lèvres, s'apprêta à grimper lestement sur la crête de la muraille...

Déjà il avait levé le genou gauche et empoigné d'une main le rebord du pignon avec agilité, tandis que son pied droit, s'enlevant de terre, allait se poser sur une aspérité du mur, quand une poigne solide s'abattit sur lui. Il se sentit enlever ou plutôt arracher du mur, en même temps qu'une voix forte s'écriait:

—Nom de nom! Qu'est-ce que tu fiches là, toi, à cette heure-ci?...

Sam avait roulé à trois mètres. Il se releva, tout abasourdi, en baragouinant un juron en anglais:

—Un goddam! redit la même voix, un espion des Anglais, sans doute? Ah! nous allons voir ta frimousse, écrevisse de mer!...

Samuel Barker s'était rapidement remis. Il avait une certaine frayeur des sabres, des lances, des baïonnettes, et généralement de toutes les choses perforantes et saillantes; mais une lutte avec les armes naturelles ne lui répugnait point. Il avait appris à boxer avec les voleurs de Londres et se piquait d'une certaine force dans l'art de tambouriner un adversaire, après l'avoir pris en chancellerie, c'est-à-dire en lui maintenant la tête serrée sous le bras, offrant ainsi une surface inerte où faire rouler les coups de poing.

Dans l'ombre, il avait reconnu que son antagoniste ne portait aucun sabre, et, de plus, qu'il était d'une très haute taille, un désavantage à la boxe. La partie était donc plus qu'agréable. Sam estima qu'il ne devait point reculer et qu'il y allait de son honneur d'accepter le combat qui lui était offert. Il ne pouvait d'ailleurs guère le refuser. L'homme qui l'avait assailli, et si rudement descendu de la crête du mur, lui barrait le passage et marchait sur lui pour le saisir à nouveau.

Sam, qui avait interrompu l'air de gigue, se remit à siffler; l'aplomb lui était revenu. Il se campa résolument sur ses jambes arquées, arrondit les coudes, espaça ses poings et, au moment où l'homme s'approchait de lui, avec l'intention visible de le prendre au collet, il détendit, comme un ressort qu'on fait jouer, son avant-bras et détacha deux très beaux coups de poing qui atteignirent en poitrine l'assaillant et le firent trébucher.

Celui-ci poussa un grognement:

—Nom de nom! tu cognes dur, mon bon goddam!... Attends un peu, je vais t'apprendre, moi, la boxe nationale des Français, la savate, ou, si tu aimes mieux, le chausson... Attention! J'annonce la gueule!... Pare-moi celui-là!...

Et, pirouettant, en même temps qu'il gouaillait ainsi l'Anglais, l'homme lançait son pied avec vitesse et appliquait sa semelle, comme un emplâtre, sur la bouche et le nez de Samuel Barker.

Le sang jaillit et Sam, étourdi, tomba.

—C'est ce que nous appelons le coup de figure... l'as-tu compris? reprit le grand diable qui avait rompu et s'était remis en garde, se tenant sur la défensive; j'ai peut-être tapé un peu fort, mais j'avais annoncé la tête, il fallait parer, et puis, tu n'avais pas négligé tes poings non plus, et si je n'avais pas le coffre aussi solide... Ah! bien! quoi qu'il y a... tu ne te relèves pas?... Ce n'est pas une frime, par hasard?... Vrai! tu ne bouges pas?... Mille cartouches! c'est donc sérieux?...

Et vivement il s'approcha de Sam qui, inerte sur le sol, poussait de sourds gémissements.

Il le secoua sans brutalité. Sa voix s'était adoucie.

—Mais, qu'as-tu?... remets-toi!... un peu de vigueur...

—Grâce!... Pardon!... balbutia Sam en gémissant.

—Tu n'as pas besoin de demander grâce... tu as ton compte... Jamais La Violette, ex-tambour-major des grenadiers de la Garde, n'a frappé un ennemi à terre, entends-tu bien? Allons, goddam, lève-toi!...

Et La Violette—car c'était le brave régisseur du château de Lefebvre qui, faisant par prudence une ronde du côté du pavillon, qu'il croyait encore occupé par l'Empereur, avait surpris Samuel Barker escaladant le mur—après s'être penché de nouveau vers l'Anglais, à qui, en échange de son assaut de boxe, il avait donné une si formidable leçon de chausson, grommela:

—Allons! bon!... tu ne peux pas te lever, à présent... je ne t'ai pourtant pas démoli les pattes?... Eh bien! tant pis! puisque je t'ai abîmé comme cela, je vais essayer de te réparer ta façade... Ça ne sera rien, va! Les coups à la tête, ça ne compte pas... j'en ai reçu huit ou neuf pour ma part, dont un coup de lance à Eylau, un éclat d'obus à Wagram et un coup de couteau à Tarragone... et ça ne se voit pas trop... Allons! laisse-toi faire, je vais te convoyer... Ah! j'en ai assez trimballé des camarades qui étaient plus mal arrangés que toi... n'aie donc pas peur et cramponne-toi à mon cou...

Alors La Violette, avec cette générosité qui est coutumière au soldat français, saisit Samuel Barker évanoui et l'emporta jusqu'à son logis.

Là, le concierge et sa femme, éveillés par les appels retentissants de La Violette, soignèrent l'Anglais; on lui lava la figure qui était toute saignante, l'hémorragie du nez ayant été abondante, et l'on disposa un bandeau sur ses joues tuméfiées.

La Violette surveillait ce pansement. Il avait examiné de près les plaies. Il avait constaté avec plaisir qu'il n'y avait aucune blessure sérieuse. Une forte contusion devant avoir pour seule conséquence le nez grossi et l'œil poché, voilà toute l'avarie de Samuel Barker.

—Elle te reconnaîtra pas de sitôt, la belle à laquelle tu allais sans doute conter fleurette, dit La Violette en riant, quand Sam ranimé commença à ouvrir les yeux et à se reconnaître.

Sam parlait très difficilement le français, mais il le comprenait.

Revenu de sa stupeur, rassuré par les bons traitements dont il se voyait l'objet, il se reprenait à réfléchir et se demandait quelle explication il pourrait fournir de sa présence dans le parc, au pied d'un mur à moitié enjambé, quand son adversaire, après l'avoir soigné, l'interrogerait. Il était traité en malade, mais, guéri, on le considérerait comme un prisonnier. Pour pouvoir sortir de cette maison, pour s'en aller, sans être inquiété ni suivi, pour regagner cette auberge du Soleil-d'Or, à Brie-Comte-Robert, où se trouvaient les vingt-cinq livres qui lui étaient destinées, il fallait donner un motif à sa promenade nocturne dans le parc de Combault. La phrase que venait de lancer La Violette, il la ramassa. N'était-ce pas la plus plausible, la meilleure des explications qu'une escapade amoureuse? Si l'on admettait qu'il venait d'une bonne fortune et cherchait à s'esquiver, devant quelque mari en éveil, il était hors de tout soupçon. Les Français admettent volontiers les histoires d'amour et sont pleins d'indulgence pour les amants en péril.

Il essaya donc de sourire, sous les bandages qui s'entre-croisaient sur sa face, et baragouina, en s'efforçant de placer un doigt sur sa bouche aux lèvres gonflées, dans la pose classique du dieu du silence:

—Pas parler... rien dire!... mari... là-bas!...

La Violette rit de bon cœur:

—Tu as beau t'exprimer comme un nègre, mon vieux goddam... sois tranquille! je ne te trahirai pas!... Ah! mon gaillard, tu venais faire tes farces au château... tu as ravagé le cœur d'une des femmes de chambre de madame la maréchale, je parie! Serait-ce la grosse Augustine... ou la petite Mélanie?...

Sam multipliait les gestes de dénégation et replaçait son doigt barrant les lèvres en répétant:

—Rien dire... Mari!... Pas parler!...

—Dors, repose-toi, refais-toi du sang! continua La Violette avec bonhomie, je t'ai dit que tu n'avais rien à craindre... Garde ton secret et guéris ta bobine, car tu ne ferais pas de conquêtes en ce moment, mon bon goddam!... tu es blessé, tu as posé les armes, tu es un vrai frère, pour moi!... tu peux rester ici tant que tu voudras... Tant que ta binette sera comme une poire tapée... on te soignera bien... Quoique vous autres, Englische, vous soyez féroces, à ce qu'on dit, pour les camarades qui moisissent là-bas sur vos pontons!...

Samuel Barker fit un signe désespéré pour témoigner qu'il était profondément innocent de ce qui se passait sur les atroces bagnes insulaires.

La Violette le rassura encore une fois, et, boutonnant sa redingote d'uniforme à brandebourgs, sortit pour reprendre et achever sa ronde interrompue, avant de se mettre au lit.

Tandis que Samuel Barker, surpris par l'attaque d'Henriot, détalait, puis, ayant immergé le costume impérial dans la pièce d'eau, au moment d'enjamber le mur du parc, recevait de La Violette, en réponse à ses coups de poing de boxeur, ce solide coup de chausson en pleine figure, qui pour longtemps devait changer sa physionomie et lui enlever son caractère napoléonien, voici ce qui se passait au carrefour de la route de la Queue-en-Brie et des chemins d'Emerainville et de Combault:

Un homme, nu-tête, essoufflé, comme au terme d'une longue course, les vêtements en désordre, gesticulant et proférant des paroles entrecoupées de sanglots, semblable à un aliéné qui se serait échappé d'un asile, s'arrêtait auprès de la borne indiquant les distances et les directions. Là semblait se trouver le but de sa marche désordonnée dans la nuit. Alors, dégrafant avec violence l'uniforme militaire qu'il portait, il écartait sa chemise d'une main convulsive, puis tirait le sabre qui lui battait les jambes...

Ensuite, empoignant l'arme par la lame, il enfonça la poignée dans le sol, et ramenant le buste en arrière, comme pour prendre de l'élan, sans lâcher la lame maintenue penchée, il s'apprêta à se précipiter sur la pointe, poitrine en avant...

Tout à coup le sabre tomba...

En même temps un bras, s'interposant, força l'homme qui allait ainsi se donner la mort à reculer.

—Qui êtes-vous, demanda-t-il furieux, pour vous permettre d'arrêter mon bras?

—Qui je suis?... un ami! répondit une voix bien timbrée.

—Vous ne le prouvez guère en ce moment... Qui que vous soyez, passez votre chemin!... laissez-moi accomplir ce que j'ai résolu...

—Colonel Henriot, ne faites pas cette folie.

—Vous me connaissez? demanda le malheureux fiancé d'Alice, car c'était lui, qui, apercevant celui qu'il avait pris, trompé par le costume et par les traits du visage, pour l'Empereur sortant de la chambre de la jeune fille, s'était enfui, comme un fou, à travers la campagne.

—Je vous connais et je viens vous empêcher de mourir...

—Que faites-vous? de quel droit voulez-vous empêcher un malheureux d'achever une existence désormais misérable et sans but?... Vous ne savez pas quelle fatalité ni quel affreux désespoir me poussent à la mort?...

—Peut-être suis-je plus instruit que vous ne le supposez sur des motifs qui vous entraînent à commettre une irrémédiable sottise, reprit la voix. Je suis, colonel Henriot, un ami inconnu... je me nomme le comte de Maubreuil... j'ai l'honneur de connaître quelque peu la duchesse de Dantzig, et c'est elle qui m'a mis sur votre trace... Je l'ai quittée, il y a une heure à peine...

—La duchesse ne peut apprécier ma conduite... j'ai été indignement trahi... la vie m'est insupportable... Si vous avez quelque humanité, ne retardez pas plus longuement l'heure de la délivrance et de l'oubli qui va sonner pour moi... Merci, comte de Maubreuil, de votre généreuse intervention, mais vous ne pouvez rien pour moi... continuez votre route et permettez-moi de m'affranchir de ma souffrance!...

—Il sera toujours temps de vous abandonner quand vous m'aurez écouté, reprit Maubreuil d'une voix persuasive... Moi aussi je connais la trahison et je sais ce que c'est que la douleur... mais, croyez-moi, on ne se repent jamais d'avoir retardé de quelques instants une funeste résolution comme la vôtre... Si vous êtes toujours dans les mêmes intentions, quand je vous aurai parlé, je vous donne ma parole de ne plus chercher à retenir votre bras... je m'éloignerai sur-le-champ... mais j'espère rester, ou plutôt continuer ma route avec vous, quand vous m'aurez entendu...

—Parlez donc... mais ne comptez pas me faire revenir sur mon projet... Moi aussi je veux que vous m'entendiez, et vous jugerez après si la mort n'est pas pour moi un bienfait, la seule issue à une impasse terrible où je me suis follement et fatalement engagé!...

—Eh bien! asseyons-nous là, sur cette borne, et causons comme deux vieux amis, comme deux frères, colonel Henriot, car je me sens pour vous une irrésistible sympathie et je veux vous sauver d'abord... vous aider à vous venger ensuite!...

—Me venger! s'écria Henriot, changeant de ton et comme se raccrochant à un espoir soudainement entrevu... Oui, vous avez raison, reprit-il d'une vois plus accablée, la vengeance ordonne de vivre... elle donne la force de supporter bien des blessures... c'est elle qui fait se soulever l'homme frappé à mort et lui rend une minute d'énergie suffisante pour empoigner son pistolet et, appuyé sur le coude, soutenant d'une main ses entrailles, viser l'ennemi, l'abattre et retomber à côté de son corps expirant... Mais la vengeance même m'est impossible... et je dois mourir tout de suite!...

—Qui sait? dit Maubreuil gravement.

Et avec autorité, il ajouta, prenant Henriot par le bras:

—Venez vous asseoir là, vous dis-je... et ouvrez-moi votre cœur!

Tous deux se campèrent sur la borne et Henriot se confessa.

Le choc avait été, pour lui, terrible de reconnaître Napoléon devant la fenêtre d'Alice.

Comme Maubreuil, l'arrêtant dès les premières paroles de son récit, lui demandait hypocritement s'il était bien certain d'avoir reconnu l'Empereur, car des méprises étaient toujours possibles, la nuit, et les amants ont souvent de mauvais yeux, Henriot persista dans son affirmation.

Aucun doute n'était permis, c'était bien l'Empereur qu'il avait eu sous les yeux. Que venait faire le souverain, la nuit, à cette fenêtre où Alice se tenait, sinon posséder la jeune fille? Mais entrait-il ou s'échappait-il, ceci importait peu. Depuis longtemps peut-être elle était sa maîtresse. Alice, d'ailleurs, avait crié quand, tout joyeux de sa mission abrégée, il était accouru dans l'espoir d'apercevoir du moins sa fenêtre. Eh! quel aveuglement de sa part, quelle coquinerie de la sienne! Se pouvait-il que tant de perfidie et de vice fussent abrités sous un masque aussi candide? Il ne pouvait encore croire à la trahison. Cependant il avait vu, réellement vu. Et il douterait?... Ah! le niais!...

Son premier mouvement avait été la colère, la fureur... Il s'était rué sur son rival, le sabre haut...

Il ne connaissait plus l'Empereur alors, il ne voyait qu'un homme qui lui volait son Alice, un assassin qui tuait son bonheur...

Il avait frappé...

Mal, sans doute! L'arme n'avait fait qu'effleurer les habits. Il lui avait semblé que son rival s'enfuyait...

Tout cela tremblotait, comme les figures d'un cauchemar, dans sa cervelle. La seule chose dont il se souvenait, c'est qu'il n'avait pas tué...

Affolé, inconscient, dans un élan impulsif il s'était enfui à travers la campagne. Il avait atteint, au bout de sa course fiévreuse, ce carrefour et cette borne qu'il avait envisagés comme le terme de sa fuite et de sa vie...

Durant cette marche folle, une idée fixe: mourir, s'était dégagée du tourbillon de fureur, de désespoir, d'exaspération qui l'enveloppait.

Il s'arrêtait par moments dans son étape saccadée: il essayait de lier des raisonnements. Oh! la situation était claire et nettement lui apparaissait, dans toute sa navrante étendue, son malheur. Alice l'avait trompé. Elle ne l'aimait donc pas? Alors elle lui avait menti et encore menti! Toute cette camaraderie d'enfance, si délicieuse à son souvenir, l'émoi d'Alice le retrouvant à Berlin, après la victoire d'Iéna, l'attente charmante, depuis son retour en Prusse auprès de la maréchale Lefebvre, de cette union que leurs deux cœurs avaient déjà formulée, avant que la loi et l'Église en eussent reçu le serment, les sourires qui lui étaient prodigués, les paroles douces, les gentils projets, les espérances et les rêves qu'on avait jusqu'à cette nuit fatale si passionnément échangés, tout cela n'était qu'illusion, fumée, mensonge et duperie!...

Ainsi Alice en aimait un autre! Et quel autre! Celui-là seul qui ne pouvait être un rival pour aucun homme: l'Empereur! Cela était-il possible? Alice avait donc été séduite par la gloire, par la toute-puissance, par la force rayonnante et la majesté dominatrice de l'Empereur? C'était croyable. Que de femmes, avant elle, avaient subi l'ascendant du maître, que d'autres le subiraient par la suite, car l'Empereur n'éprouvait certainement pour elle qu'un caprice passager, qu'un désir éphémère; d'une main distraite il la cueillait, en passant, comme une fleur qui tente au bord du chemin, et bientôt, il la rejetterait, avant même que sa fraîcheur eût passé et que se fût fanée sa jeunesse. On comprenait qu'Alice eût succombé à cette tentation. Ne pouvait-elle résister? parfois une femme se refusait à l'Empereur: il y avait des exemples, il suffisait que cette femme eût un amour au cœur! alors elle était forte, elle était invincible...

—Mais Alice ne m'aimait pas! répétait-il avec fureur et souffrance. Elle ne pouvait que céder!

Irrité, il reprenait sa course dans la nuit, ruminant des projets étranges, échafaudant des desseins impossibles.

A un nouvel arrêt, reprenant haleine, sondant vaguement l'épaisseur noire d'alentour, comme s'il cherchait un endroit propice à l'accomplissement d'une résolution encore mal formulée, il repassait les faits un à un, et les rattachait par le fil de son désespoir. Il égrenait ce chapelet douloureux en énumérant tous les menus détails de l'épouvantable soirée. Oh! il comprenait tout à présent! Des minuties qui lui avaient échappé se représentaient devant ses yeux dans un grossissement fantastique. Ainsi il se souvenait qu'à table, au grand dîner du maréchal, regardant Alice, et de loin cherchant à lui transmettre par les yeux son amour, son impatience d'être auprès d'elle, son ennui de toute cette brillante société qui érigeait un mur d'uniformes, de soie, de broderies et de diamants entre elle et lui, son regard n'avait pas trouvé le sien. Alice avait les yeux fixés sur l'Empereur. C'était excusable. L'Empereur est si grand, si magnifique et sa présence est si accaparante! Mais l'Empereur lui aussi avait son œil fixé sur Alice; alors il n'y avait fait aucune attention; ces vagues impressions de défiance et de jalousie reviennent après plus nettes quand la triste vérité s'est révélée; à présent il comprenait cet échange de coups d'œil. Si une jeune fille pouvait, à la rigueur, demeurer comme fascinée par le regard de Napoléon, il n'avait pas, lui, l'Empereur glorieux, à subir d'éblouissement en présence d'Alice. S'il la regardait, comme lui, Henriot, amant inquiet, la couvait, la suivait de sa prunelle ardente, c'est qu'il y avait communication secrète et entente concertée entre eux!

Il comprenait ensuite certains regards ironiques et il s'expliquait les compliments excessifs de généraux, de courtisans, le félicitant sur son bonheur avec une insistance à laquelle il n'avait alors porté aucune attention, vantant la beauté de sa fiancée, qui ne pouvait manquer, disaient ces insolents flatteurs, de faire sensation aux réceptions des Tuileries où l'Empereur ne tarderait pas à l'inviter. Ces complimenteurs n'étaient pas dans le secret, mais ils devinaient, ils voyaient peut-être!...

Et cette pensée le torturait plus fort, que son infortune pouvait être d'avance prévue et se trouvait presque divulguée.

Il recousait, l'un après l'autre, les lambeaux de son enquête mentale. Il se rendait compte du motif qui lui avait fait donner cette mission, sans doute inutile, puisqu'on l'avait décommandée ensuite et qu'un cavalier avait été lancé après lui pour le faire revenir. On avait voulu l'éloigner pour permettre à l'entrevue de s'accomplir. Seulement il était revenu trop tôt...

Alors, il était tenté de maudire sa précipitation qui lui avait fait surprendre l'Empereur s'évadant, à son approche signalée par un cri d'Alice, de la chambre où il avait possédé la jeune fille. Il éprouvait la sensation déchirante de la vision corrosive de la possession par autrui de la chair aimée, convoitée, jusque-là respectée, devenant la proie, la chose d'un autre. Si par bonheur, pensait-il, revenu tardivement, il eût laissé le temps à son formidable rival de disparaître... il ignorerait encore... il pourrait peut-être encore se trouver heureux...

Pourtant il valait mieux qu'il eût surpris la trahison. Il aurait tôt ou tard découvert la réalité. Il était préférable que ce fût ainsi. Prise sur le fait, Alice ne pouvait songer à nier. Elle n'avait d'ailleurs pas cherché à le faire. Son malheur était immense, mais n'eût-il pas été pire s'il eût appris, le lendemain, une semaine, un mois plus tard, que la femme qu'il avait épousée était la maîtresse de Napoléon! On l'eût peut-être soupçonné d'un infâme calcul. Oui, le hasard l'avait servi en le faisant arriver à temps sous la fenêtre d'Alice. C'était un de ces caprices d'amant qui n'ont aucune explication raisonnable. Il était persuadé qu'il trouverait Alice endormie derrière ses volets clos et toute lumière éteinte. A tout hasard, il voulait passer par là. C'est déjà une joie pour un amoureux que la vue de la demeure où repose la bien-aimée, et combien, sans espoir du sourire ou du regard jeté du balcon, ont chanté de secrètes et tacites sérénades sous la fenêtre inexorablement fermée!...

Oui, il avait eu raison de venir... il savait... il avait vu... il tenait la preuve!... Aucun doute n'était admissible... Aucune réparation non plus! Alice était perdue pour lui à jamais, et ce refrain, dans sa monotonie tragique, lui remontait du cœur aux lèvres: Il faut mourir!...

Maubreuil avait silencieusement écouté l'aveu, entrecoupé de plaintes et de sanglots, qu'il avait su arracher à Henriot. Il souriait cyniquement dans l'ombre, le perfide conseiller! sa machination réussissait. Le premier moment d'exaltation était passé pour Henriot. Quand la souffrance se fait moins aiguë, on la raconte. Les paroles soulagent. Avec elles s'évapore la fermentation désespérée d'où le suicide peut se dégager. Il n'y avait plus à craindre d'explosion brusque. Henriot lui appartenait. Il dirigerait à son gré la fureur débordante, que la trahison d'Alice avait condensée. Comme un éclusier habile, il tenait le levier qui soulève ou abaisse les vannes, laissant s'échapper le flot ou le contenant. Henriot ferait ce qu'il voudrait; il l'avait amené au point psychologique qu'il avait calculé. L'amour trahi, l'amour-propre irrité, tous les sentiments généreux et confiants du jeune homme froissés, faussés, dénaturés, faisaient de lui un naufragé qui, ballotté sur un radeau désemparé, s'accroche convulsivement à l'amarre qui lui est jetée tout à coup, au hasard, dans la nuit. Maubreuil se disposait à lancer la corde. Le naufragé la saisirait-il, ou, inerte et définitivement perdu, se laisserait-il couler, dédaigneux de la lutte et n'ayant plus la force de vouloir conserver sa misérable existence?

Mais un autre mobile, encore, la persuasion où Henriot se trouvait d'avoir commis un attentat de lèse-majesté, et par conséquent d'être hors la loi, hors le monde, sans pardon possible, sans asile, sans appui, réduit à fuir, à se cacher, contraint de renoncer à l'armée, à la société, ainsi que la certitude où il était de n'avoir d'autre repos et d'autre avenir que dans la tombe, pouvaient lui livrer, âme et corps liés, le malheureux qui se noyait.

Avec circonspection, mais en précisant les faits, Maubreuil, après avoir essayé de prouver au jeune homme qu'il était insensé celui qui, pour punir une femme de son infidélité, faute si fréquente et si prévue, se condamnait à mourir, aborda le point grave, selon lui: la colère de Napoléon. Il ne lui dissimula pas qu'il courait un grand danger. Jamais Napoléon ne pardonnerait à un officier de son armée d'avoir levé le sabre sur lui. C'était un forfait qui paraîtrait digne des plus atroces supplices. Oh! il ne s'agirait pas d'affronter le peloton d'exécution. On éviterait le bruit, le scandale. Des policiers dévoués, prêts à toutes les besognes sinistres, la nuit s'empareraient de lui. Ils l'expédieraient sous bonne garde vers quelque forteresse obscure, aux îles Sainte-Marguerite, à l'île d'Aix. Là, il demeurerait enseveli dans une ombre profonde. Personne jamais n'entendrait plus prononcer son nom. Il serait effacé de la liste des vivants. Ses plaintes, des murs épais les étoufferaient; sa mort, s'il essayait de franchir les murs de sa prison et de tuer un geôlier, s'accomplirait dans les ténèbres et dans le silence. Voulait-il donner cette joie à Napoléon d'avoir abusé d'une jeune fille, fiancée à l'un de ses officiers, d'avoir rompu le pacte d'amitié qui devait l'unir à l'un des plus fidèles parmi ses serviteurs, et de punir celui à qui il avait infligé une si cruelle offense, le loyal soldat dont il n'avait pas hésité à briser la vie? Il faisait bon marché de cette existence à jamais empoisonnée, soit! Mais n'y avait-il pas quelque lâcheté à disparaître ainsi sans s'être vengé, sinon d'Alice, qui avait sans doute cédé aux puissantes sommations impériales, qui avait subi la contrainte du pouvoir suprême, du moins de celui qui lui prenait sa femme et ne lui laissait pour avenir que la honte, s'il acceptait l'outrage, la prison, s'il se révoltait contre la trahison, le suicide, s'il s'abandonnait à la tristesse et au désespoir.

—Un homme fort, un brave, n'agirait pas comme vous pensez le faire, colonel Henriot! dit en terminant le tentateur, prenant le ton de la sévérité et du blâme.

—Que feriez-vous à ma place? demanda faiblement Henriot, se laissant dominer.

—Je vous l'ai dit: je me vengerais! articula nettement Maubreuil.

—Me venger!... le puis-je?... On ne se venge pas de Napoléon...

—Si fait..., quand on le veut bien...

—Admettez que je le veuille...

—Il faut vouloir avec énergie...

—J'aurai de l'énergie!... accentua alors résolument Henriot.

L'âme humaine est un prisme mobile. Toutes les lueurs de la passion s'y colorent tour à tour dans une révolution chromatique. La rouge vengeance apparaissait, chassant les noirs rayons du suicide. Peu à peu, Henriot se sentait reprendre à la vie. Il retrouvait un but et sa course ne devait pas se terminer dans ce fossé de grande route. L'existence lui semblait, tout en demeurant douloureuse, supportable avec la vengeance au bout. Les paroles de Maubreuil lui montraient sous un autre aspect la destinée. Oui, Napoléon l'avait trahi; sans égard pour ses services, sans crainte de ternir la pureté d'une âme virginale, comme celle d'Alice, sans délicatesse et sans retenue, il avait séduit, capté, abusé, souillé celle qui l'aimait, qui allait être sa femme. La pauvre enfant n'était peut-être pas si coupable qu'elle le paraissait. Qui pouvait dire sous quel amas de promesses, de flatteries, de mensonges, de menaces aussi, elle avait succombé?

Peu à peu, Henriot se démunissait de colère contre Alice et s'armait de haine contre Napoléon.

Maubreuil observait ce déplacement lent des forces de l'âme, qu'il avait prévu et dont il calculait le jeu comme un mécanicien, sûr de ses contre-poids et de ses ressorts, attend, penché sur la machine, le mouvement de va-et-vient qu'il a réglé. A présent, il ne doutait plus de la réussite. L'âme d'Henriot évoluait selon ses calculs. Le jeune homme était dans sa main, déjà résigné, presque docile, et passivement il obéissait.—Qu'on place entre ses doigts, naguère crispés, et maintenant soumis, un poignard, un pistolet, une fiole de poison, et qu'on laisse aller droit devant soi cet homme, devenu instrument, la fiole, le pistolet, le poignard iront au but et peut-être, si la chance nous favorise, en aura-t-on fini avec toi, Napoléon!... se disait Maubreuil triomphant; et il ajoutait, avec son sourire méchant: Allons, Samuel Barker, je le vois, a bien rempli son rôle, et M. de Neipperg n'aura pas à se repentir de m'avoir confié cet utile coquin!...

Aussi fut-ce avec la certitude de la victoire prochaine qu'il releva la parole qui venait de s'échapper des lèvres frémissantes d'Henriot affirmant qu'il aurait de l'énergie.

—L'énergie ne suffit pas, dit-il lentement. Il faut, pour qui veut se venger, outre une âme forte, une volonté bien trempée et qui ne casse pas au dernier moment comme un mauvais acier; enfin, il est nécessaire d'avoir un plan, une organisation, une méthode... Que comptez-vous faire, mon jeune ami?

—Je vous écoute et vous obéirai... Donnez-moi vos conseils... ce que vous me direz, je le ferai... Je veux me venger de Napoléon, voilà tout!

—C'est fort bien, je vous approuve. Mais je serais un misérable si je vous encourageais ainsi sans vous raisonner les difficultés de l'entreprise. Vous êtes encore sous l'influence d'une légitime indignation, vous ne prévoyez aucune difficulté. L'esprit est prompt et saute par-dessus les obstacles. Moi qui suis plus calme et n'ai pas les mêmes motifs de précipitation, je devine les dangers, je vois les murs qui se dresseront devant vous, au premier pas, barrant la route et couvrant le but que vous voulez atteindre...

—A qui hait comme moi, à qui veut comme moi sa vengeance, nul obstacle n'est infranchissable, et aucun péril n'est suffisant pour empêcher la volonté de parvenir là où elle a décidé de vous conduire. J'ai fait le sacrifice de ma vie, comte; sans vous, sans cet espoir que vous m'avez fait luire, comme un phare, et qui va désormais me guider dans mon naufrage, je serais étendu là, sur la route, le corps percé... A qui est décidé à donner existence pour existence, l'ennemi quel qu'il soit appartient!... Tout homme qui veut frapper est assuré de réussir, s'il ne regarde pas derrière lui, mais devant, s'il renonce à la fuite, au salut, à l'espoir, et si d'avance il a décidé de faire l'échange de deux vies...

—Napoléon est bien gardé. Vous ne sauriez aisément aujourd'hui approcher de lui. Ne pensez-vous pas que votre nom donné à la police de Rovigo, votre signalement transmis à tous les officiers, à tous les gendarmes, à tous les agents de l'Empire, suffiraient à vous interdire cet accès, ce combat corps à corps que vous souhaitez? Croyez-moi, mon jeune ami, un tyran comme Napoléon ne s'attaque pas de face et au grand jour, mais par derrière et dans l'ombre. Renoncez à votre idée chevaleresque d'offrir votre sang en sacrifice. Ne cherchez pas à aborder votre ennemi, fuyez-le plutôt et attendez votre heure!

—Je ne puis pas attendre... mon sang bout et ma haine veut être assouvie, brûlante...

—Je ne vous dis pas de renoncer à votre énergique dessein, je vous conseille de combiner plus froidement le châtiment que vous voulez infliger à celui qui vous a si cruellement atteint.

—Que faut-il faire?... Avez-vous une idée?... Vous avez peut-être le projet, vous aussi, de frapper cet homme?... Oh! peu importe que ce soit au visage ou dans les reins! C'est dans l'ombre qu'il m'a blessé, moi, ce n'est pas à face découverte qu'il m'a volé mon Alice... Il s'est glissé, la nuit, comme un brigand, et c'est dans un lâche guet-apens que j'ai succombé... Parlez, comte, je suis dans vos mains, je vous appartiens...

—Eh bien! sachez qu'il existe depuis longtemps des centaines de braves qui, comme vous, sont animés du désir de faire disparaître Napoléon. Pour n'être pas aussi personnelle que la vôtre, notre haine est vigoureuse et persistante. Ce sont pour la plupart des mécontents; il y a parmi eux d'anciens républicains, des jacobins non convertis ou qu'on a négligé de pourvoir d'une baronnie, d'un siège au Sénat ou d'une dotation; il s'y rencontre aussi des philosophes qui rêvent une fédération des nations d'Europe comme cela se voit parmi les États américains, et avec eux des royalistes sincères, comme votre serviteur, car je ne dois pas vous cacher le motif qui me pousse à détester Napoléon et à souhaiter la fin de sa terrible dictature... Je veux rétablir Sa Majesté le Roi de France sur le trône de ses pères... Nous ne sommes guère que trois qui ayons en ce moment cette idée fixe et la persuasion de la réussite prochaine: moi, M. de Vitrolles et M. de Neipperg.

—Je ne m'occupe pas de politique, répondit Henriot vivement. Jusqu'à ce jour j'ai servi fidèlement Napoléon et j'ai eu peu de temps, je l'avoue, au milieu des champs de bataille, pour examiner si son pouvoir était légitime ou non, si la façon dont il l'exerçait était nuisible ou heureuse... Ne me parlez donc pas des idées, des plans de gouvernement de ces ennemis de Napoléon... Je n'ai rien de commun avec eux... Je suis un homme qui cherche à se venger d'un autre homme, voilà tout!

—Je l'entends bien ainsi! reprit Maubreuil, inquiet, redoutant de voir lui échapper cette âme, accessible à la vengeance, rebelle à la trahison. Ce que je vous dis de nos sociétés secrètes, qui ont déjà à plusieurs reprises montré leur force et leur audace aux sbires de Napoléon, c'est pour vous indiquer des compagnons, des amis, qui au besoin sauraient vous offrir un asile, vous guider, et qui vous permettront d'accomplir, seul, si vous le voulez, votre hardi dessein. Rien de plus.

—J'accepte cet appui, s'il en est ainsi.

—Vous garderez toute liberté avec les Philadelphes; c'est le nom qu'ont pris les ennemis de Napoléon. Je vous l'ai dit: toutes les opinions sont admises chez eux. Entre eux un lien commun, la haine de Napoléon, et un but unique vers lequel tous tendent: la disparition du tyran!...

—Où pourrai-je me rencontrer avec ces Philadelphes?

—Actuellement la mort, la prison, la proscription ont fait de graves ravages dans leurs rangs. L'un de leurs chefs principaux était le colonel Oudet...

—Je l'ai connu. C'était un beau, alerte et brillant cavalier. On le disait tout occupé des femmes...

—C'était une façon à lui de déguiser la gravité de ses projets. Il a été tué à Wagram dans une embuscade, dit-on. Depuis, c'est le général Malet qui est le chef des Philadelphes, le centre de tout ce qui est attiré dans la lutte contre Napoléon, le foyer de toute haine et de toute vengeance rayonnant vers le trône des Tuileries...

—J'irai trouver le général Malet, dit résolument Henriot. Où puis-je le voir?

—Vous vous rendrez à la maison de santé du docteur Dubuisson...

—A quel endroit?

—En haut du faubourg Saint-Antoine, tout proche la barrière du Trône...

—Bien. Mais comment y pénétrer?

—Le docteur Dubuisson n'est pas un geôlier. Le général prisonnier est l'objet de certaines faveurs. Il peut recevoir des visites. Seulement Rovigo veille aux portes. Vous ferez attention à ne pas attirer la surveillance des agents qui observent et dépistent ceux qui se rendent chez le général.

—Comment Malet me recevra-t-il? Il est prisonnier, il a déjà conspiré, et déjà il fut victime de la trahison. Qui lui donnera confiance en moi?...

—Vous vous présenterez en disant: «Je viens de Rome et je veux aller à Sparte...»

—C'est le mot d'ordre?

—Oui. Ne l'oubliez pas.

—Ce mot d'ordre, n'est-ce pas le point de départ de ma vengeance?... Je n'aurai garde de l'oublier... Mais, vous-même, comte de Maubreuil, ne faites-vous point partie des Philadelphes?

—Je suis de cœur avec eux. Les conspirateurs, je vous le dirai franchement, m'ont toujours découragé des conspirations. On parle beaucoup, et l'on agit peu dans ces conciliabules. Et le bavardage ne cesse que lorsqu'une oreille indiscrète en ayant recueilli les échos, la police survient et envoie tout le monde en prison... Les Philadelphes avaient du bon, je ne dis pas... Mais leur chef, le général Malet, ruminait des conceptions vraiment trop extraordinaires... il attendait d'un événement guerrier le signal du soulèvement qu'il projetait... il comptait sur un boulet autrichien ou russe pour en finir avec l'Empereur... Il y a mieux et plus sûr!... pour abattre le tyran, un homme vaut mieux qu'un canon... Tant qu'il n'y avait du côté de Malet que l'espoir en l'artillerie, j'augurais mal de sa réussite; à présent je suis plus confiant, je suis presque certain de son succès...

—Pourquoi cela, comte?

—Parce que, plus heureux que Diogène, et cela sans lanterne, il a, un peu grâce à moi, trouvé un homme...

—Qui donc?

—Vous!...

Henriot prit la main de Maubreuil et la serra énergiquement.

—Je serai l'homme sur lequel vous comptez! Les Philadelphes trouveront en moi l'arme qu'il faut... j'en fais le serment!... A présent je veux vivre; oui, vivre pour me venger!... Comte, que faut-il faire cette nuit... demain? quand dois-je agir? je me laisse guider par vous, comme un enfant...

—Eh bien! venez!... La nuit s'éclaircit et l'aube bientôt va rendre les routes dangereuses pour ceux qui conspirent... Suivez-moi jusqu'à la ville voisine; là vous trouverez des vêtements civils, là nous nous séparerons...

—En vous quittant, j'irai à la maison de santé du docteur Dubuisson... Mais quand nous reverrons-nous?

—Quand il le faudra... au jour de votre vengeance!...

—Ce sera bientôt... Ah! comte, je suis bien malheureux!

Et Henriot, dont les nerfs alors se détendirent, incapable de surmonter plus longtemps la crise nerveuse qui le secouait, suivit le tentateur en pleurant silencieusement sur la route.

Maubreuil, tout à fait satisfait, murmurait en regardant blanchir la cime des arbres au loin:

—Ce rêveur de général Malet va enfin avoir ce qui lui manquait... un bon poignard emmanché dans une main solide!...