CHAPITRE II.
Comment cela finit.
Ernestine avait raison: c'était déjà trop que d'écouter. On dit que l'oreille est le chemin du coeur, et quand le coeur est bien disposé par les yeux, ce chemin doit se faire vite. Ces pauvres femmes, on les blâme quand elles succombent! Mais que l'on se mette donc à leur place, qu'on se figure quelqu'un qui n'aurait pour ordinaire à sa table que le pot-au-feu!... Le bouillon, fût-il excellent, la viande bien choisie, comment ne sera-t-il pas tenté à l'aspect d'un nouveau plat bien friand, bien apprêté, et assaisonné de tout ce qui peut flatter le goût et l'odorat. Je ne veux pas dire cependant que tous les maris ne soient que des pot-au-feu!... il y en a qui savent être aimables et parler encore d'amour à leur femme. Il y en a, mais... apparent rari nantes in gurgite vasto! (Je suis certain que les dames traduiront sans savoir le latin.)
Dufour continue le portrait de M. de Noirmont; il y met le temps, parce qu'il prétend faire un chef-d'oeuvre, et pendant les séances son modèle cause avec lui de la famille Pomard. Tandis que son mari pose, Ernestine a bien le loisir d'aller prendre l'air ou travailler dans le jardin; mais elle s'y rend accompagnée de Madeleine, afin d'éviter les tête-à-tête, car elle s'est promis de ne plus en accorder à Victor.
Ce n'était pas avec Madeleine que madame de Noirmont pouvait se distraire et chasser les pensées qui l'occupaient: la jeune fille ne parlait que de Victor; elle répétait ce qu'il avait dit, se rappelait ce qu'il avait fait, s'amusait à faire son portrait en le comparant aux autres personnes qui venaient à Bréville, et finissait toujours en disant: «N'est-ce pas, ma bonne amie, que c'est le mieux et le plus aimable de tous les messieurs qui viennent ici?
«--En vérité,» dit un matin Ernestine avec un mouvement d'impatience, «tu es ennuyeuse, Madeleine, tu parles toujours de M. Dalmer!... tu ne sais pas me dire autre chose.»
Madeleine rougit en répondant: «Je ne croyais pas mal faire... je causais de ce monsieur... il faut bien causer... je voulais vous distraire, car il me semble que vous êtes rêveuse depuis quelque temps;... tout le monde change ici.... C'est comme M. Victor! il a des jours où il est si singulier.... Oh! mais je ne parlerai plus de lui, puisque cela vous fâche.
«--Cela ne me fâche pas... Mais c'est que si ce monsieur nous entendait, par hasard, il croirait qu'on ne s'occupe que de lui... et il aurait bien tort....»
Madeleine pousse un gros soupir auquel Ernestine ne fait pas attention, parce qu'elle tâche alors d'étouffer les siens. Au bout d'un moment, Madeleine dit: «Le portrait de M. de Noirmont doit être avancé... je n'ai pas encore osé demander à le regarder: est-il bien ressemblant?
«--Mais... oui... je crois qu'il ressemblera... M. Dufour y met beaucoup de soins; et quoique ce ne soit pas son genre et que M. Victor le plaisante un peu, je pense qu'il sera bien!
«--Fera-t-il votre portrait, à vous, ma bonne amie?--Oh! pourquoi.... Cependant mon mari le désire... et M. Victor assure que je ferais de la peine à M. Dufour en n'acceptant pas....--Ce doit être bien agréable d'avoir le portrait de quelqu'un qu'on aime!--Oui!... c'est une consolation quand on ne se voit plus... car on se quitte quelquefois.... Comme mon frère tarde à revenir!... il ne peut s'arracher de son maudit Paris!... Je crains que ces messieurs ne s'ennuient ici.... M. Dalmer, qui n'aime pas la chasse, ne doit guère s'amuser à être tous les soirs au billard ou devant un échiquier avec M. de Noirmont.... Je suis sûre que c'est par complaisance qu'il joue... il fait tout ce qu'on veut!...--Mais il vous vient quelquefois du monde....--Des gens bien amusants!... madame Montrésor et son mari, qu'elle n'ose pas quitter, de peur qu'on ne le lui enlève.... Pauvre dame!... qu'elle se rassure!... on ne pense pas à son Chéri.... Les Pomard!... La soeur rit toujours; c'en est ridicule.... M. Victor ne doit pas trouver beaucoup d'agrément dans leur société, lui habitué aux plaisirs, aux belles réunions de Paris... car à Paris, je sais qu'il va beaucoup dans le monde, qu'il court les bals, les spectacles.... A son âge... c'est naturel....--On a donc beaucoup de plaisirs à Paris, ma bonne amie?--Sans doute... et lorsqu'on est aimable.... Il y a des femmes si coquettes à Paris!...--Ah! il y a des femmes coquettes!... Est-ce qu'il en connaît?...--Je ne le lui ai pas demandé.... Est-ce que M. Dalmer a des comptes à me rendre!--Oh!... je ne dis pas cela... mais quelquefois en causant....--Vous voyez bien que M. Dalmer ne se soucie plus de causer avec nous... il ne vient plus s'asseoir ici lorsque nous y travaillons.--C'est vrai.... Pourquoi donc cela, ma bonne amie?... est-ce qu'il est fâché?--Fâché!... et de quoi donc!... Au reste, je ne sais ce qu'il a... mais cela m'est bien indifférent, et vous savez, Madeleine, que je vous ai priée de ne pas toujours me parler de ce monsieur.--Oh! oui, ma bonne amie, je vous obéirai.»
Et Madeleine ne trouve plus l'obéissance si pénible, parce qu'elle s'aperçoit que lorsqu'elle ne parle plus de Victor, Ernestine se charge de la remplacer.
Si Victor ne vient pas près d'Ernestine lorsqu'elle a du monde avec elle, il sait fort bien la rencontrer quand elle est seule, soit dans une chambre qu'elle traverse, soit dans une allée du jardin et, lorsqu'on demeure sous le même toit, il est impossible que de telles occasions ne se présentent pas fréquemment. A la vérité, ces tête-à-tête sont bien courts, quelquefois on n'a pas le temps d'échanger deux phrases; mais Victor a pris l'habitude de saisir et de presser une main qu'on n'a pas la force de lui refuser. Une autre fois, il prend, il serre dans ses bras une taille élégante; on se défend, on le prie de finir; il ne finit jamais que lorsqu'il entend du monde; bientôt il effleure de ses lèvres des joues brûlantes. «Monsieur, je me fâcherai, je me fâcherai très-sérieusement!» dit Ernestine fort émue.
Victor semble confus, désolé, mais il recommence à la première rencontre; ensuite, poussant plus loin l'audace, c'est sur les lèvres d'Ernestine qu'il appuie ses lèvres de feu.
«C'est affreux!... c'est indigne!...» s'écrie la jeune femme en se débattant, et elle s'éloigne d'un air bien courroucé. Mais voyez cependant le pouvoir de l'attraction: le lendemain, Ernestine trouve mille occasions pour aller et venir seule dans la maison, sans doute afin de gronder encore le jeune homme qui se permet de l'embrasser.
Ces rencontres, ces larcins, ces momens de bonheur ne font qu'augmenter les désirs d'un amant. Victor prie, supplie Ernestine de lui accorder un instant de tête-à-tête, en jurant qu'il sera sage. On ne se fie pas à sa promesse et on a raison. «Je ne veux plus me trouver seule avec vous, dit Ernestine, j'ai déjà eu tort de vous écouter une fois.»
Dire cela, c'est presqu'avouer qu'on partage le sentiment que l'on inspire. En effet, madame de Noirmont ne se sent plus la même; toujours plongée dans une tendre rêverie, distraite devant le monde, ou tout occupée d'y écouter une seule personne, elle soupire, rougit, se trouble pour un rien. Souvent elle se gronde elle-même en se répétant: «Je me rendrai malheureuse!» Et pourtant cette nouvelle situation n'est pas sans charme. Elle sent déjà la justesse de ce que lui a dit Victor: elle ne s'ennuie plus.
Le portrait de M. de Noirmont est achevé. Dufour le trouve effrayant de ressemblance, M. de Noirmont en est assez content, parce que, dans le lointain du paysage, on aperçoit un chevreuil qui expire frappé d'une balle au milieu du front.
«J'ai voulu prouver, dit le peintre, que l'original du portrait est un adroit chasseur. Certes, il est difficile de mieux viser.... Monsieur de Noirmont, je vous en prie, engagez tous vos voisins à venir voir votre portrait; je serai bien aise de recueillir les avis de chacun.»
Pour faire plaisir à Dufour, M. de Noirmont fait savoir à ses voisins que son portrait est terminé, et une après-dînée on voit arriver à Bréville M. et madame Montrésor, les Pomard, et madame Bonnifoux, avec son garde-vue, ses lunettes, et sa belle boîte de loto sous le bras.
«Nous venons voir le portrait de M. de Noirmont et passer la soirée avec vous, dit madame Montrésor. Madame Bonnifoux a cédé à nos instances, elle nous a accompagnés. Elle craignait d'être indiscrète... mais, à la campagne et entre voisins....
«--Madame nous fait le plus grand plaisir,» dit Ernestine, en réprimant le sourire que lui inspire la vue de la boîte de loto.
«Je n'attendais pas moins de votre part, madame,» répond madame Bonnifoux en faisant une large révérence. «C'est si agréable de se réunir le soir, de faire la partie!... Vous voyez que je suis de précaution.... Vous n'avez peut-être pas de loto? j'ai apporté le mien.... Les numéros sont très-bien faits!...
«--Je voudrais bien savoir si elle a apporté aussi bonne amie, dit tout bas Dufour.
«--Par exemple,» dit M. de Noirmont, à Victor, «ceci passe la permission, et certainement j'userai de la liberté de la campagne pour ne pas assister à la partie de loto! J'en ai assez; je me souviens de la dernière.
«--Mais il me semble que l'on est venu pour votre portrait, dit Dufour.--Oui, mais on ne passera pas la soirée à regarder votre ouvrage, et moi je ne me sens pas le courage de faire la poule avec madame Bonnifoux.»
M. de Noirmont prévient sa femme qu'il va se promener et rentrera se coucher pendant qu'elle tiendra compagnie à la société, puis prétextant une affaire qui le force à se rendre à Laon le soir même, l'époux d'Ernestine fait ses adieux et laisse la société.
«M. de Noirmont a affaire ce soir... c'est bien dommage! dit madame Montrésor.--Oui, dit madame Bonnifoux, et ce sera une personne de moins pour jouer.... Mais il reviendra sans doute de bonne heure?--Non, madame, répond Ernestine, mon mari doit coucher à Laon.
«--J'aurais bien été avec M. de Noirmont, dit Chéri; j'ai aussi besoin de voir quelqu'un à Laon.--C'est bien!... c'est bien!... vous irez quand j'irai, dit madame Montrésor. Qu'est-ce que c'est donc que ces idées vagabondes qui vous prennent maintenant!...
«--Mon avant-dernière cuisinière était de Laon, dit madame Bonnifoux; elle faisait le riz au lait comme un ange, mais elle le commençait la veille, parce qu'il fallait qu'il fût si bien crevé!...
«--Il me semble que l'on désire voir le portrait de M. de Noirmont? dit Dufour.
«--Oui, certainement, répond M. Pomard; je me connais un peu en peinture, je me permettrai de vous dire mon avis.
«--C'est bien ce que j'espère.... Oh! je ne suis pas de ces peintres qui ne veulent pas endurer le moindre conseil, la plus légère critique; je désire que l'on soit franc avec moi, et je ne suis pas fâché que M. de Noirmont soit absent, parce que sa présence aurait peut-être gêné pour les observations que l'on voudrait me faire sur son portrait.»
Ernestine conduit la société dans la pièce où est placé le portrait de son mari. Dufour regarde tout le monde, pour voir l'effet que produit son ouvrage; il trouve déjà étonnant que l'on ne pousse pas des exclamations de plaisir à sa vue; il devient violet lorsque madame Bonnifoux s'écrie: «Est-ce que c'est ce monsieur-là?
«--La question m'étonne, madame, dit le peintre; je croyais qu'il ne pouvait pas y avoir doute,... et qu'il suffisait d'avoir vu M. de Noirmont une fois pour le reconnaître.--Oh! oui, monsieur!... aussi je le reconnais parfaitement à présent qu'on m'a dit que c'était lui.... Oh! il est fort ressemblant... c'est un bien bel homme!... mais pourquoi lui avez-vous fait tenir dans la main un fusil?... Je n'aime pas les fusils.--Il me semble, madame, que c'est ce qui convenait à un chasseur.... Je ne pouvais pas lui faire tenir un carton de loto.--C'est juste; mais ce fusil me fait peur....
«--Je suis sûr qu'elle aurait voulu lui voir tenir une seringue,» dit Dufour à l'oreille de Victor.
«--Je trouve le portrait fort bien, mais un peu âgé, dit madame Montrésor.
«--Agé!... Vous trouvez que j'ai fait M. de Noirmont trop âgé? s'écrie Dufour.--Oui, un peu...--Ah! madame!... c'est-à-dire que je l'ai plutôt fait trop jeune!... C'est que vous le voyez dans un mauvais jour.... Placez-vous là.... Par exemple!... s'il est trop âgé....
«--Je lui trouve le nez un peu long, dit mademoiselle Clara.--Oh! mademoiselle, c'est que M. de Noirmont a le nez très-fort.... J'ai même un peu adouci... parce qu'en peinture il faut toujours adoucir; mais, certainement, c'est bien son nez;... c'est-à-dire que c'est comme si on le lui avait arraché et collé là....
«--Est-ce que son bras gauche ne vous semble pas un peu court? dit Chéri.
«--Son bras gauche court!... Est-ce que vous ne voyez pas que l'avant-bras est en raccourci?--Si fait; mais,... malgré cela....--Oh! monsieur Montrésor, je crois que vous ne vous connaissez guère en raccourci, car vous ne m'auriez pas fait cette observation-là....
«--Non, non, Chéri, tu ne te connais pas en raccourci;... tu ne dois pas t'y connaître!» s'écrie madame Montrésor, tandis que Chéri murmure toujours: «C'est égal, le bras me semble un peu court.»
M. Pomard n'avait encore rien dit; mais, depuis son entrée dans la chambre, il était immobile devant le portrait. L'artiste, qui pense que cette immobilité ne peut provenir que de l'admiration, s'approche enfin de M. Pomard et lui dit: «Eh bien!... il me paraît que vous êtes content?... Ça me fait plaisir, parce que vous êtes connaisseur.
«--Je pensais....--Qu'il est frappant, n'est-ce pas?--Non, ce n'est pas à cela que je pensais. C'est ce chevreuil qui m'intrigue?...--Ce chevreuil vous intrigue?... Comment! vous ne comprenez pas que M. de Noirmont vient de le tuer; il tient encore à la main l'arme dont il s'est servi....--Je vois bien que M. de Noirmont chasse;... mais ce chevreuil qui a reçu la balle au milieu du front... c'est bien singulier! ordinairement le gibier se sauve quand on le chasse,... et alors il me semble que ce n'est pas au front qu'on peut l'attraper.»
Dufour ne s'attendait pas à cette observation, qui fait beaucoup rire Victor. Enfin le peintre répond: «Si vous étiez aussi grands chasseurs que M. de Noirmont, messieurs, vous comprendriez ce coup-là.... La preuve que cela peut arriver, c'est que je l'ai fait....--C'est-à-dire, vous l'avez peint.--Est-ce qu'un gibier, en colère d'être poursuivi, ne peut pas se retourner... et courir sur le chasseur?... cela s'est vu mille fois.... Au reste, messieurs, je pense que ce n'est pas le chevreuil qui doit le plus vous occuper dans mon tableau.»
On s'aperçoit que l'artiste, qui voulait l'avis de chacun, est de fort mauvaise humeur des petites observations que l'on a faites sur son ouvrage, et l'on s'empresse de s'écrier qu'au résumé le portrait est fort ressemblant, et que c'est un très-bel ouvrage. Alors Dufour reprend sa figure ordinaire, qui s'était considérablement allongée pendant l'examen du portrait, et l'on retourne au salon.
«Nous allons passer une bien ennuyeuse soirée,» dit Ernestine à Victor; «mais, si je dois me sacrifier aux convenances de la société, vous n'y êtes nullement obligé, et vous pouvez faire comme mon mari.--Permettez-moi seulement d'être près de vous, madame, et peu m'importe ce qu'on fera.»
Un coup-d'oeil a répondu que la permission était accordée. Madame Bonnifoux tire de sa boîte les cartons, les jetons et les boules, qu'elles pose sur la table en faisant un commentaire sur la bonté de chaque carton. Madeleine, qui était assise dans un coin du salon, a plié son ouvrage et se dispose à se retirer. Ernestine la retient.
«--Pourquoi t'en vas-tu, Madeleine? Pourquoi ne restes-tu pas à jouer avec nous?--Oh! non, ma bonne amie, je ne dois pas me permettre de jouer avec votre compagnie....--Du moment que je te le permets, moi.--Ah! vous êtes si bonne!--Il n'y a personne ici qui le trouvera mauvais.--Mais, moi, je serais gênée....--D'ailleurs, je me sens fatiguée; permettez-moi de me retirer.--Qu'as-tu donc, Madeleine, est-ce que tu es malade?--Je ne crois pas, ma bonne amie.--Depuis quelques jours je te trouve triste....--C'est vrai....--Pourquoi donc cela?--Je n'en sais rien....
«--J'espère cependant que tu n'as pas de chagrin.... Madeleine? Maintenant que je t'ai retrouvée, je veux que tu sois heureuse....--Ah! vous êtes trop bonne pour moi!...
Madeleine embrasse Ernestine et se retire en jetant un petit coup-d'oeil sur Victor, espérant qu'il la regardera; mais il n'en fait rien, et la pauvre petite s'éloigne le coeur serré.
«Tout est en état,» dit madame Bonnifoux, qui a enfin fini de se choisir des cartons; «je crois que nous pouvons prendre place.... Mais pourquoi donc cette jeune personne s'est-elle retirée?... est-ce qu'elle ne connaît pas encore ses numéros?...--Pardonnez-moi, madame; mais elle est indisposée.... D'ailleurs, elle ne joue pas.--Le loto est un jeu que l'on peut permettre aux demoiselles, il n'a rien d'immoral ni de contraire à la décence.... Ce n'est pas comme votre écarté, dont le nom seul me fait rougir, et où l'on dit: monsieur passe-t-il beaucoup?... Il va jusqu'à cinq fois,... quelquefois jusqu'à six.... Ah! Dieu!... en quel temps vivons-nous?... Je vous en prie, madame Montrésor, ne me changez pas mes cartons;... vous me feriez beaucoup de peine.»
Madame de Noirmont se place en regardant Victor, qui est bien vite à côté d'elle. De son côté, Dufour s'assied près de mademoiselle Clara, à laquelle il en veut un peu cependant, parce qu'elle a trouvé le nez de monsieur de Noirmont trop long. Le loto commence; les parties se succèdent, assaisonnées par les commentaires de madame Bonnifoux, les exclamations de madame Montrésor et les bâillemens étouffés de Chéri. Ernestine et Victor ne disent rien, mais ils s'entendent, et probablement n'entendent pas les autres, ce qui est un double avantage.
Enfin, à neuf heures et demie, madame Bonnifoux, qui déjà plusieurs fois s'est plaint d'avoir des aigreurs et des renvois, ne paraît pas vouloir s'en tenir aux verres d'eau sucrée qu'on lui a donnés; on ne sait pas encore ce qu'elle va demander, lorsque madame Montrésor, piquée de perdre constamment et de voir bâiller son mari, dit qu'il est temps de se retirer; madame de Noirmont se garde bien de faire aucune instance pour prolonger la partie.
«C'est dommage de quitter déjà, dit madame Bonnifoux; j'étais en veine, et pourtant je suis un peu indisposée.... J'attribue cela à des pois que ma cuisinière a mis dans une julienne;... ils étaient très-gros;.... je les ai pourtant mangés avec plaisir....»
On ne répond rien à cela, parce qu'on craint que la julienne n'amène d'autres détails que l'on préfère ne pas entendre. Mais, au moment de partir, Chéri dit à Ernestine: «La soirée est superbe;... après une journée de chaleur, voilà le beau moment de la promenade. Vous devriez, madame, nous reconduire un peu.»
Victor appuie cette proposition, et, comme Ernestine pense que Dufour sera de la partie, elle accepte, et met à la hâte un chapeau, tandis que madame Montrésor prend son mari dans un coin, et lui dit: «Est-ce que vous ne pouvez plus vous passer de madame de Noirmont maintenant. Ce n'est pas assez de venir ici, il faut qu'elle vous reconduise.... Chéri, si cela continue, je ne viendrai plus dans cette maison... J'y attrape des vapeurs et j'y perds mon argent;... ça ne m'amuse pas du tout.... Donnez-moi donc le bras...--Mais nous sommes encore dans le salon....--Donnez-moi toujours le bras... et pas tant de raison!»
Ernestine a mis son chapeau, on part; mais, au lieu de suivre la société, Dufour prend sa chandelle et se dispose à monter dans sa chambre.
«Quoi! monsieur Dufour, vous ne venez pas avec nous?» dit Ernestine avec vivacité.--«Non, madame, je suis fatigué. Ce portrait m'a beaucoup donné de mal.... Je vais me coucher....--Comment!... déjà?...--Je présente mes salutations à la compagnie.»
Et Dufour monte chez lui. Il a encore sur le coeur le nez trop long, le bras trop court et toutes les observations que l'on a faites sur le portrait de M. de Noirmont.
«Eh bien! madame, nous nous passerons de Dufour, et je pense qu'un cavalier peut vous suffire dans un si court trajet,» dit Victor en présentant son bras à Ernestine.
Madame de Noirmont sent bien que son refus maintenant semblerait ridicule, ou pourrait donner lieu à de singulières conjectures. Elle accepte donc, et prend en tremblant ce bras qu'on lui offre avec tant de plaisir.
On est au mois de juillet, la soirée est superbe; la campagne offre, à dix heures du soir, une promenade délicieuse, bien préférable à celle de la journée.
M. Pomard donne le bras à sa soeur; ils marchent près d'Ernestine et de Victor, ensuite viennent les Montrésor et madame Bonnifoux avec sa boîte à loto.
«C'est un meurtre de se coucher si tôt par ce temps-là, dit mademoiselle Clara. Mon frère, si tu veux, nous irons faire un tour dans la plaine pour chercher des vers-luisans;... il doit y en avoir.
«--Ah! j'irais volontiers chercher des vers-luisans avec vous,» crie Chéri en tâchant de faire avancer les deux dames auxquelles il donne le bras, et notamment madame Bonnifoux, qui est toujours d'un pas en arrière de son cavalier.
«Vous n'irez pas chercher de vers-luisans, monsieur!» dit Sophie en pinçant le bras de son mari; «mademoiselle Pomard peut y aller sans vous, si cela lui plaît... Je veux rentrer;.... j'ai besoin de me coucher.
»--Moi, ce que je veux aller chercher un matin dans la plaine, dit madame Bonnifoux, ce sont des mousserons; on m'a dit que c'était délicieux... mais je suis retenue par la crainte de me tromper et de cueillir à la place de mauvais champignons... monsieur Montrésor, vous allez trop vite;.... j'ai mes maux de reins.....--C'est vrai, Chéri; vous nous faites galoper... Nous n'avons pas besoin d'être dans la poche de madame de Noirmont.»
Cependant Chéri, qui s'ennuie d'être en arrière, tire toujours la vieille dame: celle-ci, en voulant retrousser sa robe, laisse tomber sa boîte à loto; alors madame Bonnifoux pousse un cri à faire retentir les échos du bois.
«Qu'est-ce qu'il y a?... un serpent?.... demande M. Pomard.--Vous êtes tombée, madame? dit Ernestine.
»--Eh! mon Dieu! non...... C'est ma boîte à loto qui est tombée, et elle s'est ouverte, et les boules sont sorties du sac. C'est vous qui êtes cause de ce malheur, monsieur Montrésor; vous me faites marcher si vite!»
Madame Bonnifoux est prête à pleurer. Pour la calmer, toute la société se met à genoux sur l'herbe et cherche les boules; mais comme un malheur n'arrive jamais seul, le sac aux numéros est justement tombé dans un endroit où l'herbe est haute et bien fournie, car les promeneurs marchent à travers la plaine; il faut donc fouiller dans cet épais gazon, au risque de trouver de mauvaises herbes et de se piquer les mains. Mais madame Bonnifoux s'est assise à terre, et elle a déclaré qu'elle n'irait pas se coucher que le compte de ses boules n'y soit.
«Comme c'est amusant! murmure mademoiselle Clara; passer le temps à chercher les boules de loto au lieu d'attraper des vers-luisans!--Chéri!» crie Sophie à son époux, qui semble vouloir se rapprocher de mademoiselle Pomard, «cherchez à côté de moi; les boules ne sont point sous les pieds de mademoiselle Clara...--Mais, Sophie, on ne sait pas...--Moi, je ne sais pas quelle boule vous cherchez, mais je vous vois bien...
«--Il en manque quatorze,» dit madame Bonnifoux, qui vient de faire le compte du sac, et la vieille dame porte son mouchoir sur ses yeux et se met à pleurer.
«Si on revenait demain de bon matin? dit Victor.--Ah! monsieur, elles seraient volées!--Que voulez-vous qu'on fasse de cela, madame? Comment! monsieur, des boules superbes que j'ai fait faire exprès!.... Certainement on ne me les rendrait pas.
»--Les voilà... je tiens le nid... s'écrie M. Pomard; j'ai mis la main sur six à la fois... tenez, madame.....--Ah! monsieur..... quelle horreur! qu'est-ce que vous m'apportez là? ce ne sont pas mes boules..... Fi! monsieur..... ne ramassez pas cela.......--Comment! je me suis trompé?...--Prenez garde, monsieur Pomard; il vient des chèvres brouter dans le plaine! dit Chéri en riant.--Ah! oui... c'est que je ne pensais pas à cela!»
Après un bon quart d'heure de recherche, on parvient enfin à compléter le sac aux boules. Madame Bonnifoux se relève; la société se remet en route, assez mécontente de la halte qu'elle vient de faire; mais on est bientôt à l'entrée de Gizy, où l'on se dit adieu, pour rentrer chacun chez soi.
Victor est seul avec Ernestine: avec quelle impatience il attendait ce moment! Seul dans la campagne, le soir, avec une femme que l'on aime, que l'on brûle de posséder; si l'on ne triomphe pas alors de sa résistance, il faut perdre tout espoir de voir combler ses voeux.
D'abord on ne se dit rien: l'excès d'amour produit souvent l'effet de la crainte. Ernestine veut hâter le pas; Victor cherche au contraire à ralentir leur marche.
«Rien ne nous presse, madame, dit enfin Victor, laissez-moi donc jouir quelques instans de plus du bonheur d'être avec vous....--Je voudrais être rentrée....--Et tout à l'heure! avec vos voisins, vous n'étiez pas pressée!... Que vous êtes cruelle pour moi!... vous me refusez tout!... parce que je vous aime, je suis donc bien coupable à vos yeux!...--Je vous en prie, ne me dites pas ces choses-là... ne me parlez plus de cela.... Rentrons... je crains que mon mari ne m'attende... il pourrait s'étonner de....
«--Votre mari s'est couché et il dort; vous le savez très-bien, puisqu'il vous l'a dit devant moi. Mais vous voulez rentrer parce que vous seriez fâchée de m'accorder la moindre faveur... parce que vous me détestez, et que cela vous déplaît d'être un moment seule avec moi....--Ce n'est pas parce que je vous déteste; je ne déteste personne....--Et vous me voyez comme tout le monde?... Comme c'est flatteur!... comme c'est aimable!--Que voulez-vous donc que je vous dise?--Oh! rien... vous m'en avez dit assez. Mon Dieu! on dirait que vous tremblez.--Oui... je tremble... j'ai peur avec vous.--Peur!... avec moi qui vous aime tant!...--C'est peut-être pour cela...--Ah! madame, je suis bien malheureux si je ne vous inspire que de la crainte!... Que je voudrais donc ne plus vous aimer!... Oui, je donnerais tout au monde pour vous oublier; car je vois bien que mon amour vous ennuie, vous obsède!... Mais je ne puis, je ne le pourrai de ma vie... je vous aime tout autrement que je n'avais jamais aimé. Je sens maintenant la différence d'un sentiment véritable à ces désirs qu'on prend pour de l'amour....
«--Prouvez-le-moi donc en ne me demandant jamais rien de contraire à mon devoir.
«--Il me semble que je suis assez sage....--Oui! c'est étonnant!...--Est-ce ma faute, si, près de vous, je brûle, si je désire tant de choses?... Ah! si vous ressentiez une faible partie de ce que j'éprouve!--Rentrons, je vous en prie... vous me faites mal... j'étouffe... ah! que je souffre!...--Mon Dieu! et c'est moi qui serais cause....--Oui, vous me rendez malheureuse aussi.»
La voix d'Ernestine est altérée; elle porte son mouchoir sur ses yeux. Victor veut l'entourer de ses bras; elle se dégage et double le pas. Il parvient bientôt à l'atteindre, et saisit sa main qu'elle veut encore lui ôter.
«--Quoi!... vous ne voulez plus même me donner votre main?...--Laissez-moi!...--Non, non, je ne vous laisserai pas... je vous aime trop. Si c'est un crime, c'est moi seul qui suis coupable... Laissez-moi vous embrasser une seule fois.--Non, non!...»
Victor n'écoute pas Ernestine; il la saisit dans ses bras et la couvre de baisers; elle se débat, elle le supplie, mais à chaque instant sa voix devient plus faible et Victor plus entreprenant.
«O mon Dieu! vous me perdez!» murmure encore la jeune femme. Son amant n'écoute plus rien. Il y a des momens où le tonnerre, que nous verrions fondre sur notre tête, ne nous dérangerait pas de notre occupation, et Victor était dans un de ces momens-là.