CHAPITRE V.
Le vol.
Le comte est parti de grand matin; il espère n'être que huit jours absent; il doit rapporter la somme qui le rendra propriétaire du domaine de Bréville. Dufour dit à Victor: «Je crois qu'il nous faudra enfin partir... Nous aurons fait un assez long séjour ici...--Hélas! pourquoi ne sommes-nous pas partis plus tôt!» répond Victor en soupirant.
Cinq jours après le départ du comte, Saint-Elme, qui s'est débarrassé de son bandeau, annonce à la compagnie son départ pour le lendemain. Tout le monde, excepté Armand, reçoit cette nouvelle avec une satisfaction que l'on ne cherche même pas à dissimuler.
«Quoi! Saint-Elme, tu veux me quitter?» dit le frère d'Ernestine en regardant son ami avec surprise; «ne peux-tu attendre quelques jours?..... alors moi-même je quitterai cette maison qui va devenir la propriété de M. de Tergenne; nous retournerons ensemble à Paris....
»--A Paris! s'écrie M. de Noirmont; comment, Armand, vous songez déjà à retourner à Paris!...
»--Mon cher Armand,» répond Saint-Elme d'un ton patelin, «si tu m'en crois, tu ne quitteras pas ta chère famille!.... Moi, je me repens d'avoir si long-temps abandonné la mienne... J'ai négligé mes affaires,... perdu de l'argent;... maintenant je veux vivre autrement..... Je te conseille de devenir sage aussi!...»
Armand ne répond pas; il quitte le salon avec humeur. Saint-Elme le suit, le rejoint dans le jardin, et lui dit en riant:
«Es-tu bien édifié du sermon que je t'ai fait?--Oh! j'ai bien vu que tu te moquais de moi.--Je devais parler ainsi devant ta famille.--Ton départ.....--Est indispensable... D'ailleurs, je m'ennuie de demeurer avec des gens qui me parlent à peine.... Sans toi, il y a long-temps que je serais loin...--Mais quelques jours encore...--Viens... viens dans le bois, nous y causerons plus librement; j'ai beaucoup à te parler.»
Saint-Elme prend le bras d'Armand; tous deux sortent et s'enfoncent dans les bois qui entourent Bréville. Arrivés dans un endroit bien sombre, bien éloigné des chemins, Saint-Elme s'arrête et dit à Armand: «Parlons maintenant: quels sont tes projets?... que vas-tu faire avec les vingt mille francs que ton aimable beau-frère va te donner?...--Je n'en sais rien... Tu penses bien d'abord que je ne veux pas rester avec eux...--Comme ce serait gentil, à ton âge.... passer sa vie en famille!... Il faut retourner à Paris, car il n'y a que Paris pour des hommes comme nous.--Mais j'y dois trente mille francs... j'y puis être arrêté en arrivant.--Je sais tout cela... Oh!... depuis plusieurs jours, je réfléchis à ta position... Il est impossible que tu te tires d'affaire avec vingt mille francs.--Hélas! oui.... cette idée m'accable... me désole!...--Fi donc!... est-ce que les gens d'esprit doivent jamais se désoler! et, Dieu merci, nous avons de l'esprit... plus que toute ta famille!... Sais-tu ce qu'il te faudrait?... les quatre-vingt mille francs que cet aimable comte est allé chercher pour payer ta maison.--Sans doute!.... avec cette somme je pourrais reparaître dans le monde.... payer mon créancier... et ressaisir la fortune;... car enfin, avec cinquante mille francs devant moi, il est impossible que je ne trouve pas une heureuse veine...--C'est impossible!... et tu la trouverais... Eh bien! mon cher, puisque ces quatre-vingt mille francs peuvent te sauver... te rendre au monde, aux plaisirs... il faut les avoir...--Les avoir... comment?... qui diable veux-tu qui me les donne?--Il faut les avoir, te dis-je. Si le hasard... mêlé d'un peu d'adresse.... nous faisait trouver le porte-feuille que le comte va rapporter...--Trouver!...--Oui... trouver dans sa poche.--Ah! Saint-Elme... que dis-tu là?... Je n'ose te comprendre.--C'est que tu ne vois pas bien la chose... car enfin ces quatre-vingt mille francs, pourquoi le comte les rapporte-t-il? pour payer ta maison, donc c'est à toi qu'ils devraient revenir.--Mais puisque la maison est à mon beau-frère à présent...--Bah!... parce qu'il t'a donné quelques bagatelles... quelques mille francs dessus... Entre, parens, il peut bien t'avoir fait ce cadeau-là. Je te soutiens que les quatre-vingt mille francs te reviennent. Mais comme tous ces gens-là ne comprendraient peut-être pas mon raisonnement, il s'agit de te faire avoir cette somme sans qu'ils le sachent... Je m'en charge, si tu veux me seconder un peu. Oh! si je pouvais agir seul, je ne te demanderais pas ton avis.--Saint-Elme... tu me fais frémir!...--Frémir!.... tout ça ce sont des mots!... Veux-tu ou non les quatre-vingt mille francs?--Je les voudrais bien.... mais par des moyens honnêtes...--Trouves-en si tu peux!...--Et comment donc espérerais-tu avoir cette somme?--Je vais demain faire mes adieux; au lieu de partir, je viendrai me loger chez un paysan... Pas chez Jacques, on pourrait y aller et m'y voir... mais de ces côtés... tiens, chez un bûcheron qui demeure au bout de ce sentier... là... à gauche... Je m'habillerai en paysan... je mettrai une blouse... un grand chapeau, oh! je sais me déguiser!... J'aurai pour toi un costume semblable... Tu viendras me dire quand le comte annoncera son retour. Il doit aller à Montcornet, où il a de l'argent à toucher... Oh! j'ai fort bien retenu ce qu'il a dit... Ensuite il ira à Sissonne, et de là doit revenir à pied en se promenant... Viens m'avertir, c'est tout ce que je te demande...--Non, Saint-Elme... non... je te devine... un vol!... quelle horreur!... je n'y consentirai jamais...--Non, pas un vol.... une surprise... une scène que je préparerai... Je te jure que le comte n'y verra que du feu... En tous cas, tu ne seras là que pour la représentation... je saurai agir...--Non, te dis-je, jamais...--Alors, va au diable,... et n'espère plus retrouver ce que tu as perdu!... On veut rendre service aux gens, et ils nous refusent!... Refuser le prix de sa maison!... le laisser donner à un beau-frère!... quelle sottise!... Après tout, tu n'emporteras pas la maison, par conséquent le comte ne perdra rien... C'est donc simplement soixante mille francs que tu fais perdre à ton beau-frère... Il est assez riche pour perdre cela...--Ah! laisse-moi; je n'ai déjà que trop suivi tes conseils!...»
Armand retourne à Bréville; Saint-Elme le suit sans lui reparler. Le lendemain, il fait ses adieux à la société, adresse des complimens aux dames, qui ne lui répondent pas, va pour prendre la main de M. de Noirmont, qui retire la sienne, et frappe sur l'épaule de Dufour en disant: «Gardez-moi toujours votre petit tableau, je vous en prie; je me fâche, si vous le vendez à d'autres.»--Enfin il part, en annonçant qu'il prendra la voiture à Laon; mais en pressant la main d'Armand, il lui dit à l'oreille: «Je ne vais pas loin... tu me trouveras dans le bois à l'endroit où nous avons causé hier... J'espère au moins, que tu viendras me voir.»
M. de Noirmont ne cache pas la satisfaction que lui fait éprouver le départ de Saint-Elme. Il profite de cette occasion pour essayer de faire un peu de morale à son beau-frère; celui-ci ne semble pas l'écouter. L'air sombre, le regard fixé vers la terre, Armand est fortement préoccupé; tout à coup il s'écrie: «Quand doit revenir M. de Tergenne?
»--Mais avant peu, je pense...--Mon oncle m'a promis de m'écrire quand il sera à Montcornet, dit Emma; ce n'est pas loin d'ici, il doit y aller en revenant de Paris.--C'est à neuf lieues tout au plus, reprend M. de Noirmont. Puis il y a des voitures qui conduisent jusqu'à Sissonne.... nous pourrons aller au-devant de M. votre oncle...--Oh! il ne le veut pas... mais c'est égal, si madame de Noirmont veut bien y venir, nous irons toujours... Vous viendrez aussi, n'est-ce pas, M. Dalmer?»
Victor s'incline sans répondre. Ernestine les regarde tous deux en répondant: «Oui, nous irons... car je n'ai plus que peu de temps à rester dans ce pays, et j'aime à le parcourir encore.... Cela me rappellera.... mes promenades de cet été.
»--Ah! madame! pourquoi dites-vous que vous n'avez plus que peu de jours à rester dans ce pays... Est-ce que vous pensez à vous en aller?... ce serait bien mal... mais certainement mon oncle ne le souffrira pas... M. de Noirmont, n'est-ce pas que vous n'emmènerez pas madame de bien long-temps?
»--Mes affaires me rapelleront à Mortagne, mademoiselle; mais si ma femme désire rester encore quelques semaines avec vous, je suis bien loin de m'y opposer.--Ah! vous resterez, madame.--Non, mademoiselle, non, malgré le plaisir que je goûte avec vous, je suivrai mon mari.... Puisque je dois quitter cette maison, je crois que le plus tôt sera le mieux.»
Emma n'ose insister; elle voit Ernestine si triste qu'elle craint d'avoir dit quelque chose qui lui ait fait de la peine. Victor se tait; il souffre aussi; il se reproche toutes les peines qu'il cause à une femme qui, sans lui, jouirait encore de cette existence calme, douce, qui semblait devoir être à jamais son partage; il sent en ce moment que les hommes se jouent trop légèrement du repos, du bonheur de celles qui ont le malheur de leur plaire, et que souvent ils ne laissent que des larmes là où ils n'ont cherché que le plaisir.
Armand a quitté le salon. Il va se promener au fond des jardins. Il marche avec agitation; il presse ses pas; il semble vouloir se soustraire aux pensées qui l'assiégent. Parfois il s'arrête et porte la main à son front en murmurant: «Mais comment faire?.... que devenir?... La vie que je mène ici m'est insupportable... Cependant... jamais je ne consentirai... Oh! le projet de Saint-Elme est affreux!... Mais il ne l'exécutera pas... d'ailleurs c'est impossible...»
Le jeune homme rentre dans sa chambre; ce que Saint-Elme lui a dit revient sans cesse à sa pensée. La nuit, il ne goûte pas un moment de repos. Le lendemain il se rend chez Jacques dans l'espoir qu'auprès de la jeune fille il trouvera un peu de calme; mais c'est en vain qu'il veut se distraire: même à côté de Madeleine, le souvenir des quatre-vingt mille francs le poursuit; il ne rêve, il ne songe qu'à cet or qui fond si vite dans ses mains.
Madeleine regarde le jeune homme avec inquiétude, et lui dit: «Qu'avez-vous donc, monsieur Armand? vous semblez plus triste qu'à l'ordinaire.--Je n'ai rien.... rien de nouveau.--Oh! si... vous avez du chagrin;.... mais j'en devine le motif: votre soeur me l'a dit.--Comment! que vous a dit ma soeur?--Que votre propriété allait être vendue à un étranger... Vendre la maison où l'on est né;... ah! cela doit faire bien de la peine...--Oui, Madeleine, en effet;... cette vente m'occupe sans cesse.--Mon Dieu! que n'ai-je été riche!... Je voudrais tant vous voir heureux... Oh! oui, je vous aime bien!... et je ne rougis pas de cet amour-là,... il est si pur!... Ah! vous ne me croyez pas peut-être!... mais la pauvre Madeleine aurait donné sa vie pour vous et votre soeur.
»--Bonne fille!... je vous crois;... mais vous ne pouvez rien changer à mon sort... Adieu! Madeleine, adieu!»
Armand s'est éloigné de la maison du garde; il se rend à l'endroit du bois où la veille il s'est reposé avec Saint-Elme. Un homme mal vêtu est assis sur un tronc d'arbre. Armand va passer sans s'arrêter. Cet homme l'appelle.... C'est Saint-Elme qui a barbouillé son visage, jauni sa peau, rasé une partie de ses sourcils, et s'est rendu tellement méconnaissable qu'Armand est quelques instans avant de le reconnaître.
«Comment me trouves-tu? dit Saint-Elme.--C'est incroyable!--J'ai joué la comédie; je sais me grimer; et, si je l'avais osé, chez vous, certes, le comte ne m'aurait pas reconnu.--Comment? N'importe! Quand arrive-t-il ton acquéreur?--Je n'en sais rien... Je pense que tu as renoncé à ton projet?--Non, mon cher, je veux te servir malgré toi...--Tu l'espères en vain..... On doit aller au-devant du comte jusqu'à Sissonne dès qu'il annoncera son retour.»
Saint-Elme frappe la terre avec fureur, puis reste quelques instans en méditation;... enfin il répond: «Si tu veux me seconder, je suis encore certain de réussir.... Tu m'ouvriras une des portes du jardin dont tu as toujours la clé sur toi... Je m'introduirai dans ta chambre;... je m'y cacherai;... ensuite....
»--Non,... non,... te dis-je! n'y compte pas... Adieu!... je ne veux plus t'entendre.»
Armand s'enfuit à travers le bois; il sent sa faiblesse, et craint d'écouter celui qui lui a déjà fait faire tant de fautes, et qui maintenant veut le pousser au crime. Il se promet de ne plus revoir Saint-Elme. Il rentre, et s'enferme dans sa chambre où il passe toute la journée. Le lendemain il ne descend de chez lui qu'au moment du dîner. Il apprend alors qu'on a reçu dans la matinée une lettre du comte. Il est à Montcornet, et annonce son retour pour le lendemain.
»Ainsi,» dit la jeune Emma, «demain matin nous irons au-devant de mon oncle, n'est-ce pas, madame? puisqu'il doit quitter la voiture à Sissonne.--Oui, dit Ernestine, aussitôt après le déjeuner nous nous mettrons en route.»
Armand se sent soulagé en apprenant que le comte ne reviendra pas la nuit par les bois. Après le dîner, il sort, et cette fois il n'hésite pas à se rendre à l'endroit où il a l'habitude de trouver Saint-Elme.
On est au mois de septembre; les jours sont courts, les nuits deviennent fraîches; il commence à faire sombre, lorsque Armand rencontre Saint-Elme. Il lui apprend le retour du comte pour le lendemain, et la partie projetée par les dames.
«Eh bien! ne pensons plus à cette affaire, dit Saint-Elme; je voulais t'obliger,... tu ne le veux pas,... à ton aise... Touche tes vingt mille francs... Demain, je partirai pour Laon.... Je quitterai d'abord ce costume, et je t'attendrai pour retourner ensemble à Paris... où je désire que tu échappes à ton créancier.»
Armand fait divers projets pour son retour à Paris. Tout en causant, ces messieurs ont marché à travers le bois. Bientôt Saint-Elme s'arrête en s'écriant:
«Nous voilà tout près de la maison du garde.... Oh! je ne veux pas y entrer;... je ne veux pas que Jacques me voie sous ce costume.... Il m'a rencontré une fois dans le bois et regardé avec attention,... mais il ne m'a pas reconnu....»
Armand se dispose à retourner sur ses pas lorsque Saint-Elme le retient par le bras en disant à demi-voix: «Attends,... attends... Qui est-ce qui entre chez le garde?... Oh! pour le coup, c'est la fortune qui nous l'envoie... Tiens, vois toi-même.--Grand Dieu! c'est le comte de Tergenne...--Je ne veux plus m'en aller maintenant.... Le comte chez Jacques!... Il ne veut sans doute que se reposer un instant...... et dans quelques minutes il fera tout-à-fait nuit...--Ah! Saint-Elme, penserais-tu encore?.....--Silence!... et ne bougeons pas.»
C'est bien M. de Tergenne, qui, après avoir examiné la maisonnette du garde, vient d'entrer chez Jacques, qui est alors assis, dans une salle basse, à côté de Madeleine.
«Peut-on se reposer quelques instans chez vous?» dit le comte en s'arrêtant sur la porte de la maison.
»--Oui, monsieur, oh! tant que vous voudrez,... et vous rafraîchir même.--Je vous remercie, je ne désire que me reposer.--Asseyez-vous, monsieur.... Madeleine, veux-tu nous donner de la lumière; voilà le jour qui baisse.--Oui, mon ami.»
La jeune fille revient bientôt avec une lumière; alors le comte s'écrie: «Je ne me trompe pas!... c'est la jeune fille que j'ai rencontrée il y a quelques jours dans la plaine de Gizy,... sous le vieux chêne.--Oui, monsieur, c'est moi;... je vous reconnais bien aussi.»
Le comte regarde ensuite Jacques pendant long-temps, si bien que le garde s'écrie, avec sa brusquerie ordinaire:
«Est-ce que monsieur me reconnaît aussi?--Mais,... ce serait possible...--Moi, je ne reconnais pas monsieur.--Je le crois. Vous êtes Jacques,... l'ancien laboureur qui demeurait à Gizy?--C'est moi-même;... et monsieur?...--Je suis ami de M. de Noirmont, et je viens d'acheter la maison qui appartenait au marquis de Bréville.
»--Ah! c'est monsieur qui a une nièce... bien jolie!....» s'écrie Madeleine; puis elle baisse les yeux comme honteuse de ce qu'elle vient de dire. Le comte la regarde en souriant, et répond: «Oui, mon enfant, j'ai une nièce fort jolie;... mais comment savez-vous cela?
»--C'est madame de Noirmont qui me l'a dit.--Vous connaissez madame de Noirmont!--Oui, monsieur.»
Madeleine n'en dit pas davantage; elle va prendre son ouvrage et se met à travailler. Le comte reporte ses regards sur Jacques; il éprouve une secrète jouissance à revoir le paysan, dont les traits fortement prononcés ont peu souffert des atteintes du temps.
«Est-ce que monsieur vient de Bréville maintenant?» dit Jacques au bout d'un moment.--«Non, j'y retourne, au contraire. J'ai été passer deux jours à Paris;... puis j'avais affaire à Montcornet, à Sissonne... On ne m'attend que demain chez M. de Noirmont; je le surprendrai en arrivant ce soir....--Et monsieur va devenir propriétaire de la maison de feu M. de Bréville?--Oui, mon ami.»
Jacques pousse un soupir; Madeleine en fait autant. Le comte les regarde et reprend: «On dirait que cela vous fait de la peine....--Dam', monsieur, ça fait toujours de la peine de voir une maison changer de maîtres...--Vous avez connu le marquis de Bréville?--Pas tant le marquis que sa femme;... celle-là faisait du bien à tout le monde dans le pays....--Le marquis n'avait-il pas épousé mademoiselle Jenny de Lucey?--C'est ça même:.... la bonne, la douce Jenny.... Est-ce que monsieur l'a connue?--Non,... mais une parente que j'ai eue dans ce pays m'a souvent parlé d'elle avec éloges, et elle épousa le marquis de Bréville par inclination...--Oh! que non pas... la pauvre demoiselle en avait une autre dans le coeur... et malheureusement pour un mauvais sujet... vous savez, de ces beaux freluquets du grand monde... qui se moquent autant de séduire une fille que moi de boire un verre de vin!... J'avais découvert tout ça... En se promenant dans les champs, on voit ben des choses... et puis mamzelle Jenny me choisissait quand elle avait une commission à faire faire.... Bref, le beau jeune homme partit... on ne le revit plus!... mamzelle Jenny pleura long-temps;... ce n'est pas que je veuille dire qu'elle eût rien à se reprocher!... mais enfin son père lui ordonna d'épouser le marquis de Bréville, et elle obéit.»
Le comte a écouté Jacques en tenant ses yeux baissés. Lorsque le paysan a fini, il lui fait d'autres questions sur Jenny. Jacques aime à parler de feu la marquise; il entre dans mille détails qui lui rappellent le temps passé. M. de Tergenne ne se lasse pas d'entendre Jacques; et celui-ci est flatté du plaisir que l'étranger semble éprouver à l'écouter.
Cette conversation se prolonge depuis fort long-temps. Madeleine écoute en travaillant; mais souvent elle regarde l'étranger, et elle s'étonne de l'intérêt qu'il prend à entendre Jacques.
«Cette jeune fille habite avec vous?» dit le comte en regardant Madeleine. «Je crois me rappeler qu'elle m'a dit n'avoir plus de parens.... Vous l'avez recueillie; cela fait votre éloge, Jacques.--Oui, monsieur, Madeleine est orpheline, et elle est venue demeurer avec son vieil ami,... qui est trop heureux de pouvoir lui tenir lieu de tout ce qu'elle a perdu... Mais je veux que vous vous rafraîchissiez, monsieur.»
Le garde a été chercher du vin, des verres; le comte ne veut pas lui refuser de boire avec lui. En buvant, Jacques parle encore, et son hôte, les yeux fixés sur les siens, ne perd pas une de ses paroles.
Le temps a passé, et aucune des trois personnes ne s'en est aperçue. Jacques ne parle plus de la jeune et belle Jenny; le comte reste plongé dans ses réflexions; le paysan n'ose le tirer de sa rêverie, il regarde Madeleine, et tous deux semblent se dire: «Qu'est-ce donc qui occupe tant cet étranger?»
Enfin, le comte revient à lui; il tire sa montre et s'écrie: «Bientôt dix heures!... je croyais n'être ici que depuis un moment!... c'est que j'avais un grand plaisir à vous écouter, brave Jacques.--Pas plus que moi, monsieur, à parler du temps passé,... mais vous arriverez bien tard à Bréville...--C'est vrai... Vos bois sont-ils sûrs?... c'est que j'ai une forte somme dans mon porte-feuille...--Dam', monsieur,... il n'arrive guère d'événemens; mais depuis quelques jours j'ai vu rôder dans les environs un drôle qui avait une singulière mine.... Si je le vois encore, je veux savoir ce qu'il fait par ici. Au reste, monsieur, pour que vous n'ayez rien à craindre, je vous accompagnerai jusqu'à Bréville.
»--Oh! merci... cela vous ferait rentrer trop tard... Je pense qu'on sera peut-être couché quand j'arriverai chez M. de Noirmont... il faudra déranger, éveiller tout le monde. Si je couchais ici, est-ce que cela ne vaudrait pas mieux? et demain matin je m'en irai tout à mon aise.--Pardieu, monsieur, c'est bien facile; j'ai là-haut une chambre et un lit toujours à la disposition d'un ami.--Cela ne vous causera aucun dérangement?--Aucun, monsieur.--Alors j'accepte votre hospitalité... J'éprouve du plaisir, Jacques, à coucher sous votre toit...--C'est ben de l'honneur pour moi, monsieur;... mais c'est drôle, vous me faites aussi l'effet d'une ancienne connaissance...--Dans quelques jours j'espère que vous viendrez me voir dans ma nouvelle propriété... et là... nous renouerons tout-à-fait connaissance. Mais il est tard, je ne veux pas vous empêcher de prendre du repos; moi-même je suis un peu las. Ma chère petite, veuillez m'enseigner ma chambre.--Je vais vous conduire, monsieur.--A demain, Jacques...--Dam', monsieur, il est possible que je sois déjà en course quand vous vous éveillerez.--N'importe, nous nous reverrons toujours.»
Le comte serre cordialement la main de Jacques, qui est tout ému de l'intérêt que lui témoigne l'étranger. Madeleine partage l'émotion de Jacques, sans pouvoir s'en expliquer la cause. Elle conduit M. de Tergenne dans une chambre au premier, lui laisse une lumière, le salue avec respect et se retire; puis elle descend près de Jacques et lui dit: «Il a l'air bien aimable, ce monsieur... C'est singulier comme il paraissait avoir du plaisir à vous entendre parler de ma bienfaitrice... Je l'aimerais, rien qu'à cause de cela?--Allons, mon enfant, ce monsieur nous a fait veiller plus tard que de coutume. Couchez-vous; je vais aller en faire autant.»
Le plus profond silence règne dans la maison du garde, où chacun est livré au repos, lorsque Madeleine est éveillée par un bruit subit. Elle se retourne dans son lit, ne sachant pas elle-même ce qui l'a éveillée; bientôt elle se rendort.
Au bout de quelques minutes, un bruit nouveau la réveille; il lui semble entendre marcher légèrement dans sa chambre; elle n'ose remuer, mais elle entr'ouvre les yeux; la fenêtre est ouverte, un homme est appuyé tout contre. Madeleine va pousser un cri d'effroi, lorsque, cet homme se retournant, la lune lui permet de voir son visage; elle reconnaît le jeune marquis de Bréville.
Madeleine ne sait que penser, que faire; bientôt des pas se font entendre, quelqu'un vient doucement par le fond et dit à Armand: «C'est fini... cela a été tout seul... les clés sur les portes..., j'en étais sûr.... partons.»
On saute légèrement par la croisée, on repousse la fenêtre, les volets, et le bruit a cessé depuis long-temps, que Madeleine écoute et frémit encore: «C'était Armand, se dit elle, c'était bien lui... qu'était-il donc venu faire ici... dans la nuit... avec quelqu'un?... Mon Dieu!... Qu'est-ce que cela veut dire?...»
Madeleine se lève, s'approche de la fenêtre qui est entre-bâillée; elle se rappelle qu'avant de se coucher elle n'avait fait que pousser les volets sans les fermer, précaution qu'elle négligeait souvent, n'ayant jamais eu la moindre crainte des voleurs, et en poussant avec force, on a ouvert la fenêtre, mal fermée par une mauvaise espagnolette.
Madeleine referme sa fenêtre, ses volets; elle s'assied dans sa chambre; elle tremble encore, elle écoute toujours; un moment elle pense à aller avertir Jacques, mais elle s'arrête en se disant: «C'était Armand.... je l'ai bien reconnu... mais que venait-il faire? Mon Dieu, j'aurais dû le lui demander!...»
La jeune fille passe le reste de la nuit dans la plus cruelle agitation; elle s'est jetée sur son lit, mais elle n'a plus trouvé le repos; mille pensées s'offrent à son esprit; elle n'ose s'arrêter à aucune, elle sent son coeur oppressé comme par un affreux pressentiment.
Le jour renaît; Jacques se lève, descend, prend son fusil, et sort en disant à Madeleine: «Notre hôte dort toujours; faut pas l'éveiller, mon enfant; je vas faire ma ronde dans le bois.»
Le garde est éloigné. Madeleine a toujours l'esprit frappé de ce qu'elle a vu et entendu dans la nuit; elle attend en travaillant le réveil de l'étranger.
Le comte ne tarda pas à descendre. «Bonjour, mon enfant,» dit M. de Tergenne en apercevant Madeleine. «Jacques est déjà sorti, je gage?--Oui, monsieur.--Ma foi, j'ai dormi comme un ange dans sa maison...--Ah!... vous n'avez pas été réveillé, monsieur.....--Il y a long-temps que je n'avais si bien reposé. Mais vous, ma petite, seriez-vous souffrante ce matin?... vos traits sont altérés...--Ah, ce n'est rien, monsieur;.... c'est que j'avais eu peur... que vous ne soyez pas bien là-haut.--J'ai été fort bien, je vous le répète. Adieu, petite Madeleine; il faut que je parte, car on serait capable d'aller au-devant de moi... Dites bien à Jacques que je le remercie de son hospitalité... et que j'espère le revoir bientôt.»
Le comte quitte la maison du garde; Madeleine le suit des yeux, mais elle sent son coeur soulagé depuis qu'elle a reçu de l'étranger l'assurance que rien n'a troublé son sommeil.