L’AUBÉPINE DE FERROCAS
Napoléon Peyrat raconte dans son «Histoire des Albigeois» qu’en allant visiter le village de bergers qui s’appelle Montségur et qui est situé aux pieds des ruines du château, il fut frappé par la vue d’une tombe, au bord du chemin, à droite et que surmontait une croix de fer, sans ornements. Ayant interrogé le guide qui le conduisait, celui-ci lui répondit que c’était la tombe d’un certain Ferrocas, enterré là quelques années auparavant.
Ce Ferrocas, que le guide avait connu était un vieux paysan solitaire, une sorte de philosophe campagnard, qui, de sa vie, n’avait jamais voulu aller à la messe. Le curé le lui avait reproché avec véhémence et même il l’avait publiquement dénoncé du haut de sa chaire. Ferrocas prétendait être le seul à pratiquer la véritable religion qui n’était pas celle des églises. Il disait familièrement qu’il portait le Christ en lui-même, qu’il le découvrait un peu plus chaque jour et qu’il n’arriverait à le trouver complètement que bien plus tard, dans une vie suivante, paroles incompréhensibles pour ceux qui l’écoutaient et le faisaient passer pour fou. A sa mort le curé, un brave homme pourtant, résolut de faire un exemple et il défendit qu’on portât le corps de Ferrocas dans le cimetière. Les habitants de Montségur creusèrent pour le vieux philosophe, un trou au bord de la route, comme pour un chien. Toutefois ils choisirent l’emplacement de la tombe sous une grande aubépine blanche. La grâce équitable de la nature voulut que l’aubépine fleurisse intensément et s’épanouisse en une voûte de fleurs. Le curé mourut à son tour, mais son successeur à qui on raconta l’histoire de l’impie et qui passait chaque jour devant son monument de fleurs, fit raser l’aubépine et fit planter à sa place la rude croix que vit Napoléon Peyrat.
Ce fut vers 1860 que cet historien, passionné du midi, visita Montségur et vit la croix de Ferrocas.
Ferrocas était sans doute le dernier Albigeois, un Albigeois qui devait porter à demi consciemment en lui les restes de la doctrine pour laquelle étaient morts ses pères. Mais il était écrit que, jusqu’au dernier les purs de la France du sud seraient persécutés dans leur foi. C’est à cause de la liberté du siècle que les ossements de Ferrocas ne furent pas déterrés et dispersés. On lui arracha son aubépine blanche. Il doit encore subir sur sa dépouille mortelle le poids de cette croix au nom de laquelle on l’a fait souffrir et mourir jadis.
Pauvre Ferrocas de l’Ariège! Son sort est celui de tous les hommes du midi. Lorsque le grand mouvement Albigeois fut éteint les petits-fils et les arrières petits-fils des hérétiques étaient obligés de porter sur leurs vêtements, par devant et par derrière une croix jaune d’un pied de long afin qu’on sût leur hérésie et que la malédiction fût perpétuée sur eux. Les emplois civils et le droit de faire du commerce leur étaient refusés. Sous le nom de cagots, ils étaient dans les villages des montagnes, assimilés aux lépreux. Comme eux, ils avaient une rue ou un quartier spécial dans chaque ville, ils ne pouvaient entrer à l’église que par une porte basse, dans une chapelle réservée, parce que les pierres que touchaient leurs pieds demeuraient souillées.
Maintenant les descendants des Albigeois n’ont plus les mêmes traitements que les lépreux et aucune croix jaune ne s’étale sur leur poitrine. C’est parce qu’ils sont devenus pareils à la commune humanité. Mais ils portent tous un signe plus redoutable que la croix jaune, c’est celui de l’ignorance. Ils ont oublié. Ils ne savent pas. Ils se sont désolidarisés des maux de leurs pères. Ils apprennent vaguement l’histoire de France, mais ils ignorent l’histoire de leur pays. Quand résonne à Albi la cloche de la Tour de San Salvi, elle ne réveille aucun écho. Nul ne dénombre les morts du Pré-comtal, près de Toulouse. Portant sous le bras leur Bædeker muet, quand les étrangers qui cheminent sur les remparts de Carcassonne demandent quelle poussière se soulève au fond de l’horizon, il ne leur est pas répondu que c’est le fantôme de l’armée de Montfort.
Moi-même, lorsque j’avais vingt ans, venant de Toulouse ma patrie, j’ai descendu sans émotion les pentes du Castellar de Pamiers où avait vécu Esclarmonde de Foix; j’ai vu Mirepoix et Lavelanet; j’ai marché sur les routes où avait henni le cheval d’Esclarmonde d’Alion, sans connaître l’épopée qui s’était déroulée dans ces lieux. Je ne savais des Albigeois que ce qu’on peut en apprendre au lycée, c’est-à-dire à peine le nom, la gloire de Simon de Montfort et la défaite de Toulouse. Je me suis avancé entre le pic de Bidorte et la forêt de Belestar, parmi les châtaigniers et les fougères, au bruit des scieries et des eaux contre les rochers. J’ai cru voir au loin la vague silhouette d’une ruine, celle de Montségur et comme le soleil allait bientôt se coucher, j’ai mesuré la distance, ma curiosité médiocre et je suis revenu sur mes pas.
Il en est ainsi de tous ceux qui ont voulu étudier le Catharisme et sa sublime philosophie. Ils se sont rebutés devant des documents trop compacts, ils ont trouvé la route trop longue. Ils ont entrevu au loin, voilée de nuages, la tour de Montségur, et ils ont renoncé à l’atteindre.
Il me faut me souvenir de ma promenade de jadis pour m’expliquer l’oubli dans lequel on tient toute une partie de l’histoire. Et je me demande parfois s’il n’y a pas une cause plus profonde que l’absence de textes clairs qui a éloigné de la sagesse de la secte parfaite les esprits occidentaux. Quand je vois des méridionaux cultivés confondre leurs aïeux héroïques avec les Sarrasins ou même les Goths, quand je vois les érudits de l’histoire des philosophies et des religions ne faire aucun cas de la doctrine Cathare, je pense à une sorte de conspiration du silence, à un effort organisé pour taire la vérité morte.
C’est vrai, la vérité est impérissable et quand elle est étouffée ici, elle renaît à côté, un peu plus tard, sous une forme plus belle. C’est vrai, une croix de fer, au bord d’une route, demeure toujours le symbole de l’esprit. Mais à la place de celle qui est à droite, un peu avant d’arriver à Montségur, qui donc ira planter à nouveau l’aubépine de Ferrocas?
CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX
VIE ET VOYAGES DE CHRISTIAN ROSENCREUTZ
Il y a dans le midi de la France, certaines régions couvertes de pins qui sont périodiquement ravagées par les incendies. Souvent les pins repoussent et l’on voit, quelques années après, là où il n’y avait que poussière calcinée, une nouvelle forêt d’arbres résineux. Mais parfois, comme si la puissance du feu était descendue dans la source même des germes, la colline jadis recouverte d’une chevelure de pins, demeure chauve et stérile. Il arrive alors qu’au sommet de cette colline nue jaillit un arbre unique, étrangement vivace, qui s’élève solitaire comme pour attester la présence perdue d’une forêt morte.
Ainsi de la grande forêt Albigeoise, coupée, brûlée et réduite en poussière, il ne subsista qu’un homme qui devait en perpétuer la doctrine en la transformant. Comme le pin solitaire de la colline, il enfonça sa pensée vigoureuse dans le terreau humain de son temps et il la fit planer dans le ciel bleu des siècles avec le feuillage des livres.
Des Albigeois est issu au milieu du XIIIe siècle l’homme sage qui a été connu sous le nom symbolique de Christian Rosencreutz et qui fut le dernier descendant de la famille allemande de Germelshausen[12]. Ici, il n’y a plus de données précises, mais seulement une tradition, une histoire racontée oralement. Il n’existe pas de texte écrit, pas de preuve historique. Comment pourrait-il y en avoir? Si grand était le désir de supprimer l’hérésie qu’on détruisait non seulement les corps des hérétiques, mais encore les pierres qui les avaient abrités et les documents qui pouvaient être le réceptacle de leur pensée. D’ailleurs, ces hérétiques comprirent vite qu’ils n’avaient quelque chance de subsister qu’en s’enveloppant d’obscurité, en se cachant sous de faux noms, en ne correspondant qu’avec des écritures cryptographiques. Nous ne pouvons plus retrouver l’histoire que sous le vêtement de la légende. Mais un personnage qui a laissé une trace aussi profonde après une vie aussi obscure, aussi dépourvue d’actions merveilleuses et de miracles, ne peut pas avoir été créé par une légende. Prudence, modestie, bonté sans ostentation, science sans gloire, ne sont pas les apanages de la légende. Christian Rosencreutz est aussi réel que Jésus ou que le Bouddha dont on cite des traits plus illustres, mais qui n’ont guère plus de fondement historique.
[12] Presque tous ceux qui ont étudié les Rose-croix, ont fixé,--à tort selon moi--la naissance de Christian Rosencreutz au milieu du XIVe siècle. Quelques-uns l’ont placée même au XVe.
Les doctrines Albigeoises s’étaient répandues d’une façon fragmentaire dans le nord de la France, dans les Pays-Bas et en Allemagne. Des familles en fuite avaient cheminé sur les routes. Des hommes solitaires avaient fui, en mendiant, la terre ensoleillée où ils étaient désormais maudits. Beaucoup moururent. Mais quelques-uns atteignirent ces régions lointaines où il n’y a plus de vigne, où les fleuves sont plus impétueux, où le soleil est moins chaud. Il en fut qui rapportèrent ce qu’ils avaient entendu là-bas, dans les maisons basses abritées par les remparts de Toulouse ou à l’ombre de Montségur, ce qui leur brûlait encore le cœur. Et quelques-uns furent compris. Il se forma de petits noyaux d’Albigeois du nord autour de la prédication d’un homme maigre, un peu bronzé, dont la figure rappelait celle des Sarrasins. Ainsi, la graine lancée par le vent va germer dans le pays où le hasard la porte.
Sous l’influence d’un Albigeois voyageur, la doctrine traversa des montagnes hérissées de sapins et fleurit dans le pays de Rhoen, sur le frontière de Hesse et de Thuringe. Au milieu de la forêt de Thuringe se dressait le château de Germelshausen. Les seigneurs étaient d’humeur farouche, à moitié brigands et leur christianisme était mélangé de superstitions païennes. Ils passaient leur temps à guerroyer contre leurs voisins et ils ne dédaignaient pas de s’embusquer sur les routes pour dépouiller les voyageurs. Ils rendaient une sorte de culte à une divinité de pierre qui était usée et dont ils ignoraient l’origine. Elle avait dû être jadis le fruit de quelque lointain pillage. Cette statue était peut-être une Minerve de l’Hellade. Ils l’avaient dressée dans la cour du château juste à côté de la porte de la chapelle.
On était au milieu du XIIIe siècle. L’Allemagne venait d’être ravagée par le dominicain fanatique Conrad de Marbourg, envoyé du pape Grégoire IX. Le dominicain Tors continuait son œuvre. Il était accompagné d’un laïque borgne nommé Jean qui prétendait que son œil unique avait reçu la faculté divine de reconnaître du premier coup un hérétique d’un bon chrétien. Presque tous ceux qui rentraient dans le rayon visuel de cet œil terrible étaient marqués du signe de l’hérésie. Sans doute lui suffit-il d’entrevoir, à travers ses rochers et ses sapins, les tours du château de Germelshausen pour reconnaître à la couleur de sa pierre qu’il abritait un nid d’hérétiques. Peut-être un peu de la force de l’esprit éternel rayonnait-il de l’antique statue dressée dans la cour. Le landgrave Conrad de Thuringe qui avait rasé la petite ville de Wilnsdorf résolut la destruction du château. Il en entreprit plusieurs fois le siège, à plusieurs années d’intervalle. Le château tomba enfin et toute la famille des Germelshausen qui s’était ralliée à la doctrine mystique des Albigeois, qui pratiquait ses austérités, croyait à la réincarnation et au consolamentum qui sauve des réincarnations, fut mise à mort au moment de l’assaut final.
Le plus jeune fils, âgé alors de cinq ans fut emporté à travers l’incendie du château par un moine qui avait élu domicile dans la chapelle, et qui avait été frappé par la merveilleuse intelligence dont l’enfant faisait preuve. Ce moine, cet habitant ascétique de la chapelle des Germelshausen, était un parfait Albigeois venu du Languedoc et c’était lui qui avait été l’instructeur de la famille. Il se réfugia dans un monastère proche où avaient déjà pénétré des souffles d’hérésie.
Ce fut dans ce monastère que le dernier descendant des Germelshausen qui devait être connu sous le nom de Christian Rosencreutz, fut élevé et instruit. Il apprit le grec et le latin et il forma avec quatre autres moines de la communauté, un groupe fraternel qui résolut de se consacrer à la recherche de la vérité. Ils firent le projet d’aller chercher cette vérité à la source d’où elle était toujours partie, dans l’Orient lointain.
Deux d’entre eux se mirent en marche, Christian Rosencreutz qui avait alors quinze ans et un des quatre moines que la «Fama fraternitatis[13]» appelle le frère P.A.L. Le prétexte de leur voyage fut un pèlerinage au Saint-Sépulcre. Leur but réel était de parvenir à un centre d’initiation, sur le lieu duquel ils devaient avoir des données précises.
[13] La Fama fraternitatis est un écrit anonyme paru au XVIIe siècle. C’est une puérile image d’Epinal qui résume tout ce que l’on connaissait à cette époque des authentiques Rose-croix.
Le frère P.A.L. mourut dans l’île de Chypre où les hasards du voyage avaient conduit les deux compagnons. Le jeune Christian continua sa route et, sans doute à cause des indications qu’il avait, il se dirigea vers Damas. Il prenait cette direction, parce que le lien avec l’Orient qui allait se briser, subsistait encore. De même qu’Apollonius avait appris des groupes pythagoriciens parmi lesquels il vivait, l’emplacement exact de «la demeure des hommes sages», Christian Rosencreutz savait, sans doute par le parfait qui avait instruit les Germelshausen, que Damas était le chemin de l’initiation.
Il ne devait pas être aisé de passer du royaume chrétien de Chypre, dans le pays des infidèles. Mais pour celui qui cherche sincèrement la vérité, toutes les religions sont semblables et en quittant les terres chrétiennes, Rosencreutz prit le costume et l’apparence d’un pèlerin musulman.
Damas était alors sous la domination des Mamelouks. Tous les savants et tous les poètes de la Perse y avaient reflué devant l’invasion des mongols d’Houlagou. La destruction de Bagdad et de Nichapour, l’anéantissement de leurs universités et de leurs bibliothèques faisaient croire aux intellectuels d’Orient à une sorte de déclin de la pensée. Il courait des bruits de fin du monde. Il y avait eu de grands tremblements de terre en Syrie et même une pluie de scorpions en Mésopotamie. Les Mongols occupaient la Perse et l’on scrutait l’horizon sur les remparts de Damas, avec l’appréhension de voir apparaître leurs avant-gardes.
Quel dut être l’étonnement de Rosencreutz dans la ville aux trois cents mosquées, au milieu des érudits de la littérature Orientale! Quelles découvertes pour le jeune homme avide d’apprendre! Il lut «le Guide des égarés» de Maïmonide, l’«Alchimie du bonheur» de Gazali, «les Prairies d’Or» de Maçoudi. Il écouta réciter les vers d’Omar Khayyam et il s’efforça de comprendre ses traités d’Algèbre et son commentaire sur Euclide. Il s’entretint d’Astronomie avec les disciples de Naçir Eddin. Il médita le Mecnevi, le livre sacré du soufisme et il s’émerveilla d’y retrouver le panthéisme mystique de ses pères spirituels les Albigeois. Combien l’Allemagne dut lui paraître barbare au sein de l’effervescence intellectuelle dont il était entouré! En présence de la grande civilisation arabe qui finissait, il comprit davantage la nécessité de sa mission, conserver l’esprit et le transmettre aux hommes de sa race.
Après plusieurs années d’études à Damas, quand il eut acquis la plus grande somme de connaissances possible à un homme qui n’a d’autre but que de s’instruire, il songea à une connaissance plus haute. Il était alors mûr pour l’acquérir. L’énigmatique nom du lieu vers lequel il se dirigea a été gardé par la tradition. C’est Damcar en Arabie. A Damcar, qui désigne sans doute un monastère dans les sables, se trouvait alors et se trouve peut-être encore un centre d’initiés. Damcar fut pour lui ce que «la demeure des hommes sages» fut pour Apollonius. Il y resta quelques années, puis il passa en Égypte, traversa la Méditerranée et gagna Fez.
Sous le règne d’Abou Saïd Othman, dans la ville aux six cents fontaines d’eau vive qui était alors dans toute sa splendeur, il y avait une école d’astrologie et de magie. Elle était devenue secrète depuis les persécutions d’Abou Yousouf. Ce fut là que Rosencreutz apprit la divination par les astres et certaines lois qui régissent les forces cachées de la nature.
Mais il avait hâte maintenant de retourner dans son pays. Il quitta Fez et s’embarqua pour l’Espagne. C’est à ce moment-là qu’il dut prendre le nom de Rosencreutz qui résumait l’essence de ses croyances. Il entra en rapport avec les Alumbrados. Ceux-ci formaient en Espagne, une société secrète née sous l’influence des Arabes, où l’on étudiait les sciences et où l’on pratiquait un mysticisme dérivé de celui des néo-platoniciens. On y cherchait aussi la pierre philosophale d’après les écrits d’Artephius. Cette société secrète devait être un peu plus tard entièrement anéantie par l’Inquisition.
La «Fama fraternitatis» rapporte un écho de la déception éprouvée par Christian Rosencreutz. Il se hâtait de faire part des nouveautés qu’il apportait dans le domaine de la science et de la philosophie. Il comptait corriger les erreurs, donner avec amour ce qu’il avait appris. Il fut accueilli par le rire et par le mépris. Dans tous les temps, la demi-connaissance a enveloppé les faux savants d’une illusion de certitude qui ne leur permet de recevoir aucune idée nouvelle. Il faut une accoutumance pour qu’un esprit médiocre perçoive une vérité qui ne lui est pas familière, même si elle est lumineuse comme le soleil.
Ce fut alors que Christian Rosencreutz comprit combien la lenteur est nécessaire à la sagesse pour pénétrer dans le cœur humain. Il dut se rappeler les persécutions qui avaient frappé les possesseurs trop précoces de vérité. Et, tout en s’étonnant du temps qu’il fallait à l’esprit pour se développer quand il ne faut qu’une seule journée à la fleur pour s’épanouir, un seul siècle à l’arbre pour monter très haut, il se résigna à laisser les glands aux pourceaux et à garder les perles pour les élus, quitte à mélanger parfois aux glands une poussière infinitésimale de perle. Il médita sur les philtres subtils, sur les tamis formidablement serrés par lesquels la pensée parviendrait aux hommes de sa race, en gouttes rares et microscopiques, pour qu’ils n’en soient pas brûlés. Il compta ceux qu’il pourrait initier et il vit que leur nombre ne pourrait s’élever guère à plus de huit. Il jeta les bases d’un groupement occulte si secret et dont les membres furent liés par un serment si terrible que ce groupement put ensuite agir comme il l’avait prescrit, poursuivre et atteindre ses buts, sans qu’on connût son existence, durant trois siècles, autrement que par de vagues chuchotements.
La curiosité des hommes superficiels qui aiment les anecdotes en a souffert. Mais qui pourrait soutenir qu’il y a là l’égoïsme d’une minorité supérieure dédaignant d’éclairer ses semblables et de leur faire partager sa connaissance? Combien actuellement y a-t-il d’hommes en Europe, assez dépourvus d’orgueil intellectuel, pour accueillir une idée absolument nouvelle? Est-ce que cet orgueil n’est pas une barrière qui interdit à l’idée nouvelle, même de parvenir? Si Christian Rosencreutz débarquait aujourd’hui de Fez, ne ferait-il pas rire toutes les académies du monde, s’il tentait d’expliquer que le grand œuvre, le problème de l’unité de la matière est lié au développement de l’amour dans l’homme? Ne rencontrerait-il pas, s’il voulait instruire, la même inaptitude à recevoir de la part de ceux qui veulent s’instruire? Pour l’aider, sans espoir de récompense, trouverait-il comme alors sept moines fidèles?
Christian Rosencreutz traversa la France sans que son passage y laissât de traces. Ce devait être le moment où l’on venait de brûler à Paris la mystique Marguerite Porète et il se hâta de regagner l’Allemagne.
De longues années étaient passées. L’Allemagne était pénétrée par toutes sortes de courants mystiques, issus de l’hérésie Albigeoise. Il y avait les Frères du libre Esprit qui proclamaient la vanité des cultes extérieurs et des sacrements, niaient le purgatoire et l’enfer; disaient que l’homme est un fragment de Dieu qui doit, à travers une longue série d’existences, retourner finalement à l’essence divine. Il y avait les Amis de Dieu qui poursuivaient l’affranchissement du désir, s’adonnaient à des pratiques analogues à celles du système yoga et dont la philosophie était exactement calquée sur la théologie hindoue. Mais la persécution de l’église s’organisait avec une force plus grande que celle que ces sectes employaient à se propager.
Christian Rosencreutz, devant le nombre des emprisonnements et des bûchers, dut mesurer le danger que la lumière spirituelle faisait courir aux hommes parmi lesquels elle se répandait. Il alla retrouver en Thuringe les trois moines qui avaient été les compagnons de ses premières études. Ils formèrent une confrérie de quatre membres dont le nombre fut un peu plus tard porté à huit. C’est à ce moment-là que la confrérie des Rose-croix eut son plus grand épanouissement et qu’elle réunit un nombre de vrais initiés qui ne devait jamais être atteint par la suite.
Tous les membres de la confrérie étaient allemands. Seul le frère que la «Fama fraternitatis» désigne par les initiales I. A. était originaire d’un autre pays, vraisemblablement du Languedoc.
Christian Rosencreutz apprit d’abord à ses disciples l’écriture secrète et les symboles par lesquels les adeptes correspondent entre eux. Il écrivit à leur usage un livre qui était la synthèse de sa philosophie et qui contenait le résumé de ses connaissances scientifiques et médicales. Le rôle de la communauté semble avoir été d’agir sur les quelques hommes d’occident adonnés alors à la science, pour que cette science se développât dans le sens du désintéressement. Ce fut peut-être alors le grand tournant de notre civilisation. Si le but des Rose-croix avait été atteint, la science, au lieu de ne s’organiser que pour des fins matérielles, aurait pu être la source d’un développement illimité de l’esprit. Nous avons vu qu’il n’en a pas été ainsi.
Ceux qu’on désigna par le symbole de la rose et de la croix, s’en allèrent à travers le monde, ayant chacun une mission à remplir. Mais on n’a plus jamais rien su d’aucun d’eux. Le Frère I. A., d’après la Fama, regagna le midi de la France où il lui incombait peut-être de rallumer l’antique flamme Albigeoise. Mais il devait être très vieux. Réussit-il à rendre la vie à la secte d’une façon aussi secrète que celle des Rose-croix? La tradition ne rapporte que sa mort dans le pays Narbonnais.
On ne sait historiquement rien de l’activité de Rosencreutz dans la dernière partie de sa vie, c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle. On peut toutefois supposer, sans grande crainte d’erreur, qu’il inspira Jean de Mechlin qui prêchait dans la haute Allemagne et qu’il fut à Bruxelles la source de vérité à laquelle puisa la mystique Blœmert. Cette femme inspirée faisait des cures miraculeuses et elle publiait des écrits où elle enseignait la libération de l’être par l’amour. Ses disciples affirmaient voir à sa droite et à sa gauche deux séraphins qui la conseillaient.
Ce fut Christian Rosencreutz qui fut, selon toute vraisemblance, le mystérieux visiteur de Jean Tauler sur la personnalité duquel on a tant épilogué. Jean Tauler était le plus célèbre docteur en théologie de son temps. Le monde savant de l’Europe venait écouter ses prédications à Strasbourg. Il eut un jour la visite d’un laïque dont il ne révéla jamais le nom et qui le convertit à une philosophie mystique dont l’idéal était l’absorption de l’homme par l’essence divine. Il garda deux ans le silence et il s’enrôla dans la secte des Amis de Dieu. Cette secte avait les mêmes caractéristiques que celle des Albigeois. Elle rejetait comme l’expression du mal le dieu cruel de l’Ancien Testament. Elle condamnait le mariage. Elle enseignait la pauvreté comme moyen pratique de réalisation divine.
On ne sait rien sur la mort de Christian Rosencreutz. Comme pour Apollonius de Tyane, on ne peut fixer aucune place à sa tombe. C’était une règle des adeptes de tenir cachées leur naissance ainsi que leur mort. Etait-ce seulement pour éviter le viol de sépulture et la profanation du corps que l’église faisait subir aux hérétiques? Etait-ce pour permettre à certains d’entre eux la translation de leur esprit dans une nouvelle forme humaine et afin qu’un secret aussi étonnant pour le commun des hommes ne pût même être soupçonné?
Il ne nous est parvenu qu’une puérile légende relative au tombeau de Rosencreutz. Deux siècles et demi après sa mort, au moment où le récit de son existence commençait à se répandre, ses disciples, ou plutôt ceux qui auraient désiré l’être, prétendirent retrouver une grotte aux proportions géométriques dans laquelle reposait à la clarté d’un soleil artificiel, le corps du maître encore intact.
Les hommes ont désiré de tout temps, que ceux qu’ils ont estimé plus grands qu’eux, ne périssent pas dans leur chair. Ils attachent moins d’importance à la durée de leur pensée qui est pourtant la seule forme de leur éternité. Ainsi les saints catholiques ou musulmans dégagent une odeur suave quand on retrouve leur dépouille. La véritable odeur suave que dégage le corps des sages dans le silence de la terre et l’ambiance de la pourriture n’est faite d’aucun atome matériel quintessencié, d’aucune volatilisation odorante. Le subtil rayonnement de leur âme flotte dans les lieux où ils reposent et les imprègne, alors que leur corps a cessé même d’être poussière. Mais il faut soi-même être un sage pour prendre contact avec cette posthume subsistance d’être et cette perception, en vous faisant entrevoir que les meilleurs n’échappent pas à la loi, vous fait sentir plus profondément l’irrémédiable tristesse des transformations.
VRAIS ET FAUX ROSE-CROIX
C’est au commencement du XVIIe siècle qu’éclata une sorte de folie rosicrutienne. Deux écrits anonymes, la Fama fraternitatis et la Confessio publièrent, sous une forme naïve, ce que le vulgaire savait de la secte des Rose-croix et qui était bien peu de chose. Un grand nombre de philosophes et de savants et aussi beaucoup d’imposteurs, séduits par la philosophie élevée des Rose-croix prétendirent en être les héritiers. Des sociétés secrètes se formèrent qui cessèrent rapidement d’être secrètes à cause de la vanité de leurs membres qui se flattaient d’en faire partie. La plupart de ces groupes, quand ils n’étaient pas luthériens, s’inclinaient devant l’autorité de l’église. Tous les alchimistes, se disaient Rose-croix. Descartes chercha à entrer en contact avec la véritable confrérie des Rose-croix. Il les chercha aux Pays-Bas et en Allemagne, mais il déclara à son retour en France, qu’il n’avait pu rien apprendre de certain à leur égard.
On a dit que Paracelse, François Bacon et Spinoza avaient été Rose-croix. Mais rien ne semble l’avoir prouvé. Au XVIIIe siècle, un nouveau grade, celui de Rose-croix, est introduit dans la franc-maçonnerie, par les Jésuites qui y ont pénétré et des groupements chrétiens de cet ordre sont formés par eux un peu partout. La liberté vivace des hérésies du XIIIe siècle a disparu. Les soi-disant Rose-croix reconnaissent les sacrements, étudient l’Ancien Testament comme source de toute vérité, s’inclinent devant le pouvoir de l’église et l’infaillibilité du pape. C’est là l’évolution habituelle de tous les courants spirituels. L’arbre dont est sortie une fleur trop belle, un fruit trop parfait devient la proie d’une force obscure qui lui communique une sève gâtée et le fait mourir.
Mais les vrais Rose-croix continuaient leur œuvre. Leur association n’avait pas cessé de rester cachée. A cause de l’obscurité volontaire de chaque membre, personne ne sut jamais l’identité de ceux qui en faisaient partie. Dans le fait que certains hommes se proclamaient Rose-croix, on pouvait seulement reconnaître qu’ils n’étaient pas affiliés à la secte fondée par Christian Rosencreutz. L’influence de ce libre esprit se fit sentir au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, auprès de tous ceux qui luttèrent contre la tyrannie calviniste et luthérienne aussi intolérante que celle de l’Inquisition, et contre l’intransigeance des universités qui voulaient courber tous les esprits sous la discipline intellectuelle d’Aristote. Mais les messagers demeurèrent fidèles au serment de ne pas se faire connaître. Le message arriva mais on ne sut pas qui l’avait apporté.
Certains traits de la vie de certains hommes peuvent faire penser toutefois qu’ils étaient les véritables possesseurs de la tradition rosicrutienne. Paracelse pratiquait la médecine gratuitement; sa philosophie était néo-platonicienne; il ne portait que des vêtements très modestes et il glorifiait la pauvreté; nommé professeur de chirurgie par le sénat de Bâle, il brûla dans l’amphithéâtre, devant les étudiants, les livres des vieux médecins auxquels on s’en rapportait aveuglément et qui, sous prétexte de respect, étaient un obstacle aux recherches. Philalèthe qui possédait le secret de la pierre philosophale, parcourait le monde pour soigner les malades; son incessante préoccupation était de se dérober à la célébrité que lui attiraient ses guérisons. Bien que le comte de Saint-Germain eût le goût des bijoux précieux, on peut le ranger, pour d’autres raisons, parmi les vrais Rose-croix. Mais la même conclusion ne peut être tirée pour Spinoza, du fait que son sceau représentait une rose et qu’il ne tenait pas à signer ses ouvrages. Certains écrivains trop passionnés ont enrôlé parmi les Rose-croix tous les esprits remarquables des derniers siècles.
En 1888 Stanislas de Guaita et Papus fondèrent un ordre cabalistique de la Rose-croix, avec un cérémonial, des grades et peut-être des costumes. Cela et le bruit qu’ils firent autour de cette fondation indiquait assez que le nouvel ordre n’était pas inspiré par la tradition de son premier fondateur. On peut dire la même chose pour l’Ordre de la Rose-croix catholique que fonda en même temps Josephin Péladan. Ces ordres n’eurent qu’une vie éphémère. On trouve encore de nos jours, divers groupements, presque tous chrétiens, qui s’intitulent Rose-croix, sans que cela corresponde à une réalité initiatique quelconque.
Les vrais Rose-croix, les seuls, les huit héritiers sans cesse renouvelés de l’Albigeois Christian de Germelshausen, n’ont pas cessé de poursuivre leur œuvre secrète. On a dit que vers la fin du XVIIe siècle, devant le matérialisme grandissant de l’Europe et comme s’ils jugeaient la partie perdue, ils avaient quitté les races uniquement assoiffées de bien-être physique et ils s’étaient retirés dans les solitudes inaccessibles des monts Himalaya. Mais une partie où l’enjeu est divin n’est jamais perdue. Peut-être ont-ils quitté l’Europe durant un temps et sont-ils revenus. Leur légende après avoir défrayé les conversations de toutes les sociétés intellectuelles d’Europe s’est effacée après la Révolution. Elle n’intéresse plus à présent qu’un petit nombre de curieux. Les huit sages se sont remis en toute liberté à leur tâche. Il est vrai que cette tâche est devenue démesurée. Par quels moyens tentent-ils de l’accomplir?
Il faut quelquefois peu de chose pour orienter une âme humaine dans un sens nouveau, meilleur et plus élevé. Il arrive que la lecture d’un livre suffit, ou une parole qu’on entend, même un visage très bon que l’on entrevoit un soir et qui rappelle que la bonté existe. Chacun de nous peut rencontrer, quand la minute sera venue ou quand il le demandera avec force, un des huit sages errants. Qu’il ne soit pas de mauvaise humeur ce jour-là, ou distrait ou fatigué. La sagesse n’est pas capricieuse comme la fortune, mais elle passe bien moins souvent.
LA ROSE ET LA CROIX
Les Rose-croix ont pris pour symbole l’union de la rose et de la croix parce que cette union résume le sens de leur effort et que cet effort doit être celui de tous les hommes. Depuis des âges immémoriaux, les plus sages d’entre nous ont découvert que le but de l’humanité sur la terre était de parvenir à la sagesse divine. Deux routes conduisent à la sagesse divine: la connaissance et l’amour.
La croix est le plus antique symbole qui existe. Dès que les premières civilisations apparurent, elle signifia l’esprit, l’esprit en mouvement vers la perfection. La rose a le sens de l’amour parce qu’elle est, par le parfum, la couleur et la délicatesse, le chef-d’œuvre de beauté de la nature et que la beauté suscite l’amour, de même que l’amour transforme en beauté les éléments sur lesquels il se répand. Par la rose qui s’épanouit au milieu de la croix, le sens de l’univers est expliqué, la doctrine unique est résumée, la vérité brille avec clarté. L’homme pour se réaliser et devenir parfait doit développer sa puissance d’amour au point d’aimer tous les êtres et toutes les formes perceptibles pour ses sens, étendre sa faculté de connaître et de comprendre jusqu’au point de posséder les lois qui régissent le monde et de pouvoir remonter, par l’intelligence, de tous les effets à toutes les causes.
Celui qui respire la rose et en savoure la beauté, celui qui voit s’ouvrir les branches de la croix vers les quatre points cardinaux de l’esprit, peut se tromper, revenir en arrière, être momentanément enseveli par l’ignorance, mais il tient la bouée dans la tempête, il voit la lampe sur la colline, il retrouvera tôt ou tard la bonne voie. Gloire au messager qui trouva ce signal salutaire, qui le fixa dans le bois ou sur la pierre pour qu’il fût transmis! Gloire au messager qui, par la vertu de l’image, permit à la vérité de ne pas être perdue! Il a mis le chiffre et la lettre sur la borne kilométrique, il a été le réconfort du voyageur et le salut de l’homme égaré.
Christian Rosencreutz avait fixé des règles à la vie de ses disciples. La première de ces règles était le désintéressement. Le désintéressement restera toujours la vertu la plus difficile à pratiquer. Les hommes dont on dit qu’ils sont désintéressés et qui passent parmi nous avec une vague auréole de générosité sont seulement ceux qui sont moins avides que les autres. Personne n’est désintéressé. Il n’y a pas d’exemple dans notre société moderne d’un homme assez grand pour briser la formidable chaîne de l’argent et passer avec aisance et sans ostentation de la richesse à la pauvreté ou même de la pauvreté à une pauvreté plus grande. Dès que l’esprit a atteint une certaine élévation, il comprend que c’est dans ce sens que doit être accompli le premier pas. Pourtant il ne fait pas ce pas. Un des plus courageux et un des plus persuadés de la vertu de la pauvreté, Tolstoï, s’est décidé seulement quelques heures avant sa mort à pratiquer l’état de moine mendiant. C’était bien tard.
Une autre règle essentielle était l’absence d’orgueil. Le Rose-croix devait passer inaperçu, ne pas se flatter de sa science, demeurer autant que possible anonyme. La modestie est aussi impraticable que la pauvreté pour l’homme ordinaire. On peut même remarquer qu’une sotte vanité, fière d’elle-même, accompagne toujours de grandes facultés intellectuelles. Et cette sotte vanité est considérée avec faveur comme le signe du génie.
La troisième règle des Rose-croix était la chasteté. Les sages, ont, de tout temps, attaché à la chasteté une grande importance. Ni Pythagore, ni Socrate, ni Platon, ni les philosophes de l’école d’Alexandrie ne l’ont pourtant pratiquée d’une façon rigoureuse. Elle n’est peut-être qu’une mesure préventive contre l’excès des désirs et les violences qu’ils engendrent. Logiquement, si le plaisir de manger n’est pas prohibé, il n’y a pas de raison pour que la volupté des sens le soit. Et l’on ne peut même assimiler ces deux ordres de plaisirs physiques. Ils sont, chez l’homme normal, aussi indispensables à la vie l’un que l’autre. Mais tandis que l’on ne tire de la nourriture qu’une habitude du corps venant d’une digestion harmonieuse, on peut obtenir de merveilleuses possibilités de la volupté si elle est pratiquée avec un être qu’on aime. Elle peut même être un chemin de perfection. Seulement ce chemin n’est pas connu. Les lois qui enseignent comment on peut parvenir à l’élévation spirituelle par la communauté du désir et sa satisfaction mutuelle n’ont encore été écrites par aucun maître. Je n’ai même jamais entendu dire qu’il y ait eu d’enseignement oral à ce sujet. Une pruderie vieille comme le monde a arrêté par son vertueux silence l’essor que l’humanité aurait pu avoir par la porte de la chair et du baiser.
Mais nous ne savons pas si la rose du symbole rosicrutien ne renferme pas implicitement l’indication du secret d’amour qui reste à trouver.
Celui qui arriverait à la connaissance suprême par l’intelligence agrandie ne pourrait qu’aimer les êtres et les choses dont il aurait pénétré les rouages, dont il verrait les mouvements, dont il comprendrait les passions comme si elles étaient les siennes propres. Celui qui par l’élan émotif de son cœur parviendrait à l’état sensible d’amour parfait, verrait tomber les barrières de l’ignorance et conquerrait le savoir par le don de lui-même à ce qu’il aime. Car les deux chemins se rejoignent et à une certaine hauteur ils n’en font plus qu’un.
Le symbole est juste et éternel et il n’en est pas besoin d’autre pour encore des milliers d’évolutions humaines. Chacun peut se peser à sa mesure et trouver une pierre de touche provisoire du bien et du mal en se reportant à la rose et à la croix. Or, c’est là le point d’interrogation qui se dresse dans bien des consciences, sans qu’elles se l’avouent à elles-mêmes. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal? Ai-je raison d’accomplir une action qui semble bonne à mon point de vue et mauvaise au point de vue des autres? Certes, la rose et la croix ne peuvent servir de clef à toutes les énigmes, car il y a trop de portes dans l’ombre de l’âme. L’angoissante question, posée au moins une fois par chacun, mille fois pour certains, de savoir si ce qui importe le plus est son propre développement ou l’entr’aide aux autres, s’il vaut mieux se sacrifier ou s’élancer en avant par l’étude, n’est pas résolue. Mais les deux images toujours présentes donnent une base à l’homme, s’il est sincère avec lui-même.
Toutes les fois que l’on s’identifie par l’amour, soit avec cet ensemble des univers qu’on appelle Dieu, soit avec un paysage, soit avec un être humain ou un être quelconque, serait-ce un chien, on est sur le chemin de la rose, protégé par elle et enrichi de sa substance. Toutes les fois que l’on échappe à l’ignorance, que l’on apprend un fait ou une loi, que l’on permet à son esprit d’aller un peu plus loin dans la connaissance de ce qui existe, on est en marche vers le lieu supra-terrestre et supra-céleste où la croix étend ses quatre branches spirituelles.
C’est ce message que Christian Rosencreutz est venu apporter aux hommes d’occident. C’est un message qui peut paraître très humble aux sceptiques de notre race qui sont persuadés posséder toute connaissance et font plus de cas de la haine que de l’amour. Mais il fut apporté très humblement par un messager qui a mis sa gloire à cacher son nom et qui, ayant voyagé plus de cent années pour transmettre sa petite vérité, n’a laissé d’autre trace de son passage que le dessin de la fleur ouverte au milieu de la croix.
LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS
LES INITIÉS DE L’ACTION
Il était prescrit au chevalier du Temple, dans les règlements de l’Ordre de ne pas reculer et de combattre à outrance devant trois ennemis et l’on disait communément, au XIIe et XIIIe siècle qu’un seul chevalier Templier suffisait pour vaincre dix Sarrasins.
La qualité essentielle demandée à un membre de l’Ordre était le courage, la valeur personnelle et l’ensemble de ces courages réunis devait procurer la puissance de la force, la domination matérielle.
Les Templiers furent les initiés de l’action, les messagers de l’épée. Ils marquent un échec nouveau de l’initiation orientale pour pacifier et cultiver l’occident broyé par l’étreinte de l’église. Jadis à Athènes et à Alexandrie cette église avait anéanti les initiés de la connaissance qu’étaient les néo-platoniciens. Les derniers survivants de cette école merveilleuse, les disciples d’Ammonius Saccas, qui avaient rêvé d’amener le monde à la perfection, par la connaissance philosophique avaient été obligés, devant les persécutions, de s’enfuir en Perse auprès du roi Chosroès.
Au moment où l’Ordre du Temple arrivait à son apogée, les initiés de l’amour, les Cathares et les Albigeois qui avaient découvert le secret de la perfection immédiate, conquise en cette vie par le chemin de la pauvreté purificatrice et du fraternel amour étaient exterminés jusqu’au dernier et de l’Atlantique à la Méditerranée il était impossible de découvrir même une pierre où subsistât un signe de leur sublime tradition.
Les initiés de l’Ordre du Temple tentèrent de faire triompher par l’épée la vérité des sages. Ils suivirent le troisième des chemins ouverts devant l’homme, après celui de la connaissance et celui de l’amour, le chemin de l’action. Leur réussite fut d’abord éblouissante. L’élite du monde, séduite par l’idéal de courage chevaleresque qu’ils levaient comme une bannière, vint de toutes parts à eux. Tous les jeunes hommes vaillants de l’Europe rêvaient de collaborer à la défense de la Terre sainte dans la phalange de ces vétérans glorieux de la Croisade. Mais les dirigeants de l’Ordre entrevoyaient un but plus magnifique. La Terre sainte ne renfermait à leurs yeux que le tombeau d’un prophète entre les prophètes et non d’un Dieu. Il s’agissait de faire du monde entier une Terre sainte. Il fallait d’abord s’emparer du monde. Et c’était possible. L’Ordre du Temple le tenta et il aurait pu réussir. Le XIe et XIIe siècle virent se développer ce rêve énorme, cette chimère gigantesque et secrète, la conquête de l’Europe et de l’Asie par une minorité vaillante et bien organisée, une minorité ignorante pourtant du but et que dirigeait un groupe d’initiés. La réussite aurait été le rétablissement de l’antique hiérarchie sacerdotale d’Égypte. Derrière les rois et leurs guerriers, il y aurait eu des sages, à la fois prêtres et savants, qui auraient imposé une volonté de justice et orienté l’univers vers la perfection.
Si l’on ne trouve pas dans les règlements de l’Ordre les textes qui peuvent donner la preuve du but grandiose des Templiers, on ne peut s’en étonner. Un projet aussi vaste que la chute des rois et le nivellement des religions, la constitution d’une civilisation unique, à la fois musulmane et chrétienne ne pouvait être confié à aucun parchemin, et ne devait être révélé aux grands prieurs du conseil secret que lorsque leur ambition et leur sagesse avaient été mesurées avec soin. Nul chevalier ne révéla au moment du procès le but de l’Ordre dont il n’était qu’un aveugle instrument. Les membres du groupe intérieur, ceux qui savaient, n’avouèrent sous les tortures que des rites extérieurs, scandaleux pour les profanes, mais qui ne touchaient pas à l’essence même de ce qu’était le Temple en vérité. Sans doute Philippe le Bel et le pape Clément V n’ignorèrent pas le danger que couraient la papauté et les royautés. L’extraordinaire avarice du roi de France n’était pas un levier suffisant pour lui faire soulever une pierre aussi lourde que l’Ordre du Temple et pour la briser. Il pouvait ne pas réussir et être brisé lui-même. Il ne dut se décider à cet acte audacieux que parce que c’était une question vitale pour son trône. Naguère il avait essayé d’être admis parmi les chevaliers du Temple et à sa grande surprise, il avait été rejeté. Il supprima ceux qui l’auraient supprimé un peu plus tard. La papauté n’aurait été atteinte que bien après car l’Ordre avait besoin de l’organisation ecclésiastique pour dominer. Rien ne transpira, ni dans les interrogatoires ni dans les jugements, de la force qui avait failli détruire l’édifice social, pour le réorganiser sur un plan plus parfait. On se contenta de convaincre les Templiers d’avoir craché sur le Christ, d’avoir permis et même recommandé la sodomie, d’avoir adoré l’idole Baphomet, toutes choses qui furent prouvées à la lettre, mais furent ignorées dans leur esprit. Les peuples stupéfaits virent condamner l’ordre glorieux et célèbre et ils n’en surent pas la vraie cause. Après eux l’histoire demeura aussi ignorante.
Les plus prodigieuses actions peuvent être accomplies par les croyants. La foi, non seulement soulève les montagnes, mais elle peut les lancer au ciel en se jouant. Et il n’est pas nécessaire que cette foi soit la foi au bien, à Dieu ou à n’importe quelle chimère sublime. La foi en l’égoïsme a autant de puissance. Seulement elle plie vite. Mais il faut que l’élément foi soit à la base de l’action. Quand les hommes cessent de croire à leur but, leur cuirasse tombe, ils cessent d’être invincibles. C’est ce qui arriva pour les Templiers. La richesse entrait dans leur plan de conquête et avec une vertigineuse rapidité ils étaient devenus les banquiers du monde. Les chevaliers chargés de compter montraient encore plus de zèle que ceux qui étaient chargés de combattre et qui passaient pour les plus illustres combattants de leur époque. La richesse les corrompit comme elle corrompt tous ceux qui la possèdent. Ils périrent pour avoir été trop riches et avec eux s’éteignit le rêve d’une civilisation réconciliant l’Orient et l’Occident et remplaçant le pouvoir des rois par le gouvernement d’une élite d’hommes intelligents et justes.
HUGUES DES PAYENS ET L’ORDRE DES ASSASSINS
Ce fut vers 1120, à Jérusalem, que le rêve magnifique apparut dans le cerveau génial du fondateur des Templiers, Hugues des Payens.
C’était un pauvre chevalier de Champagne qui avait suivi Godefroy de Bouillon dans la croisade et qui était demeuré à Jérusalem. Les pillages l’avaient laissé sans fortune. L’histoire montre que lorsqu’une ville, si vaste soit-elle, est prise et pillée, il suffit à peine de trois jours pour qu’il n’y ait plus une maison à prendre, une femme à violer. A Antioche et à Jérusalem, Hugues des Payens avait dû passer les trois premiers jours à remercier Dieu de la victoire. Il est vraisemblable que le fondateur de l’ordre le plus riche de la chrétienté fut un homme désintéressé.
Quand on rêve du royaume du Christ, qu’est-ce qu’une maison mauresque avec des femmes autour d’un jet d’eau et des nègres esclaves en pourpoint vermillon? Il n’avait ni la maison, ni les femmes. Il se croyait bon chrétien mais il aimait discuter sur les doctrines hérétiques avec son compagnon de guerre, le toulousain Geoffroy de Saint-Adhémar[14] qui, comme tous les hommes de sa race, était imbu de Catharisme. Ils étaient jeunes et pauvres, comme il convient aux bâtisseurs de projets immenses et aux prompts réalisateurs de chimères.
[14] Et non de Saint-Omer comme on l’a écrit souvent.
L’Orient avec ses beautés d’architecture, les voluptés de ses femmes et le mysticisme de sa philosophie transformait avec une surprenante rapidité les hommes d’occident. Baudoin II qui était devenu roi de Jérusalem donnait l’exemple. Fait prisonnier par l’Emir Balak dans une embuscade, il était resté un an au pouvoir des Sarrasins. Quand il fut délivré, il continua à guerroyer avec la même ardeur, mais il parlait de l’Emir Balak comme d’un sage avec lequel il s’était plu à s’entretenir. Il s’habillait d’une robe, à la manière des orientaux, il affectait de suivre leurs usages et il épousa une jeune fille qui appartenait à une ancienne famille arabe. Il fut le protecteur des premiers Templiers auxquels il donna comme logement, peut-être avec intention, la partie de son palais qui était construite sur l’emplacement de l’ancien temple de Salomon.
Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar qui étaient des combattants en même temps que des mystiques, furent frappés d’admiration par ce que l’Orient leur révélait dans l’ordre d’idées qui les préoccupait le plus. Ils n’entendaient raconter que des histoires de saints de l’Islam qui imposaient par la force leur conception mystique ou même le souvenir d’un certain prophète méconnu. Tous employaient une méthode semblable. Ils fondaient une société secrète, à la fois philosophique et guerrière, avec différents degrés d’initiation et une hiérarchie de membres, basée sur la hiérarchie de la nature, selon l’antique principe: ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Il y avait eu en Perse, Mastek, Kermath, puis les Rawendi qui enseignaient à leurs initiés que les âmes transmigrent de corps en corps. Ils avaient entendu parler de «ceux qui sont vêtus de blanc», de Mokanaa, le masqué, qui portait toujours sur son visage un masque d’or et de Sasendeimah, celui qui dispose du clair de lune ainsi appelé parce que pour éblouir ses disciples il faisait paraître, la nuit, au-dessus d’une fontaine, une lumière éblouissante qu’il assimilait à celle de l’esprit divin.
C’était aussi le fondateur d’une société secrète Ismaïlite, Abdallah, fils de Maïmoun qui était parvenu à monter sur le trône du Khalifat d’Égypte. Depuis son avènement, il y avait au Caire une société de sagesse dont le Khalife était le grand maître et qui avait sa «maison de sagesse» et sa «maison de science» pleine d’instruments d’astronomie, de livres, où l’encre, le parchemin et les plumes étaient distribués gratuitement et où affluaient les médecins, les poètes et les savants de l’Orient.
Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar eurent dans ce même temps à Jérusalem l’écho d’un grand événement, la fermeture passagère de cette «maison de science» au Caire, à la suite d’une émeute et ils s’étonnèrent de l’importance qu’avaient les choses de l’esprit, dans cet Orient qu’ils avaient pu croire barbare, quand ils habitaient leur château de pierre, enclos de tristes fossés, dans le pays de France.
La destinée d’Hassan Sabbah surtout, du Vieux de la Montagne et celle de la secte des Assassins qui régnait par la terreur sur la Perse, la Syrie et l’Égypte et même sur les croisés, devait occuper leurs longues causeries, durant les nuits chaudes de Jérusalem.
Hassan Sabbah avait été un ambitieux en même temps qu’un philosophe mystique. Instruit dans la grande université de Nichapour avec le poète astronome Omar Khayyam et Nizamolmouk qui devait devenir le premier ministre du Khalife de Bagdad, il s’était initié à la secte des Ismaïlites d’Égypte et il avait fondé une secte dont il s’était proclamé le grand maître. Cette secte avait neuf degrés d’initiation et reposait à la fois sur l’obéissance absolue et la connaissance intellectuelle des philosophies. Selon leur intelligence, les disciples s’élevaient dans la hiérarchie de la secte. Après la connaissance il fallait arriver à la foi dans le Dieu supérieur commun à toutes les religions. A ce degré on pratiquait l’extase des soufis et des saints. Mais le dernier degré enseignait qu’il n’y a pour l’homme ni récompense ni châtiment, que le monde est dirigé par une loi indifférente et que l’égoïsme individuel est vraisemblablement le dernier mot de la vie. Seuls, quelques dirigeants de la secte parvenaient à ce degré ultime. Il dut y avoir un degré encore supérieur qui fut le partage du premier grand maître Hassan Sabbah et dont il ne révéla l’angoisse à personne. Il dut douter de sa propre philosophie et de la supériorité dernière de l’égoïsme. Ses disciples rapportent qu’il passa trente-cinq ans sans sortir de la bibliothèque du château d’Alamout où tant de livres étaient entassés qu’elle était devenue la plus grande du monde après celle de Bagdad. Durant ce délai de trente-cinq ans on ne se rappela l’avoir vu paraître que deux fois sur son balcon. Un homme qui porte en lui une certitude absolue reconnaît la vanité des livres autant que celui qui est possédé par la foi, il n’attend rien de la poussière des parchemins et il ne se contente pas en trente-cinq ans, de voir deux fois seulement la lumière du soleil.
Hassan Sabbah avait trouvé un ingénieux moyen de devenir le premier personnage de l’Orient, d’y prélever des impôts et d’en gouverner les souverains. Tout homme qui résistait à sa volonté était assassiné par un de ses émissaires. Si un de ces émissaires était pris avant la réalisation du meurtre, il en venait un autre, puis un autre encore. Et les disciples d’Hassan n’hésitaient devant rien. Ils se convertissaient au christianisme s’il fallait tuer un chrétien. Il en est qui prirent l’apparence de femmes ravissantes et se firent vendre comme esclaves pour parvenir auprès d’un émir méfiant et luxurieux et le poignarder à l’heure des caresses.
Pour fanatiser ses disciples et obtenir d’eux le sacrifice de leur vie, Hassan possédait une méthode personnelle qu’il légua à ses successeurs. Comme son père Ali Sabbah, qui était déjà surnommé le sceptique et l’athée et dont il révérait les connaissances, il avait étudié les plantes dès son enfance. Il avait trouvé une manière de préparer le haschich et de le mélanger avec de la jusquiame qui donnait la confiance en soi, qui provoquait l’inébranlable fermeté de l’âme. Ceux qu’il envoyait, portaient avec eux, outre le court poignard triangulaire, la certitude absolue de réussir; peut-être, comme l’a raconté Marco Polo, dont tous les autres récits ont été confirmés, Hassan donnait-il à ses disciples un autre mélange de haschich qui leur procurait, parmi les jardins d’Alamout et au milieu de ses fontaines, des rêves et une béatitude délicieuse et leur faisait-il croire qu’il les envoyait au paradis, en vertu de son pouvoir divin[15]. L’obéissance était aisée à celui qui disposait d’une semblable récompense. C’est de là que les membres de la secte ont tiré leur nom d’Assassins, ou haschichins, mangeurs d’herbes. Le Vieux de la Montagne était appelé le possesseur du Haschicha[16].
[15] Une partie du château d’Alamout s’appelait Meïmoun-Diz, la forteresse du bonheur.
[16] Certains esprits trop graves se plaisent à écarter de l’histoire les événements qui se présentent, revêtus de pied en cap, de fantaisie légendaire. Les faits sont souvent plats et ennuyeux, mais d’autres fois, sublimes et poétiques sans qu’on y ajoute rien. Dans son intéressant ouvrage sur la chevalerie M. Victor-Emile Michelet, dit que faire venir Assassin de Haschichin est comme faire venir cheval de equus et il semble trouver l’usage du haschich indigne d’Hassan Sabbah. L’étymologie que je donne est abondamment prouvée par Sylvestre de Sacy, Hammer et plusieurs autres historiens. D’ailleurs, beaucoup de sociétés secrètes persanes, hindoues et chinoises ont employé et emploient encore maintenant des breuvages à base de haschich, d’opium, et de beaucoup d’autres plantes pour favoriser la sortie du double astral et atteindre les premiers degrés de l’extase.
Au moment où Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar rêvaient d’un pouvoir conquis à l’imitation des intellectuels orientaux, Hassan Sabbah mourut. Mais sa secte ne perdit rien de sa force, grâce aux rouages de son organisation. Les deux Français n’eurent pas de peine à voir que plus encore que les poignards obscurément levés sur les têtes, ce qui faisait sa puissance, c’étaient les châteaux méthodiquement acquis et fortifiés par elle, les châteaux inexpugnables et que gardaient de petites troupes disciplinées.
Et le rêve se précisa. On pourrait être maître de l’Europe si on disposait de châteaux disséminés un peu partout à travers ses royaumes. Pour avoir ces châteaux, il fallait être riche, mais la religion menait à tout, surtout à la richesse. Que de gens avaient renoncé à leur fortune au moment de la Croisade, échangeant des richesses contre le pardon de l’Église! Les chevaliers du Christ draineraient l’or de la chrétienté. Quant à la terreur, au pouvoir de l’assassinat qui avait été le premier levier d’Hassan, on le retrouverait dans un mot d’ordre religieux, une vertu que donne la foi.
Ce mot d’ordre leur fut apporté par l’initiation orientale qu’ils reçurent de Théoclet. C’était le patriarche de la secte gnostique des Johannites. Cette secte se rattachait à l’évangéliste Jean et prétendait qu’il était le fondateur de la véritable église. L’Église de Rome n’était pas l’église légitime. Les missionnaires de Pierre avaient altéré la pensée de Jésus en allant prêcher chez des peuples barbares. D’après les Johannites, c’était un blasphème de dire que Jésus était monté sur la croix, car le fils de Dieu n’avait pu être crucifié. Depuis Jean, les patriarches Johannites s’étaient succédé sans interruption. Le dernier était Théoclet. Il errait obscurément en Palestine, mais s’il trouvait des défenseurs, son église triompherait des fausses églises et son successeur serait l’homme le plus puissant de la chrétienté.
Hugues des Payens réunit autour de lui sept chevaliers et fonda un ordre de chevalerie dont le but apparent était de protéger les pèlerins se rendant vers la Terre Sainte. Il l’appela l’Ordre du Temple parce que son but mystique et secret était la reconstitution du Temple de Salomon, symbole de la perfection. On avait enfermé ce symbole dans la géométrie des pierres; c’était la poursuite de la sagesse divine et sa réalisation par l’ordre et l’harmonie sous la direction hiérarchique des initiés. La puissance matérielle devait être le moyen pour élever le Temple.
Cette puissance matérielle fut acquise avec une rapidité qui dépassa tous les rêves des fondateurs.
En 1128, Hugues des Payens venait en France et faisait approuver par saint Bernard, la règle de l’ordre nouveau. Elle était ascétique et guerrière. Si elle ressemblait étrangement aux règles des sociétés secrètes de l’Orient, nul ne le sut. Les Templiers se divisaient en trois grades: les chevaliers, les servants d’armes et les affiliés. Ils obéissaient au Grand Maître mais il y avait un ordre intérieur, composé de sept membres qui restaient inconnus et qui perpétuaient la tradition primitive.
Leur costume fut la robe blanche avec une croix rouge sur le côté gauche. Ils étaient exemptés d’impôts et de service militaire aux rois. Ils ne pouvaient être jugés que par le pape. Le nombre trois jouait un rôle particulier dans leurs rites. Quand un candidat voulait être admis chevalier il frappait trois fois à la porte de l’église où la cérémonie avait lieu et on lui demandait trois fois ce qu’il voulait. Chaque chevalier devait avoir trois chevaux, faire trois grands jeûnes et communier trois fois l’an. Ceux qui avaient commis une faute étaient flagellés trois fois. Ils faisaient trois vœux.
Quelques années s’étaient à peine écoulées qu’ils avaient des biens immenses et qu’ils formaient au milieu des nations européennes et en Orient une force qui allait toujours grandissant. Cette force chevaleresque s’accrut de leurs opérations financières.
Durant les cent quatre-vingt-quatre ans de l’existence de l’Ordre, le but ne fut jamais perdu de vue et il fut poursuivi avec une volonté obstinée. Ils eurent partout des châteaux et jusqu’à neuf mille. Ils progressaient sans cesse. En combattant les Egyptiens, les Syriens et l’Ordre des Assassins, ils s’instruisaient dans leurs mœurs, dans leur organisation militaire et dans leurs doctrines. Quand ils élèvent des forteresses, elles sont sur les plans des forteresses Sarrasines et ainsi on peut les distinguer aisément de celles des Hospitaliers, leurs rivaux.
Des rapports étroits, sous forme d’alliances conclues, puis rompues, unissent souvent les Templiers aux Sarrasins. Ils trahissent Frédéric II pour le sultan de Babylone. Une autre fois, ils refusent de combattre les infidèles au profit de Léon, roi d’Arménie. Après la prise de Damiette, Imbert, maréchal du Temple et confident du légat du pape, le cardinal Pelage, qui commandait l’armée chrétienne, quitte brusquement cette armée embourbée dans le débordement du Nil et passe aux Musulmans. Si c’est un chevalier du Temple qui empêcha, dit-on, le Grand Maître des Assassins de se convertir au christianisme et qui tua son ambassadeur, c’est sans doute qu’il n’ajoutait pas foi à cette invraisemblable conversion et qu’il ne voyait en elle qu’une ruse de guerre.
Tout cela prouve combien les chevaliers du Temple eurent d’affinités avec les ennemis qu’ils combattirent. Ils n’hésitent pas à trahir la chrétienté si c’est leur intérêt et lorsqu’ils font des prisonniers Musulmans, on ne voit pas qu’ils leur font grâce ou qu’ils les laissent partir sans rançon. C’est qu’il n’y a pour eux de vérité que dans l’accroissement de leur force.
Avec les années, les grands maîtres deviennent plus puissants et ils n’en sont que plus ambitieux. Sous Thomas Béraut, ils font la guerre aux chevaliers Hospitaliers avec une ardeur au moins aussi grande que s’ils la faisaient aux infidèles. Mais la vie humaine ne compte pas à leurs yeux. On ne peut réaliser un grand projet matériel sans tuer indifféremment ses amis et ses ennemis. Rien ne compte même, ni l’autorité du pape dont ils s’affranchissent chaque jour davantage, ni les lois morales, ni les lois chevaleresques. Nous n’en donnerons qu’un exemple significatif.
Les chrétiens étaient presque partout chassés de l’Orient où depuis près de trois siècles ils détruisaient les monuments de l’art arabe, brûlaient les bibliothèques[17] et répandaient une désolation qui ne peut être comparée qu’à celle qui fut apportée par les Mongols[18].
[17] Notamment la Bibliothèque de Tripoli qui contenait plus de cent mille volumes.
[18] Je ne peux m’expliquer l’admiration dont sont remplis les manuels d’histoire pour ce qu’on y appelle «les grands mouvements mystiques des croisades.» Derrière la chevalerie française, c’était la lie de l’Occident qui courait au pillage de l’Orient. Saint Bernard peignait avec justesse ces croisés dont il avait suscité l’enthousiasme: «Ce qui charme dans cette foule, dans ce torrent qui coule à la Terre sainte, c’est que vous n’y voyez que des scélérats et des impies. Mais Christ d’un ennemi se fait un champion».
Le sultan Khalil avait mis le siège devant Saint-Jean-d’Acre dont la défense avait été confiée au grand maître du Temple, Guillaume de Beaujeu. Il fut tué sur les remparts après plusieurs mois de lutte et comme la ville assiégée renfermait le nombre des grands prieurs nécessaire à l’élection, on proclama tout de suite son successeur, le moine Gaudini. C’était un intellectuel et un philosophe plutôt qu’un guerrier. Il se hâta de négocier, mais trop tard, et la ville fut pillée. Les jeunes filles et les femmes des nobles de la ville au nombre de trois cents s’étaient réfugiées dans la forteresse des Templiers dont les tours étaient battues par la mer, et permettaient encore de résister. La nuit arrêta combats et pillages. Les chevaliers du Temple sommés de se rendre n’y consentirent que s’ils avaient le lendemain la liberté de se retirer sains et saufs avec les femmes réfugiées derrière leurs murs. Le sultan y consentit, mais il fut entendu que quelques centaines de soldats Musulmans occuperaient une des tours pour veiller à ce que les articles de la capitulation fussent observés. Cette tour était malheureusement celle où étaient entassées les nobles chrétiennes. Les soldats Musulmans enivrés par la victoire ne purent résister à la vue des femmes: Ils les entraînèrent toutes dans l’Église de l’Ordre et les violèrent. Les chevaliers, prévenus par les cris, coururent avertir le grand maître Gaudini de la trahison, du malheur qui s’accomplissait et de la vengeance qu’il était nécessaire d’en tirer. Celui-ci haussa les épaules et répondit:
--Eh! Messieurs! je n’en suis pas moins affligé que vous! Mais que faire en d’aussi tristes conjonctures[19]?
[19] Père Mansuet, Histoire critique de l’Ordre des Chevaliers du Temple.
Et il se hâta de s’embarquer avec les archives du Temple et une dizaine des plus hauts gradés de l’Ordre, sur une barque qui put s’échapper à la faveur de l’obscurité et atteindre Chypre. Qu’importait, en effet, le viol de trois cents femmes pourvu que les quelques hommes qui avaient entre leurs mains la conquête et l’organisation de l’Europe fussent sauvés.
Les Templiers qui demeurèrent massacrèrent les voluptueux soldats de Khalil, mais ils périrent le lendemain, ainsi que les chrétiennes déshonorées; la tour du Temple où ils se défendaient s’écroula au moment de l’assaut, ensevelissant vainqueurs et vaincus.
Quelques années après, sous la maîtrise de Jacques de Molay, toutes les orgueilleuses tours du Temple dressées aux carrefours de l’Europe, s’écroulèrent en même temps.
LE RENIEMENT DE JÉSUS, LA SODOMIE, BAPHOMET
C’était le temps où Philippe le Bel venait d’altérer à son profit les monnaies de France. Malgré ces altérations il restait tout de même besogneux. Or, il reçut une lettre du gouverneur d’un château du Languedoc, près Béziers. Ce gouverneur lui disait qu’un bourgeois de cette ville, nommé Squint de Florian, qui était condamné à mort, avait demandé à parler au roi, avant de subir sa peine, assurant qu’il avait un secret d’une importance inouïe à lui révéler. Le gouverneur avait fait surseoir à l’exécution.
Poussé par la curiosité le roi avait fait envoyer Florian à Paris. Florian se jeta à ses pieds et lui demanda la vie en échange du secret, ce qui lui fut accordé. Et voici ce qu’il révéla.
Florian avait passé des jours dans sa prison en compagnie d’un Templier apostat et comme lui condamné à mort. Ce Templier, sur le point d’être exécuté et ne pouvant obtenir de prêtre s’était confessé à son compagnon. Il lui avait révélé avoir commis, quand il était honnête homme et faisait partie de l’Ordre du Temple, des crimes bien plus grands que ceux qui le menaient à présent à la mort. Ces crimes étaient aussi commis par l’élite de la chevalerie française. Les Templiers reniaient Jésus-Christ et crachaient trois fois sur la croix au moment de leur réception dans l’Ordre. Ils pratiquaient la sodomie non par plaisir occasionnel, mais avec une permission officielle et comme une action louable et recommandée. Enfin, ils se vouaient, par le rite magique d’une corde qu’on leur faisait ceindre autour des reins, à une étrange idole barbue appelée Baphomet.
On a peine à croire que Philippe le Bel, si peu respectueux pour le pape de l’église qu’il avait récemment fait souffleter par l’entremise de Nogaret, se soit indigné contre l’hérésie et l’adoration de Baphomet, ou contre les pratiques de sodomie, si courantes dans ce temps et dans tous les temps. Il est vraisemblable qu’il fut révélé encore quelque chose de l’ambitieux idéal de conquête des Templiers. Cet idéal, connu seulement du groupe intérieur des grands prieurs, avait dû filtrer, devait se chuchoter comme une légende incertaine et n’eut pas assez de réalité pour figurer dans les accusations du procès. Mais sa connaissance dut faire réfléchir Philippe le Bel sur l’extraordinaire puissance qui s’était constituée dans son royaume et sur laquelle il n’avait aucune autorité. Il dut comprendre tout à coup qu’un immense danger pouvait se dresser devant lui et se dire que s’il détruisait brusquement ce danger par un coup d’audace il s’enrichirait en même temps de l’immense fortune de l’Ordre du Temple. Cette crainte qui ne s’appuya pour lui que sur de vagues témoignages et que rien ne lui prouva formellement est la seule excuse du plus grand crime, après le massacre des Albigeois, que commirent ensemble le pape et le roi de France.
Pour la grande réalisation de l’Ordre, les temps étaient peut-être venus. Les musulmans avaient rejeté les chrétiens de la Palestine et de l’Égypte. A quoi allait s’employer la formidable activité de ces guerriers pour qui combattre était une nécessité vitale? L’entretien des forts et des possessions de l’Orient dévorait presque tous les revenus de l’Ordre. Avec la cessation de la guerre contre les infidèles, des sommes énormes allaient se trouver disponibles.
Un Templier appelé Roger de Flor, avait pensé que le moment été venu. On venait de le chasser de l’Ordre pour avoir volé une partie de son trésor, au moment de la chute de Saint-Jean-d’Acre et pour avoir abusé des chrétiennes qui s’étaient réfugiées sur sa galère. Il tenta seul, à la tête d’aventuriers espagnols, la fondation d’un royaume méditerranéen. Il échappa aux poursuites du pape et de l’Ordre, gagna une immense fortune et obtint de l’Empereur de Constantinople la main de sa nièce Marie, et le titre de César.
Mais Jacques de Molay n’avait pas l’envergure qu’il aurait fallu. Il était sympathique à tous. L’honnêteté et les qualités moyennes dominaient en lui. Cela ne mène pas loin. Un seul indice peut faire supposer que le Temple jugeait le moment venu de jouer sa grande partie en Europe. Quand le pape d’accord avec Philippe le Bel, mande Jacques de Molay, auprès de lui à Poitiers, il lui recommande de venir incognito, presque seul. Or, Jacques de Molay quitte Chypre où il se trouvait, avec une suite immense, l’élite des chevaliers et le trésor du Temple. Cela peut indiquer qu’il jugeait que le champ d’action de l’Ordre était désormais en Europe et qu’il allait avoir besoin là, de tous ses combattants.
Avec habileté et hypocrisie, Philippe le Bel prodigua à Jacques de Molay et aux Templiers toutes sortes de marques d’amitié et de faveurs. D’autre part, Clément V ne pouvait rien lui refuser. Il avait été élu pape grâce au roi de France. L’opinion fut travaillée et pour la première fois on devait demander à l’université et au peuple d’approuver la décision royale. Mais le caractère même des accusations devait rendre populaire cette sorte de coup d’état. Des bruits couraient depuis longtemps sur des disparitions, des morts mystérieuses de gens qui avaient imprudemment assisté à une cérémonie secrète du Temple.
Les Templiers étaient haïs un peu partout. «Ils étaient, disait-on, notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie. Le peuple remarquait avec effroi l’analogie de leur costume avec celui des sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan dans leurs maisons, permis le culte mahométan. Dans leur rivalité furieuse contre les Hospitaliers, ils avaient été jusqu’à lancer des flèches contre le Saint-Sépulcre[20].»
[20] Michelet, Histoire de France.
On trouvait scandaleux que la cour du grand maître fût plus nombreuse et plus belle que celle des rois. On leur reprochait le caractère occulte des initiations à l’Ordre. On parlait à voix basse de magie, de meurtres rituels d’enfants. Philippe le Bel, allait trouver des auxiliaires dans l’indignation et la haine que cause au peuple tout ce qu’il ne comprend pas.
Dans la nuit du 13 octobre 1306, Jacques de Molay fut arrêté avec les chevaliers qui se trouvaient à Paris. Des ordres avaient été envoyés à l’avance en province pour que tous les Templiers de France fussent emprisonnés en même temps. La torture obtint avec rapidité plus de cent quarante aveux. Mais on ne trouva, en fouillant la maison du Temple, ni les archives de l’Ordre, ni sa véritable et primitive règle, ni le rite des initiations. Jacques de Molay, ému par les bruits qui avaient couru quelques jours auparavant, sur un danger qui menaçait l’Ordre, les avait fait sortir du Temple et cacher en lieu sûr. On ne les retrouva jamais.
Les Templiers étaient accusés de renoncer à Jésus-Christ et de cracher par trois fois sur la croix au moment où ils prêtaient serment de fidélité. On a épilogué sans fin sur cette accusation et on y a trouvé diverses explications. Celle à laquelle se sont ralliés beaucoup d’esprits sensés et notamment Michelet[21] est que cette forme de réception était empruntée aux anciens mystères. Pour faire mieux ressortir la parfaite pureté de l’initié après l’initiation, l’initié devait se montrer avant comme ayant atteint le dernier degré de l’irréligion. Il reniait Jésus. L’Ordre le réhabilitait d’autant mieux que sa chute avait été plus profonde. Au moment du procès des Templiers, le rite était pratiqué mais son sens symbolique était perdu.
[21] Malgré l’explication qu’il donne, il demeure frappé d’horreur par la grandeur de l’impiété.
Cette explication est un peu enfantine. Comment une action qui devait paraître monstrueuse à des chrétiens leur aurait-elle été demandée sans qu’on leur en donnât la raison, puisque cette raison était tellement simple? La question devait être posée sans cesse, car l’angoisse du pieux chevalier admis dans l’Ordre et invité à cracher sur ce qu’il avait appris à adorer, devait être profonde. On aurait pu facilement calmer sa conscience et une réponse aussi aisée à comprendre aurait été oubliée!
En réalité, les nombreux chevaliers qui ont déclaré avoir supplié leur initiateur de les dispenser de la cérémonie du reniement de la croix ou qui ont pensé échapper à ses conséquences par une restriction mentale, ne pouvaient en avoir la véritable explication sans connaître en même temps les secrets de l’Ordre, et ces secrets étaient réservés à une autre initiation, à l’entrée dans l’ordre intérieur.
L’action de cracher sur la croix signifiait la délivrance du Templier vis-à-vis de l’Église romaine que désormais il ne servirait plus en esprit. De même que les Assassins ennemis de l’Islamisme officiel prescrivaient à leurs disciples des premiers degrés l’observance rigoureuse du Coran, ainsi l’Ordre du Temple enseignait un christianisme rigoureux dans la forme. Mais dans l’esprit, le lien qui unissait chaque membre de l’Ordre à l’Église, était rompu par la cérémonie initiatique. Il était rattaché à une église plus haute, à un Christ qui ne peut mourir sur la croix et il devait venir un jour, quand il faudrait combattre le pape de Rome et ses évêques, où chacun serait obligé de se souvenir de son initiation comme d’un acte vivant.
Les Templiers étaient, en fait, tellement détachés de l’Église catholique qu’ils ne se servaient pas à la messe d’hosties consacrées et qu’ils recevaient la confession de leurs visiteurs et de leurs précepteurs qui souvent étaient laïques.
L’accusation de sodomie pesa aussi lourdement sur eux que celle d’hérésie. Ce n’est pas que durant le moyen âge la sodomie n’ait été très répandue. Elle semble l’avoir été plus qu’en Grèce et même plus que de nos jours, dans la société de Londres, de Berlin et de Paris. «Dans le VIIIe siècle, au rapport d’Alcuin et probablement dans les siècles suivants, tout évêque élu devait, avant d’être consacré, se justifier sur ces demandes canoniques: 1º S’il avait été pédéraste; 2º S’il avait été en commerce criminel avec une religieuse; 3º S’il avait été en commerce criminel «avec une bête à quatre pieds[22]». Et il devait jurer après de ne pratiquer aucun de «ces commerces criminels!» Pour qu’un candidat évêque fût interrogé avec insistance sur de telles actions, c’est qu’elles devaient être d’un usage courant; mais comme de nos jours encore, tout était toléré, permis, encouragé, à la condition que ce fût à voix basse et que l’hypocrisie recouvrît tout de son manteau de cendres.
[22] Frédéric Nicolaï. Essai sur les accusations intentées aux Templiers et sur le secret de cet ordre.
Un grand nombre de témoins déposèrent qu’au moment de leur entrée dans l’Ordre il leur était recommandé par leur supérieur de s’adonner à la sodomie entre eux et de négliger l’amour des femmes. Cette révélation souleva une grande indignation par le monde, mais cette indignation n’est pas tellement justifiée. La chasteté complète était proposée comme un idéal, mais cet idéal ne pouvait être réalisé qu’à la longue. La sodomie était un premier pas, une atténuation de l’exaltation des sens. Puis les Templiers étaient surtout des guerriers, des preneurs de châteaux et de villes. L’usage, dans ce temps, était de violer les femmes quand on entrait quelque part en vainqueur. On tuait celles qui résistaient et quelquefois celles qu’on avait eues et dont on s’était lassé. Cet usage était tellement établi qu’il se fonda au XIIe siècle un ordre de chevalerie spécial pour la préservation des femmes pendant les marches des armées et au moment des prises de villes. Ce fut peut-être dans un but d’économie humaine qu’un sage grand maître de l’Ordre du Temple recommanda la sodomie comme un pis aller du désir charnel.
Il y a dans l’histoire des sectes mystiques des exemples analogues. Ceux qui trouvent la vie matérielle irrémédiablement mauvaise sont logiques en se refusant à la perpétuer. Ils donnent alors un dérivé à leurs sens par des actions rapides qui leur apportent un minimum de plaisir et qui sont dépourvues de conséquences. Il y eut dans l’Inde, il y a une trentaine d’années, un procès assez retentissant intenté à un philosophe qui donnait des enseignements de même nature. En réalité, la cause de tous les malentendus vient de l’importance démesurée que les religions et les sociétés donnent aux rapports physiques des êtres entre eux. Ces rapports, dont l’intérêt varie avec l’âge et l’intelligence de chacun, ne devraient compter que dans la mesure où ils développent le sentiment de la beauté et l’amour au sens le plus élevé du mot.
Mais un règlement comme celui de l’Ordre du Temple supposait chez ses adhérents le sens de la mesure et un minimum de développement spirituel. Il ne tenait aucun compte de la bassesse des instincts et de l’absence totale des rudiments de spiritualité chez la grande majorité des hommes. La plupart des Templiers n’y virent que la permission de prendre un plaisir qui était jusqu’alors considéré comme défendu. Tous les rites de l’Ordre furent altérés.
Le baiser sur les lèvres, donné au candidat au moment de la réception et qui était la communication du souffle, de la force, telle qu’on la pratiquait dans les sociétés secrètes orientales, devint un signe de plaisir. La réception du chevalier fut très souvent le prétexte de scènes caricaturales et obscènes dans lesquelles les défenseurs du Temple et les amoureux de symboles ne peuvent sous aucun prétexte découvrir un sens caché. Durant les interrogatoires de Cahors, un chevalier appelé Arnaud, rapporta que sitôt après sa réception «où il avait fait et souffert des baisers criminels, le supérieur qui le reçut, avait aussitôt abusé de lui[23].»
[23] Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers, 1779.
A Carcassonne, le jeune Jean de Cassagne avoua que «pendant qu’un prêtre de l’Ordre lisait un psaume, le supérieur le baisa à la bouche, se coucha sur le banc où il était assis, qu’ils échangèrent d’autres baisers et que les dix chevaliers le baisèrent au nombril. Puis le supérieur tira d’une boîte une idole de cuivre...»
La troisième accusation avait trait à cette idole. Elle s’appelait Baphomet[24]. Celle qu’on trouva à Paris avait un numéro d’ordre car il y en avait une dans chaque chapitre du Temple. Elle était en cuivre, avec une longue barbe blanche. On l’a dépeinte diversement car le chevalier ne la voyait, au moment de l’initiation, que quelques instants. On a dit que c’était une sorte de marionnette, qu’elle avait la face d’un chat et aussi qu’elle représentait Satan. Ces puérilités contribuèrent à donner une base au soupçon d’hérésie qui planait sur le Temple. Les chevaliers furent convaincus dans l’opinion d’adorer une divinité orientale.
[24] Mot dérivé du grec, dont le sens est «baptême de l’esprit» (Hammer).
En réalité, Baphomet était le signe d’origine gnostique, destiné à résumer la doctrine du Temple et à en rappeler le but. On n’adorait en lui ni la figure de Jupiter, ni celle de Mahomet, comme on le dit et comme on le crut, on adorait la puissance, la force dirigée par l’intelligence qui était l’idéal du Temple et qui fut toujours représentée dans l’ancien symbolisme par un homme barbu portant une couronne. On retrouve cet homme barbu sur les sceaux et les médailles ayant appartenu aux Templiers. Il était pour eux ce que la rose au milieu de la croix, était pour les Rose-croix, le symbole de l’idée supérieure à laquelle ils avaient voué leur vie. La corde de lin que l’on donnait au nouveau chevalier et qu’on lui prescrivait de porter sous son vêtement, devait avoir touché Baphomet parce qu’elle représentait la chaîne qui lie l’homme à son idéal.
LA CHUTE DE L’ORDRE
Je ne raconterai pas en détails le procès intenté contre les Templiers et qui dura sept ans. La torture avait tout de suite arraché à un grand nombre d’entre eux les aveux d’hérésie que l’on attendait. Le grand maître lui-même n’avait su y résister. Ses aveux durent pourtant être falsifiés par les trois cardinaux qui les entendirent car il ne les reconnut pas, quand on les lui relut et il déclara préférer les procédés des Sarrasins «qui coupent tout de suite la tête à l’accusé».
Clément V parut d’abord résister devant la grandeur de l’injustice. Mais il était lié par l’intérêt au roi de France. Puis il convoitait la dépouille des Templiers pour satisfaire aux exigences de la belle Brunissande, comtesse de Foix.
Ce qui frappe surtout dans le procès c’est la terreur qu’inspire la justice du roi. Aucune voix n’ose s’élever pour défendre les Templiers. Après deux ans de tergiversations et de supplices préparatoires, une commission pontificale s’installe solennellement à l’archevêché de Paris et y siège chaque jour pour entendre la défense. Chaque jour un huissier paraît sur le seuil de l’archevêché et crie au peuple: «Si quelqu’un veut défendre l’Ordre de la milice du Temple, il n’a qu’à se présenter.» Mais personne ne se présente. Les jours passent. Quatre mois s’écoulent avec le retour de la même cérémonie. Enfin, un homme vêtu de noir traverse le peuple silencieux et demande à être entendu pour la défense de l’Ordre. Un frémissement court dans la foule qui encombre les rues. La commission est debout en grand émoi. L’homme s’appelle Jean de Melot. Il a été Templier pendant dix ans. Il a beaucoup de choses à dire. Il va innocenter l’Ordre. Et comme l’attention est à son comble, il déclare qu’il a besoin de quelque nourriture sur-le-champ, qu’il est fort pauvre et qu’il espère qu’on va lui venir en aide. On s’aperçoit alors que c’est un simple d’esprit. On lui fait donner la nourriture demandée et l’on renonce à entendre une défense quelconque de l’Ordre du Temple.
Cette défense ne devait jamais se produire. Il semble que tous les chevaliers soient devenus des simples d’esprit. Le grand maître lui-même déclare qu’il est un homme de guerre, incapable de discuter logiquement. Après deux années de captivité il demande huit jours pour réfléchir et l’autorisation d’avoir un chapelain qui lui dise la messe. Peut-être l’épouvante de la torture jetait-elle un voile sur l’esprit des accusés? Peut-être a-t-on supprimé des interrogatoires toute trace d’intelligence humaine. Ce qui demeure mystérieux dans le procès du Temple est l’incapacité des chevaliers à trouver une défense raisonnable.
Enfin, au bout de sept ans, Clément V nomma un concile pour étudier l’affaire et pour juger. Mais comme les membres du concile demandaient à entendre des témoins, à être au courant de la cause et qu’ils semblaient vouloir innocenter l’Ordre, Clément V, de sa propre autorité, le déclara suspect d’hérésie et l’abolit.
Un grand nombre de chevaliers étaient retenus dans les prisons royales. Philippe le Bel se hâta de faire condamner à mort par un tribunal que présidait l’archevêque de Sens, frère de son ministre Marigny, sur la férocité duquel il pouvait compter, tous les Templiers qui avaient rétracté leurs premiers aveux.
«Près de l’abbaye de Saint-Antoine, on avait allumé quinze ou vingt bûchers, non pas enflammés, mais comme autant de lits de charbons ardents, pour brûler les coupables insensiblement. Cinquante-quatre chevaliers y furent précipités[25].»
[25] Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers.
Le grand maître Jacques de Molay et le maître de Normandie, avaient été condamnés à la prison perpétuelle. Mais à la dernière minute, devant l’archevêque de Sens, ils revinrent brusquement sur leurs aveux. Ils déclarèrent que «l’Ordre était pur et saint et qu’ils étaient prêts à mourir pour soutenir cette vérité».
Ils moururent le jour même. Philippe le Bel les fit conduire dans l’île de la Seine située entre les jardins du roi et les Augustins, où deux bûchers avaient été dressés. Les deux Templiers, dit l’historien «étaient devenus hideux par les suites d’une si longue captivité». Une foule immense assistait au supplice. Il n’y eut point d’épaisse fumée pour les étouffer, en sorte qu’ils furent brûlés avec lenteur. Comme Jacques de Molay était à moitié consumé, la tradition rapporte qu’il s’écria: «Clément, juge inique, je t’ajourne à comparaître au tribunal de Dieu, d’aujourd’hui en quarante jours. Et toi, roi Philippe, également injuste, dans l’an».
Quarante jours après, Clément V mourut d’un lupus, près d’Avignon. Le roi de France ne lui survécut que huit mois. Un templier de Beaucaire ayant, au moment où on allait le brûler, rencontré en chemin Nogaret, le conseiller du roi et l’instigateur du procès, lui aurait fixé aussi sa mort prochaine. Florian et le prieur de Montfaucon qui avait dénoncé l’Ordre après lui, furent assassinés dans l’année.
On vit dans ces coïncidences la preuve de certains pouvoirs de magie qu’on avait prêtés aux Templiers. On ne s’expliqua pas toutefois pourquoi ces pouvoirs ne s’étaient pas manifestés pendant les sept années qu’avait duré le procès. Il y a peut-être une magie inférieure qui ne peut s’exercer que pour la vengeance.
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Une légende du midi dit que dans l’église du petit village pyrénéen de Gavarnie, neuf têtes de Templiers suppliciés ont été conservées. Chaque 13 octobre, jour anniversaire de la chute de l’Ordre, à minuit, une voix retentit dans l’église et dit: Le jour de délivrer le tombeau du Christ est-il venu?... Et les neuf têtes battent de leurs paupières séchées et répondent, comme un souffle, avec leurs lèvres de momies: «Pas encore!».
La délivrance du tombeau du Christ était à l’origine entendue symboliquement comme la délivrance de l’esprit. Cette légende montre que dans la terre des Albigeois, on avait compris le but de l’Ordre et que même après sa destruction, on ne désespéra pas de la délivrance promise.
Car la bulle du pape ne fit que rendre l’Ordre des Templiers désormais secret. Jacques de Molay dans sa prison avait désigné pour son successeur Jean Marc Larmenie de Jérusalem. Thibaut d’Alexandrie lui succéda et depuis lors, l’Ordre a continué d’exister «et la succession de ses grands maîtres qui compta beaucoup d’hommes illustres et influents n’a jamais été interrompue[26]».
[26] Le Couteulx de Canteleu, Les sectes et les sociétés secrètes.
De Beaujeu, neveu de Jacques de Molay avait recueilli ses cendres et possédait les archives et les secrets de l’Ordre. Suivi par quelques Templiers il passa en Écosse où Edouard II leur avait concédé des terres. Ce petit groupe reconnut comme chef le maître des francs-maçons Henry Fitz Edwin et il forma la loge d’Édimbourg. D’autres se rendirent en Suède. Dans les siècles qui suivirent, les Templiers se mêlèrent à la franc-maçonnerie et jouèrent un rôle actif dans son développement. Mais l’étude de ce rôle et son action sur la Révolution française est un sujet trop vaste pour que je le traite ici. Je ne rapporterai que le dernier trait du drame qui indique, s’il est véritable, que la filiation Templière existait d’une façon vivace parmi les premiers éléments de la Révolution et qu’il y a une parenté directe, de cause et d’effet, entre la mort de Jacques de Molay et celle de Louis XVI.
Au moment où la tête de Louis XVI venait de tomber sous la guillotine, un homme qu’on avait vu dans toutes les manifestations de la rue depuis la prise de la Bastille, se précipita sur l’échafaud, prit dans ses mains du sang royal et faisant le geste de le lancer sur la foule s’écria: Peuple, je te baptise au nom de Jacques de Molay et de la liberté[27].
[27] Histoire racontée par Eliphas Lévy et reproduite par Stanislas de Guaita.
Jacques de Molay fut vengé. Peut-être l’Ordre n’avait-il plus d’autre but depuis cinq siècles, que cette vengeance. On ne le revoit plus, depuis lors, que sous une forme affaiblie. Au commencement du XIXe siècle, quelques-uns de ses membres tentèrent de le reconstituer, mais d’une manière imparfaite.
Cet essai fut fait avec l’assentiment de Napoléon qui se réservait de tirer le meilleur parti possible de l’Ordre et peut-être d’en devenir le grand maître, quand l’Ordre aurait conquis une importance sociale. Il envoya un régiment d’infanterie faire la haie devant l’église Saint-Paul Saint-Antoine quand, en 1808 une cérémonie funèbre fut célébrée pour l’anniversaire de la mort de Jacques de Molay. Les nouveaux Templiers étaient réunis dans cette cérémonie et ils siégeaient dans l’Église sur des trônes. Ils portaient une chlamyde bordée d’hermine et ils avaient des croix pectorales, des épaulettes, des bandelettes, des ceintures à franges, des bottines blanches à talon rouge. Leur premier soin, après la distribution des titres et des dignités, avait été de composer ces somptueux uniformes. C’est hélas la caractéristique de beaucoup de sectes qui prétendent rechercher la vraie spiritualité de croire qu’un initié doit porter un costume d’initié et que le signe de l’élévation de l’esprit est en rapport avec la diversité des symboles, le choix des couleurs et des étoffes. On retrouve la recherche de cette supériorité facile dans les académies, les sociétés philharmoniques ou mutualistes et autres groupements où s’exprime la vanité humaine.
Le nouvel ordre du Temple fut modifié un peu plus tard sous la direction du médecin Fabré Palaprat, qui tenta de restaurer la religion Johannite. Il était en cela dans la véritable tradition Templière de Théoclet et d’Hugues des Payens. Il basait ses croyances sur un mystérieux manuscrit appelé le Leviticon qu’il aurait retrouvé et qui aurait contenu les doctrines secrètes des Templiers du XIIIe siècle. Mais rien ne résulta de son effort, si ce n’est de nouvelles dignités distribuées, de nouveaux uniformes.
L’Ordre du Temple a maintenant disparu et cette disparition marque l’échec complet de ses hautes visées. L’église de Jean, la véritable église chrétienne a perdu ses héroïques champions. La délivrance de l’esprit, l’organisation du monde par un groupe de sages initiés, ainsi que l’attestent les neuf têtes mortes, sous la brique et l’ardoise de Gavarnie, ne fut pas et ne sera pas réalisée. Les hommes au manteau blanc qui avaient une croix rouge sur le cœur et qui auraient pu le tenter ont péri dans les prisons royales de Philippe le Bel après avoir été déshonorés par les interrogatoires des dominicains inquisiteurs.
Mais l’Esprit ne pouvait être délivré par les Templiers. Un grand dessein ne peut être accompli par ce qui est fondé sur l’hypocrisie. L’Ordre du Temple enseignait à ses chevaliers les pratiques du catholicisme le plus étroit, comme l’Ordre des Assassins le faisait pour les règles du Coran. L’un et l’autre ordre voulaient pourtant détruire l’église qu’ils vénéraient en apparence, afin d’en élever sur ses débris, une autre plus parfaite. Le mensonge n’est jamais solide. Les cavaliers mongols d’Houlagou et la prévoyance de Philippe le Bel vinrent à bout de ces deux grandes forces d’Orient et d’Occident.
Si les Templiers avaient triomphé, l’histoire aurait été modifiée d’une manière imprévisible. Ils avaient compris la nécessité de l’union des religions. Leurs rapports étroits avec l’Islam et ses philosophes leur avaient enseigné à respecter la civilisation de leurs ennemis et même à l’adopter. Ils embrassaient dans leurs projets sociaux l’élévation du tiers ordre. Qui sait ce qu’auraient pu devenir les états de l’Europe aux mains de cette aristocratie armée? Peut-être auraient-ils été transformés par un élément de progrès sublime? Peut-être, et c’est plus vraisemblable, auraient-ils été courbés sous la tyrannie de fer qu’exercent toujours ceux qui possèdent la force.
C’étaient des chevaliers mystiques de la première Croisade qui avaient, à l’origine, reçu le message. Ils avaient voulu le transmettre par l’épée. Mais les hautes vérités qu’ils avaient apprises à Jérusalem étaient incomplètes. Ils ne savaient pas que Verbe perd sa vertu avec la vapeur du sang que l’on fait couler pour lui. Il y a une certaine lumière de l’esprit qui meurt au contact du métal de la cuirasse, de l’acier de l’épée. Et si celui qui veut la transmettre est enveloppé par le magnétisme de l’or, cette lumière devient ombre. Certaines vérités, pour garder leur pureté originelle ont besoin d’être exprimées par des lèvres d’hommes pauvres, leur signe annonciateur doit être fait avec une main qu’a blanchie l’ascétisme des longues invocations.
Que les corruptions dont on a accusé les Templiers soient vraies ou fausses, que les initiations aient dégénéré dans ces scènes d’amour collectif que l’on retrouve dans tant de sectes mystiques, cela est de peu d’importance. Il importe peu que les yeux de Baphomet aient été des escarboucles lumineuses, ou que le reniement du Christ ait affecté telle ou telle forme. Leur vrai crime ne fut pas énoncé au procès. Comment l’aurait-il été? Il était commis quotidiennement par Philippe le Bel et par Clément V.
Ayant perdu leur premier idéal, les Templiers avaient pris le moyen pour le but. Ces moines exterminateurs devinrent d’âpres banquiers, acquéreurs de châteaux et de villes, prêteurs d’argent, seigneurs de vassaux et de terres domaniales. Que ne gardèrent-ils cette allégresse divine de leurs années de jeunesse, quand ils couraient au bord du lac Tibériade, pour la défense des pèlerins! Ils étaient si pauvres alors qu’ils n’avaient qu’un cheval pour deux. C’est dans ce temps qu’ils gardaient Jérusalem aux chrétiens. Lorsque chacun d’eux eut plusieurs chevaux caparaçonnés et des écuyers pour les conduire, ils furent expulsés de Saint-Jean-d’Acre. Le secret de leur force fut dans leur courage et leur foi. Mais ils prirent la richesse pour idéal, de même que les Albigeois avaient eu la pauvreté. Eux qui se réclamaient d’un Christ supérieur à celui qu’adorait le vulgaire, ils n’avaient même pas entendu la parabole de l’aiguille et du chameau. Ils crurent que pour accomplir une grande œuvre on pouvait se servir impunément des armes du mal. Aussi, le message fut perdu, leur œuvre fut vouée au néant comme toutes celles qui n’ont pas pour principe premier un parfait désintéressement.
NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE
LE LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF
La sagesse a des moyens divers pour pénétrer dans le cœur de l’homme. Quelquefois c’est un prophète qui apparaît et qui se met à parler. Une secte d’hommes mystiques reçoit d’autres fois l’enseignement d’une philosophie, comme une pluie un soir d’été, la recueille et la répand avec amour. Il arrive qu’un charlatan fait des tours pour éblouir et produit, peut-être à son insu, avec ses dés et ses miroirs magiques un rayon de vraie lumière. La pure vérité des maîtres fut transmise au XIVe siècle par un livre. Ce livre tomba exactement entre les mains de celui qui devait le recevoir et avec le texte et les figures hiéroglyphiques qui enseignaient la transmutation des métaux en or, il opéra la transmutation de son âme, ce qui est une opération plus rare et plus merveilleuse.
Grâce au livre étonnant d’Abraham le Juif, il fut donné à tous les hermétistes des siècles qui suivirent d’admirer l’exemple d’une vie parfaite, celle de Nicolas Flamel, l’homme qui reçut le livre. Après sa mort ou sa disparition, bien des savants, bien des alchimistes qui avaient consacré leur existence à la recherche de la pierre philosophale se désespérèrent de ne pas avoir en leur possession le livre merveilleux où était enfermé le secret de l’or et de la vie éternelle, livre que Nicolas Flamel avait emporté dans sa tombe. Mais leur désespoir était vain. Le secret était devenu vivant. Les formules magiques s’étaient incarnées dans les actes d’un homme. Aucun lingot d’or vierge fondu dans les creusets et les athanors ne pouvait atteindre par sa couleur et sa pureté, la beauté de la vie pieuse d’un sage libraire.
La vie de Nicolas Flamel n’a rien de légendaire. Il y a à la Bibliothèque nationale des ouvrages copiés de sa main et des ouvrages originaux de lui. On a retrouvé tous les actes officiels de sa vie, contrat de mariage, donations, testament. Son histoire est appuyée solidement sur ces inexorables preuves matérielles que réclament à grands cris les hommes pour croire aux choses les plus évidentes, quand elles renferment un semblant de beauté. Sur cette histoire indiscutablement véridique la légende a ajouté quelques fleurs. Mais partout où montent les fleurs de la légende, il y a dessous le terreau solide de la vérité.
Que Nicolas Flamel soit né à Pontoise ou ailleurs, chose que ses historiens ont recherchée avec une extrême attention, cela me paraît d’une importance nulle. Il suffit de savoir que vers le milieu du XIVe siècle il exerçait la profession de libraire, et il avait une boutique adossée au pilier de Saint-Jacques la Boucherie.
C’était un fort petit libraire puisque cette boutique ne mesurait que deux pieds et demi de long sur deux de large. Cependant il s’agrandit. Il acheta une maison dans l’antique rue de Marivaux et il en fit servir le rez-de-chaussée à son commerce. Là, les copistes copiaient, les enlumineurs enluminaient. Lui-même donnait quelques leçons d’écriture et apprenait à des nobles ignorants l’art de signer autrement qu’avec une croix. Un des copistes ou un des enlumineurs lui servait en même temps de valet de chambre.
Nicolas Flamel se maria. Il épousa Pernelle, une veuve de bonne tournure et sage, un peu plus âgée que lui et qui avait quelque bien.
Chaque homme rencontre une fois dans sa vie la femme avec laquelle il est appelé à vivre dans l’absence d’inquiétude et l’harmonie. Pernelle fut cette femme pour Nicolas Flamel. Outre ses qualités naturelles, elle en avait une autre plus rare. C’est la seule femme, dans l’histoire de l’humanité, qui est susceptible de garder un secret toute sa vie sans le révéler en confidence à tout le monde.
L’histoire de Nicolas Flamel est l’histoire d’un livre. Le secret allait apparaître avec le livre. Ni la mort de ses possesseurs ni les siècles qui s’écouleront ne permettront de le résoudre tout à fait.
Nicolas Flamel avait acquis quelques connaissances dans l’art hermétique. L’antique alchimie des Egyptiens et des Grecs qui était en honneur chez les Arabes avait pénétré grâce à eux dans les pays chrétiens. Nicolas Flamel ne considérait naturellement pas l’alchimie comme la recherche vulgaire du moyen de faire de l’or. Pour tout esprit élevé, trouver la pierre philosophale, c’était trouver le secret essentiel de la nature, de son unité, et de ses lois, posséder la sagesse parfaite. Flamel rêvait de participer à cette sagesse. Son idéal était le plus haut auquel l’homme puisse atteindre. Et il savait que cet idéal pouvait être réalisé au moyen d’un livre. Car le secret de la pierre philosophale avait déjà été trouvé et transcrit sous la forme de symboles. Il existait quelque part. Il était aux mains de sages inconnus qui habitaient on ne savait où. Mais comme il était difficile, pour un petit libraire parisien, d’entrer en rapport avec ces sages!
Ainsi, rien n’a changé depuis le XIVe siècle. De nos jours encore beaucoup d’hommes tendent désespérément leur esprit vers un idéal dont ils connaissent le chemin, mais qu’ils ne sont pas à même de gravir et ils attendent d’une visite merveilleuse ou d’un livre écrit à leur intention, la formule magique qui fera d’eux un être nouveau. Mais la visite n’a pas lieu et le livre n’arrive pas.
Il arriva pour Nicolas Flamel. Peut-être parce qu’un libraire est mieux placé qu’un autre pour recevoir un livre unique, peut-être parce que la puissance de son désir organisa à son insu les événements pour que le livre vînt à son heure.
Il le désirait avec une telle force que la venue du livre fut précédée d’un rêve, ce qui prouve que ce sage et pondéré libraire avait une tendance au mysticisme.
Une nuit, Nicolas Flamel rêva qu’un ange se tenait devant lui. Cet ange, lumineux et ailé comme tous les anges, tenait un livre dans ses mains immatérielles et il prononça ces propres paroles qui devaient rester dans la mémoire de celui qui les entendit.
--Regarde bien ce livre que voici. Tu n’y comprendras d’abord rien, ni toi, ni bien d’autres, mais tu y verras un jour ce que nul n’y saurait voir.
Flamel tendit la main pour recevoir le présent de l’ange et tout disparut dans la lumière d’or des songes.
Ce fut à quelque temps de là que le rêve se réalisa partiellement.
Un jour que Nicolas Flamel se trouvait seul dans sa boutique, un inconnu en quête d’argent se présenta avec un manuscrit à vendre. Sans doute fut-il tenté de le recevoir avec une hauteur dédaigneuse, pareille à celle qu’ont les libraires, de nos jours, quand quelque pauvre lettré vient leur offrir d’acheter un morceau de sa bibliothèque. Mais il reconnut d’un coup d’œil le livre de l’ange et il le paya deux florins sans marchander.
Le livre lui apparut, en vérité, resplendissant et animé d’une vertu divine. Il avait une reliure très antique en cuivre travaillé sur laquelle étaient gravés d’étranges figures et certains caractères, les uns grecs, les autres en une langue qu’il ne sut discerner. Les feuillets n’étaient pas de parchemin, comme les ouvrages que Flamel était habitué à copier et à relier. Ils étaient faits d’une écorce de tendres arbrisseaux et recouverts de lettres très nettes gravées avec une pointe de fer. Ces feuillets étaient divisés en groupes de sept, et formaient trois parties séparées par un feuillet sans écriture sur lequel était peinte une image au sens incompréhensible. Sur la première page, il était écrit que ce manuscrit avait pour auteur Abraham le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et de grandes malédictions et menaces suivaient pour celui qui y jetterait les yeux, s’il n’était sacrificateur ou scribe. Le mot Maranatha souvent répété sur cette page ajoutait, par le mystère de ses syllabes, au caractère redoutable de ce texte et de ces figures. Mais ce qui paraissait le plus impressionnant, était l’or patiné des tranches du livre, l’antiquité sacrée qui s’en dégageait, cette inexplicable vertu que cache la nature, quand elle enclôt l’effort vénérable, la pensée laborieuse de l’homme.
Maranatha! Mais Nicolas Flamel estima qu’étant scribe il pouvait entreprendre la lecture du livre sans trembler. Il sentit que le secret de la vie et de la mort, celui de l’unité de la nature, celui du devoir de l’homme sage avait été enfermé derrière le symbole des figures et la formule des caractères par un initié mort depuis longtemps. Il n’ignorait pas que c’est une loi inexorable pour les initiés de ne pas révéler la connaissance parce que si elle est bonne et féconde pour les intelligents, elle est mauvaise aux hommes ordinaires. Comme l’a si clairement exprimé Jésus, aucune perle ne doit être donnée en nourriture aux pourceaux.
Il tenait la perle dans ses mains. C’était à lui à s’élever dans l’échelle des êtres pour être digne de comprendre sa pureté. Sans doute, y eut-il dans son âme un hymne de reconnaissance pour cet Abraham le Juif dont il n’avait jamais entendu parler, qui avait médité et peiné dans des siècles passés et dont il devenait l’héritier. Il dut se représenter un vieillard chauve, au nez recourbé, sous la robe misérable de sa race, écrivant dans quelque sombre ghetto, pour que la lumière de sa pensée ne fût pas perdue. Sans doute dut-il faire le serment de pénétrer l’énigme, de rallumer la lumière, d’être patient et fidèle comme le Juif, mort dans sa chair et ses os, mais éternellement vivant dans son manuscrit.
Nicolas Flamel avait étudié l’art des transmutations. Il était en rapport avec tous les savants de son temps. On a retrouvé des manuscrits de chimie, notamment celui d’Almasatus, qui faisaient partie de sa bibliothèque personnelle. Il connaissait les symboles dont se servaient habituellement les alchimistes. Mais ceux qu’il vit dans le livre d’Abraham le Juif demeurèrent muets pour lui. En vain recopia-t-il quelques-unes des pages énigmatiques et les exposa-t-il dans sa boutique, avec l’espoir qu’un visiteur versé dans la Kabbale l’aiderait à résoudre le problème. Il ne rencontra que le rire des sceptiques ou l’ignorance des faux savants, exactement comme il les rencontrerait aujourd’hui s’il montrait le livre d’Abraham le Juif soit à des occultistes prétentieux, soit aux membres de l’Académie des inscriptions et belles lettres.
Il médita vingt et un ans sur le sens caché du livre. C’est bien peu. Il est favorisé, entre les hommes, celui a qui vingt et un ans de méditation suffisent pour trouver la clef de la vie!
LE VOYAGE DE NICOLAS FLAMEL
Il advint qu’au bout de vingt et un ans, Nicolas Flamel avait développé en lui une sagesse assez grande pour résister à cette tempête de lumière qu’est la venue de la vérité dans le cœur de l’homme. Seulement alors, les événements se groupèrent avec harmonie selon sa volonté pour lui permettre de réaliser son désir. Car tout ce qui arrive de bien et de grand pour l’homme est le résultat de la coordination de son effort volontaire et de la destinée malléable.
Personne, à Paris, ne pouvait aider Nicolas Flamel à comprendre le livre. Or, ce livre avait été composé par un Juif et une partie de son texte était écrit en hébreu ancien. Des persécutions avaient récemment chassé les Juifs de France. Nicolas Flamel savait que beaucoup de ces Juifs avaient émigré en Espagne. Dans les villes comme Malaga et Grenade qui étaient encore sous la domination éclairée des Arabes, il y avait des communautés prospères de Juifs, des synagogues florissantes où se formaient des savants et des médecins. Beaucoup de Juifs des villes chrétiennes d’Espagne, profitant de la tolérance des rois maures, allaient s’instruire à Grenade, y copiaient Aristote et Platon et revenaient ensuite chez eux répandre la science des anciens et celle des maîtres arabes.
Nicolas Flamel pensa qu’en Espagne, il pourrait connaître quelque kabbaliste érudit qui lui traduirait le livre d’Abraham. Les voyages étaient difficiles et sans une nombreuse escorte armée, ils n’étaient possibles que pour un pèlerin. Aussi Flamel prétexta un vœu fait à Saint-Jacques de Compostelle, patron de sa paroisse. C’était aussi un moyen pour cacher à ses voisins et à ses amis le véritable but de son voyage. La sage et fidèle Pernelle était seule au courant de ses projets. Il revêtit donc l’habit de pèlerin orné de coquilles, il prit le bourdon qui assurait au voyageur une certaine sécurité parmi les chrétiens et il se mit en marche vers la Galicie.
Comme il était prudent et qu’il ne voulait pas exposer le précieux manuscrit d’Abraham aux risques du voyage, il se contenta d’en emporter avec lui quelques feuillets soigneusement copiés et il les cacha dans son modeste bagage.
Nicolas Flamel n’a pas narré les aventures de son voyage. Peut-être n’en eut-il pas, les aventures n’arrivant qu’à ceux qui ont envie d’en avoir. Il a relaté simplement qu’il alla d’abord accomplir son vœu à Saint-Jacques. Il erra ensuite en Espagne, tâchant de se mettre en relation avec des Juifs érudits. Mais ceux-ci étaient méfiants à l’égard des chrétiens et surtout des Français qui les avaient expulsés de leur pays. Puis il avait peu de temps. Il devait penser à Pernelle qui l’attendait et à sa boutique qui n’était gérée que par ses employés. Un homme de plus de cinquante ans qui pour la première fois entreprend un voyage lointain, entend chaque soir avec force la voix silencieuse de son foyer qui le rappelle.
Découragé, il reprit le chemin de France. Comme il traversait la ville de Léon, il s’arrêta pour passer la nuit dans une auberge et il soupa à la même table qu’un marchand français de Boulogne qui voyageait pour ses affaires. Ce marchand lui inspira confiance et il lui glissa quelques mots sur le désir qu’il avait de s’instruire auprès de quelque Juif savant. Heureuse coïncidence! le marchand de Boulogne était en relations avec un certain maître Canches, vieil homme toujours plongé dans les livres et qui habitait Léon. Rien n’était plus aisé que de faire connaître ce maître Canches à Nicolas Flamel. Celui-ci résolut de tenter une dernière expérience avant de quitter l’Espagne.
J’imagine la beauté de la scène, quand le profane marchand de Boulogne s’est éloigné et que les deux hommes sont face à face. On entend les portes du ghetto qui se referment. Maître Canches ne songe qu’à se débarrasser vivement par quelques paroles polies de ce libraire français qui a éteint son regard et s’est enveloppé de médiocrité, par prudence de voyageur désireux de passer inaperçu. Flamel parle, avec réticence d’abord. Il admire la science des Juifs. Il a lu, grâce à son métier, tant de livres. Enfin, il laisse tomber un nom, timidement, un nom qui jusqu’ici n’a éveillé aucune curiosité chez ses interlocuteurs. Abraham le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et voilà que Flamel voit s’allumer les yeux du vieillard débile qu’il a devant lui. Maître Canches connaît l’existence de cet Abraham. Ce fut un grand maître de la race errante, ce fut le plus vénérable peut-être de tous les sages qui étudièrent les mystères de la Kabbale, un initié supérieur, un de ceux qui montent d’autant plus haut qu’ils savent demeurer inconnus. Son livre a existé et a disparu depuis des siècles, mais la tradition dit qu’il n’a pas été détruit, qu’il se transmet de main en main et qu’il parvient toujours à celui qui doit le recevoir. Maître Canches a rêvé toute sa vie de le découvrir. Maintenant il est très vieux, tout près de la mort et voilà que l’espoir auquel il renonçait est près de se réaliser. La nuit passe et une grande lumière se fait autour des deux visages penchés. Maître Canches traduit l’hébreu du temps de Moïse. Il explique des symboles qui viennent de la Chaldée. Comme ils sont redevenus jeunes ces deux hommes qu’anime la foi dans la vérité!
Mais les quelques pages apportées par Flamel sont insuffisantes pour que le secret soit révélé. Maître Canches décide aussitôt d’accompagner Flamel à Paris. Son extrême vieillesse est un obstacle. Il le bravera. Les Juifs ne sont pas tolérés en France. Il se convertira. Il y a longtemps qu’il s’est placé au-dessus de toute religion. Les deux hommes désormais unis par un indissoluble lien se mettent en marche sur les routes d’Espagne.
La nature a de mystérieuses fatalités. A mesure que Maître Canches se rapprochait de la réalisation de son rêve, sa santé devenait plus chancelante, le souffle de la vie décroissait en lui. Mon Dieu! songeait-il, donnez-moi les jours nécessaires. Permettez-moi de ne franchir la porte de la mort que lorsque je serai en possession du secret libérateur par lequel l’ombre devient lumière et la chair devient esprit!
Mais la prière ne fut pas entendue. La loi qui n’entend pas la prière avait, en vertu de causes lointaines, fixé sans rémission l’heure de la mort du vieillard. Il tomba malade à Orléans et malgré les soins de Flamel, il expira après sept jours. Comme il était converti et qu’il ne fallait pas donner le soupçon d’avoir ramené un Juif en France, Flamel le fit enterrer pieusement dans l’église de Sainte-Croix et il fit dire des messes pour lui, car il pensa justement que l’âme qui avait désiré un but si pur et avait trépassé au moment de l’atteindre, ne pouvait être en repos dans le royaume des âmes sans corps.
Pour lui, il poursuivit sa route. Il retrouva Pernelle, sa librairie, ses copistes, ses manuscrits. Il déposa le bourdon du pèlerin. Mais tout était changé désormais. Ce fut avec un cœur joyeux qu’il accomplit le trajet quotidien de sa maison à sa boutique, qu’il enseigna à écrire aux illettrés et qu’il devisa de science hermétique avec les lettrés. Il continua à simuler l’ignorance, en vertu de sa prudence naturelle et avec d’autant plus de facilité que la science était en lui. Ce que lui avait appris maître Canches en déchiffrant quelques pages du livre d’Abraham le Juif, était suffisant pour lui permettre de comprendre tout le livre de la transmutation. Il passa encore trois années à chercher et à compléter sa connaissance, mais au bout de trois années la transmutation était opérée. Ayant appris quelles matières premières il devait amalgamer d’abord et, suivant à la lettre la méthode d’Abraham, il avait changé une demi-livre de mercure en argent d’abord, puis en or vierge. Et il avait opéré la même transformation avec les agents de l’âme. De ses passions mélangées dans un invisible creuset, il avait fait jaillir la substance de l’esprit éternel.
LA PIERRE PHILOSOPHALE
C’est à partir de ce moment que le petit libraire devient riche. Il acquiert des maisons, il dote des églises. Mais il ne se sert pas de cette richesse pour agrandir son bien-être personnel ou obtenir des satisfactions d’amour-propre. Il ne change rien à sa vie modeste. Avec Pernelle qui l’a aidé dans la recherche de la pierre philosophale et qui a réalisé avec lui le grand œuvre, il consacre sa vie à aider ses semblables. «Les deux époux prodiguent des secours aux pauvres, ils fondent des hôpitaux, bâtissent ou réparent des cimetières, font relever le portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et dotent l’établissement des Quinze-Vingts, qui en mémoire de ce fait, venaient chaque année à l’Église Saint-Jacques la Boucherie prier pour leur bienfaiteur et ont continué jusqu’en 1789[28].»
[28] Louis Figuier.
En même temps qu’il apprenait le moyen de faire de l’or avec n’importe quelle matière, il avait acquis la sagesse de le mépriser avec son esprit. Grâce au livre d’Abraham le Juif il s’était placé au-dessus des satisfactions des sens et des mouvements de ses passions. Il savait que l’homme ne conquiert son immortalité que par la victoire de l’esprit sur la matière, par la purification essentielle, la transmutation de ce qui est humain en ce qui est divin. Il consacra la dernière partie de sa vie à ce que les chrétiens appellent faire leur salut.
Il réalisa ce salut sans macérations et sans ascétisme, en gardant la petite place que le destin lui avait fixée, en continuant à copier des manuscrits, en achetant et en vendant, dans l’étroite boutique de la rue Saint-Jacques la Boucherie. Mais toutes choses s’étaient agrandies pour lui. Aucun mystère n’enveloppait plus le charnier des Innocents, proche de sa maison et sous les arcades duquel il aimait à se promener le soir. S’il en faisait refaire à ses frais les voûtes et les monuments ce n’était que pour complaire aux usages du temps. Il savait que les morts qu’on y avait couchés n’avaient pas souci de pierres et d’inscriptions et qu’ils reviendraient à leur heure dans des formes différentes, pour se perfectionner et mourir à nouveau. Il savait dans quelle mesure minime il pouvait les aider. Il n’était pas tenté de divulguer le secret qui lui avait été confié avec le livre, car il était à même de mesurer l’infime vertu nécessaire à sa possession, à même de savoir que le secret révélé à une âme imparfaite ne faisait qu’aggraver l’imperfection de cette âme.
Et quand, sur un manuscrit, il ajoutait avec un pinceau délicat, du bleu céleste au regard d’un ange, un peu de blancheur dans une aile, aucun sourire n’effleurait son grave visage, car il savait que les images sont utiles aux enfants et que d’ailleurs les belles fictions auxquelles on pense avec un sincère amour deviennent des réalités dans le rêve de la mort.
Possesseur du moyen de faire de l’or, Nicolas Flamel n’en fit que trois fois dans toute sa vie et ce ne fut pas pour lui-même, car il ne changea jamais rien à sa manière de vivre, ce fut seulement pour adoucir les maux qu’il voyait autour de lui. C’est là la pierre de touche qui permet de reconnaître qu’il avait atteint véritablement l’état d’adepte.
Et cette pierre de touche peut être employée avec tous les hommes et dans tous les temps. Il n’y a pour distinguer la supériorité humaine qu’un signe unique, le mépris de la richesse. Si grandes que soient les vertus de l’action, la puissance lumineuse de l’intelligence, si elles sont accompagnées de cet amour de lucre que l’on trouve chez la plupart des hommes éminents, on peut être sûr qu’elles sont entachées de bassesse. Ce qu’elles engendreront avec un hypocrite prétexte de bien portera des germes de pourriture. Seul le désintéressement est créateur. Lui seul peut contribuer à élever l’homme.
La générosité de Flamel éveilla les curiosités et même les jalousies. Il parut extraordinaire qu’un pauvre libraire créât des asiles pour les pauvres et des hôpitaux, fît élever des immeubles avec des loyers à bon marché, des églises et des couvents. Cela vint aux oreilles du roi Charles VI qui chargea le maître des requêtes Cramoisi de faire une enquête à ce sujet. Mais grâce aux qualités de prudence et de réserve de Flamel, le résultat de l’enquête lui fut favorable.
Le reste de la vie de Flamel s’écoula sans histoire. C’est la vie d’un sage. Il va de sa maison de la rue de Marivaux à sa boutique. Il se promène dans le cimetière des Innocents, parce que l’image de la mort lui est agréable. Il touche de beaux parchemins. Il enlumine des missels. Il sourit à Pernelle vieillissante. Il sait que la vie ne donne guère rien de mieux que le calme du travail quotidien et d’une paisible affection.
Pernelle mourut la première. Nicolas Flamel atteignit l’âge de quatre-vingts ans. Il avait passé les dernières années de sa vie à écrire quelques traités d’alchimie. Il avait réglé avec soin ses affaires et la manière dont on devait l’inhumer, à l’extrémité de la nef de Saint-Jacques de la Boucherie. Il avait fait préparer devant lui la pierre tumulaire que l’on devait placer sur son corps. Il y avait sur cette pierre au milieu de différentes figures, un soleil sculpté au-dessus d’une clé et d’un livre fermé. C’était le symbole de son existence[29].
[29] La pierre tombale de Flamel se trouve au Musée de Cluny.
Sa mort, qu’il attendait avec une certaine allégresse, fut aussi mesurée et aussi parfaite que sa vie.
Comme la faiblesse des hommes est aussi utile à considérer que leurs plus belles qualités, il convient de noter celle de Nicolas Flamel.
Ce sage qui n’attachait d’importance qu’à l’immortalité de son âme et méprisait la forme passagère du corps, fut animé en vieillissant d’un étrange goût pour la reproduction sculpturale de son corps et de son visage. Toutes les fois qu’il fait bâtir ou même réparer une église, il demande au sculpteur de le représenter, pieusement agenouillé dans quelque coin du fronton de la façade. Il se fait sculpter deux fois sur une arche du charnier des Innocents, une fois tel qu’il était au temps de sa jeunesse, et une autre fois vieux et cassé. Quand il fit bâtir, rue de Montmorency, dans un faubourg de Paris, une maison nouvelle, appelée la maison du grand pignon, il y a onze saints sur la façade, mais une porte sur le côté est surmontée du portrait de Flamel.
Ainsi, quelque sagesse qu’ait l’homme, si loin qu’il pousse le désir de s’évader de sa forme physique, il ne peut s’empêcher de nourrir un amour secret pour cette forme sans beauté et il tient à ce que son souvenir qu’il déclarait méprisable soit tout de même perpétué dans la pierre.
HISTOIRE DU LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF
Les os des sages reposent rarement en paix dans les tombeaux. Peut-être Nicolas Flamel le savait-il et il pensa défendre sa dépouille en faisant sceller une aussi lourde pierre sur son corps et en faisant faire douze fois l’an un service religieux à son intention. Mais ce fut en vain.
A peine Flamel était-il mort que le bruit de son pouvoir d’alchimiste et d’une énorme quantité d’or qu’il aurait cachée quelque part se répandit dans Paris et dans le monde. Tous ceux qui recherchaient la célèbre poudre de projection qui mue en or la matière vinrent rôder autour des lieux qu’il avait habités dans l’espoir de découvrir quelque parcelle de cette précieuse poudre. On disait aussi que les figures symboliques qu’il avait fait représenter sur divers monuments donnaient, pour ceux qui savaient les déchiffrer, la formule de la pierre philosophale. Il n’y eut pas un alchimiste qui ne vînt en pèlerinage étudier sur la pierre de Saint-Jacques la Boucherie ou du charnier des Innocents, la science sacrée. On cassa, la nuit, des sculptures et des inscriptions pour les emporter. On creusa les caves de sa maison et on en sonda les murs. «Vers le milieu du XVIe siècle, un individu, pourvu d’un beau nom et de qualités, imaginaires sans doute, se présenta à la fabrique de Saint-Jacques de la Boucherie. Il déclarait devoir accomplir le vœu d’un ami défunt, pieux alchimiste qui, à son lit de mort, lui avait remis une somme d’argent pour réparer la maison de Flamel. Le chapitre accepta. L’inconnu fit fouiller les caves sous prétexte de raffermir les fondations; partout où il voyait un hiéroglyphe, il trouvait quelque raison pour faire démolir la muraille à cet endroit. Enfin, déçu, il disparut oubliant de payer les ouvriers[30].»
[30] Albert Poisson, Nicolas Flamel.
Un frère capucin et un seigneur allemand passèrent pour avoir découvert dans la maison, des fioles de grès pleines d’une poudre rougeâtre qui devait être la poudre de projection. Au XVIIe siècle, les différentes maisons qui avaient appartenu à Flamel étaient nues et dépouillées de leurs ornements et de leurs figures et il n’en restait que les quatre murs.
Mais qu’était devenu le livre d’Abraham le Juif? Nicolas Flamel avait légué ses papiers et sa bibliothèque à un neveu appelé Perrier qui s’occupait d’alchimie et qu’il aimait beaucoup. On ne sait absolument rien de ce Perrier. Sans doute mit-il à profit les enseignements de son oncle et mena-t-il la vie du sage dans cette obscurité bienfaisante chère à Flamel et que celui-ci n’avait pu garder complètement pendant ses derniers jours. Le précieux héritage fut transmis durant deux siècles, de père en fils, sans qu’on en entendît parler. On en retrouve la trace sous Louis XIII. Un des descendants de Flamel, appelé Dubois, qui devait encore avoir entre ses mains une provision de poudre de projection, sortit de la prudente réserve de ses aïeux et s’en servit pour éblouir ses contemporains. Il changea, devant le roi, à l’aide de cette poudre, des balles de plomb en or. Il eut à la suite de cette expérience de fréquentes entrevues avec le cardinal de Richelieu. Celui-ci voulut lui faire donner son secret. Dubois qui possédait la poudre et n’était pas à même de comprendre les manuscrits de Flamel et le livre d’Abraham, ne put rien livrer. Il fut enfermé à Vincennes. On trouva certaines fautes dans son passé qui permirent à Richelieu de le faire condamner à mort et de confisquer ses biens à son profit.
Ce fut au même moment que le procureur du Châtelet, sans doute par ordre de Richelieu, fit mettre saisie sur les immeubles qui avaient appartenu à Flamel et les fit fouiller de fond en comble.
On ne put cacher complètement, bien qu’on l’essaya, la profanation de l’Église Saint-Jacques de la Boucherie. Des voleurs s’y introduisirent pendant la nuit, soulevèrent la pierre tombale de Flamel et brisèrent son cercueil. C’est à partir de cette époque que le bruit commença à courir que le cercueil avait été trouvé vide, qu’il n’avait jamais contenu la dépouille de Flamel et que celui-ci était encore vivant.
Cependant Richelieu était en possession du livre d’Abraham le Juif. Il fait construire un laboratoire dans le château de Rueil et il s’y rend fréquemment, pour feuilleter les manuscrits du maître, chercher à interpréter les hiéroglyphes sacrés, tenter de réaliser le grand œuvre. Mais ce qu’un sage comme Flamel n’avait pu comprendre qu’après vingt et un ans de méditation, ne pouvait être accessible à un homme d’état comme Richelieu. La science des mutations de la matière, celle de la vie et de la mort, est plus complexe que l’art de composer des tragédies ou d’administrer un royaume. Les recherches de Richelieu n’aboutirent à rien.
A la mort du cardinal on perd la trace du livre[31], ou tout au moins de son texte, car les figures ont souvent été reproduites. Il dut être copié car l’auteur du «Trésor des recherches et antiquités gauloises» fait au XVIIe siècle un voyage à Milan pour aller voir une des copies qui appartenait au seigneur de Cabrières.
[31] Eliphas Lévy, avec l’autorité sibylline qui lui est habituelle et qui n’est pas toujours justifiée, déclare, au petit bonheur, sans s’appuyer sur rien, que le livre d’Abraham le Juif n’est autre que l’Asch Mezareph, commentaire du Sepher Jezirah.
Il a maintenant disparu. Peut-être une copie ou l’original lui-même repose-t-il sous la poussière de quelque bibliothèque provinciale, peut-être un sage destin l’enverra-t-il, quand il le faudra, à celui qui aura assez de patience pour le méditer, assez de connaissances pour l’interpréter, assez de sagesse pour ne pas le divulguer.
Mais l’histoire de Flamel qui semblait terminée, trouve au XVIIe siècle un renouveau de mystère.
Louis XIV chargea de mission en Orient un archéologue appelé Paul Lucas, qui devait étudier les antiquités et rapporter ce qu’il pourrait en inscriptions et en documents afin d’aider les modestes efforts scientifiques que l’on faisait en France à cette époque. Un savant devait être alors en même temps un soldat et un aventurier. Paul Lucas réunissait à la fois les qualités de Salomon Reinach et de Casanova. Il fut prisonnier des corsaires barbaresques qui lui volèrent, dit-il, les trésors enlevés par lui à la Grèce et à la Palestine. Le plus précieux apport que fit à la science ce chargé de mission officielle peut se résumer dans l’histoire qu’il raconte dans son «Voyage dans la Turquie» et qu’il publia en 1719. Son récit permet aux esprits remplis de foi de reconstituer une partie de l’histoire du livre d’Abraham le Juif.
Paul Lucas fit connaissance à Brousse d’une sorte de philosophe qui portait le costume turc, parlait couramment presque toutes les langues connues, et faisait, au physique, partie de cette classe d’hommes dont on dit qu’ils n’ont pas d’âge. Grâce à sa culture personnelle, il se lia assez intimement avec lui et voilà ce qu’il en apprit. Ce philosophe était membre d’un groupe de sept philosophes qui n’avaient aucune patrie particulière et qui voyageaient à travers le monde, n’ayant d’autre but que la recherche de la sagesse et leur propre perfection. Ils se retrouvaient tous les vingt ans dans un lieu fixé à l’avance et qui était cette année-là la ville de Brousse. D’après lui, la vie humaine devait avoir une durée infiniment plus longue que celle que nous lui connaissons et dont la moyenne était mille ans. On pouvait vivre mille années par la connaissance de la pierre philosophale qui était en même temps que la connaissance de la transmutation des métaux, celle de l’élixir de longue vie. Les sages la possédaient et la gardaient pour eux. Il n’y avait en en Occident qu’un petit nombre de ces sages. Nicolas Flamel avait été un de ceux-là.
Paul Lucas fut étonné qu’un Turc rencontré par hasard à Brousse fût au courant de l’histoire de Flamel. Il le fut davantage quand ce Turc lui narra de quelle façon le livre d’Abraham le Juif était entré en possession de Flamel, récit dont personne n’avait eu connaissance jusqu’alors.
«Nos sages, lui dit-il, quoique rares dans le monde, se rencontrent également dans toutes les sectes. Du temps de Flamel en France, il y en avait un de religion juive qui s’était attaché à ne pas perdre de vue les descendants de ses frères réfugiés en France. Il eut le désir de les voir et malgré tout ce que nous fîmes pour le détourner, il se rendit à Paris. Là, il fit connaissance d’un rabbin de sa race qui travaillait au grand œuvre. Notre ami se lia avec lui d’une amitié étroite et lui donna beaucoup d’éclaircissements. Mais quand il voulut repartir, le rabbin, pour s’emparer de ses secrets, par une trahison aussi noire qu’inouïe, le tua et lui prit tous ses papiers. Ce Juif fut arrêté par la suite, tant pour ce crime que pour d’autres dont on le convainquit et il fut brûlé tout vif. La persécution des Juifs commença peu de temps après et vous savez qu’ils furent chassés du royaume.»
Le livre d’Abraham apporté par le sage d’Orient avait été remis à Flamel par quelque dépositaire juif, ignorant de sa valeur et qui voulait s’en débarrasser au moment de quitter Paris. Mais la chose la plus étonnante qu’entendit Paul Lucas, fut l’affirmation par le Turc de Brousse que Flamel était vivant ainsi que Pernelle sa femme. Ayant découvert la pierre philosophale, il avait pu garder la vie sous la forme physique qu’il possédait au moment de sa découverte. Ses funérailles, les funérailles de Pernelle et le soin minutieux avec lequel il les avait réglées n’avaient été que d’habiles simulacres. Il s’était mis en marche vers l’Inde, la patrie des initiés et il s’y trouvait encore.
Le livre de Paul Lucas eut un grand retentissement quand il parut. Il y avait au XVIIe siècle, comme aujourd’hui, des hommes sensés qui pensaient que toute vérité vient de l’Orient et qu’il existait dans l’Inde des adeptes en possession de pouvoirs infiniment plus grands que ceux que la science nous révèle au jour le jour avec tant de parcimonie. Car cette croyance a existé dans tous les temps.
Nicolas Flamel fut-il un de ces adeptes? S’il en fut un, peut-on penser raisonnablement qu’il existait encore trois siècles après sa mort apparente, en vertu d’une étude plus approfondie que celle qui avait été faite jusqu’alors, de la vitalité de l’homme et des moyens de la prolonger? Faut-il rapprocher du récit de Paul Lucas une autre légende rapportée par l’abbé Vilain qui dit que Flamel au XVIIe siècle rendit visite à M. Desalleurs, ambassadeur de France auprès de la Porte? Chacun, selon son amour du merveilleux, conclura à son gré.
Je crois personnellement, qu’en vertu de la sagesse dont il a toujours fait montre dans sa vie, Nicolas Flamel en possession du grand œuvre, dut être d’autant moins tenté d’échapper à une mort qui n’était pour lui que le passage vers un état meilleur. En obéissant, sans chercher à s’y soustraire, à l’antique et simple règle qui réduit en poussière l’homme, quand la courbe de sa vie est terminée, il donna la preuve d’une sagesse qui, si elle est commune, n’en a pas moins de beauté.
LES ALCHIMISTES ET LES ADEPTES
Il y eut après Nicolas Flamel d’autres adeptes qui furent en possession du secret de la pierre philosophale. Nous ignorons le nom des plus grands car le véritable signe de l’adeptat est de savoir rester ignoré. Il ne nous est parvenu d’eux que ce parfum de vérité que la sagesse laisse après elle. Mais nous connaissons, tout au moins partiellement, la vie de ces demi-adeptes, qui eurent assez de science pour pratiquer la transmutation, qui entrevirent le chemin du divin, mais restèrent trop humains pour ne pas s’abandonner à leurs passions. Ceux-là se servirent du grand œuvre dans un but égoïste et comme tout ce qui touche à l’or déchaîne la cupidité et la haine, ils furent entraînés par leur propre folie et ils périrent presque tous d’une façon misérable.
Vers le milieu du XVIe siècle, un homme de loi anglais appelé Talbot, voyageant dans le pays de Galles s’arrêta un soir dans l’auberge d’un petit village des montagnes. Il portait un singulier bonnet qui encadrait son visage jusqu’au menton, bonnet qu’il ne quittait jamais et qui fut décrit toutes les fois que les polices de l’Europe eurent à donner son signalement. Cette étrange coiffure servait à cacher la place de ses oreilles qu’on venait de lui couper à Londres pour le punir d’avoir fait des faux. L’aubergiste de l’auberge où il venait de descendre avait coutume de montrer à ses clients à titre de curiosité, un vieux manuscrit incompréhensible. Il mit ce manuscrit sous les yeux de Talbot. Celui-ci savait les avantages qu’on peut tirer des vieux papiers. Il demanda l’origine de ce manuscrit.
Quelques années auparavant, au moment des guerres de religion, des soldats protestants avaient violé la tombe d’un évêque catholique qui était extrêmement riche de son vivant. Outre les ossements de l’évêque, ils avaient trouvé ce manuscrit et deux boules d’ivoire, une rouge et l’autre blanche. Ils avaient cassé la rouge qui ne contenait qu’une poudre foncée et ils l’avaient jetée. En échange de quelques bouteilles de vin, ils avaient laissé le manuscrit et la boule blanche à l’aubergiste. Les enfants de celui-ci étaient justement en train de jouer avec la boule.
Pris d’un soupçon, Talbot acheta le manuscrit et la boule pour une guinée et comme il avait un ami, le docteur Jean Dée qui s’occupait de science hermétique, il alla lui montrer sa trouvaille. Cet homme instruit reconnut que le manuscrit traitait de la pierre philosophale et de la manière de l’obtenir, mais sous une forme symbolique dont il fallait découvrir le vrai sens. Il ouvrit la boule blanche et il y trouva une poudre qui n’était autre que l’inestimable poudre de projection. Il put, grâce à elle, faire de l’or dès la première expérience, devant Talbot ébloui.
Ebloui, n’est pas assez dire. L’homme ordinaire perd la raison sous l’influence de l’or. Ce métal royal communique avec sa flamme terne une ivresse plus puissante que celle de tous les alcools. Il multiplie dans l’homme les passions basses, le goût de la jouissance physique, l’avarice et la vanité. Possédé par la folie de l’or, Talbot conclut un pacte avec Jean Dée dont il ne pouvait se passer pour l’opération de la transmutation et comme en Angleterre sa réputation était fort mauvaise et que son bonnet sur son crâne le lui rappelait sans cesse, il se mit à voyager.
Les deux compagnons, unis par la richesse allèrent en Bohême et en Allemagne. Jean Dée n’arrivait pas à comprendre le livre de l’évêque catholique, mais il savait faire usage de la poudre. Le train de vie qu’ils menaient et les discours de Talbot qui se flattait d’être un adepte et de faire de l’or à son gré, attirèrent autour d’eux un immense mouvement de curiosité, partout où ils passèrent. L’empereur Maximilien II fit venir Talbot et assista, ainsi que toute la cour à une séance de transmutation. Il nomma aussitôt Talbot maréchal de Bohême. Ce qu’il voulait obtenir de lui, c’était, non pas un peu de poudre de projection, mais le secret de sa fabrication. Il fit surveiller Talbot, puis pour que le précieux secret ne lui échappât pas, il le fit emprisonner. Mais Talbot ne pouvait pas révéler un secret qu’il ignorait et de plus la poudre de l’évêque touchait à sa fin.
Jean Dée qui avait eu la prudence de mesurer son ignorance et de rester obscur s’enfuit en Angleterre où il obtint la protection de la reine Elisabeth. Sans doute le manuscrit sur lequel il peinait resta pour lui muet jusqu’à sa mort car pendant la dernière période de sa vie, il ne vécut que d’une petite pension faite par la reine. Quant à l’orgueilleux Talbot après avoir tué un de ses gardiens, en tentant de s’évader, il mourut dans sa prison.
J’ai raconté cette histoire afin de montrer que le secret de la pierre philosophale n’était pas seulement parvenu à Nicolas Flamel, mais que son existence immémoriale, connue de tout temps, avait filtré par des moyens divers et était parvenue aux hommes modernes, pour leur félicité ou leur malheur, selon leur capacité de comprendre et d’aimer leurs semblables.
Nous avons connaissance de beaucoup d’hommes qui ont su faire de l’or. Mais ce n’était là que le premier degré du secret. Le second permettait de guérir les maladies du corps avec le même agent qui servait à la transmutation. Il fallait pour parvenir à ce degré une intelligence plus haute jointe à un désintéressement plus parfait. Le troisième degré n’était accessible qu’à un bien petit nombre d’hommes. De même que les métaux, identiques dans leur nature, subissent, en s’élevant à une température très élevée, une transformation de molécules, de même les éléments passionnels de la nature humaine peuvent subir une élévation de vibrations qui les transforme et les rend spirituels. Dans son troisième sens, le secret de la pierre philosophale permettait à l’âme de l’homme de ne faire qu’un avec l’esprit divin. Les lois de la nature sont semblables pour ce qui est en bas comme pour ce qui est en haut. La nature se modifie selon un idéal. L’or est la perfection de la matière terrestre et c’est pour produire l’or que les minéraux évoluent. Le corps humain est le modèle du règne animal et la forme vivante s’oriente vers son type idéal. L’âme passionnelle s’efforce à travers le philtre des sens de se muer en esprit et de revenir à l’unité divine. Une loi unique régit les mouvements de la nature, diverse dans ses manifestations, mais semblable dans son essence. C’est la découverte de cette loi qu’ont cherchée les alchimistes. S’il y en eut un grand nombre qui découvrirent l’agent minéral, un moins grand nombre surent trouver son application plastique au corps humain et quelques rares adeptes seulement eurent connaissance de l’agent essentiel, de la chaleur exaltée de l’âme, qui met les passions en fusion, consume la prison de la forme et permet de pénétrer dans le monde supérieur des intelligences.
Raymond Lulle fit de l’or pour Edouard III, roi d’Angleterre. Georges Ripley donna aux chevaliers de Rhodes attaqués par les Turcs cent mille livres d’or alchimique. Gustave Adolphe de Suède fit frapper un nombre énorme de pièces que l’on marqua d’un signe parce qu’elles étaient d’origine hermétique. Elles avaient été fabriquées par un inconnu qui avait la protection du roi chez lequel on trouva quand il mourut une quantité considérable d’or. En 1580, l’électeur Auguste de Saxe qui était alchimiste laissa une fortune de dix-sept millions de rixdales. La source de la fortune du pape Jean XXII qui résidait à Avignon et qui n’avait que des revenus modiques doit être attribuée à l’alchimie. Il laissa dans son trésor vingt-cinq millions de florins. Il en est de même pour les quatre-vingt-quatre quintaux d’or que possédait en 1680 Rodolphe II d’Allemagne. Le savant chimiste Van Helmont, le médecin Helvetius, qui étaient tous les deux sceptiques à l’égard de la pierre philosophale et avaient même publié des ouvrages contre cette chimère pernicieuse furent convertis à la suite d’une semblable aventure. Un inconnu se présenta chez eux et leur remit une petite quantité de poudre de projection en leur demandant de ne faire la transmutation que lorsqu’il serait parti et avec des objets préparés par eux, pour éviter toute possibilité de supercherie. Le grain de poudre, remis à Van Helmont était si minime qu’il sourit de sa petitesse. Voyant ce sourire, l’inconnu, qui le lui tendait, souriant aussi, enleva encore la moitié du grain en disant que cela était suffisant pour faire une grosse quantité d’or. L’expérience de Van Helmont réussit, ainsi que celle d’Helvétius et ils devinrent l’un et l’autre des partisans avoués de l’alchimie[32].
[32] Louis Figuier. L’alchimie et les alchimistes.
Van Helmont était le plus grand chimiste de son temps. Si de nos jours nous n’apprenons pas que Mme Curie a reçu la visite d’un personnage mystérieux venu pour lui remettre un peu de poudre «couleur du pavot sauvage et dont l’odeur rappelle celle du sel marin calciné», c’est peut-être que le secret est perdu, peut-être que les alchimistes n’étant plus persécutés et brûlés n’ont plus besoin du jugement favorable des maîtres officiels.
Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il était d’usage de pendre les alchimistes, revêtus d’une grotesque robe dorée à une potence barbouillée d’or. Ceux qui échappaient à ce supplice étaient la plupart du temps emprisonnés par les grands seigneurs ou par les rois qui tâchaient de leur faire faire de l’or ou de leur arracher leur secret en échange de leur liberté. On les laissait mourir de faim dans leur prison. Il arriva qu’on les brûla à petit feu ou qu’on cassa lentement leurs membres dans les tortures. Car lorsqu’il s’agit d’or, toute religion et toute moralité s’effacent, les lois humaines sont abolies.
Ce fut ce qui advint à Alexandre Sethon, celui qu’on a appelé le Cosmopolite. Il avait eu la prudence de se cacher toute sa vie et d’éviter la fréquentation des hommes puissants. C’était un vrai sage. Pourtant, il se maria. Afin de plaire à sa femme qui était belle et jeune, il céda aux avances de l’électeur de Saxe, Christian II, qui l’appelait à sa cour. Ne voulant pas livrer le secret de la pierre philosophale en possession duquel il était depuis longtemps, il fut chaque jour brûlé avec du plomb fondu, battu de verges, déchiré avec des aiguilles jusqu’à la mort.
Michel Sendivogius, Botticher, Paykull passèrent une partie de leur vie en prison. Beaucoup payèrent de leur vie le seul fait d’avoir étudié l’alchimie.
Si un grand nombre de ces chercheurs furent poussés par l’ambition, s’il y eut parmi eux beaucoup de charlatans et d’imposteurs, il y en a beaucoup qui nourrirent un sincère idéal d’élévation morale. De toute façon, leurs travaux, dans le domaine de la physique et de la chimie furent la base solide de ces quelques misérables et fragmentaires connaissances, qu’on appelle la science moderne et qui permettent à tant d’ignorants de s’enorgueillir. Ces ignorants traitent les alchimistes de rêveurs et de fous, bien que chaque nouvelle découverte de cette infaillible science soit en puissance dans les rêveries et folies des alchimistes. Ce n’est plus un paradoxe, mais une vérité prouvée par les savants officiels eux-mêmes, que les quelques bribes de vérité que possèdent les hommes modernes sont dues aux faux ou vrais adeptes qu’on pendit au moyen âge avec un bonnet d’âne peint en or.
D’ailleurs, ils ne restèrent pas tous en chemin. Tous ne virent pas seulement dans la pierre philosophale le but vulgaire et inutile de fabriquer l’or. Un petit nombre reçut, soit de l’instruction d’un maître, soit du silence des méditations quotidiennes, la vérité supérieure.
Ceux-là furent ceux qui, à force de l’avoir examiné dans leur esprit, comprirent le symbole de la troisième règle essentielle de l’alchimie.
--Ne te sers que d’un seul vase, d’un seul feu et d’un seul instrument.
Ils connurent les caractéristiques de l’agent unique, du feu secret, du pouvoir serpentin qui progresse en spirale comme la force de l’univers, «de la grande puissance primitive cachée sous toute matière organique et inorganique», que les Indous appellent Kundalini, qui crée et qui détruit en même temps. Ils mesurèrent que la capacité de création égalait celle de destruction, que le possesseur du secret avait une faculté de mal aussi grande que sa faculté de bien et, de même qu’on ne confie pas un explosif redoutable à un enfant, ils gardèrent pour eux la science sublime ou, s’ils en tracèrent par écrit les données, ils omirent toujours l’élément essentiel, de façon à ce que seul pût comprendre celui qui savait déjà.
De ce nombre furent, au XVIIe siècle, Thomas de Vaughan, qui se fit appeler Philalèthe et Lascaris au XVIIIe siècle. On peut avoir une idée de la hauteur de pensée de Philalèthe par son livre «l’Introïtus», mais Lascaris n’a rien laissé. On sait peu de chose de leur existence. Tous les deux sont errants à travers l’Europe dans le but d’instruire ceux qu’ils jugent dignes de cette instruction. Ils font de l’or fréquemment mais rien que dans des buts déterminés. Ils ne recherchent pas la gloire, même ils la fuient. Ils sont assez sages pour prévoir les persécutions et s’y dérober. Ils n’ont ni demeure fixe, ni famille. Personne ne sait où et quand ils sont morts.
Ils avaient vraisemblablement atteint l’état parfait de dépouillement humain, opéré la transmutation de leur âme. Ils participaient de leur vivant au monde spirituel. Ils avaient régénéré leur être, accompli la tâche de l’homme. Ils étaient deux fois nés. Ils se consacraient à aider leurs semblables et ils le faisaient de la façon la plus utile qui ne consiste pas à guérir les maux du corps ou à améliorer le bien-être physique des hommes. Ils pratiquaient le bien supérieur qui ne peut s’exercer que sur un petit nombre, mais qui s’exercera à la longue sur tous. Ils aidaient les esprits les plus élevés à atteindre le but qu’ils venaient eux-mêmes de franchir. Ils les cherchaient au cours de leurs voyages et dans les villes où ils passaient. Ils n’avaient pas d’école et d’enseignement régulier, parce que leur enseignement était à la limite de l’humain et du divin. Mais ils savaient que la parole versée à une certaine heure, dans une certaine âme réalisait un progrès mille fois plus grand que celui qui peut résulter de la connaissance des bibliothèques, de la possession de la science humaine.
Comme nous devons remercier du fond du cœur ces hommes modestes qui ont tenu dans leur main la formule magique qui rend maître du monde, la clef maudite du plaisir et qui l’ont cachée avec autant de soins qu’ils avaient mis à la découvrir! Car si éblouissante que soit la médaille de lumière, elle a un revers couleur de nuit. Le chemin du bien est le même que celui du mal et quand on a franchi le portique de la connaissance, on a plus d’intelligence mais non plus d’amour. On est même tenté d’en avoir moins. Car avec la connaissance vient l’orgueil, et le désir de défendre un épanouissement de facultés, qu’on croit sublimes, engendre l’égoïsme. Par l’égoïsme on revient au mal qu’on avait voulu fuir. La nature est pleine de pièges et les pièges sont plus nombreux et mieux cachés à mesure qu’on s’élève dans les hiérarchies des êtres.
Les ascètes sont heureux tant que leur ascétisme est en quelque sorte obligatoire, tant qu’ils n’ont pas la possibilité de satisfaire des passions endormies en eux et qu’ils ne connaissent que pour les avoir vues chez les autres. Mais quel drame si la porte de leur cellule en s’ouvrant laissait voir à portée de leur main tout ce qu’ils ont désiré ou auraient pu désirer. Saint Antoine dans son désert n’avait autour de lui que des rêves. Il tendait les bras pour étreindre et s’il ne succombait pas, c’est que les images s’évanouissaient, quand il voulait les saisir. Mais la réalité vivante, tangible presque immédiatement, sous les espèces de l’or, qui procure tout! Quelle énergie surhumaine il faudrait pour y résister! C’est ce qu’ont dû mesurer les adeptes en possession de la triple vérité hermétique. Ils ont dû se rappeler ceux d’entre eux qui avaient failli et étaient revenus avec tant d’ardeur en arrière. Et ils ont dû considérer combien illogique en apparence et pleine de tristesse pour l’homme est cette loi qui fait garder l’arbre de la sagesse par un serpent mille fois plus redoutable que l’antique serpent, donneur de pommes, de l’humanité enfant.
SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL
SON ORIGINE
Un rapport étroit unit l’art suprême du génie à l’art du charlatan. Les mages, les sages, les kabbalistes, les initiateurs des hommes se sont toujours laissés aller à faire des tours, à surprendre, à éblouir. Dès la plus haute antiquité, les plus grands pratiquaient les faux miracles, truquaient les révélations des pythies, agitaient des baguettes magiques et s’efforçaient d’impressionner le vulgaire par l’apparat des mitres et la blancheur des robes d’hiérophantes. Ils escamotaient, usaient de la tromperie des miroirs, annonçaient des éclipses. Ils aimaient à être le sujet des conversations comme les cabotins célèbres ou les courtisanes à la mode. Une vanité égale se retrouve chez les grands poètes, les grands généraux, les hommes d’État. Peut-être est-ce l’inévitable revers du génie? Peut-être les hommes ne peuvent-ils être instruits sans être étonnés? Mais beaucoup d’esprits sensés et moyens ne conçoivent la sagesse que sous la forme ennuyeuse du sermon et le sage qu’avec l’apparence d’un clergyman. La pudibonderie, l’hypocrisie et la plus basse servilité à l’égard des rites, des usages, des préjugés doivent être ses vertus quotidiennes. Aussi lorsqu’il advient qu’un vrai grand sage, par jeu, mystifie ses contemporains, suit une femme qui passe, ou lève joyeusement son verre, il est à jamais flétri par l’armée des médiocres à courte vue dont le jugement forme la postérité.
C’est ce qui arriva pour le comte de Saint-Germain. Il avait à un point extrême le goût des bijoux, et il mettait de l’ostentation à montrer ceux qu’il possédait. Il en avait une quantité extraordinaire dans une cassette qu’il transportait toujours avec lui. L’importance qu’il attachait aux bijoux était telle que dans les peintures qu’il composait, et qui étaient remarquables, ses personnages en étaient couverts et il avait trouvé des couleurs à ce point vives et étranges que les visages pâlissaient et devenaient insignifiants. Ce reflet des bijoux s’est retourné contre lui et a éclairé toute sa vie d’une fausse lumière.
Ses contemporains ne lui ont pas pardonné cette faiblesse. Ils ne lui ont pas pardonné non plus de présenter durant tout un siècle la même apparence physique d’un homme de quarante à cinquante ans. Il ne paraît pas sérieux de ne pas se conformer strictement aux lois de la nature, et il fut qualifié de charlatan parce qu’il possédait un secret qui lui permit de vivre au delà des limites humaines connues.
Il semble aussi avoir écarté de sa personne cette gravité dont sont revêtus les religieux et les philosophes. Il se plaît avec les jolies femmes de son temps et il recherche leur compagnie. Il aime dîner en ville, bien qu’il ne prenne jamais aucune nourriture en public, à cause des gens qu’il voit et des propos qu’il entend. C’est un aristocrate qui vit avec des princes et même avec des rois, presque sur un pied d’égalité. Il donne des recettes pour effacer les rides ou changer la couleur des cheveux. Il raconte indéfiniment des histoires plaisantes dont le monde fait ses délices. Il résulte des souvenirs du baron de Gleichen qu’il est, à Paris, l’amant d’une jeune fille dans la maison de laquelle il habite, Mlle Lambert, la fille du chevalier Lambert. Et il résulte des mémoires de Grosley qu’il est en Hollande l’amant d’une femme aussi riche et aussi mystérieuse que lui.
Au premier abord, tout cela est mal conciliable avec la haute mission dont il est investi, le rôle mystique qu’il joue parmi les sociétés secrètes d’Allemagne et de France. Mais cette contradiction n’est peut-être qu’apparente. Cet extérieur d’homme du monde était d’abord nécessaire pour la diplomatie secrète à laquelle Louis XV l’employa souvent. Puis nous nous faisons de l’activité d’un maître une conception erronée. Posséder «une opale d’une grosseur monstrueuse, un saphir blanc de la taille d’un œuf, les trésors de la lampe merveilleuse», est un plaisir inoffensif si on a trouvé ces richesses dans l’héritage de sa famille, ou si on les a fabriquées grâce à des connaissances exceptionnelles. C’est un bien petit travers de tirer ses manchettes pour faire étinceler les rubis des boutons. Et si Mlle Lambert a sur la galanterie des idées de son siècle, quel reproche peut-on faire au comte de Saint-Germain de s’attarder un soir dans sa chambre pour ouvrir devant elle la mystérieuse cassette aux bijoux et lui faire choisir un de ces diamants qui firent l’admiration de Mme de Pompadour?
Car le plaisir de la vie ne rabaisse l’homme que par son excès. Il y a peut-être un chemin qui permet d’atteindre dans la joie la spiritualité la plus élevée. D’ailleurs à une certaine hauteur la chaîne des sens n’existe plus, le baiser cesse de brûler, on ne peut plus faire de tort ni à soi-même ni aux autres à cause du pouvoir de transformation qui vous est dévolu.
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«Un homme qui sait tout et qui ne meurt jamais», a dit Voltaire du comte de Saint-Germain. Un homme qui venait on ne sait d’où et qui disparut sans laisser de traces, aurait-il pu ajouter. Le comte de Saint-Germain a volontairement gardé le plus profond mystère sur son origine. C’est vainement que ses contemporains essayèrent de percer ce mystère et c’est vainement que les chefs de police et les ministres des différents pays où il intrigua les hommes, se flattèrent d’éclaircir l’énigme de sa naissance. Louis XV dut savoir qui il était car il lui témoignait une amitié qui rendait sa cour jalouse. Il lui avait donné un appartement dans le château de Chambord. Il s’enfermait avec lui et Mme de Pompadour durant des soirées entières et le plaisir qu’il prenait à sa conversation, l’admiration que pouvait lui inspirer l’étendue de ses connaissances ne peuvent pas expliquer la considération et presque les égards qu’il avait pour lui. Mme du Hausset dit dans ses mémoires qu’il parlait de Saint-Germain comme d’un personnage d’illustre naissance. Le landgrave Charles de Hesse Cassel chez lequel il vécut pendant les dernières années où l’histoire peut le suivre devait aussi posséder le secret de sa naissance. Il travaillait l’alchimie avec lui et Saint-Germain le traitait d’égal à égal. C’est à lui que Saint-Germain confia ses papiers, un peu avant sa prétendue mort en 1784. Or, ni Louis XV ni le landgrave de Hesse Cassel n’ont jamais rien révélé de la naissance de Saint-Germain. Le landgrave même a toujours refusé obstinément de donner le moindre détail sur la vie de son mystérieux ami. C’est là une chose extraordinaire. Saint-Germain était un personnage très célèbre. Dans ce temps où la bonne société était éprise de sciences occultes, de sociétés secrètes et de magie, cet homme qui passait pour posséder l’élixir de longue vie et pour fabriquer de l’or à son gré, était le sujet d’interminables conversations. Une puissance intérieure d’une force invincible oblige les hommes à parler. On a beau être roi ou landgrave, on est soumis à cette puissance. Et cela d’autant plus fortement que l’on consacre son temps aux femmes. Pour que ces personnages aient résisté à satisfaire la curiosité de maîtresses bien-aimées, il faut leur supposer une force d’âme qu’ils n’avaient pas ou un impérieux motif qui nous échappe.
L’hypothèse la plus répandue est qu’il aurait été le fils naturel de la veuve de Charles II d’Espagne et d’un certain comte Adanero qu’elle aurait connu à Bayonne. Cette reine espagnole était Marie de Neuborg que Victor Hugo prit pour héroïne de Ruy-Blas sans tenir aucun compte de sa véritable personnalité.
Ceux qui étaient hostiles à Saint-Germain disaient qu’il était le fils d’un Juif portugais appelé Aymar et ceux qui le haïssaient, comme pour ajouter un degré à sa déconsidération, le prétendaient fils d’un Juif alsacien appelé Wolff.
Assez récemment il a été donné de lui une nouvelle généalogie qui est de toutes la plus vraisemblable. Elle provient des théosophes et de Mme Annie Besant. Celle-ci a écrit à plusieurs reprises que le comte de Saint-Germain était un des fils de François II Racokzi, prince de Transylvanie. Les enfants de François Racokzi furent élevés par l’empereur d’Autriche, mais l’un d’eux fut soustrait à sa tutelle. On fit croire qu’il était mort et il fut confié au dernier descendant de la famille des Médicis qui l’éleva en Italie. Il prit le nom de Saint-Germain à cause de la petite ville de San Germano où il avait passé quelques années de son enfance et où son père avait des propriétés. Cela rendrait vraisemblables les souvenirs de terres méridionales et de palais ensoleillés que Saint-Germain se plaisait à évoquer comme le cadre de sa jeunesse. On s’expliquerait la considération que Louis XV lui marquait. Le silence impénétrable qui fut gardé par lui et par ceux auxquels il confia son secret aurait eu pour raison la crainte de l’empereur d’Autriche et de ses vengeances possibles. L’opinion que Saint-Germain et le descendant des Racokzi ne font qu’un est maintenant ancrée dans tout un milieu qui le considère comme un personnage actuel et même vivant encore. Il est vrai que ce milieu a moins souci de vérité historique que de connaissance intuitive et de révélation merveilleuse.
ENIGME DE SA VIE ET DE SA MORT
Le comte de Saint-Germain était un homme «de taille moyenne, très robuste, vêtu avec une simplicité magnifique». Il parlait avec un sans-gêne extrême aux personnages les plus haut placés et il avait une conscience parfaite de sa supériorité. Gleichen raconte ainsi la façon dont il l’a rencontré pour la première fois.
«Il jeta son chapeau et son épée sur le lit de la maîtresse du logis, se plaça dans un fauteuil près du feu et interrompit la conversation en disant à l’homme qui parlait: Vous ne savez pas ce que vous dites. Il n’y a que moi qui puisse parler sur cette matière que j’ai épuisée, tout comme la musique que j’ai abandonnée ne pouvant plus aller au delà.»
A la cour du margrave d’Anspach, alors très âgé, il montre à ce personnage vénérable une lettre de Frédéric II et il lui dit: Connaissez-vous cette écriture et ce cachet?--Certes, répond le margrave, c’est le cachet de Frédéric II. Eh bien! Vous ne saurez pas ce qu’il y a dans la lettre et Saint-Germain remet avec gravité la lettre dans sa poche.
«En musique il exécutait et composait avec une égale facilité et le même succès». Plusieurs personnes qui l’entendirent jouer du violon ont affirmé qu’il égalait et même qu’il surpassait les plus grands virtuoses de l’époque. Il aurait donc bien atteint comme il le disait la dernière limite possible de cet art.
Un jour il amène Gleichen chez lui en lui disant: Je suis content de vous et vous méritez que je vous montre une douzaine de tableaux. «Effectivement il me tint parole, dit Gleichen, car les tableaux qu’il me fit voir étaient tous marqués à un coin de singularité ou de perfection qui les rendait plus intéressants que bien des morceaux de la première classe».
Il semble n’avoir pas excellé dans la poésie. On a conservé de lui un sonnet médiocre et une lettre adressée à Marie-Antoinette et reproduite par la comtesse d’Adhémar et qui contient des prédictions narrées en vers tout à fait mirlitonnesques. Il compose aussi à la demande de Mme de Pompadour un assez pauvre canevas de comédie. Mais la poésie est une grâce légère qui semble être accordée par les puissances qui la distribuent, à des êtres imparfaits marqués du signe mobile des passions et la précieuse chanson du verbe ne vient des royaumes inconnus que pour celui qui a peu de sagesse en partage.
Les plus grands talents apparents du comte de Saint-Germain résidaient dans sa connaissance de la chimie. S’il a su fabriquer de l’or, il fut assez avisé pour n’en rien dire. La possession de ce secret pourrait seule expliquer les immenses richesses dont il disposait sans avoir de fortune connue chez aucun banquier. Ce qu’il semble avoir avoué, tout au moins à mots couverts, c’est de savoir faire de gros diamants avec plusieurs petites pierres. On évaluait les diamants qu’il portait à ses jarretières et à ses souliers à plus de deux cent mille livres. Il disait aussi pouvoir à son gré faire grossir les perles et il en avait en sa possession d’une surprenante dimension.
Si tous ses propos à ce sujet n’étaient que hâbleries, ces hâbleries lui coûtaient fort cher car il les appuyait de dons magnifiques. Mme du Hausset raconte qu’un jour où il montrait des bijoux à la reine en sa présence, elle déclara trouver fort jolie une croix de pierres blanches et vertes. Saint-Germain, lui en fit négligemment cadeau. Comme Mme du Hausset refusait, la reine, pensant que les pierres étaient fausses, lui fit signe qu’elle pouvait accepter. Mme du Hausset fit ensuite évaluer le bijou qui était vrai et de grande valeur.
Ce qui paraît le plus invraisemblable dans la personnalité de Saint-Germain est son extraordinaire longévité. Le musicien Rameau et Mme de Gergy (avec laquelle d’après les mémoires de Casanova il dîne encore vers 1775) déclarent tous deux qu’ils l’ont rencontré à Venise en 1710, sous le nom de marquis de Montferrat. Tous deux sont unanimes à affirmer qu’il avait alors déjà l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante ans. Si leurs souvenirs sont fidèles, ce témoignage met à néant les hypothèses qui veulent que Saint-Germain soit le fils de Marie de Neubourg, ou celui de François II Racokzi, car il n’aurait pu avoir en 1710 plus d’une vingtaine d’années. Mme de Gergy dira plus tard à Mme de Pompadour qu’elle reçut de Saint-Germain, à Venise, un élixir qui lui permit d’avoir très longtemps et sans la moindre altération, l’apparence d’une femme de vingt-cinq ans. Un aussi précieux cadeau ne s’oublie pas. Il est vrai que Saint-Germain questionné par Mme de Pompadour au sujet de sa rencontre avec Mme de Gergy, cinquante ans auparavant, et du don merveilleux qu’il lui aurait fait de son élixir, répond en riant:
--Cela n’est pas impossible, mais je conviens qu’il est possible que cette dame que je respecte, radote.
On peut, à ce sujet, faire un rapprochement avec l’offre qu’il fit à Mme de Genlis, encore enfant: «Quand vous aurez dix-sept ou dix-huit ans, serez-vous bien aise d’être fixée à cet âge-là, du moins pour un grand nombre d’années? Je répondis que j’en serais charmée. Eh bien! reprit-il très sérieusement, je vous le promets. Et aussitôt il parla d’autre chose.»
Sa grande renommée parisienne va de 1750 à 1760. Tout le monde s’accorde alors à lui trouver l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante ans. Il disparaît pendant une quinzaine d’années et quand la comtesse d’Adhémar le revoit en 1775, elle déclare le trouver rajeuni. Il aura encore le même air quand elle le reverra douze ans après.
Le comte de Saint-Germain laissait volontiers entendre que la durée de son existence était beaucoup plus longue qu’on ne pouvait le supposer. Il ne le disait pas positivement. Il procédait par allusions: «Il savait doser le merveilleux de ses récits, suivant la réceptibilité de son auditeur. Quand il racontait à une bête un fait du temps de Charles Quint, il lui confiait tout crûment qu’il y avait assisté et quand il parlait à quelqu’un de moins crédule, il se contentait de peindre les plus petites circonstances, les mines et les gestes des interlocuteurs, jusqu’à la chambre et la place qu’ils occupaient, avec un détail d’une vivacité qui faisaient l’impression d’entendre un homme qui y avait réellement été présent. Ces sots de Parisiens, me dit-il un jour, croient que j’ai cinq cents ans et je les confirme dans cette idée puisque je vois que cela leur fait tant de plaisir--ce n’est pas que je ne sois infiniment plus vieux que je ne parais...[33]».
[33] Gleichen.
La légende a prétendu qu’il disait avoir connu Jésus-Christ et assisté au concile de Nicée. Il n’est point allé jusqu’à mépriser à ce point les hommes qu’il fréquentait et à se rire de leur crédulité. Cette légende vient de ce qu’un mystificateur appelé lord Gower imitait dans les salons les personnages connus de son époque et quand il en arrivait à Saint-Germain, il racontait en prenant son allure et sa voix, les entretiens qu’il avait eus avec le fondateur du christianisme sur lequel il portait ce jugement: C’était le meilleur homme du monde, mais romanesque et inconsidéré.
Un journal anglais, le London Chronicle, raconta sérieusement, vers 1760, l’histoire suivante: le comte de Saint-Germain avait remis à une dame de sa connaissance qui s’affligeait de vieillir, un flacon de son célèbre élixir de longue vie. La dame enferma le flacon dans un tiroir. Une de ses servantes, qui était d’un certain âge, croyant que le flacon contenait une purge inoffensive, en but le contenu. Le lendemain quand la dame appela sa servante, elle vit paraître une toute jeune fille, presque une enfant; c’était l’effet de l’élixir. Quelques gouttes de plus et la servante n’aurait répondu à sa maîtresse que par des vagissements.
«Je vous demande si jamais quelqu’un m’a vu manger ou boire,» dit Saint-Germain à Gräffer, quand il est de passage à Vienne et quand celui-ci lui offre du vin de Tokay. Tous ceux qui ont connu Saint-Germain sont d’accord pour affirmer que, s’il aime volontiers s’asseoir à table avec une nombreuse société, il ne touche jamais aux plats. La recette qu’il donnait le plus volontiers à ses intimes était une purgation faite de graines de séné. Sa principale nourriture, qu’il préparait lui-même était un mélange de farine d’avoine.
Faut-il s’étonner tellement de voir que les auteurs des mémoires dépeignent un homme pendant tout un siècle avec le même extérieur physique? La vie humaine peut avoir une durée infiniment plus longue que celle que nous lui attribuons. C’est le mouvement de nos nerfs, c’est la flamme de notre désir et l’acide de notre crainte qui consomment quotidiennement notre organisme. Celui qui parvient à s’élever au-dessus des passions, à supprimer en lui la colère et la peur de la maladie est susceptible de vaincre l’usure des années et d’atteindre un âge au moins double de celui qu’atteignent les hommes qui meurent de vieillesse. Il n’y a rien d’extraordinaire à ce que le visage de l’homme dépourvu d’angoisse garde sa jeunesse. Il n’y a pas longtemps, un périodique médical de Londres rapporta l’histoire d’une femme qui à 74 ans avait conservé «les traits et l’expression d’une jeune fille de 20 ans, sans rides ni cheveux blancs. Elle était devenue folle à la suite d’un chagrin d’amour et sa folie consistait à revivre l’instant de sa dernière séparation avec celui qu’elle aimait.» Par la conviction d’être jeune, elle était restée jeune. Peut-être une manière intérieure d’envisager le temps, la suppression de l’impatience et de l’attente permettent-elles à un homme très évolué de réduire à un minimum l’usure normale du corps.
Le comte de Saint-Germain prétendait en outre avoir la capacité d’arrêter pendant le sommeil le mécanisme de l’horlogerie humaine. Il supprimait ainsi, presque totalement, la dépense physique qui s’opère à notre insu par le souffle et le mouvement du cœur.
Son activité et la diversité de ses occupations étaient considérables. Il s’occupa de la préparation des couleurs et il fonda même, en Allemagne, une fabrique de feutres pour les chapeaux. Son rôle principal fut celui d’agent secret de politique internationale au service de la France.
Il était devenu pour Louis XV un confident, un conseiller intime et il fut chargé par ce roi de diverses missions secrètes. Cela lui attira l’inimitié de beaucoup de grands personnages et notamment celle du duc de Choiseul, le ministre des Affaires étrangères. C’est cette inimitié qui le força à partir précipitamment en Angleterre pour éviter d’être enfermé à la Bastille.
Louis XV n’était pas d’accord avec son ministre, au sujet de la politique avec l’Autriche et il voulut négocier la paix à son insu. Il pensa se servir de l’intermédiaire de la Hollande. Saint-Germain fut envoyé à La Haye pour y négocier avec le prince Louis de Brunswick qui s’y trouvait. M. d’Affry, le ministre de France en Hollande fut instruit de cette démarche et se plaignit amèrement à son ministre que des négociations fussent faites par la France sans passer par lui. Le duc de Choiseul sauta sur cette occasion. Il renvoya à M. d’Affry l’ordre de réclamer l’extradition de Saint-Germain, de le faire arrêter par le gouvernement des Pays-Bas et de l’envoyer à Paris. Il informa le roi, de sa décision, devant les ministres réunis et Louis XV, n’osant pas avouer sa participation à l’affaire, sacrifia son envoyé. Mais Saint-Germain avait été prévenu un peu avant l’arrestation. Il eut le temps de s’enfuir et de s’embarquer pour l’Angleterre. L’aventurier Casanova donne quelques détails sur ce départ. Il était justement dans un hôtel voisin de celui dans lequel était descendu Saint-Germain et il se trouvait embarrassé dans une histoire compliquée de bijoux, d’escrocs, de pères dupés et de jeunes filles amoureuses de lui, comme toutes celles qui forment la trame habituelle de sa vie.
Saint-Germain d’après les lettres d’Horace Walpole avait été arrêté à Londres quelques années auparavant à cause de l’énigme de son existence. On avait été obligé de le relâcher parce qu’il n’y avait rien contre lui. Cet Anglais avait conclu que «ce n’était pas un gentleman» parce qu’il disait en riant qu’on le prenait pour un espion. Il ne fut pas arrêté une seconde fois. On le retrouve peu de temps après en Russie où il dut jouer un rôle important mais occulte dans la révolution de 1762. Le comte Alexis Orlof le rencontrant quelques années après en Italie dit de lui: Voilà un homme qui a joué un rôle considérable dans notre révolution, et son frère Grégoire Orlof lui remet spontanément vingt mille sequins ce qui est un geste assez rare vis-à-vis d’un homme dont on n’a pas reçu d’éminents services. Saint-Germain porte alors un uniforme de général russe et s’appelle Soltikof.
C’est vers cette époque, au commencement du règne de Louis XVI, qu’il revient en France et qu’il voit Marie-Antoinette. La comtesse d’Adhémar a laissé de cette entrevue un récit détaillé[34].
[34] Récit reproduit dans le Lotus Bleu de 1899, par Mme Cooper Oakley.
C’est à elle que Saint-Germain s’adressa pour parvenir auprès de la reine. Depuis sa fuite il n’avait plus reparu en France, mais son souvenir était resté légendaire et l’on savait l’amitié que Louis XV lui avait portée. La comtesse d’Adhémar put donc obtenir aisément un rendez-vous de Marie-Antoinette. En s’y rendant avec lui, elle lui demanda s’il allait de nouveau se fixer à Paris.
--Un siècle se passera, dit-il, avant que j’y réapparaisse.
Une fois en présence de la reine, il parle d’une voix solennelle et il annonce les événements qui se produiront une quinzaine d’années après. «La reine pèsera dans sa sagesse ce que je vais lui confier. Le parti encyclopédique désire le pouvoir. Il ne l’obtiendra que par la chute absolue du clergé et pour assurer ce résultat il renversera la monarchie. Ce parti, qui cherche un chef parmi les membres de la famille royale a jeté les yeux sur le duc de Chartres. Ce prince deviendra l’instrument d’hommes qui le sacrifieront quand il aura cessé de leur être utile. Il trouvera l’échafaud au lieu du trône. Les lois ne seront plus longtemps la protection des bons et la terreur des méchants. Ce sont ces derniers qui saisiront le pouvoir avec leurs mains teintées de sang. Ils aboliront la religion catholique, la noblesse, la magistrature.
--De sorte qu’il ne restera que la royauté, interrompt la reine avec impatience.
--Pas même la royauté, mais une république avide, dont le sceptre sera le couteau de l’exécuteur.»
On voit par ces paroles que Saint-Germain avait des idées tout à fait différentes de celles qui lui sont prêtées par la plupart des auteurs de l’histoire de cette époque, qui ont voulu voir en lui un instrument actif du mouvement révolutionnaire.
Ces prédictions terribles et surprenantes jetèrent le trouble dans l’âme de Marie-Antoinette. Saint-Germain demanda à voir le roi pour lui faire des révélations plus graves, mais il demanda à le voir sans que son ministre Maurepas en soit informé. «Il est mon ennemi, dit-il, et je le range parmi ceux qui contribueront à la ruine du royaume, non par malice mais par incapacité.»
Le roi n’avait pas assez d’autorité pour avoir une entrevue avec quelqu’un sans la présence de son ministre. Il mit Maurepas au courant de l’entretien que Saint-Germain avait eu avec la reine et celui-ci pensa que le mieux était d’enfermer à la Bastille un homme qui avait une vision aussi sombre de l’avenir.
Par courtoisie, il va prévenir chez elle de cette décision la comtesse d’Adhémar. Celle-ci le reçoit dans sa chambre.
«Je connais le coquin mieux que vous, dit-il... Il sera découvert. Nos policiers ont un flair très fin... Une chose seulement me surprend. Les années ne m’ont pas épargné et la reine déclare que le comte Saint-Germain a l’apparence d’un homme de quarante ans.
A ce moment l’attention des deux interlocuteurs est détournée par le bruit d’une porte qui se referme. La comtesse d’Adhémar pousse un cri. Le visage de Maurepas s’altère. Saint-Germain est devant eux.
--Le roi vous a sommé de lui donner un bon avis, dit-il, et vous ne pensez qu’à maintenir votre autorité en vous opposant à ce que je voie le monarque. Vous perdez la monarchie, car je n’ai qu’un temps limité à donner à la France et ce temps écoulé je ne serai plus revu qu’après trois générations consécutives. Je n’aurai rien à me reprocher quand l’horrible anarchie dévastera la France. Ces calamités, vous ne les verrez pas, mais les avoir préparées sera suffisant pour votre mémoire.
M. de Saint-Germain ayant ainsi parlé sans reprendre haleine, revint vers la porte, la ferma et disparut. Tous les efforts pour le retrouver furent inutiles.
Le flair très fin des policiers de M. de Maurepas ne parvint pas les jours suivants ni plus tard à découvrir ce qu’était devenu le comte de Saint-Germain.
Comme cela venait de lui être prédit, Maurepas ne vit pas les catastrophes qu’il avait en partie préparées. Il mourut en 1781. Le bruit courut en 1784, à Paris, que le comte de Saint-Germain venait de mourir dans le duché de Schleswig, chez le landgrave Charles de Hesse Cassel. Cette date restera pour les biographes et les historiens la date officielle de sa mort. Mais le mystère qui a entouré le comte de Saint-Germain va devenir, à partir de cet instant, plus grand encore qu’il ne l’a été.
Retiré à Eckenfoern dans le château du landgrave il se prétendait las de l’existence. Il paraissait soucieux et triste. Il se disait affaibli, mais il ne voyait aucun médecin et il ne se faisait soigner que par des femmes. On n’a pas de détails sur sa mort, ou plutôt sa prétendue mort. Aucune pierre tombale ne porta son nom à Eckenfoern. On savait qu’il avait laissé tous ses papiers et des documents relatifs à la franc-maçonnerie au landgrave de Hesse Cassel. Celui-ci déclarait de son côté qu’il venait de perdre un ami qui lui était très cher. Mais son attitude était pleine d’équivoque. Il se refusait à donner aucun détail sur son ami et sur ses derniers moments, il détournait la conversation si on parlait de lui. Tout, dans sa conduite, permet de penser qu’il fut le complice d’une mort simulée.
Or, cette mort d’un homme qui, par des témoins dignes de foi devait avoir au moins un siècle d’âge, ne peut avoir été réelle.
Les documents officiels de la franc-maçonnerie disent qu’en 1785 les maçons français le choisirent comme représentant à la grande convention qui eut lieu cette année-là avec Mesmer, Saint-Martin et Cagliostro. Il fut reçu l’année suivante par l’impératrice de Russie. Enfin la comtesse d’Adhémar narre longuement une entrevue qu’elle eut avec lui en 1789 après la prise de la Bastille, dans l’église des Récollets.
Il avait le même visage que trente ans auparavant. Il lui dit arriver de la Chine et du Japon, «Là-bas, rien n’est aussi singulier que ce qui se passe ici... Mais je ne peux rien. J’ai les mains liées par plus fort que moi. Il y a des périodes de temps où reculer est possible, d’autres où quand il a prononcé l’arrêt, il faut que l’arrêt s’exécute.»
Et il lui raconte dans leurs grandes lignes tous les événements qui vont se dérouler pendant les années suivantes sans excepter la mort de la reine. «Les Français comme les enfants joueront aux titres, honneurs, cordons. Tout leur sera hochet jusqu’au fourniment de la garde nationale. (Il oubliait qu’il s’habillait parfois lui-même d’un uniforme de général russe). Quelque quarante millions forment aujourd’hui un déficit au nom duquel on fait la révolution. Eh bien! sous le dictatoriat des philanthropes, des rhéteurs, des beaux diseurs, la dette de l’État dépassera plusieurs milliards.»
«J’ai revu M. de Saint-Germain, écrit Mme d’Adhémar en 1821, et toujours à mon inconcevable surprise, à l’assassinat de la reine, aux approches du 18 Brumaire, le lendemain de la mort de M. le duc d’Enghien, en 1815 dans le mois de janvier et la veille du meurtre de M. le duc de Berry.»
Mme de Genlis dit avoir rencontré le comte de Saint-Germain en 1821 au moment des négociations du traité de Vienne et le comte de Châlons assure qu’il a causé avec lui peu après sur la place Saint-Marc à Venise, où il était ambassadeur. Il y a d’autres témoignages, mais moins probants, de sa survivance. L’anglais Grosley, prétend l’avoir vu dans une prison de la Révolution en 93 et quelqu’un a écrit qu’il se tenait parmi la foule qui entourait le tribunal devant lequel comparut la princesse de Lamballe, avant d’être massacrée.
Le comte de Saint-Germain n’est, à coup sûr, pas mort dans le lieu et à la date que l’histoire a fixés. Il a poursuivi une carrière inconnue dont nous ignorons le terme et dont la durée semble si grande que notre imagination se refuse à l’accepter.
LES SOCIÉTÉS SECRÈTES
Beaucoup d’écrivains qui ont étudié la période de la Révolution n’ont pas cru à l’influence du comte de Saint-Germain. En effet, il n’a pas posé de jalons pour la postérité. Il efface même ses traces derrière lui. Il ne laisse pas ces orgueilleuses inscriptions que sont les livres. Il travaille pour l’humanité et non pour lui-même, il est modeste, ce qui est la qualité la plus rare parmi les intelligents. Sa seule vanité est cette inoffensive coquetterie à paraître beaucoup plus vieux que son âge et le plaisir qu’il prend à faire étinceler une bague. Mais on ne juge les hommes que d’après leurs propres déclarations et selon le mérite qu’ils s’attribuent. On n’a parlé que de son âge et de ses bijoux.
Son rôle spirituel fut pourtant considérable. Il a été l’architecte qui a dessiné les plans de l’œuvre et que l’on voit à peine sur le chantier. Seulement il fut l’architecte que trahirent les ouvriers. Il avait rêvé d’une haute tour qui permettrait à l’homme de communiquer avec le ciel et les ouvriers préférèrent construire des maisons pour manger et dormir.
Ce rôle est exercé sur la franc-maçonnerie et sur les sociétés secrètes bien que beaucoup d’autres maçons modernes l’aient nié et même aient négligé souvent de nommer le grand inspirateur qu’il a été.
A Vienne, il collabora à la fondation de la Société des «Frères Asiatiques» et des «Chevaliers de la Lumière» où l’on étudiait l’alchimie et ce fut lui qui donna à Mesmer ses idées fondamentales sur le magnétisme et sur ses applications. On dit, et cela semble ne reposer sur rien, qu’il initia Cagliostro et que celui-ci alla plusieurs fois dans le Holstein le retrouver pour recevoir des directives de lui. Ces hommes devaient être emportés très loin l’un de l’autre par des courants opposés et une destinée différente.
La comtesse d’Adhémar cite une lettre qu’elle reçut de Saint-Germain et où il dit en parlant de son voyage à Paris en 89: «J’ai voulu voir l’ouvrage qu’a préparé le démon Cagliostro; il est infernal.» Il semble que Cagliostro a collaboré à la préparation du mouvement révolutionnaire tandis que Saint-Germain a tenté de l’enrayer en développant des idées mystiques parmi les hommes les plus avancés de son époque. Il avait prévu le grand bouleversement de la fin du XVIIIe siècle et il espéra l’orienter dans un sens pacifique en répandant parmi ses futurs promoteurs une philosophie susceptible de les transformer. Mais il comptait sans la lenteur qu’a l’esprit de l’homme à s’élever et le dégoût qu’il y apporte. Il comptait aussi sans les puissantes réactions de la haine.
De toutes parts surgissaient des sociétés secrètes. L’esprit nouveau se manifestait sous la forme d’associations. La noblesse et le clergé n’échappaient pas à ce qui était devenu une mode. On créa même des loges de femmes et la princesse de Lamballe fut grande maîtresse de l’une d’elles. Il y avait en Allemagne «les Illuminés» et les «Chevaliers de la Stricte Observance» et Frédéric II en arrivant sur le trône avait fondé la secte des «Architectes d’Afrique». En France, l’Ordre des Templiers était reconstitué et la franc-maçonnerie qui avait pour grand maître le duc de Chartres multipliait ses loges dans toutes les villes. Martinez de Pasqually enseignait sa philosophie à Marseille, à Bordeaux et à Toulouse et Savalette de Lange avec des mystiques tels que Court de Gebelin et Saint-Martin fondait la loge des «Amis réunis.»
Les initiés de ces sectes avaient conscience qu’ils étaient les dépositaires d’un héritage qu’ils ne connaissaient pas, mais dont ils pressentaient la valeur immense et qui était quelque part, peut-être dans des traditions, peut-être dans le livre d’un maître, peut-être en eux-mêmes. On parlait de cette parole révélatrice, de ce trésor caché; on disait qu’il était gardé par les «supérieurs inconnus» de ces sectes et que ceux-ci leur dévoileraient un jour la richesse qui libère et rend immortel.
C’est cette immortalité de l’esprit que Saint-Germain tenta d’apporter à un petit groupe d’initiés choisis. Il croyait que cette minorité, une fois élevée, en élèverait une autre à son tour et qu’un vaste rayonnement de spiritualité descendrait par degrés, en ondes bienfaisantes, vers les masses moins instruites. C’était le rêve d’un sage. Il ne devait pas se réaliser.
Avec le concours de Savalette de Lange qui en fut le chef nominal il fonda le groupe des Philalèthes qui était recruté parmi l’élite des Amis réunis. Le prince de Hesse, Condorcet, Cagliostro furent membres des Philalèthes. C’est à Ermenonville et à Paris dans la rue Plâtrière que Saint-Germain exposa sa philosophie.
C’était un christianisme platonicien qui unissait les rêveries de Swedenborg à la théorie de la Réintégration de Martinez de Pasqually. On y retrouvait les émanations de Plotin et la hiérarchie des plans successifs que décrivent les théosophes d’aujourd’hui. Il enseignait que l’homme a en lui des possibilités infinies et que, pratiquement, il doit tendre sans cesse à se dégager de la matière pour entrer en communication avec le monde des intelligences supérieures.
Il fut compris de quelques-uns. Les Philalèthes tentèrent en deux grandes réunions successives où étaient représentées toutes les loges maçonniques de France, la réforme de la Maçonnerie. S’ils avaient abouti, s’ils étaient arrivés à diriger par le prestige de leur philosophie supérieure et désintéressée, cette force, alors immense, peut-être les événements auraient-ils changé et le vieux rêve d’un monde dirigé par de sages initiés aurait-il été réalisé.
Il devait en être autrement. D’antiques causes, générées par les injustices accumulées, avaient préparé de redoutables effets. Ces effets allaient à leur tour créer des causes de mal futur. La chaîne du mal, solidement liée par l’égoïsme et la haine des hommes, ne devait pas être interrompue. La lumière levée par quelques visionnaires intelligents, quelques veilleurs fidèles à la cause de leurs frères, allait être éteinte, à peine allumée.
LA LÉGENDE DU MAITRE ÉTERNEL
Napoléon III intrigué par ce qu’il avait entendu dire au sujet de la vie mystérieuse du comte de Saint-Germain avait chargé un de ses bibliothécaires de rechercher et de réunir tout ce qui lui était relatif parmi les archives et documents de la fin du XVIIIe siècle. Ce travail avait été fait. Un grand nombre de pièces formant un dossier considérable avaient été déposées dans une bibliothèque de la préfecture de police. La guerre de 70 survint, puis la Commune et la partie de la préfecture de police où se trouvait le dossier fut brûlée.
Le hasard venait, une fois de plus, en aide à cette antique loi qui veut que la vie de l’adepte demeure environnée de mystère.
Qu’est devenu le comte de Saint-Germain depuis 1821, date à laquelle on signale encore son existence?
Un Anglais appelé Vandam, dans ses souvenirs d’un «Anglais à Paris», parle d’un personnage «qu’il connut à la fin du règne de Louis-Philippe et dont la manière de vivre s’apparente curieusement avec celle du comte de Saint-Germain. Il se fait appeler le major Fraser, il vit seul et ne fait aucune allusion à sa famille. «Avec cela toujours prodigue de son argent, encore que les sources de sa fortune fussent un mystère pour tout le monde. Il avait une connaissance merveilleuse de tous les pays d’Europe dans tous les temps. Sa mémoire était vraiment incroyable et, chose singulière, souvent il donnait à entendre qu’il en avait pris les éléments ailleurs que dans les livres. Maintes fois il m’a dit, avec un sourire singulier, qu’il était convaincu d’avoir connu Néron, de s’être entretenu avec Dante et ainsi de suite[35].»
[35] Cité par Lang dans Les mystères de l’histoire.
Comme Saint-Germain, il a l’aspect d’un homme de quarante à cinquante ans. Il est de taille moyenne et très robuste. Le bruit court qu’il est le fils illégitime d’un prince de la cour d’Espagne et, comme Saint-Germain, après avoir ébloui quelque temps la société parisienne, il disparaît sans laisser de traces.
Est-ce le même major Fraser qui, en 1825, publia un récit de son voyage dans l’Himalaya et raconta avoir atteint Gangoutri et s’être baigné dans les sources de la Jumna?
C’est à la fin du XIXe siècle que la légende du comte de Saint-Germain s’est agrandie démesurément. Il avait pu passer, avec raison, à cause de ses connaissances, de la droiture de sa vie, des richesses dont il disposait et du mystère dont il s’enveloppait, pour un héritier des premiers Rose-croix, possesseur de la pierre philosophale. Il fut considéré par les théosophes et par un grand nombre d’occultistes comme un maître de la grande loge blanche de l’Himalaya.
On connaît la légende des maîtres. Dans des lamaseries inaccessibles du Thibet vivent des hommes très sages, possesseurs des anciens secrets de la civilisation perdue de l’Atlantide. Ils envoient quelquefois vers leurs frères imparfaits, aveuglés par les passions et l’ignorance, des messagers sublimes pour les instruire et les guider. Krishna, le Bouddha, Jésus, furent les plus grands. Mais il y eut bien d’autres messagers plus obscurs. Le comte de Saint-Germain a été reconnu pour l’un deux.
C’est, je crois, Mme Blavatsky, qui l’a signalé la première. «Cet élève des hiérophantes hindous, et égyptiens, ce savant en science secrète de l’Orient, dit-elle de lui... C’est ainsi que le monde stupide a toujours agi, envers ceux qui, comme Saint-Germain sont revenus à lui après de longues années de réclusion consacrées à l’étude, les mains pleines de trésors de sagesse ésotérique, avec l’espoir de le rendre meilleur, plus sage et plus heureux.»
Entre 1880 et 1900, il fut admis parmi tous les théosophes et ils étaient devenus excessivement nombreux, surtout en Angleterre et en Amérique, que le comte de Saint-Germain vivait encore, qu’il continuait à s’occuper du développement spirituel de l’Occident et que ceux qui collaboraient avec sincérité à ce développement étaient susceptibles de le rencontrer.
Mme Cooper Oakley consacra quelques années de son existence, vers 1900, à la recherche du comte de Saint-Germain. Elle alla même habiter quelque temps aux environs du château de Kolochwar en Transylvanie roumaine où elle pensait le rencontrer, se basant pour cela sur des données qui me sont inconnues. Mais elle ne le rencontra pas.
A ce moment-là on se forma des idées assez précises sur le nombre et la hiérarchie des maîtres répandus dans le monde pour guider les pas des hommes. J’ignore sur quelles réalités reposent ces idées séduisantes. Saint-Germain fut appelé le maître hongrois à cause de sa prédilection pour ce pays et de son incarnation dans un membre de la famille Racokzi. On sut que le maître Hilarion[36] qui avait été l’inspirateur de Plotin et de Porphyre, dicta à Mme Mabel Collins ce petit livre admirable qui s’appelle «l’Idylle du lotus blanc». C’est au nom du maître Hilarion et en se prétendant sa messagère qu’une dame qui se fait appeler l’Etoile bleue vient de fonder, il y a quelques mois en Californie, un groupement intitulé «Le mouvement du Temple». On sut que le maître vénitien avait longtemps concentré son pouvoir sur Venise, collaboré à enrichir la bibliothèque de Saint-Marc et guidé les actions de Ludovico Cornaro et de l’alchimiste Gualdi. On sut que Serapis avait animé la gnose égyptienne et que le maître Jésus habitait actuellement un corps physique vivant parmi les Druses du Liban. On sut beaucoup de choses si belles et étonnantes que la vie de celui qui en acquiert la connaissance serait transformée si la faculté de douter s’effaçait en même temps de son esprit.
[36] «Ce maître était alors connu sous le nom de Jamblique. Il fut l’inspirateur et le guide spirituel de Plotin et de Porphyre», dit M. Lazemby dans l’Œuvre des maîtres, traduction Jacquemot. Or Jamblique fut l’élève de Porphyre qui lui-même avait été l’élève de Plotin. Je note ceci pour montrer qu’il faut accueillir avec une certaine réserve les affirmations faites sur les maîtres.
La documentation sur ces points est fournie par M. Leadbeater[37] et Mme Annie Besant et je crois qu’elle est obtenue par clairvoyance, ce qui lui enlève une partie de sa valeur. C’est par ces méthodes de clairvoyance que M. Leadbeater put décrire minutieusement un centre initiatique du Thibet où il put voir de près tous les grands adeptes, dans la mesure où cela est possible par de semblables moyens. Il décrit ainsi le comte de Saint-Germain.
[37] On peut rapprocher les descriptions faites par M. Leadbeater de certaines visions d’Anne-Catherine Emmerich.
«Bien que de taille moyenne, il se tient très droit avec une apparence toute militaire. Ses yeux, grands et marrons sont pleins de tendresse et d’humour, avec l’autorité du pouvoir. Son visage est d’un teint olivâtre. Ses cheveux foncés et coupés courts sont divisés au milieu par une raie et brossés du front vers l’arrière. Souvent il revêt un uniforme de couleur foncée, orné de galons d’or et parfois aussi un magnifique manteau d’officier, rouge, qui accentue encore son allure militaire.»
Mais Mme Annie Besant a donné une précision plus décisive. Elle a écrit dans The Theosophist de janvier 1912:
«Le maître (Racokzi) que je vis pour la première fois en 1896, Avenue Road, 19, m’avait dit qu’il existait un tableau de lui et que je trouverais».
Mme A. Besant connaît donc le comte de Saint-Germain. Elle raconte comment elle a retrouvé le portrait en question à Rome dans la salle du conseil des chevaliers de Malte. Ce portrait est celui du comte von Hompesch, grand maître des chevaliers de Malte qui naquit en 1744 et mourut à Montpellier en 1805. Il vécut donc pendant la période la plus historiquement connue de la vie du comte de Saint-Germain. Cela devrait logiquement réduire à néant l’hypothèse que le portrait de l’un peut être aussi celui de l’autre. Le portrait du comte von Hompesch et celui du comte de Saint-Germain ont été reproduits par The Theosophist puis par le Lotus bleu. «Il n’y a pas de doute possible, dit Mme A. Besant, ainsi qu’on peut le voir en comparant la reproduction donnée ici, photographiée d’après ce tableau, avec la gravure bien connue représentant le comte de Saint-Germain». Or, en toute sincérité, ayant examiné avec le plus grand soin les deux visages, je ne leur ai trouvé aucun rapport de ressemblance.
Je ne donne ces détails que pour mesurer la part de l’illusion involontaire et les contradictions (peut-être seulement apparentes) de la foi profonde.
Il convient encore de faire un rapprochement suggestif entre ce que Saint-Germain dit à Franz Grœffer[38]. «Je pars demain soir. Je disparaîtrai de l’Europe et je me rendrai dans la région de l’Himalaya» et l’arrivée au Thibet de ce voyageur européen au commencement du XIXe siècle.
[38] Franz Grœffer, Souvenirs de Vienne.
«La confrérie de Khe-lan était célèbre dans le pays tout entier (le Haut-Thibet) et un des frères les plus renommés était un Européen qui y arriva un jour de l’Occident dans la première partie de ce siècle. Il parlait toutes les langues, y compris le thibétain et connaissait toutes les sciences, nous dit la tradition. Sa sainteté et les phénomènes qu’il produisit firent qu’il fut proclamé Shaberon après quelques années seulement de résidence. Son souvenir est encore vivant aujourd’hui parmi les Thibétains, mais son véritable nom n’est connu que des seuls Shaberons[39].»
[39] Blavatsky, Isis dévoilée.
Ce voyageur mystérieux ne pourrait-il être le comte de Saint-Germain?
Mais, même s’il n’est pas revenu, même s’il n’existe plus et s’il faut rejeter dans la légende l’idée que le grand seigneur transylvanien erre encore par le monde avec ses bijoux étincelants, sa tisane de séné et son amour pour les princesses et les reines, on peut dire qu’il a conquis cette immortalité à laquelle il prétendait. Pour tout un groupe d’hommes chimériques et sincères, le comte de Saint-Germain est plus vivant qu’il ne l’a jamais été. Il en est qui, lorsqu’ils entendent le soir un pas résonner dans l’escalier, pensent que c’est peut-être lui qui vient donner un conseil, apporter une idée philosophique inattendue. Ils ne se préoccupent pas alors de courir ouvrir la porte à cet hôte merveilleux car ces barrières matérielles n’existent pas pour lui. Il en est qui, au moment de s’endormir, sont pénétrés d’un pur bonheur parce qu’ils sont certains que leur esprit dégagé du corps aura toute facilité pour s’entretenir avec le maître dans la brume lumineuse du monde astral. Le comte de Saint-Germain est toujours présent parmi nous. Il y aura toujours, comme au XVIIIe siècle des docteurs mystérieux, des voyageurs énigmatiques, des porteurs de secrets occultes pour perpétuer sa figure. Les uns se seront baignés dans les sources de la Jumna et les autres montreront un talisman trouvé dans les pyramides. Mais ils ne sont pas nécessaires. Ils diminuent la portée du mystère en lui donnant une forme matérielle. Le comte de Saint-Germain est immortel comme il a rêvé de l’être.
CAGLIOSTRO LE CHARLATAN
Cagliostro «devança de beaucoup l’heure marquée par le destin, pénétra plus profondément dans le sanctuaire de la nature et mit en œuvre des forces que, ni les hommes de son temps ni bien des générations encore ne devaient connaître et employer[40]». Il fut un des hommes les plus extraordinairement doués dans la science magique, un maître dans l’art des transmutations, un étonnant prophète par le moyen des carafes et des jeunes filles vierges. Il changea du mercure en argent et de l’argent en or. Il pratiqua gratuitement la médecine, donna généreusement les remèdes à des milliers de malades et même il logea et il nourrit à ses frais un bon nombre de ceux qui étaient pauvres. Il devina avec aisance les numéros des loteries et les indiqua à quelques personnes privilégiées; il pardonna les offenses avec une générosité sans exemple et même il intercéda personnellement pour ses pires ennemis. Il ouvrit largement sa porte aux humbles et il se montra d’un accès difficile avec les puissants. Il fut noble, désintéressé, magnanime. Il eut sur les événements et sur la nature humaine une vue plus large qu’aucun autre homme de son temps et l’on comprend que ses disciples l’aient appelé le divin Cagliostro.
[40] Marc Haven, Le Maître inconnu.
Pourtant nul, plus que le divin Cagliostro ne fut plus haï, plus trahi, plus méprisé. Volé à Londres il est arrêté comme escroc. A Paris, il est mêlé à l’affaire du Collier où il n’avait joué aucun rôle et il est enfermé pendant des mois à la Bastille. A Rome, vendu par sa femme qu’il n’a jamais cessé d’aimer d’un amour passionné, il est emprisonné par l’Inquisition, torturé, condamné à mort, et, ce qui peut-être est pire, cette Inquisition suscite le jésuite Marcello qui publie sous le nom de «Vie de Joseph Balsamo» un extraordinaire monument de haine et de calomnie sur lequel la postérité ignorante l’a jugé depuis un siècle et demi.
Quelle est la raison de cette destinée incompréhensible?
C’est que jamais dans le cœur d’aucun homme n’ont été réunis autant d’éléments contradictoires. Ses paroles sont souvent admirables, mais elles sont quelquefois ridicules. Quand on lui demande. Qui êtes-vous? dans le procès du Collier, il répond: je suis un noble voyageur. Il ne sait pas flatter, mais il aime qu’on le flatte et son orgueil est démesuré. Je ne suis pas né de la chair et de la volonté de l’homme, je suis né de l’esprit, dit-il. Il adore sa femme, mais il la trompe, il s’excuse en disant que la supériorité de l’homme ne consiste pas dans le fait de vivre comme un capucin, et il la pousse fréquemment à être la maîtresse d’autres hommes. Il s’habille avec simplicité, mais il revêt en Russie un uniforme de colonel espagnol et le chargé d’affaires d’Espagne fait paraître dans un journal une note où il déclare que l’Espagne n’a jamais eu dans ses armées un colonel du nom de Cagliostro. Il fait apparaître des visages d’anges dans la transparence du cristal et aussi des scènes prophétiques de l’avenir. Il se sert pour cela d’enfants revêtus de robes blanches, mais il a besoin de frapper le front des enfants avec une épée nue et parfois il fait la leçon aux enfants et il leur décrit d’avance les tableaux qu’ils doivent apercevoir quand il invoquera son génie tutélaire. Quand il donne des séances, il y a des têtes de mort, des singes empaillés et des serpents dans des bocaux disposés sur un autel[41]. Les rites de la Maçonnerie égyptienne qu’il a fondée attestent la plus haute élévation de l’esprit et une religion supérieure à toute religion. Mais se trouvant à Trente auprès d’un prince évêque bigot dont il veut obtenir des lettres de recommandation, il se confesse, il va communier et en rentrant chez lui après s’être confessé, il dit à Lorenza: «J’ai bien attrapé ce prêtre». Il guérit la plupart des malades qu’il traite, mais son élixir de vie à base de vin de Malvoisie n’est qu’un aphrodisiaque produit par la distillation du sperme de certains animaux avec certaines herbes[42]. Il parle couramment plusieurs langues, mais il ne s’exprime correctement dans aucune, même dans sa langue maternelle qui est l’italien. Il prétend avoir été élevé à La Mecque et il fait des citations en arabe devant ceux qui ne le parlent pas, mais quand, une fois, il est interpellé dans cette langue, il ne répond pas et il semble fort ennuyé.
[41] Antonio Benedetti, Mémoires.
[42] Eliphas Lévy prétendait en avoir la recette.
La constante dualité de sa vie se manifeste d’une autre manière. Il s’appelle Joseph Balsamo pendant la première partie de son existence et Joseph Balsamo est escroc, faussaire, joueur de tours et tire complaisamment profit des amours de sa femme Lorenza. A partir de 1777 il s’appelle le comte de Cagliostro et un merveilleux génie est descendu en lui. Il est riche et il distribue l’argent à pleines mains, il est médecin, ce qu’il n’était pas auparavant et il guérit de manière à faire crier au miracle, il est philosophe et il rêve la régénération physique et morale de l’homme.
Que s’est-il passé? D’où lui viennent ces pouvoirs extraordinaires, ses connaissances médicales, sa supériorité indiscutable qui éblouit ceux qui l’approchent? On croirait que c’est un autre homme. C’est le même pourtant. Cagliostro ne peut renier Joseph Balsamo, bien qu’il le tente pourtant à Paris dans sa défense pour l’affaire du Collier, où il se donne puérilement comme le fils naturel d’une princesse de Trébizonde, élevé princièrement dans une cour des mille et une nuits. Un lien solide, une chaîne charnelle joint l’aventurier Balsamo au maître Cagliostro. C’est sa femme Lorenza qu’il a épousée à Rome quand il était Balsamo et qu’il continue à aimer quand il est Cagliostro. C’est en vain qu’il aura une vie de parfait désintéressement et que dominera l’amour de l’humanité. Il sera suivi par son passé. L’homme ancien demeurera le compagnon de l’homme nouveau et étendra une ombre sur l’éclat de ses actions.
Mais l’énigme de cette double personnalité n’a pas reçu de solution.
Je ne raconterai pas l’histoire de Cagliostro, bien qu’elle mérite de l’être, et je n’évoque son visage au double aspect que «parce qu’on ne peut parler du comte de Saint-Germain sans parler de lui». On les a souvent confondus et l’on a prêté à l’un des traits de la vie de l’autre, bien qu’entre l’adepte aux bijoux et le magicien amoureux de Lorenza il n’y ait que des rapports très éloignés. Ils ont appartenu chacun d’un côté différent à ces deux courants opposés qui ont partagé les sociétés secrètes de la fin du XVIIIe siècle, qui se sont neutralisés et qui ont abouti à la lutte de la Convention et des Jacobins.
Cagliostro n’apporte pas de message comme il le prétend avec tant d’orgueil. «Un jour, j’eus la grâce d’être admis comme Moïse devant l’Eternel.» Mais il est un de ces porteurs de vérités, de ces libres initiateurs que l’Église catholique s’est donné la tâche de torturer et de brûler au cours des siècles.
S’il vit avec netteté dans une carafe la chute de la Bastille quelques mois avant qu’elle n’eût lieu, il ne sut pas voir dans les yeux de sa femme Lorenza la trahison qui allait le livrer au tribunal de l’Inquisition. S’il charma et éblouit le grand maître de Malte, Pinto, le cardinal de Rohan et tant d’autres, il ne sut pas parler de Dieu comme il fallait aux cardinaux réunis pour le juger et au pape tapi dans le tribunal derrière un grillage pour contempler sur sa face de prisonnier l’hydre de la franc-maçonnerie.
Il ne fut qu’un maître incomplet, un homme partagé entre l’aspiration au divin, la jonglerie du charlatan et la possession d’un corps de femme. Mais par sa mort du moins, il s’est égalé aux plus grands. Il a été condamné à la même flamme que Giordano Bruno. S’il n’est pas monté sur le bûcher, c’est que le Pape Pie VI qui avait personnellement ordonné qu’on lui mît un collier et des menottes en fer[43], commua sa peine en celle de la prison perpétuelle, pour que sa torture fût plus longue et la formule du jugement ajoutait «sans espoir de grâce».
[43] Borowski, Cagliostro.
Sans espoir de grâce, sous la cagoule du pénitent, pieds nus, un cierge à la main, il défila dans les rues de Rome entre deux rangées de moines, pour demander pardon à Dieu de ses fautes. Sans espoir de grâce, il fut descendu dans un cachot souterrain de la forteresse San Leo. Mais ses impitoyables bourreaux ecclésiastiques avec leur absence de pitié lui ont donné la grandeur qu’il avait entrevue, mais n’avait pas atteinte de son vivant. Sans espoir de grâce, il est mort dans sa prison où les Français arrivèrent trop tard pour le délivrer en 1797.
Maintenant, son vrai rôle avec le recul du temps, est enveloppé d’obscurité. Mais les mauvais juges qui ont toujours voué à la mort les initiés et les sages apportent du moins à sa gloire le témoignage de leur torture et de leur injustice.
MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES
LES MAITRES ET LE CHOIX DU MESSAGER
Quand Jacob Boehme était tout enfant, un jour qu’il se trouvait seul dans la boutique de cordonnier de son père, un homme inconnu entra pour acheter des souliers. Il le regarda profondément dans les yeux et il lui dit avec gravité: «Jacob, tu étonneras plus tard le monde par ta parole. Tu auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions, mais sois tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu et il a pitié de toi.»
De même Helena Petrowna Blavatsky, assise dans les salles silencieuses du château des Fadeef où s’écoulèrent les années de son enfance, voyait quelquefois auprès d’elle une ombre, une image protectrice d’homme qui lui souriait bienveillamment et dont elle sentait sur elle l’influence. Cette forme aurait pu lui dire aussi: «Tu auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions.» Car il y a des êtres marqués à l’avance. Ceux qui sont chargés d’apporter aux hommes une révélation, une parole libératrice des plus hautes facultés de l’âme, ne peuvent le faire qu’au prix de la haine de leurs semblables. Ils doivent subir misère et persécution. Mais ils appartiennent à une sorte de chaîne fraternelle et ils ont autour d’eux, dès leur enfance, des signes annonciateurs.
Heureux l’enfant à qui est promise une vie douloureuse par un grave visage, fugitif comme un songe, l’enfant à qui un visiteur inconnu dit: «Sois tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu.»
H. P. Blavatsky est le plus direct des messagers de l’Orient venus à notre connaissance. Tsong-Ka-Pa, le grand sage de l’Inde et le réformateur du Bouddhisme rappela au XIVe siècle aux hommes instruits des grands plateaux Thibétains et des montagnes Himalayennes la prescription d’une très ancienne loi. Cette loi concernait la balance des deux principes opposés et également vrais: La vérité doit être gardée secrète. La vérité doit être divulguée. Car si l’homme meurt éternellement de son ignorance, une connaissance précocement donnée lui est aussi fatale que la lumière à celui qui a longtemps séjourné dans l’obscurité. Tsong-Ka-Pa rappela qu’à chaque fin de siècle une tentative devait être faite pour instruire les hommes d’Occident uniquement soucieux de puissance et de bien-être. Et depuis, un effort fut fait pour que la lumière fût répandue, qu’un message fût envoyé.
Dans la lamaserie de Ghalaring Tcho, près de Tzigatzi, sur les confins de la Chine et du Thibet, des hommes très spiritualisés par les méditations, des ascètes philosophes, qui dans la hiérarchie humaine sont plus élevés que nous par leur science et par leur bonté, délibérèrent pour savoir par quel intermédiaire le message serait envoyé aux peuples incrédules et orgueilleux. De ce que nous pouvons savoir de cette délibération, il résulte que d’un avis presque unanime, on était sur le point de renoncer à cette tentative. L’Occident n’avait-il pas perdu toute possibilité de recevoir et de comprendre la vraie et antique doctrine? A quoi bon envoyer le message à ceux qui ne voulaient pas le recevoir?
Deux voix s’élevèrent pourtant en faveur de l’obéissance à la prescription de Tsong-Ka-Pa. Ce furent celle de deux Hindous, Morya, un descendant des princes du Pendjab; Koot Houmi, né dans le Cachemir. Ils prirent sous leur responsabilité la tâche d’envoyer en Occident quelqu’un qui répandrait la philosophie brahmanique, dévoilerait la partie des mystères sur la nature et sur l’homme qu’il semblait opportun de dévoiler.
Et ce fut H. P. Blavatsky qu’ils choisirent. Pourquoi elle plutôt qu’un homme plus qualifié, par la pondération, le pouvoir persuasif, l’ordre intellectuel et l’absence de passion, qualités qui firent toujours défaut à H. P. Blavatsky? Ceci touche à une réalité humaine qui, malgré sa simplicité, est repoussée par les esprits sensés de nos races avec un sourire de mépris. Nous naissons avec un long passé. C’est ce passé qui détermine les conditions et les événements de notre vie que nous voulons attribuer à cette ombre qu’est le hasard, ce fantôme qu’est le libre arbitre. C’est en vertu de ce passé qu’H. P. Blavatsky était liée à Morya. Elle fut choisie pour ses dons extraordinaires de médium, les facultés supra normales qu’elle manifesta dès son enfance, la facilité que Morya et Koot-Houmi purent avoir de communiquer avec elle à distance par la télégraphie de la pensée. Et elle fut choisie encore pour sa foi désintéressée, son amour sans fin de la connaissance, cette ardeur mystérieuse qui pousse certains êtres à lever toujours plus haut, devraient-ils en mourir, au milieu des ténèbres que la nature s’est plue à amonceler sur nous, la lampe vivante de leur intelligence.
· · ·
Si l’existence des maîtres est aux Indes, au Thibet et en Chine, considérée comme indiscutable, il n’y a en Europe qu’une minorité qui y ajoute foi et encore cette minorité est-elle considérée comme peu sérieuse par la moyenne des gens cultivés. Cela tient à ce que l’on ne peut avoir sur les maîtres aucune donnée positive, qu’aucune preuve matérielle ne peut être fournie de leur existence. Cette preuve pourrait pourtant être trouvée aisément, mais il faudrait la chercher et la méthode à employer pour cela paraîtrait surprenante. Il est plus commode de nier. Puis l’existence des maîtres choque cet orgueil de parvenu intellectuel que chacun apporte au monde en naissant.
L’idée que dans le sable et la neige d’une région dite sauvage, il y a des hommes,--et des hommes de couleur,--qui n’admirent pas sans réserve les automobiles, les aéroplanes et les travaux des instituts de médecine et qui sont tout de même allés plus loin que nous dans les connaissances métaphysiques et l’étude de l’esprit, est une idée qui paraît invraisemblable, qui indigne ou fait hausser les épaules. On ne peut supposer l’existence d’hommes supérieurs sans supposer qu’ils n’aient l’orgueil de faire étalage de leur supériorité afin de devenir célèbres, obtenir des décorations, entrer dans des académies officielles. Nous en sommes au point où le désintéressement n’est pas imaginable. Il n’est pas imaginable non plus qu’on puisse se passer des merveilleuses découvertes de la science utilisées si habilement pour la jouissance du corps. On assimile donc les sages des lamaseries Thibétaines à des fakirs faiseurs de prodiges faciles et mortificateurs de leur chair.
Ceux qui croient aux maîtres s’en font de leur côté une conception erronée. Une fois qu’ils ont admis l’idée que des êtres supérieurs existent, retirés dans la solitude, plus spiritualisés que nous, plus instruits, plus parfaits, ils leur enlèvent leur qualité d’hommes et ils leur prêtent la vertu et le pouvoir des dieux. Ils renoncent à la vraisemblance pour satisfaire une dévotion longtemps réprimée, un goût inné d’adoration divine. Non seulement ces maîtres ont des facultés qui dépassent l’imagination, mais ils dirigent à leur gré l’humanité, ils font naître les races et ils les font mourir, ils voient d’un regard toutes les pensées de tous les hommes, ils pèsent le bien et le mal. La légende du roi du monde est dépassée par ces croyants, aussi aveugles que les chrétiens les plus aveugles et oublieux de toute raison. Saint Yves d’Alveydre raconte[44] que les membres de l’Agartha dans leurs explorations souterraines de la terre ont retrouvé une race d’hommes avec des ailes et des griffes et un dragon volant, moitié homme et moitié singe. Et Leadbeater[45] résume presque les conversations que Jésus et le Bouddha ont entre eux, sur un banc de pierre au pied d’un grand arbre.
[44] Mission de l’Inde.
[45] Les maîtres et le sentier.
Les maîtres existent, mais ils ne sont pas des dieux. Ils ne sont que des hommes pleins de sagesse. C’est déjà beaucoup. Si, comme le rapportent les voyageurs, ils créent en eux-mêmes une chaleur artificielle pour résister au froid des hautes régions, ils souffrent pourtant des vents glacés, la neige fait des cristaux dans leur chevelure humaine. Ils sont condamnés à la régularité de la nourriture, à l’oubli du sommeil. Ils sentent la dureté de la terre, l’immensité du ciel, la rigueur de la loi. Ils connaissent le secret de la mort et ils peuvent la retarder, mais ils doivent tout de même la subir. S’ils sont arrivés à supprimer la plupart de nos douleurs engendrées par le désir et l’égoïsme, ils en éprouvent peut-être d’autres, d’un ordre que nous ne concevons pas, nées de leur compréhension et de leur amour. Arrivés aux portes du Nirvana, le regard qu’ils jettent derrière eux pour voir leurs frères qui sont demeurés si loin, doit les faire souvent revenir en arrière. Ils triomphent de la pitié par l’intelligence et avec la pitié ils arrivent à casser le diamant de l’intelligence. Mais atteignent-ils à une sérénité parfaite?
Le sommet sur lequel ils sont parvenus péniblement n’en est pas un. Il n’y a pas de sommet dans une hiérarchie sans fin. Dégagés de la vie sociale et de son carcan, ils voient, ils connaissent, ils rejoignent par l’élan de l’intuition des régions lumineuses, mais s’ils le veulent, ils ne peuvent plus remettre le carcan abandonné. Ils l’ont jeté derrière eux. Aux prisonniers délivrés, l’entrée de l’ancienne prison est interdite. Ils sont inaptes à la conduite des hommes, à leur diplomatie, à leur tromperie. Aucun des sublimes adeptes de l’Agartha ne pourrait tenir un emploi commercial, être président d’une association ou se faire élire député. Si, dans une certaine mesure, ils ont la prévision des événements à venir, ils doivent être souvent déroutés dans leurs calculs par les réactions de la haine. Si leur intelligence agrandie pénètre les lois cosmiques et possède des pouvoirs inconnus de nous, l’erreur doit être leur partage dans le domaine des choses humaines.
De quelque vénération ou religiosité dont on enveloppe les grands messagers on est obligé de constater cette erreur. On voit leur impuissance à l’égard du mal, l’inutilité de leurs efforts à préserver leur œuvre. On voit que souvent ils ont employé des méthodes puériles pour faire aboutir de grands desseins. Ce fut le cas pour la création du mouvement théosophique. Il aurait pu produire une révolution morale, telle qu’on n’en aurait jamais vue d’aussi grande. De lui aurait pu jaillir un foyer de fraternité si ardent qu’autour de sa flamme se seraient réconciliées les races et les religions. Mais l’erreur était à sa base. Son point de départ, comme moyen de propagande reposait sur une erreur. Un grand mouvement ne pouvait être créé avec des phénomènes et des miracles, même si derrière eux se dressait l’apport solide de la doctrine. C’était méconnaître à l’excès l’élite des occidentaux. Si peu nombreuse qu’elle fût c’était cette élite qu’il fallait gagner. Bien que dépourvue de vrai spiritualisme elle demandait autre chose que des lettres envoyées d’une façon phénoménale et des roses tombant du plafond, encore humides de rosée. La philosophie de l’Orient fut apportée avec des tours de fakir, des mirages d’hallucination. Le message en perdit de sa grandeur et les ignorants et les sceptiques en profitèrent pour le décrier.
Les intelligents ne voulurent pas admettre qu’une sublime pensée fût enfermée dans un gobelet d’escamoteur. Et quand «la Doctrine secrète» parut, il était trop tard. Ces extraordinaires courants de haine qui se déchaînent contre les révélateurs de vérités nouvelles avaient enveloppé l’œuvre et l’auteur. La calomnie avait accolé l’étiquette d’imposteur au nom d’H. P. Blavatsky,--la plus sincère et la plus désintéressée de ceux qui vouèrent leur vie à l’esprit.
LA VIE PHÉNOMÉNALE D’H. P. BLAVATSKY
Il n’y a pas de grande figure qui ne soit un peu caricaturale. Au don de l’esprit correspond toujours quelque disproportion physique, un ridicule, ou une laideur. Les oreilles de Lao Tseu étaient démesurément longues; Socrate avait une trop grosse tête, Swedenborg était d’une stature gigantesque. De plus le génie est toujours mal fait pour la vie, déplacé, gênant. Il renverse les meubles, remet chacun à sa place, a des mutismes étranges ou s’exprime avec une voix qui résonne comme un clairon.
Ainsi H. P. Blavatsky apparaît avec plus de travers que de qualités visibles. Elle devient précocement énorme et elle porte ce corps imparfait et tourmenté de maladies, inlassablement à travers les cinq parties du monde. Elle déborde de passion, elle est toujours en colère; elle s’indigne, maudit et commande sans cesse; elle jure comme un troupier; elle fume toute la journée en public et même dans les temples sacrés de l’Inde; elle traite fréquemment son fraternel compagnon Olcott de stupide et d’âne. A la moindre maladie, elle écrit des lettres qui commencent par: «Je vous écris de mon lit de mort» et elle est guérie dans la même journée. Elle est somnambule; elle a des goûts bohèmes; à New-York ou dans l’Inde, il lui arrive d’inviter plusieurs personnes à dîner, certains jours où elle n’a même pas une tasse de thé à leur offrir. Elle promet à tout le monde, même à des domestiques, sa succession comme animatrice de la Société théosophique. Elle se confie au premier venu et, tout en prétendant connaître, en vertu «d’un flair occulte», la nature de chacun, elle donne son amitié à des gens qui ne la recherchent que pour la trahir. Ayant fait un héritage, elle achète des terrains en Amérique, mais elle perd les papiers qui prouvent cet achat et elle oublie même dans quelle région se trouvent les terrains achetés. Dirigeant le Theosophist à Londres, elle fonde elle-même une revue concurrente du Theosophist et elle en prend la direction. Par horreur de l’hypocrisie religieuse elle devient anticléricale. Partout où elle passe, elle se fait des ennemis à cause de son incapacité à déguiser la vérité. Elle est en révolte contre toute autorité, tout préjugé, toute convenance mondaine. Elle ne respecte rien, sauf les maîtres, et encore les plaisante-t-elle et appelle-t-elle familièrement Morya, le général. Mais elle est bonne, elle donne tout ce qu’elle possède. Elle n’a que sa mission comme but et elle sait faire totalement abstraction d’elle-même pour réaliser cette mission. Elle ne considère sa personne que comme un moyen d’expression d’êtres plus élevés, la voix chargée de proclamer leur message et elle subordonne à cela toute sa vie.
· · ·
C’est au bruit des cercueils qu’on clouait qu’H. P. Blavatsky apparut au monde. C’était en 1831, près d’Odessa. Le choléra ravageait la Russie et plusieurs personnes venaient de mourir dans la demeure du colonel Hahn, son père.
Comme elle était chétive, on fit un baptême hâtif. Pendant cette cérémonie où étaient rassemblés dans une salle, les serfs et les membres de la famille, le cierge que tenait un enfant alluma la robe d’un prêtre. Une panique s’ensuivit. Le prêtre brûla partiellement et à cause de cela il fut prédit à l’enfant une existence de vicissitude et de lutte. Cette prédiction se réalisa. Mais nul alors ne pouvait penser qu’Hélène Petrowna rallumerait plus tard le cierge de son baptême et en proclamant le culte du Dieu intérieur brûlerait avec sa parole tant de robes sacerdotales et tant d’ornements de vaines cérémonies.
Aussi loin que remontent dans leurs souvenirs ceux qui l’ont connue enfant, ils sont tous unanimes pour dire qu’elle manifesta précocement des dons extra-humains. Des coups inexplicables retentissent quand elle pénètre dans une pièce. Elle décrit des événements qui se produisent au loin et dont la réalité est confirmée. Le monde est peuplé autour d’elle de fantômes et d’esprits de la nature dont elle dépeint la forme et pénètre les intentions. Si elle prend dans sa main une poignée de sable de la steppe, elle voit les océans des époques évanouies, des flores sous-marines, des animaux fantastiques. Si elle regarde un vieillard qui passe, elle voit dans l’atmosphère qui l’entoure toutes les actions qu’il a accomplies dans ses existences antérieures. Un maître veille sur elle. C’est celui qu’on connaîtra plus tard sous le nom de Morya et un jour où le cheval d’H. P. Blavatsky s’emballe et la précipite sur le sol, elle sent deux bras invisibles qui la soutiennent et amortissent sa chute.
Les bras invisibles sont de chair; la figure de rêve devient une figure vivante et H. P. Blavatsky quand elle va à Londres pour la première fois reconnaît l’apparition familière dans un des rajahs hindous qui font partie de l’ambassade du Nepaul. Elle parle à son maître qu’elle rencontre dans Hyde Park et à partir de ce moment toutes ses actions seront subordonnées à ses ordres. Bien entendu, aucun de ces ordres ne contrecarrera la destinée qui lui est réservée. Elle devra élaborer dans la peine sa propre instruction, subir les effets des causes qu’engendreront sa nature impulsive et désordonnée. C’est parmi l’agitation, la maladie et la colère que sa mission s’accomplira car tous les messagers sont entachés d’imperfection et aussi haut que l’on remonte dans la hiérarchie des êtres, on voit que les plus élevés et les meilleurs sont susceptibles de faiblesse et soumis à l’erreur.
A dix-huit ans, elle se laisse marier par sa famille à un vieux général; mais elle éprouve déjà une horreur invincible pour ce qu’elle appelle «le magnétisme du sexe», horreur qui la fera rester chaste toute sa vie. Son vieil époux n’arrive pas à lui baiser le bout des doigts et elle quitte le toit conjugal, de nuit, à cheval. Elle commence alors une série de voyages sans fin.
Après avoir erré en Égypte et en Syrie, elle va dans l’Amérique du Sud et elle partage l’existence sauvage des cow-boys. Elle se rend dans l’Inde par l’océan Pacifique et elle fait une tentative pour pénétrer dans le Thibet dont l’entrée lui est interdite par le gouvernement anglais. Elle revient en Europe, en repassant par l’Égypte où elle étudie la magie avec le vieux mage copte Metamon. Elle se passionne pour l’indépendance des peuples et se joint aux troupes de Garibaldi parmi lesquelles elle reçoit une grave blessure. Elle en guérit, elle lit des romans de Fenimore Cooper, s’éprend des Peaux-rouges et part aussitôt pour le Canada afin d’habiter les wigwams, de lancer des flèches, de voir des scalps. Mais des squaws lui ayant volé des bottines auxquelles elle tenait beaucoup, elle se lasse des Peaux-rouges et va vivre au Texas avec des trappeurs. Elle les quitte et se rend à la Nouvelle-Orléans pour pénétrer les secrets de magie noire professés par les Vaudoux. Elle vit quelque temps parmi cette secte de nègres magiciens, mais un rêve l’informe du danger qu’elle court et elle repart pour les Indes. Elle essaie à nouveau de pénétrer dans le Thibet, elle voyage dans l’Himalaya, elle séjourne dans divers monastères bouddhistes; elle est gelée par la neige, aveuglée par le sable, elle a faim et soif sous la tente quand la tempête souffle sur elle et elle regagne l’Inde en 1857, un peu avant la révolte des cipayes. Son guide occulte lui prescrit alors de retourner en Europe et elle rentre dans sa famille qu’elle stupéfiera par des prodiges de tous ordres, durant quelques années. Ce n’est que dix ans après que le temps de sa véritable instruction est venu. Tous ses voyages n’avaient été qu’un jeu préparatoire. Elle revint dans l’Inde en 1867 et c’est là que se place son temps d’initiation au Thibet.
Elle atteint le lac Palté puis les monts Kouenlun et c’est dans cette région inexplorée, et dont elle n’a jamais voulu préciser l’endroit exact, qu’elle retrouve Morya et Koot Houmi et qu’elle reçoit d’eux les renseignements sur la science secrète qu’elle sera chargée de révéler. Il lui est prescrit de regagner l’Amérique où elle doit retrouver un homme qu’elle ne connaît pas mais qui est choisi à cause de sa foi, de son courage et de son amour désintéressé du bien pour créer avec elle le mouvement spiritualiste qui sera connu sous le nom de mouvement théosophique.
Elle repasse par l’Europe mais les catastrophes sont dans son étoile; le vaisseau qui la porte avait une cargaison de poudre qui saute et elle échappe presque seule au naufrage.
--Connaissez-vous le colonel Olcott? demande-t-elle aussitôt arrivée en Amérique, à tous ceux qu’elle voit. Mais ses recherches ne sont pas longues. Dans une réunion, un homme à longue barbe lui offre du feu pour une cigarette qu’elle vient de rouler. C’est le colonel Olcott. De cette petite flamme qui a jailli entre eux s’élèvera un grand feu spirituel qui n’est pas encore éteint. Le calme américain de haute stature et de grand cœur, l’indomptable russe au corps pesant qui, par ses facultés médiumniques vit partiellement dans l’au-delà, vont devenir les chevaliers inséparables de l’idéal. Ils seront des sortes de don Quichotte en marche pour la réforme de l’humanité et sous le casque de leur foi, plus invulnérable que l’armet de Mambrin, ils combattront les terribles moulins à vent de la sottise et de la bigotterie et ne se laisseront pas renverser par eux.
Les connaissances en science occulte d’H. P. Blavatsky se sont accrues au cours de ses voyages. Elle a connu tous les magnétiseurs, tous les nécromanciens, tous les sorciers de la terre. Avec ses extraordinaires pouvoirs, elle a ébloui également les charlatans, les hommes sensés et les savants. On a discuté, cherché des explications, dressé des procès-verbaux. Devant l’accumulation des faits, il est impossible de nier, ou si l’on nie: il faut supposer un truquage de toutes les maisons où elle pénètre, une complicité de tous les gens qu’elle rencontre dans les cinq parties du monde.
On est avec raison plongé dans l’étonnement par les phénomènes qu’elle produit. Il semble que dans certaines circonstances et dans de certaines dispositions, elle ait eu le pouvoir de créer par sa volonté des objets matériels, de tracer de longues lettres sans le secours de la main et de la plume et de les envoyer à distance par le moyen de la force astrale. Elle donnait aussi une autre explication de ses pouvoirs. Elle prétendait avoir la faculté de faire obéir à son ordre certains esprits intermédiaires entre l’homme et la nature, appelés Elementals et elle faisait travailler pour elle dans l’invisible ces sortes d’esclaves magiques.
Un enfant vient la visiter dans une pièce presque nue. Désireuse de lui faire plaisir, elle plonge le bras derrière un paravent et en retire un grand mouton monté sur des roues qui n’y était pas, une minute auparavant.
Un autre enfant ayant désiré un sifflet, elle prend trois clefs attachées à un anneau et les enferme dans sa main. Quand elle rouvre la main les trois clefs sont changées en sifflet.
Pendant un dîner, comme on constatait l’absence de pinces à sucre, elle en fabrique phénoménalement d’étranges, un peu difformes et qui portent le cachet de ses maîtres.
Quelqu’un lui demande un jour de faire le portrait d’un sage de l’Inde, instructeur des parias, connu sous le nom de Tiruvalluvar et qui vécut à Vylapur. Elle prend un peu de mine de plomb, l’écrase légèrement sur une feuille de papier qu’elle retourne et une minute après le portrait est dessiné avec minutie et les portraitistes américains auxquels on le montre déclarent que c’est une œuvre unique au point de vue technique, qu’aucun artiste vivant n’aurait pu faire.
Une autre fois, elle est en train d’ourler des serviettes. Le colonel Olcott la voit donner un coup de pied sous la table avec irritation, en disant: Ote-toi de là, nigaud! Il demande ce qu’il y a. C’est une petite bête d’Élémental qui me tire par ma robe, dit H. P. Blavatsky. Donnez-lui donc vos serviettes à ourler, répond Olcott en plaisantant. Elle jette les serviettes sous la table et un quart d’heure après, quand elle les ramasse, les serviettes sont ourlées.
On pourrait faire des récits semblables à l’infini.
Ces phénomènes éveillent la curiosité, passionnent les esprits. La réputation d’H. P. Blavatsky devient immense. La Société théosophique est fondée par elle et par Olcott et tous deux en transportent le centre dans l’Inde, à Madras puis à Adyar.
H. P. Blavatsky connaît pendant quelques années la réalisation de son rêve. Elle est dans la plénitude de son activité. De toutes parts arrivent d’Europe des adhésions à la foi nouvelle, aux idées théosophiques qui ne font qu’exprimer la philosophie de certains groupes bouddhistes du Thibet. A la philosophie bouddhiste, H. P. Blavatsky rattache l’idée d’évolution et de perfectionnement et une explication des origines de l’univers plus ancienne que le Bouddhisme et d’origine brahmanique. Si beaucoup d’Hindous se montrent rebelles à ses idées, un grand nombre d’autres y adhèrent avec enthousiasme.
Mais les éternels ennemis de tous les grands élans de la vérité se sont alarmés et ils se hâtent d’agir par les moyens les plus vils. Si l’on relit les livres et les journaux de cette époque, on demeure stupéfait de l’étonnant mouvement de haine qu’a provoqué un groupement désintéressé qui prêchait la fraternité humaine et le culte de la vérité. Et cette haine sembla se multiplier parce qu’elle s’exerçait sur une femme.
Les fanatiques missionnaires de l’église catholique à Madras ne purent supporter l’idée que l’amour de leur prochain, fût enseigné par d’autres européens qu’eux, au nom d’un prophète qui n’était pas le leur. Ils préparèrent l’œuvre de calomnie par laquelle l’église a toujours atteint sous des formes différentes, mais inexorables, tous ceux qui, hors sa règle de fer, ont fait entendre une parole d’ordre divin. Ils payèrent d’anciens tenanciers d’hôtel meublé, devenus par l’imprudence d’H. P. Blavatsky domestiques de confiance à Adyar, et ceux-ci accusèrent de fraude la fondatrice du mouvement théosophique. Ils prétendirent avoir été ses complices, ils montrèrent de fausses lettres qu’ils avaient fabriquées. D’après eux les phénomènes d’H. P. Blavatsky ne relevaient que de la prestidigitation, les lettres des maîtres étaient des faux, il n’y avait pas de maîtres, il n’y avait rien.
Dans le même moment la Société des Recherches psychiques de Londres avait envoyé à Madras un jeune homme, plein d’autorité et de suffisance, appelé Hodgson, pour faire une enquête sur la nature des phénomènes produits par H. P. Blavatsky. Influencé par les missionnaires, par l’opinion de la bonne société anglaise qui suivait unanimement les missionnaires et par sa propre volonté de ne pas croire qu’il avait apportée d’Angleterre dans son étroite cervelle de bourgeois sceptique, il conclut au cours d’un long rapport à l’imposture d’H. P. Blavatsky.
Les calomnies de ces ennemis, nés de tout ce qui est supérieur dans le domaine de l’esprit, ne devaient pas être oubliées. Elles germèrent, elles fructifièrent, car l’ignorance, la fausse science et le matérialisme y trouvèrent le prétexte du doute, la joie de haïr ce qu’ils ne comprenaient pas. Beaucoup des amis d’H. P. Blavatsky se détournèrent d’elle et répandirent de nouvelles calomnies. On prétendit qu’elle était une espionne au service de la Russie et en France le docteur Papus forgea de toutes pièces et sans la moindre preuve, l’accusation qu’elle avait copié une partie de ses livres sur des manuscrits laissés par un certain baron de Palmes. Cette accusation était ridicule et celui qui la formulait savait qu’elle était ridicule. Le baron de Palmes était un ancien officier de cavalerie autrichien très peu lettré et pas du tout philosophe qui n’avait jamais écrit une ligne de sa vie. La haine de ceux qui aspirent à une certaine suprématie spirituelle déchaîne une fureur plus aveugle que la possession de l’argent.
H. P. Blavatsky ne poursuivit pas ses accusateurs. Elle était pauvre et ne pouvait faire les frais de la coûteuse procédure anglaise, ce que ses ennemis savaient bien. D’ailleurs elle n’aurait pu répondre victorieusement qu’en faisant la preuve de l’existence réelle de Morya et de Koot Houmi, et en désignant le lieu de leur retraite, ce qu’elle ne voulait faire à aucun prix.
Epuisée et malade, elle quitta les Indes, afin de retrouver en Europe, dans la solitude, le calme nécessaire pour écrire la Doctrine secrète. Elle savoura dans une misérable chambre à Naples l’amertume de voir ses meilleures intentions rabaissées, son œuvre niée, son idéal bafoué. Mais sans doute puisa-t-elle dans les profondes ressources intérieures qu’ont les grandes âmes, l’idée lucide que la parole écrite a plus d’importance que celui qui est chargé de l’écrire et que le livre demeure dans les temps quand le visage et même le nom de l’auteur sont effacés. Elle subordonna sa vie à la création de son livre. Elle oublia les pouvoirs avec lesquels elle était habituée à obtenir des réunions d’admirateurs. Elle cessa de faire sortir un serpent d’un sac à main ou de créer d’un geste dans l’espace un papillon aux mille couleurs. Elle passa les dernières années de sa vie, les yeux fixés sur les sources intimes de sa connaissance. Elle résista aux vagues de haine que lui apportaient les articles de journaux ou les paroles empoisonnées de ceux qui venaient lui rendre visite. Elle poursuivit son but sans faillir, maintenant par la force de sa volonté sa santé chancelante, s’obligeant à tracer quotidiennement sur les feuillets, le sillon de son œuvre immense.
Quand elle mourut en Angleterre, elle avait retrouvé des disciples et des amis qui l’aimaient. Elle se plaisait à redire la parole du Vishnou Pourana: La miséricorde est la puissance de celui qui est vertueux. Elle put jeter un regard désormais tranquille sur sa tâche achevée. Elle avait écrit les derniers mots de «la Doctrine secrète» et la Société théosophique était répandue dans le monde entier.
Mais comme c’est une loi amère et inexorable que la calomnie, quand elle est dirigée avec habileté, laisse une trace qui ne périt pas, H. P. Blavatsky n’a jamais été lavée entièrement de l’accusation portée contre elle. Les années ont passé. Les sources et preuves d’événements anciens deviennent vite incertaines. On écoute les paroles qui sont rapportées par la rumeur publique qui fait aisément figure de sagesse inférieure. On respire avec un plaisir secret un vent de scandale qui vient on ne sait d’où. On se dit: Qui sait? Peut-être... Et ceux qui croient le plus fermement à H. P. Blavatsky et qui ont reçu de sa philosophie le meilleur réconfort sentent à de certaines heures, un doute remonter du fond d’eux-mêmes, comme une buée triste, et qui jette une ombre.
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Il y a dans le texte intégral de l’historien juif Josèphe retrouvé récemment en Russie, un trait frappant. Ce contemporain de Jean-Baptiste et de Jésus rapporte ceci au sujet de Jean-Baptiste: «Il collait des poils d’animaux sur les places de son corps où il n’était pas velu.»
Ainsi, ce prophète ajoutait à la nature pour réaliser l’idéal qu’il se faisait du prophète. Et j’imagine qu’il le faisait secrètement pour paraître aux yeux de ses disciples un envoyé que Dieu avait créé velu par contraste avec les vêtements luxueux des Juifs riches. Il agissait ainsi avec puérilité; c’était pourtant Jean-Baptiste, qui baptisa Jésus.
De même H. P. Blavatsky ayant reçu le don de produire des phénomènes et considérant qu’on n’est pas un véritable thaumaturge sans continuels phénomènes, en ajouta peut-être de son cru par ruse et artifice, car la tentation est bien grande d’aider au miracle quand le miracle ne se produit pas et qu’on porte tout de même le miracle en soi, qu’on l’a produit hier et qu’on le produira demain. Peut-être céda-t-elle à cette tentation. Rien ne l’a prouvé. Mais c’est sans importance. Si le prophète veut être velu qu’il le soit tant qu’il lui plaira. L’eau baptismale n’en sera pas moins claire entre les rives du Jourdain. Il m’importe peu que celui qui m’apporte une explication raisonnable du monde, une philosophie élevée, une morale dont la connaissance transforme mon cœur, escamote, par fantaisie magique, le livre qui contient l’explication, la philosophie, la morale sublimes. J’attends, modérant ma surprise pour le brio du tour, que le livre escamoté reparaisse et j’en aspire la sagesse révélatrice sans me soucier de la manière merveilleuse dont il me fut présenté.
LA DOCTRINE SECRÈTE
Ce qui caractérise la philosophie enseignée par H. P. Blavatsky c’est qu’elle apparaît à beaucoup d’esprits, quand elle leur est révélée, comme la plus belle des philosophies, la seule qui soit claire, raisonnable et dont la connaissance vous incite à la perfection.
Devenir plus intelligent et meilleur, non dans l’acception courante, mais devenir plus estimable à ses propres yeux, voilà ce qui, grâce à elle, est permis aux hommes de ces temps. A ceux qui ont trouvé leur vérité propre dans les enseignements théosophiques, est accordé un titre sans signe extérieur, un honneur qui ne comporte pas le respect des autres mais confère la tranquillité de l’âme. Ceux-là sentent sur leur front le mystère moins pesant, ils ont découvert la possibilité de créer leur enfer ou leur paradis, ils mesurent plus justement les choses humaines, ils ont acquis plus de pitié.
De même qu’elle n’avait pas reçu le don de la beauté physique, H. P. Blavatsky ignora la beauté de la forme littéraire et le visage de sa philosophie est plein de bosses et de rides, le corps de son livre est chaotique, difforme, écrasant, sans sexe comme elle-même. Il contient les doctrines du Bouddhisme ésotérique, car ce qu’on appelle la théosophie est le Bouddhisme d’une école d’intellectuels thibétains. Il n’est pas la création propre d’H. P. Blavatsky et elle ne l’a jamais prétendu. Elle écrivait sans le secours d’aucun livre, faisait fréquemment des citations tirées d’ouvrages qui appartenaient à des bibliothèques où elle n’avait pas la possibilité de puiser. Elle écrivait,--tous les témoignages sont d’accord à ce sujet--d’une façon médiumnique, sous la dictée de Morya et de Koot-Houmi et aussi sous celle d’un autre initié platonicien, qui ne s’exprimait qu’en français et appartenait à un groupe d’initiés différent.
Il est impossible de résumer, même brièvement, l’énorme amas de connaissances que contiennent Isis dévoilée et la Doctrine secrète. Ces connaissances viennent des antiques livres conservés dans les monastères du Thibet et elles remontent, à travers les civilisations, jusqu’aux origines de l’homme. Elles ont paru si inattendues et si nouvelles aux penseurs orgueilleux de l’Occident, qu’ils ont préféré les rejeter en bloc sans les examiner. Annie Besant, Steiner, Leadbeater[46] et d’autres encore, se sont efforcés pourtant de les clarifier et de les présenter sous une forme accessible aux intelligences les plus moyennes. Cela n’a pas suffi. Les intelligences moyennes comme les grandes, ont trouvé que la lumière venait de trop loin, d’un pays qui n’était pas le leur, qu’elle était trop éblouissante. Il leur faut une lampe au format connu qui n’éclaire que le cercle étroit de leur savoir héréditaire, de leurs petits préjugés, de leur médiocre idéal.
[46] Voir «la sagesse antique» d’Annie Besant, «la science occulte» de Steiner, et surtout «l’essai de doctrine occulte» de M. Chevrier qui est l’exposé le plus clair de la doctrine théosophique.
Pourtant quelle philosophie que celle qui nous permet de comprendre le rapport de la matière et de l’esprit; comment à travers les âges immémoriaux, l’homme s’est individualisé, s’est revêtu de corps successifs pour devenir de plus en plus matériel sur l’arc descendant de la nature; afin de remonter ensuite sur l’arc ascendant où il doit accomplir la tâche inverse, c’est-à-dire se spiritualiser pour être absorbé par la conscience divine. Cette philosophie, en nous apprenant la loi de réincarnation et la loi de Karma, est la seule qui éclaire et justifie un peu ce que nous percevons d’un univers impitoyable et incompréhensible. Si nous voyons,--et il est possible à chacun de le voir par une attention quotidienne--que c’est nous-mêmes qui tissons notre destinée, qui engendrons les causes de nos bonheurs ou de nos souffrances; si nous savons, sans en pouvoir douter, que toute action accomplie contre autrui est accomplie contre nous-mêmes, il nous vient la connaissance que le monde n’est peut-être pas aussi injuste qu’il le paraît. Et à partir du moment où nous nous savons placés dans un monde logique et ordonné, nous comprenons que la seule conduite possible est d’obéir à cette logique et à cet ordre, nous ne souffrons plus de l’injustice et nous nous considérons comme la seule cause de nos maux. Nous cherchons une méthode pour devenir plus heureux en nous conformant au courant qui nous emporte. Nous songeons à préparer notre vie future s’il est trop tard pour obtenir de grands résultats dans celle-ci. Nous nous apercevons que le bonheur tel que nous le concevons n’est pas ce qui a le plus d’importance et qu’il y a des échelles de bonheur parallèles à notre développement. La recherche d’un bonheur plus élevé nous amène à entrevoir que c’est dans la spiritualisation de l’être qu’est la source de la plus ineffable joie. Nous apprenons les chemins qui y conduisent, la méditation, le silence de l’âme et la contemplation de cette étoile intérieure qui brille dans notre cœur et dont la lumière, quand nous la découvrirons dans tout son éclat, nous identifiera à l’essence divine.
Cet apport de la sagesse de l’Orient pouvait suffire à arrêter la pensée occidentale sur la voie matérialiste et à la transformer. Il n’en fut rien. L’ombre noire qui suit toute chose nouvelle s’étendit sur la femme qui annonçait cette doctrine de perfection. Il était historiquement trop tard pour que l’Inquisition pût dresser pour elle le bûcher des martyrs. Elle ne fut ni lapidée ni mise en croix. Les hommes de son temps lui firent subir le supplice du doute et celui du mépris. Les intellectuels rejetèrent la doctrine ou s’obstinèrent à l’ignorer. Il est vrai que ce n’était pas à eux qu’elle s’adressait. La théosophie, comme tous les grands mouvements de l’esprit, comme le Christianisme et comme la doctrine des Albigeois, faisait appel à la commune masse des hommes. Elle fut par eux incomprise et méconnue. Et c’est un exemple singulier, dont nous sommes les témoins aveugles. Le message est arrivé de loin et de haut. Il est là et il demeure inutile pour ceux qui le nient.
Quant aux disciples directs d’H. P. Blavatsky, ceux qui se réclament d’elle, à leur insu ou par la force de leur nature propre, ils ont en partie trahi le sens du message en l’expliquant. Il y a une loi qui veut que tout mouvement initiatique, s’il ne rencontre pas la mort par suppression totale comme le mouvement Albigeois, se dessèche, se minéralise, devienne dure pierre d’église, marbre glacé de dogme. La théosophie s’est enveloppée de cette religiosité que sa fondatrice considérait comme tellement néfaste. Cela a commencé par une sorte d’adoration chrétienne, de pieuse ferveur dont on a enveloppé les maîtres hindous qui, certes, ne l’avaient pas demandé. Les prescriptions de vie droite se sont muées en pudibonderie anglicane. Les buts élevés de fraternité et de développement des pouvoirs spirituels ont été négligés au profit de l’attente messianique, souci de toutes les sectes du monde, qui a désormais occupé la première place. Le Bouddhisme auquel s’étaient rattachés matériellement les fondateurs du mouvement théosophique a été atténué, effacé au profit d’un christianisme ésotérique. Enfin, pour répondre au besoin qu’ont les hommes de prier sous des monuments, de voir des autels rituels, d’être aidés par la magie cérémonielle des encens, des cierges et des costumes, les principaux parmi les théosophes se sont proclamés évêques et sous le nom d’église catholique libérale, ils ont réédifié ce qu’H. P. Blavatsky avait travaillé à détruire. Ils ont été à l’encontre de la grande parole de la théosophie, de la vérité essentielle, de la loi de chaque homme dont H. P. Blavatsky avait été l’annonciatrice illuminée.
La parole, la vérité, la loi ne sont pourtant pas perdues. Les successeurs de H. P. Blavatsky en préparant leur église ont instruit un jeune homme, Krishnamurti, pour en être le chef. Mais ce jeune homme, au lieu de se parer avec orgueil du titre d’instructeur du monde qui lui était décerné et d’accepter cette écrasante mitre papale, a préféré avec un orgueil plus grand affirmer qu’il était «le possesseur inconditionné et intégral de la vérité» et se couvrir de la mitre invisible du vrai sage. A-t-il atteint ou non cet état sublime, peu importe! Mais il a repris les enseignements de Blavatsky et, paraphrasant certains textes de Sankaracharya et certaines paroles du Bouddha, il les a proclamés avec cette liberté que seule donne la jeunesse.
Il a redit que toutes les organisations et toutes les églises sont des barrières, des obstacles à la compréhension; que les nouvelles formes d’adoration et les nouveaux Dieux ne valent pas mieux que les anciens; que les bonnes intentions, les bonnes œuvres ou l’immolation de soi-même à une cause, sont insuffisants si on ne déchire pas d’abord le voile intérieur de l’ignorance; que c’est en soi-même qu’est toute sagesse et que c’est par le développement, la purification, l’incorruptibilité de son moi intérieur que l’on s’identifie à l’absolu.
LA TRISTESSE DES MAITRES
C’est à Darjiling, dans le pays de Sikkim, aux confins de l’Inde anglaise et du Thibet, que s’ouvre la mystérieuse porte donnant sur les régions encore inconnues de la terre. Darjiling est une élégante ville d’eaux, sur un haut plateau, au pied de l’Himalaya où la bonne société anglaise vient se reposer du climat brûlant de l’Inde. Il y a des villas, des fonctionnaires et des touristes. Personne ne sait que la route qui s’en va en serpentant et s’enfonce dans les gorges profondes des montagnes est une route qui mène à un autre univers, aussi longue et aussi transcendante que l’échelle de Jacob.
C’est par cette route que sont partis les explorateurs, soucieux de géographie, de documents photographiques pour les magazines et de traits pittoresques de mœurs. Quand ces hommes d’action sont revenus, ils ont fait des conférences avec des projections, ils ont raconté comment était la ville du Lhassa, comment les lamaseries se dressaient sur les hauteurs pierreuses, pareilles à des forteresses du moyen âge, de quelle couleur était la robe du Dalaï Lama. Mais ils n’avaient en réalité rien vu. Rien vu que des populations primitives, des moines stupides faisant tourner des moulins à prière, rien qui atteste la prière de l’esprit.
Comment auraient-ils pu percevoir cette présence? Une haute culture est chez nous inséparable de confort matériel et de bonnes manières et elle est toujours incorporée à des groupements officiels, universités ou académies, elle fait des discours, elle est précédée de musique militaire. Surtout elle n’a pas souci de perfection morale. Comment penser qu’un homme au brun visage, presque un nègre, qui oublie le corps pour la pensée, qui demeure parfois immobile durant des jours, dans une caverne battue de neige pour y méditer, peut avoir sur la science et la philosophie des vues plus complètes que les grands fournisseurs de l’Europe.
Mais ceux qui ne peuvent pas être rencontrés par des explorateurs savants et braves se font parfois connaître d’un homme au cœur rempli d’amour.
Il arrive que pour parvenir jusqu’à eux et recevoir la parole qui ne s’écrit pas, un Hindou choisi ou même un Européen s’en va à Darjiling et se met en marche sur la route qui serpente le long des pentes de l’Himalaya. Ainsi fit ce Damodar, compagnon des premiers théosophes et brahmane qui avait perdu sa caste pour vivre avec eux. Il vint un moment où il se sentit appelé. Il devait aller sur les hautes montagnes. Il toussait beaucoup et il était si maigre que Blavatsky disait que ses jambes ressemblaient à des piquets. Il gagna Darjiling et il partit. Il s’en allait vers le lac Palté et les monts Kouenlun. C’est là que jadis Blavatsky avait été instruite. Le chef des porteurs de la caravane avec laquelle il marcha pendant quelques jours, rapporta qu’il avait retrouvé plus tard ses vêtements dans la neige. On n’a jamais plus entendu parler de lui. Peut-être, nourri d’un peu de riz et de l’air des sommets, assis sur la terrasse d’une lamaserie, si haute que les oiseaux ne volent plus au-dessus d’elle, goûte-t-il encore, à peine vieilli par les années, la béatitude de celui qui aime toutes choses. Peut-être est-il depuis longtemps poussière au fond d’une gorge de pierres.
H. P. Blavatsky disait qu’en 1897 il y aurait une porte occulte qui se fermerait. Sans doute le premier degré de cette porte se trouvait-il à Darjiling et savait-elle que vers cette époque, ceux qui l’avaient instruite, ayant jeté la graine par le monde, cesseraient de s’occuper de la façon dont elle lève. Les maîtres ne sont plus derrière le mouvement théosophique. Il n’y a plus de lettre sur un papier de riz chinois qui parvienne, sans le secours du facteur et de la poste, comme cela advint aux premiers disciples. Un visage grave, sous un turban n’illumine aucune nuit d’insomnie. Cette forme du merveilleux que quelques privilégiés ont indiscutablement connue pendant quelques années a disparu des possibilités de la vie.
Parmi les hauteurs des monts Kouenlun, dans une vallée plantée de pins, il y a deux maisons avec une toiture en style birman qui se font vis-à-vis, de chaque côté de la vallée. Ce sont les maisons de Morya et de Koot Houmi. Entre elles, sous les arbres inclinés, court un ruisseau étroit et clair que surmonte un pont archaïque. Koot Houmi habite avec sa sœur et il a pour serviteurs amicaux un vieux Thibétain et sa femme. Morya vit seul et monte à cheval chaque matin. Ils ont maintenant cinquante années de plus que lorsque leur élève Blavatsky est repartie dans le monde mais la durée de la vie de l’homme sage est au moins trois fois plus longue que celle de l’homme insensé[47].
[47] Les journaux ont rapporté il y a quatre ou cinq ans qu’un explorateur russe qui revenait du Thibet disait s’être entretenu avec un homme «d’un certain âge» qui avait été l’instructeur de Mme Blavatsky.
Quand ils se rejoignent auprès du petit pont sur le cours d’eau et quand ils marchent parmi les pins, ils doivent se rappeler quelquefois leur tentative passée pour indiquer la voie à ceux qui l’ignoraient. J’imagine que malgré leur connaissance des hommes, ils doivent s’étonner encore d’avoir si peu réussi. S’ils n’ont aucune amertume à se rappeler que leur nom fut bafoué, mis en manchette sur les journaux des missionnaires et qu’il est devenu pour beaucoup synonyme de mystification, ils doivent tout de même s’avouer que leur effort fut prématuré. Certes, on ne peut désespérer de l’humanité, surtout quand on a atteint un haut degré de développement et appris à reculer les limites du temps. Mais si, grâce à leur don de clairvoyance ils ont la vision de nos villes et de nos machines, de nos passions et de nos égoïsmes, ils doivent se réjouir de l’immensité de leur solitude et de la distance qui nous sépare d’eux. Ils doivent se dire qu’ils ont été bien imprudents de révéler leur existence, il y a quelques années, à quelques Anglais bien intentionnés peut-être mais assez bornés. Se félicitant de la folie qui fait douter qu’ils existent ils doivent mesurer avec satisfaction la hauteur des pics Himalayens, la structure immuable des glaciers. Ils doivent se dire qu’il est bien heureux qu’une inexplicable puissance ait voulu isoler la terre Thibétaine du monde soi disant civilisé pour leur permettre de cultiver la rare fleur de l’intelligence. Dans cet immense nuage sombre qu’est pour eux le reste de l’univers, ils perçoivent comme des clartés tremblotantes, comme des lampes à peine nées, les intelligences des hommes qui s’éveillent et appellent leurs frères aînés. Comme ces lumières sont peu nombreuses et comme elles jettent peu d’éclat! Que les hommes sont lents à se développer! Que de messagers devront partir de siècle en siècle, des messagers eux-mêmes imparfaits et qui risquent de retomber aux ténèbres! Et peut-être songeant à tant de lenteur, à tant d’efforts, à tant de mal, les yeux pleins de lumière des sages, s’obscurcissent-ils...
EPILOGUE
L’histoire des messagers est l’histoire d’une série d’échecs successifs. Ils sont venus, ils ont eu une influence quelquefois grande, quelquefois minime, ils ont reçu l’injure ou la mort et la vie a repris sans trace apparente de leur passage.
Ce qui m’a frappé le plus, en suivant le récit de ces existences, c’est qu’elles aient pu même se manifester. On est étonné que les messages n’aient pas été étouffés quand ils étaient enfants, quand la première lueur de l’esprit brilla dans leurs yeux entr’ouverts. La colère contre ce qui est l’esprit est si grande qu’il faut considérer leur seule manifestation comme merveilleuse. Et il demeure inexplicable que Jésus ait atteint sa trente-troisième année, qu’Apollonius de Tyane soit mort très vieux et que Christian Rosencreutz ait pu ensevelir sa personne dans un silence qu’aucun tribunal de dominicains n’a pu rompre.
Le désintéressement, le sacrifice de soi, ce qu’il est convenu d’appeler le bien, en vertu de son respect de la vie et des scrupules de l’intelligence ne se présente pas avec les mêmes moyens de défense et les mêmes armes que ses ennemis. Logiquement c’est le mal, l’égoïsme qui devrait toujours triompher, puisque dans la lutte il n’est borné par rien. Si les pensées essentielles qui constituent l’idéal humain arrivent tout de même à survivre c’est qu’il y a en elles une force cachée, un principe supérieur qui les porte.
Si quand la mer est agitée et que les vagues montent vers le ciel qui a l’air de descendre, on regarde un nageur en train de regagner la terre, on pense à chaque seconde qu’il va disparaître. Les forces combinées pour l’engloutir sont immenses. Sa tête disparaît souvent sous l’écume et l’on cesse de l’apercevoir. Mais le nageur, par sa connaissance de la natation et grâce à la loi qui maintient à la surface un corps en mouvement, traverse les puissances liquides qui l’environnent et contre toute prévision humaine parvient au rivage.
Il en est ainsi de ces courageux nageurs de la vie que sont les porteurs de message. L’ignorance étend sur eux ses ombres, l’hypocrisie les attire en bas, l’orgueil, comme une lune maléfique dans les nuages les aveugle d’une lumière trouble. Mais un courant venu on ne sait d’où, une force sous-marine dont l’attraction nous est inconnue les pousse sur les flots et leur permet d’atteindre le but.
Le message arrive régulièrement, malgré la tempête qui ne finit pas. C’est toujours le même. Il tient dans quelques vérités très simples, dans quelques mots. On pourrait en faire une formule qui serait écrite sur la borne de la route. Il faut être désintéressé, mépriser l’argent, devenir de plus en plus intelligent, pratiquer quotidiennement la bonté. A cela chacun répond: Je veux jouir de la vie, aimer les richesses, ne penser qu’à moi, être le plus fort. Le grand combat de la vie ne se livre pas pour autre chose. Mais les vérités supérieures doivent être présentées aux hommes sous des formes sans cesse nouvelles. C’est le devoir qui incombe aux messagers et l’ingratitude de la tâche est en raison directe de l’invincible égoïsme de la race humaine.
L’idéal n’est pas le privilège d’une race ou d’un point particulier de la terre. Beaucoup d’hommes l’ont proclamé qui ne le tenaient de personne et ils ont parlé sans mandat aussi sincèrement et avec une aussi grande beauté. Tel fut Ruysbrock le contemplateur et l’admirable qui louait la vie active de l’homme ordinaire autant que l’adoration du mystique dans le sanctuaire et trouvait sous les arbres des vieilles forêts le chemin de l’union parfaite. Tel fut Giordano Bruno, l’orgueilleux et le raisonnable qui raisonna et disserta dans toutes les villes d’Europe et qui préféra le feu du bûcher au reniement de sa raison. Tel fut Swedenborg le savant et l’illuminé, le curieux de métallurgie et le grand mangeur de nourriture qui, dans une auberge de Londres, eut la vision d’un homme entouré de lumières qui lui annonça qu’il était choisi pour interpréter les Saintes Ecritures et lui recommanda de manger avec moins d’abondance. Tel fut Jacob Boehme, gardien de bestiaux et apprenti chez un cordonnier de Gœrlitz qui, tout en enfonçant des clous dans des semelles, voyait jaillir les étincelles de flamme de l’amour divin.
Et outre ceux-là, il y a eu d’autres messagers dont on n’a pas connu le nom parce qu’ils étaient peu soucieux de gloire ou faisaient si peu de cas de leur propre vérité qu’elle rayonnait d’eux à leur insu. Il y a eu des révélateurs qui ignoraient leur révélation, des sages modestes qui mélangeaient leur sagesse à leurs actions quotidiennes, de timides mages qui ne savaient pas quelle magie il y avait dans un petit acte de bonté. Nous avons tous rencontré, au moins une fois, un de ces initiateurs sans auréole et reçu d’eux un inestimable don par une parole bienveillante, un certain aspect de tristesse, la loyauté d’un regard.
Car le message circule partout. Il est d’essence humaine comme l’espérance ou la douleur. Pour l’entendre il n’est pas nécessaire, ainsi qu’Apollonius d’invoquer, au lever du jour, les intelligences platoniciennes, de pratiquer la mortification des ascètes ou la prière des moines chrétiens. On peut le comprendre sans connaître aucune philosophie, sans être le croyant d’aucune religion. Il est accessible au plus humble pourvu que son âme soit ouverte. L’intelligence n’est pas nécessaire; il suffit de désirer l’intelligence et la bonne intention d’amour est le signe qu’on l’a reçu.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE 5
APOLLONIUS DE TYANE LE VOYAGEUR 17 La jeunesse d’Apollonius 19 Apollonius dans «la demeure des hommes sages» 28 La mission d’Apollonius 33 Faiblesse et grandeur 40 Le Daïmon 44
LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS 49 Le maître inconnu des Albigeois 51 La croisade 60 Les deux Esclarmonde 82 Montségur 88 La grotte d’Ornolhac 95 La doctrine de l’esprit 98 L’aubépine de Ferrocas 110
CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX 115 Vie et voyages de Christian Rosencreutz 117 Vrais et faux Rose-croix 130 La rose et la croix 134
LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS 139 Les initiés de l’action 141 Hugues des Payens et l’ordre des Assassins 145 Le reniement de Jésus, la sodomie, Baphomet 157 La chute de l’Ordre 168
NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE 179 Le livre d’Abraham le Juif 181 Le voyage de Nicolas Flamel 188 La Pierre philosophale 194 Histoire du livre d’Abraham le Juif 199 Les alchimistes et les adeptes 207
SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL 219 Son origine 221 Enigme de sa vie et de sa mort 227 Les sociétés secrètes 241 La légende du maître éternel 245 Cagliostro le charlatan 253
MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES 259 Les maîtres et le choix du messager 261 La vie phénoménale d’H. P. Blavatsky 269 La doctrine secrète 283 La tristesse des maîtres 289
ÉPILOGUE 295
QUELQUES LIVRES A CONSULTER
PHILOSTRATE, Apollonius de Tyane, sa vie et ses voyages, traduit par Chassang (Didier 1862). RENAN, Les origines du Christianisme (Calman Lévy). MEAD, Apollonius de Tyane, le philosophe réformateur (Publications théosophiques). NAPOLÉON PEYRAT, Histoire des Albigeois, 5 vol. (Librairie Internationale 1870). SCHMIDT, Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois (Cherbulier 1849). DOM CLAUDE DE VIC et DOM VAISSETTE, Histoire Générale du Languedoc, 10 vol. (Paya 1840). D’ALDIGUIER, Histoire de Toulouse, 4 vol. (Paya 1833). MICHELET, Histoire de France. Jean GUIRAUD, Questions d’histoire (Lecoffre 1906). LEA, Histoire de l’Inquisition, 3 vol. (Fischbacher 1900). WITTEMANS, Histoire des Rose-croix (Éditions Adyar 1925). FRANTZ HARTMAN, Au seuil du sanctuaire (Libraire de l’Art indépendant 1920). FRANTZ HARTMAN, Rose-croix et alchimistes (Libraire de l’Art indépendant 1920). SEDIR, Histoire des Rose-croix (Librairie du XXe siècle 1910). REV. Père MANSUET, Histoire critique des Templiers (2 vol. 1789). NICOLAÏ, Essai sur les accusations intentées contre les Templiers (Amsterdam 1783). CADET DE GASSICOURT, Le Tombeau de Jacques Molay (1796). E. DE MONTAGNAC, Histoire des Chevaliers Templiers (Aubry 1864). STANISLAS DE GUAITA, Le temple de Satan (Durville). Victor Émile MICHELET, Le secret de la chevalerie (Bosse 1928). MICHAUD, Histoire des croisades. A. POISSON, Nicolas Flamel (Chacornac 1893). Louis FIGUIER, L’alchimie et les alchimistes (Hachette 1860). BULAU, Personnages énigmatiques (Poulet Malassis 1861). Marc HAVEN, Le maître inconnu: Cagliostro (Dorbon). G. BORD, La Franc-Maçonnerie en France. CLAVEL, Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie (Pagnerre 1843). A. LANTOINE, Histoire de la Franc-Maçonnerie française (Nourry 1929). Souvenirs du baron de Gleichen (Techener 1868). LE COUTEULX DE CANTELEU, Les sectes et les sociétés secrètes (Didier 1863). SINNET, Vie de Mme Blavatsky (Librairie de l’Art indépendant 1920). SINNET, Le monde occulte (Carré 1887). Annie BESANT, H. P. Blavatsky et les maîtres de la Sagesse (Publications théosophiques 1908). OLCOTT, Histoire authentique de la Société théosophique (Publications théosophiques 1907). CHEVRIER, Essai de doctrine occulte (Publications théosophiques).
TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie.--PARIS.--1930.