Scène X
DE JAIVAL, CLARISSE, puis VENTROUX
et HOCHEPAIX.
Voix de Clarisse — Il n’est pas encore là ? (Sortant de sa chambre en descendant en scène sans voir de Jaival attablé.) Mais enfin qu’est-ce qu’il fait, cet homme ?
De Jaival, ne pouvant réprimer un petit cri d’étonnement en voyant paraître une femme en chemise. — Oh !
Clarisse, se retournant au son de la voix. — Ah ! le voilà ! (Allant à de Jaival.) Oh ! vite ! vite ! docteur !
De Jaival — Comment ?
Clarisse, le prenant par la main et l’entraînant vers la fenêtre. — Vite, vite, venez voir !
De Jaival, se laissant conduire. — Que je vienne voir ? Quoi donc, Madame ?
Clarisse. — Où j’ai été piquée.
De Jaival. — Où vous avez été piquée ?
Clarisse, faisant manœuvrer le store. — Tenez, nous allons tirer le store pour que vous voyiez plus clair.
De Jaival, sans comprendre où elle veut en venir. — Ah ?… Oui, Madame, oui.
Clarisse. — Vous verrez, docteur !…
De Jaival, l’arrêtant. — Mais pardon, Madame ! pardon ! je ne suis pas docteur !
Clarisse, derrière le canapé. — Oui, oui, je sais ! vous n’avez pas le titre ! Ça n’a aucune importance. Tenez, regardez !
Elle se retrousse.
De Jaival, qui face au public, se retournant à l’invite et sursautant d’ahurissement. — Ah !
Clarisse, toujours retroussée, le corps courbé en avant, le bras droit appuyé sur le dossier du canapé. — Vous voyez ?
De Jaival — Ah ! oui, Madame !… Ça, je vois !… Je vois !
Clarisse. — Eh bien ?
De Jaival — Tout à fait pittoresque ! pimpant ! Quel chapeau de chronique !
Clarisse, tournant la tête de son côté, mais sans changer de position. — Comment ?
De Jaival. Vous permettez que je prenne quelques notes ?
Clarisse. — Mais non, mais non, voyons !… Tenez, touchez ?
De Jaival. — Que je…
Clarisse. — Touchez, quoi ? Rendez-vous compte !
De Jaival, de plus en plus surpris. — Ah ?… Oui, Madame ! Oui. (Il est face au public, et de la main gauche renversée, il palpe Clarisse du côté droit. À part.) Très pittoresque !
Clarisse. — Mais, pas là, Monsieur ! C’est l’autre côté !
De Jaival, transportant sa main de l’autre côté. — Oh ! pardon !
Clarisse. — J’ai été piquée par une guêpe.
De Jaival. — Là ? Oh !… quel aplomb !
Clarisse. — L’aiguillon doit être sûrement resté.
De Jaival. — Est-il possible !
Clarisse. — Voyez donc !
De Jaival, se faisant à la situation. — Ah ! que je ?… Oui, Madame, oui !
Il se fixe son monocle dans l’œil et s’accroupit.
Clarisse. — Vous l’apercevez ?
De Jaival. — Attendez ! Oui, oui ! Je le vois !
Clarisse. — Ah ? Ah ?
De Jaival. — Oui, oui ! même il dépasse tellement, que je crois qu’avec les ongles…
Clarisse. — Oh ! essayez, docteur, essayez !
De Jaival. — Oui, Madame, oui !
Hochepaix, à la vue de la scène. — Ah !
Ventroux, scandalisé. — Oh !
Il se précipite sur Hochepaix et lui fait faire volte-face.
Clarisse, sans se troubler, ni changer de position. — Dérangez pas ! Dérangez pas !
De Jaival, arrachant l’aiguillon, et se relevant. — Tenez, Madame ! le voilà ! le voilà ! le mâtin !
Ventroux, bondissant sur de Jaival et l’envoyant pirouetter n 2. — Ah çà ! Voulez-vous, vous !…
Clarisse et De Jaival, en même temps. — Qu’est-ce qu’il y a ?
Ventroux. — Tu fais voir ton derrière à un rédacteur du Figaro !
Clarisse. — Du Figaro ! du Figaro !
Ventroux, furieux. — Oui, monsieur Romain de Jaival, du Figaro !
Clarisse, passant 3 pour marcher sur de Jaival à croire qu’elle va l’attraper. — De Jaival ! Vous êtes monsieur de Jaival ! (Changeant de ton et bien lent.) Oh ! monsieur ! que vous avez fait une chronique amusante, hier, dans votre journal ! (À son mari.) N’est-ce pas ?
Ventroux, levant de grands bras. — Voilà !… Voilà ! Ça n’a pas plus d’importance que ça, pour elle ! (À ce moment, ses yeux se portent sur la fenêtre, dont le store est grand tiré. Poussant un cri strident.) Ah !… Clémenceau !
Clarisse. — Où ça, Clémenceau ?
Ventroux, redescendant comme un homme ivre. — Clémenceau !
Clarisse, regardant dans la direction indiquée. — Ah ! tiens, oui !
Ventroux. — Et il rit ! il ricane ! (Tombant sur le canapé.) Ah ! je suis foutu ! Ma carrière politique est dans l’eau !
Clarisse, pendant que le rideau tombe, adressant des petits saluts à Clémenceau. — Bonjour, monsieur Clémenceau ! mais très bien, monsieur Clémenceau ! et vous de même, monsieur Clémenceau ? Ah ! tant mieux ! tant mieux, monsieur Clémenceau !
RIDEAU
Avis. — Pour les guêpes artificielles, s’adresser à la maison Bérard, 8, rue de la Michodière.