‹ Manette SalomonChapitre 88 sur 154 · LXXXVII

LXXXVII

Le voisinage porte à porte, les instructions que madame Crescent était obligée de donner pour l'approvisionnement fait à Barbison par des fournisseurs en voiture, les visites à toute minute pour se demander, s'emprunter, se rendre quelque chose, mettaient au bout de quelques jours la plus grande intimité entre les deux femmes.

Manette était enchantée de la connaissance. Au fond, elle éprouvait un certain soulagement à n'avoir plus besoin de «se tenir» comme avec la femme du professeur, à se sentir affranchie de la réserve, de la surveillance sur elle-même, de toute cette manière d'être cérémonieuse qu'elle avait eu tant de peine à soutenir. Elle se trouvait à l'aise avec cette femme toute ronde, ses manières à la bonne franquette, sa langue de peuple. Cette rude, grossière et cordiale compagnie de la campagnarde la remettait dans son milieu, en lui laissant sa supériorité de jeunesse, de beauté, de distinction parisienne.

Puis Manette était encore flattée de trouver dans cette relation l'espèce de chaperonnage d'une femme mariée, d'une femme honnête, estimée, aimée par tout le pays. Car madame Crescent était sans préjugés: elle avait cette singulière indulgence de la femme pour la maîtresse, assez ordinaire dans le monde des arts, et qu'apprend peut-être là aux femmes légitimes l'exemple de toutes les maîtresses qui finissent par y être épousées.

De son côté, la brave femme trouvait un vif agrément dans la société de Manette, dans une espèce d'autorité d'expérience et d'âge sur cette jeune et jolie femme qui aurait pu être sa fille. Son coeur chaud et aimant de paysanne sans enfant allait, de lui-même, à cette compagne sympathique qui lui faisait une société, un auditoire, prêtait ses deux oreilles au bavardage que n'entendait même pas Crescent.

Aussi avait-elle à la voir un épanouissement. Quand Manette arrivait dans l'après-midi, une sorte de gros bonheur fou la prenait, la mettait sens dessus dessous, lui faisait bousculer tout, et crier comme la plus belle surprise:--Ma belle, nous allons nous faire une bonne salade à la crème!

Et puis, au jardin, au milieu des fleurs, dans l'ombre chaude, les yeux heureux de regarder Manette, de sa voix criarde qui se faisait toute douce, elle laissait échapper cette phrase comme une musique.

--Est-on bien ici!... c'est comme si l'on était sur de la mousse en paradis...

LXXXVIII

Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent.

Il ne pouvait s'empêcher d'envier cette facilité, le don de cet homme né peintre, et qui semblait mis au monde uniquement pour faire cela: de la peinture. Il admirait ce tempérament d'artiste plongé si profondément dans son art, toujours heureux, et réjoui en lui-même chaque jour de poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se glissât dans le bonheur et l'application de son opération matérielle, une idée de réputation, de gloire, d'argent, une préoccupation du public, du succès, de l'opinion. Qu'il y eût toujours des motifs, des effets de soir et de matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges, c'était tout ce que Crescent demandait. A le voir travailler sans inquiétude, sans tâtonnement, sans fatigue, sans effort de volonté, on eût dit que le tableau lui coulait de la main. Sa production avait l'abondance et la régularité d'une fonction. Sa fécondité ressemblait au courant d'un travail ouvrier.

Et véritablement, de la vie ouvrière, de l'ouvrier, l'homme et l'atelier à première vue montraient le caractère.

L'atelier était une grange avec une planche portant à sept ou huit pieds de haut des toiles retournées, trois chevalets en bois blanc, et quelques faïences de village écornées.

L'homme était un homme trapu, à la forte tête encadrée dans une barbe rousse, avec de gros yeux bleus, des yeux voraces, comme les avait appelés un de ses amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du paysan.

Page 1